Chapitre V. Types de transfert en miroir classés selon des critères de développement

Le transfert idéalisant dont il est question dans la première partie de ce travail constitue la résurgence thérapeutique de cette phase du développement au cours de laquelle l’enfant tente de sauver le narcissisme originel en l’abandonnant à un soi-objet omnipotent et parfait ressenti narcissiquement. Lorsque les circonstances sont favorables, l’enfant fait progressivement face aux limitations qu’impose la réalité au soi-objet idéalisé, renonce aux idéalisations et pari passu accomplit des réintériorisations structurantes. Dans ces dernières, on peut reconnaître non seulement la source narcissique d’où elles tirent leur origine mais aussi l’empreinte individuelle de l’objet parental réel par lequel des configurations narcissiques ont été affectées avant leur réintériorisation. Ainsi, le contenu des valeurs et des idéaux du surmoi intériorisés selon le mode œdipien (de même que le mode spécifique de contrôle des pulsions de la structure fondamentale du moi intériorisée à un stade préœdipien) est influencé de façon décisive par les valeurs et les idéaux spécifiques des parents (de même que par leur mode préféré de contrôle des pulsions, comme la séduction, les menaces). Cependant, le caractère despotique particulier des valeurs centrales idéalisées du surmoi, de même que l’état presque impossible à modifier de la panoplie de contrôle et de décharge des pulsions appartenant au moi, provient de ce que ces structures ont leur origine dans l’état narcissique originel de l’enfant et véhiculent par conséquent quelque chose de la perfection absolue et du pouvoir caractéristiques de leur organisation archaïque d’origine. Si quelque chose vient gêner l’intériorisation structurante optimale du soi-objet idéalisé, alors, comme on l’a vu dans les chapitres qui précèdent, l’objet idéalisé est conservé en tant qu’objet préstructural archaïque, il peut revivre dans l’analyse sous la forme cohérente du transfert idéalisant et le processus de réintériorisation traumatiquement interrompu dans l’enfance peut être repris au cours de l’analyse.

D’une manière analogue, le soi grandiose est thérapeutiquement remobilisé sous la forme apparentée à un transfert que nous désignerons habituellement sous le nom de transfert en miroir, bien qu’une telle appellation ne réussisse pas à traduire tous les aspects de cet état. Le transfert en miroir et ses précurseurs constituent donc la résurgence thérapeutique de cette partie d’une phase de développement (qui correspond approximativement à la condition dont parle Freud sous le nom de « moi-plaisir purifié ») dans laquelle l’enfant tente de sauver le narcissisme qui originairement embrassait l’univers en concentrant toute perfection et tout pouvoir sur le soi, appelé ici soi grandiose, se détournant avec dédain d’un monde extérieur maintenant chargé de toutes les imperfections35.

Bien qu’on ne puisse de façon certaine faire la reconstruction détaillée des stades du développement sur la base du matériel analytique, il n’existe pas à ma connaissance d’observations s’opposant aux considérations théoriques qui veulent que les créations du soi-objet idéalisé et du soi grandiose constituent deux facettes de la même phase de développement, autrement dit, qu’elles se produisent simultanément. J’estime que la tendance à croire que le soi grandiose constitue la plus primitive des deux structures repose sur le même préjugé que celui qui octroie à l’amour objectai non qualifié la suprématie sur le narcissisme. Objectivement cependant, le narcissisme originel n’est pas qu’un précurseur de l’amour objectai mais évolue lui-même selon deux voies sur lesquelles le soi grandiose et l’imago parentale idéalisée jouent simultanément le rôle d’étapes. La reconnaissance théorique du parallélisme de ces courants de développement n’implique pas, cependant, chez tous les individus, un développement égal pour chacune des directions suivies. Au contraire, c’est justement l’accent mis, chez certaines personnes, sur le développement du soi grandiose qui explique le fait qu’elles établissent en analyse un transfert en miroir alors que d’autres, dont les principaux points de fixation sont centrés sur le soi-objet idéalisé ou sur des objets sexuels anciens, développent un transfert idéalisant ou une névrose de transfert.

Lorsque les demandes faites par l’enfant d’une réaction ou d’une participation aux manifestations exhibitionnistes-narcissiques de ses fantasmes de grandeur trouvent chez les parents la réponse sélective appropriée, il apprend à accepter les limitations du réel, et renonce à ses fantasmes de grandeur et aux manifestations les plus primitives de son exhibitionnisme pour les remplacer par des visées syntones au moi, par le plaisir que lui procurent ses fonctions et ses activités et par une estime de soi réaliste. Comme pour le soi-objet idéalisé, le résultat du développement du soi grandiose dépend non seulement des traits propres au narcissisme de l’enfant mais également de ceux qui appartiennent à d’importantes personnalités de son entourage. Les visées ultimes syntones au moi, le plaisir provenant du soi et de ses fonctions de même qu’une saine estime de soi relèvent donc de deux ensembles de facteurs :

1. Les visées ultimes d’une personne, de même que son estime de soi, portent la marque des attitudes et des caractéristiques des imagos (transformées en fonctions psychologiques par le processus de l’intériorisation structurante), imagos des personnes dans lesquelles se réfléchissait (comme en un miroir) le soi grandiose de l’enfant ou dans lesquelles il voyait des extensions de sa propre grandeur. C’est ainsi que les visées spécifiques qui déterminent fréquemment la direction majeure que prendra la vie d’une personne dérivent souvent d’identifications avec les figures mêmes qui avaient été perçues à l’origine comme des extensions du soi grandiose.

2. Toutefois, nos visées ultimes et l’estime que nous avons de nous-même portent également la marque du narcissisme originel qui donne aux buts fondamentaux de notre vie et à la saine estime de nous-même ce caractère d’absolu qui distingue notre ténacité et notre conviction d’avoir droit au succès, trahissant ainsi la présence d’une part intacte du narcissisme sans bornes d’autrefois qui continue de fonctionner parallèlement à de nouvelles structures plus réalistes et comme assagies. Si cependant des obstacles viennent entraver le développement optimal et l’intégration du soi grandiose, cette structure psychique peut devenir scindée du moi-réalité et/ou en être séparée par le refoulement36. Le soi grandiose n’est plus dès lors accessible aux influences externes, mais conservé sous sa forme archaïque. En analyse, toutefois, il est de nouveau mobilisé sous la forme cohérente du transfert en miroir, ramené à maintes reprises sous l’influence du moi-réalité, et le processus de sa modification graduelle interrompue de façon traumatique au cours de l’enfance peut être amorcé de nouveau.

La reconnaissance progressive des véritables imperfections et limitations du soi, c’est-à-dire la diminution progressive du pouvoir et du champ couvert par le fantasme de grandeur est, en général, une condition requise par la santé mentale du secteur narcissique de la personnalité. Mais il existe des exceptions à cette règle. Un soi grandiose dont les revendications délirantes persistent peut représenter un handicap sérieux pour un moi moyennement doué. En revanche, chez une persomKf'ae/talent, le moi peut fort bien être stimulé à développer /es capacités à la limite de leuis possibilités et à accmKplir des choses véritablement remarquables pour i^Soondre aux exigences des fantasmes de £ randeur d^tfaTAroi grandiose à peine modifié. Il se peut'quq cela ait étntfe cas de Churchill (voir mon étude sur rinjfmçjnie eyffljfée par la persis tance d’un fantasme infant, est peut-être aussi un ex-Eissler [1963a] des circonstances renforcent la croyance de

66a]) ; Goethe en la description par petite enfance qui pouvoir magique

de ses désirs et de son imagina – essentiellement autobiog : sur les succès éventuels r d’une jeune mère appartii Il n’est pas rare de personnalités narcissi grandiose une vérita entre un fantasme d

célèbre remarque de Freud (1917c) le fils premier-né airemept au même contexte.

rs de l’analyse de fiîfees Principalement sur le soi arodje de la relation qui existe r persistant et le moi d’une

grand'

personne hautement doxme ; D’anciennes convictions d’omniscience persistar/t toujours, ces patients sont souvent incapables de denjander des informations (c’est ainsi qu’ils feront des kilomètres à pied dans une ville nouvelle plutôt que de demander leur chemin) et ils sont incapables d’admettre la plus légère lacune dans leur savoir. Ainsi, si on leur demande s’ils ont lu tel livre, leur soi grandiose avec son omniscience persistante les force à répondre oui – avec parfois ce bénéfice secondaire qu’il leur faut au plus tôt lire le livre en question (excellent signe pronostique !), la revendication magique entraînant à sa suite une réalisation véritable. Il va sans dire que de pareils incidents traités par l’analyste sans agressivité, avec sérieux et non pas avec un humour qui serait prématuré, peuvent être très profitables à l’analyse. Par ailleurs, le mensonge symptomatique (pseudologia fantastica) doit être évalué avec soin, d’importantes différences dans le diagnostic et le pronostic pouvant découler des variations qui existent dans la relation entre les structures narcissiques et le moi du patient.

Selon le contenu des mensonges, on peut classer comme suit les différents types de propension à la pseudologia fantastica : a) elle peut être due à la pression exercée par le soi grandiose, et les mensonges servent alors à attribuer des prouesses remarquables au soi du menteur ; b) elle peut dépendre de la pression exercée par le besoin d’un objet idéalisé, et les mensonges servent alors à attribuer de grands exploits, de grandes richesses, de remarquables qualités intellectuelles ou un statut social élevé à une personne située à l’égard du patient dans une position d’autorité (figure parentale). Lorsqu’elles revêtent une forme relativement peu déguisée, les falsifications se rapportent au père réel du menteur ou à d’autres membres de la famille appartenant à la génération des parents.

Je voudrais signaler un malentendu qui se produit souvent au cours de l’analyse de personnalités narcissiques et qui a trait aux mensonges attribuables à l’incapacité du moi de maintenir son organisation du réel sous la pression exercée par les fantasmes que crée le besoin d’un objet idéalisé. Répétant dans l’analyse ce qu’il a coutume de faire dans sa vie quotidienne, le patient attribuera à d’autres une réalisation qui est en réalité le produit de ses propres capacités et de ses efforts personnels (voir l’exemple clinique apporté par E. Kris, 1951, particulièrement p. 22). De nombreuses conditions dynamiques peuvent, naturellement, jouer un rôle dans la production d’un tel syndrome. (Il arrive même qu’il serve surtout à écarter le danger d’un déséquilibre psychoéconomique potentiellement traumatique, d’une manière apparentée au fait de se dérober aux compliments, un trait courant, familier à tous.)

Au cours du traitement analytique, cependant, ce syndrome est le plus souvent vu par les analystes comme résultant d’un conflit structural avec le surmoi, analogue à la situation dynamique dans ce qu’on nomme la réaction thérapeutique négative, et est interprété comme tel au patient. (Par exemple : « Vous vous sentez coupable de dépasser votre père, vous lui attribuez donc un mérite qui en réalité vous revient. ») La situation est différente toutefois pour ces personnalités narcissiques qui ont subi au cours de l’enfance la perte traumatique de l’imago parentale idéalisée et qui en sont restées affectées d’une carence structurale spécifique sous la forme d’une idéalisation insuffisante du surmoi. Le fait pour le patient d’attribuer à un autre le geste qu’il a lui-même accompli est dû, dans ce cas, non pas à sa culpabilité mais bien plutôt à son intense nostalgie d’un objet archaïque tout-puissant auquel s’attacher. Par conséquent, la résistance qu’il oppose à la dissolution par l’interprétation de sa pseudologia est motivée par sa crainte de perdre le support narcissique qu’il retire de l’objet agrandi qu’il a créé dans ses fantasmes.

Quelle que soit la constellation fondamentale du syndrome pseudologique – qu’il soit motivé par la pression exercée par le soi grandiose ou par la recherche d’une imago parentale idéalisée – l’analyste qui a l’expérience du traitement des troubles narcissiques peut prédire assez exactement comment se fera la transformation du matériel pathologique. Les mensonges se transformeront graduellement en fantasmes, puis en projets ambitieux et en idéaux chimériques pour finir, si l’analyse réussit, par être remplacés par des plans d’activité et des visées raisonnables. Au cours d’une phase typique de transition qui survient fréquemment à mi-chemin d’une intégration achevée, le patient donne à ce qui était autrefois mensonge la forme d’une plaisanterie, à la fois dans sa vie quotidienne et dans la situation analytique. Ces plaisanteries suscitent assez souvent un certain sentiment d’agacement chez l’analyste qui n’est pas familier avec ce déroulement bien particulier de l’évolution thérapeutique ; il aura donc tendance à rappeler au devoir de la vérité et du réalisme le moi en apparence toujours délinquant de son patient. Comme toujours, une méthode éducative et une attitude critique sont cependant peu favorables au traitement. Tout au contraire, l’analyste devrait voir dans ces oscillations de son patient entre le mensonge et la plaisanterie un signe de progrès sur la route qui conduit à la maîtrise par le moi de la pression qu’exercent sur lui des fantasmes de grandeur non modifiés concernant le soi, ou des fantasmes se rapportant à un objet archaïque tout-puissant. L’insatisfaction de l’analyste, quant au degré de domination fonctionnelle du moi qu’a atteint le patient, peut, en général, non seulement nuire à de nouveaux progrès, mais même annuler le progrès déjà fait.

Ces considérations revêtent une importance particulière concernant l’évaluation de la capacité d’un patient à être analysé, non seulement quant aux analysés ordinaires mais aussi quant aux candidats à la formation psychanalytique. Ne tenant pas compte, pour la clarté de l’exposé, des cas de transition, disons qu’il existe une différence considérable entre : 1) ceux dont le moi a cédé aux pressions du soi grandiose et développé une dépendance à l’égard du mensonge et d’autres formes de délinquance, et 2) ceux dont le moi lutte courageusement pour être à la hauteur des revendications du concept du soi grandiose auquel ils sont demeurés fixés, mais qui sous la pression intense du soi grandiose pourront, dans des secteurs bien circonscrits de la réalité ou dans des moments soudains de déséquilibre, confondre des fantasmes de grandeur avec la réalité. De telles personnes sont souvent réellement douées car : a) la fixation sur les fantasmes originaires à leur propre sujet peut provenir d’une réaction parentale exagérée et irréaliste à des dons très réels, et b) l’exigence persistante du soi grandiose a forcé le moi en évolution à réagir par des réalisations exceptionnelles. Quoi qu’il en soit, il importe de se rappeler que certains patients peuvent se présenter pour une analyse thérapeutique ou didactique avec un mensonge symptomatique initial ou un acte délinquant du même genre, autrement dit, avec une forme de comportement qui annonce déjà la révélation dans le transfert d’un soi grandiose dissimulé. Le fait pour l’analyste de réagir de façon analytique à ce comportement exerce une influence décisive sur l’évolution de l’analyse : il identifie le geste accompli, mais déclare avec franchise que la signification en est encore inconnue. Si de tels patients (candidats) sont rejetés sans autre forme de procès (ce qui est rare) ou, ce qui est plus fréquent, si l’analyste, préoccupé parle désir d’établir immédiatement une relation morale et bien définie entre lui et le patient, manifeste ouvertement sa désapprobation ou exige la correction de l’acte symptomatique, alors seront éliminées des personnes dont le pronostic analytique est bon et qui possèdent une grande capacité de développement. Comme on l’a dit plus haut, il est rarement possible de faire immédiatement la différenciation qui s’impose : il faut à l’analyste le temps nécessaire pour observer le jeu des réactions entre le moi et les prétentions à la grandeur du soi grandiose. La désorganisation intermittente du moi-réalité par les revendications du soi grandiose peut vraiment se retrouver chez des personnes remarquablement douées et compétentes ; aussi l’analyse systématique de ces pressions dans une ambiance initiale d’acceptation bienveillante constitue-t-elle, comme à l’habitude, l’atmosphère appropriée. J’ajouterai que, selon mon expérience, il est particulièrement difficile pour des analystes qui ont été les aînés dans leur famille d’accepter cette ligne de conduite, étant donné que leurs propres fixations anciennes de prestige (leur propre soi grandiose) se cristallisent souvent autour de leur supériorité éthique sur leurs cadets (délinquants).

Il y aurait profit à étudier l’influence exercée dans la société par la personnalité des aînés. La canalisation d’une foule de sentiments prégénitaux et génitaux de rivalité, de jalousie et d’envie en attitudes de supériorité morale et intellectuelle est particulièrement prononcée chez les filles qui ont eu à faire face à la naissance d’un frère au début de la période de latence. Elles tentent de surmonter leur blessure narcissique par une attitude de mépris envers le nouveau venu, de supériorité morale et intellectuelle sur lui, et leurs succès en classe – de même que la réaction de leurs parents aux succès qu’elles remportent dans les arts, la vie intellectuelle et les sports – acquièrent pour elles une importance démesurée. De telles femmes peuvent devenir plus tard des personnes particulièrement douées pour les responsabilités, ayant une conscience sociale développée et de grandes ambitions culturelles et intellectuelles ; elles luttent vaillamment pour surmonter leur ressentiment à l’égard d’hommes plus jeunes et pour transformer ce sentiment en attitudes protectrices. Elles apportent souvent dans leur travail avec l’analyste des atouts importants sur le plan de la fermeté morale et des capacités intellectuelles. Comme on peut s’y attendre, leurs difficultés sont liées à une hostilité non résolue à l’endroit des figures fraternelles plus jeunes et, ce qui est plus grave parce que plus exposé à la rationalisation, elles ont tendance à vouloir substituer à l’attitude qui leur paraît trop passive de l’analyste (qui se contente d’assister le patient dans la levée des obstacles qui s’opposent à la libération de sa personnalité, de ses capacités, de son initiative) l’attitude plus active de celui qui exhorte, éduque et guide.

Fermons cette parenthèse pour revenir à ce qui constitue l’essentiel de notre sujet. La résurgence thérapeutique intégrée du soi grandiose dans l’analyse peut se présenter sous trois formes différentes selon le stade spécifique d’évolution de cette structure atteint par la régression thérapeutique pathognomonique : 1) La fusion archaïque ou moyen de Vextension du soi grandiose ; 2) une forme moins archaïque qui sera appelée transfert à V « aller ego » ou jumelage ; et enfin 3) une forme encore moins archaïque que l’on nomme transfert en miroir au sens strict.

La fusion au moyen de Vextension du soi grandiose

C’est sous sa forme la plus archaïque que l’élaboration cognitive de l’objet investi narcissiquement est le moins en évidence : l’analyste est ressenti comme une extension du soi grandiose et il n’en est tenu compte que pour autant qu’il est devenu le porteur du sentiment de grandeur et de l’exhibitionnisme du soi grandiose de l’analysé, de même que des conflits, des tensions et des défenses que font surgir ces manifestations de la structure narcissique remobilisée. En termes métapsychologiques, la relation à l’analyste est une relation d’identité (primaire). D’un point de vue sociologique (ou sociobiologique), on peut l’appeler fusion (ou symbiose) si l’on n’oublie pas qu’il ne s’agit pas d’une fusion avec un objet idéalisé (telle qu’elle est souhaitée et temporairement établie dans le transfert idéalisant), mais bien d’une expérience vécue par le soi grandiose qui, de façon régressive, déborde ses frontières pour inclure l’analyste puis, une fois cette expansion établie, utilise la sécurité relative apportée par cette nouvelle structure pour mener à bien certaines tâches thérapeutiques. C’est bien à ce stade que se vérifie le mieux l’analogie souvent faite entre l’expérience de l’objet investi narcissiquement et l’expérience que fait l’adulte de son corps, de son esprit ainsi que de leurs fonctions respectives (ce qui ne veut pas dire que les autres formes de remobilisation du soi grandiose ne participent pas un peu aussi à ce caractère particulier de l’expérience de l’objet narcissiquement investi). Comme dans cette reviviscence du début du stade de l’identité primaire avec l’objet l’analyste est ressenti comme étant une partie du soi, l’analysé s’attend à exercer sur lui une domination incontestée, à l’intérieur du secteur de la régression spécifique thérapeutiquement mobilisée. En général, celui qui fait les frais de ce mode archaïque d’investissement libidinal narcissique – dans la situation analytique, l’analyste – trouve cette relation oppressive et a tendance à contester la tyrannie absolue avec laquelle le patient cherche à le contrôler.

Le transfert à l’« alter ego » ou jumelage

Sous une forme moins archaïque de remobilisation du soi grandiose, l’objet narcissiquement investi est ressenti comme étant tout à fait semblable au soi grandiose ou du moins comme possédant avec lui une ressemblance remarquable. Cette variante de la mobilisation transférentielle du soi grandiose sera appelée ici transfert à l’alter ego ou jumelage. On rencontre fréquemment dans l’analyse de personnalités narcissiques des rêves, et par-

ticulièrement des fantasmes, ayant trait à une relation avec un pareil alter ego ou jumeau (ou encore des désirs conscients d’une semblable relation). La régression thérapeutique pathognomonique est caractérisée par le fait que le patient présume que l’analyste est comme lui ou du moins lui ressemble, ou que la constitution psychologique de l’analyste est identique ou du moins semblable à la sienne.

Le transfert en miroir au sens strict

Sous la forme la plus achevée de la mobilisation thérapeutique du soi grandiose, l’analyste est très clairement perçu comme étant une personne séparée. Cependant, il ne compte pour le patient et n’est accepté par lui que dans le cadre des besoins créés par le soi grandiose thérapeutiquement mobilisé. C’est à cette forme de remobilisation analytique du soi grandiose que convient avec le plus d’exactitude le terme de transfert en miroir. Pris dans le sens strict du terme, le transfert en miroir représente la reviviscence thérapeutique de cette phase du développement normal du soi grandiose au cours de laquelle la lueur dans l’œil de la mère qui reflète les activités exhibitionnistes de l’enfant, de même que d’autres formes de participation maternelle et de réaction au plaisir narcissique-exhibitionniste de l’enfant, renforce chez ce dernier l’estime de soi et grâce à la sélectivité grandissante de ces réactions l’oriente progressivement vers des voies plus réalistes. Comme l’a été la mère au cours de cette phase du développement, ainsi l’analyste est maintenant un objet qui n’a d’importance que dans la mesure où il est invité à participer au plaisir narcissique de l’enfant et ainsi à le renforcer. Parfois, bien que la chose soit très rare, surviennent aussi, au cours de l’analyse, des rêves qui dépeignent une relation (du soi) avec quelqu’un qui est vu comme dans un miroir (l’analyste réfléchissant le soi grandiose). Bien que l’on puisse concevoir l’apparition de semblables images oniriques dans l’analyse de névroses de transfert, symboli-

saut simplement le processus analytique d’introspection, je n’en ai jamais observé que dans des cas où la majeure partie de l’investissement instinctuel du soi grandiose était en train d’être mobilisée à l’intérieur de la relation avec le thérapeute. La relation en miroir et sa signification sont parfois dépeintes aussi clairement, bien qu’in-directement, par les fantasmes des patients, leurs associations libres et des produits de sublimation37, mais les patients ne semblent pas avoir le fantasme non déguisé de se regarder dans un miroir, même lorsque la mobilisation thérapeutique du soi grandiose atteint un sommet. Il se peut que de semblables fantasmes ne se produisent pas parce que la situation peut être mise en acte et aisément rationalisée par le geste réel du patient se regardant dans le miroir. (Voir Elkisch, 1957, pour une étude approfondie de la signification psychologique du miroir.)

Les plus significatives des interactions essentielles entre la mère et l’enfant relèvent habituellement du domaine de la vision : l’enfant qui exhibe son corps rencontre une lueur admirative dans l’œil de sa mère. Il faut cependant mentionner ici que, dans bien des cas de transfert en miroir où le besoin de voir l’analyste servir d’écho et offrir son approbation joue un rôle central dans le processus de working through, le désir non déguisé d’être regardé survient habituellement – de manière plus ou moins sexualisée – comme un phénomène passager de régression après qu’ont été frustrés des désirs, plus inhibés quant au but, d’attention et de compréhension. En outre, chez certains patients qui établissent un transfert en miroir, le domaine de la vision est souvent clairement surchargé par des investissements qui s’y sont trouvés canalisés après l’échec d’autres modes d’interaction (archaïque, orale et tactile) dans le domaine des besoins narcissiques de l’enfant. L’acceptation du corps de l’enfant (particulièrement des régions orale et péri-orale [Rangell, 1954]) manifestée par des réactions tactiles

conduit, lorsque les circonstances sont favorables, à un équilibre fondamental dans le domaine de l’investissement narcissique d’un soi corporel intégré. Mais si la mère répugne au contact du corps de l’enfant (ou ne peut tolérer de prêter son propre corps à l’enfant pour son plaisir narcissique grâce à l’extension de ses investissements narcissiques au corps de la mère), les interactions visuelles deviennent surinvesties et, en regardant la mère et en étant regardé par elle, l’enfant tente d’obtenir les gratifications narcissiques qui concordent avec la modalité sensorielle de la vision, mais cherche aussi des substituts aux échecs survenus dans le domaine des contacts physiques (oraux et tactiles) avec la mère.

Ainsi le patient E…, dont la mère avait été tout au cours de son enfance chroniquement malade et déprimée, craignait de jeter les yeux sur l’analyste de peur de l’accabler par son regard. Ce regard, cependant, était porteur du désir d’être pris et porté dans les bras de la mère (et fort probablement aussi d’être nourri au sein) ; aussi craignait-il que la réalisation de ce désir ne vienne donner le coup de grâce à la mère déjà souffrante.

D’autre part, le mode auditif peut prendre la relève de la vision lorsque celle-ci est déficiente. C’est une variante semblable qui est illustrée sans aucun doute dans un film de Burlingham et Robertson (1966) portant sur des enfants aveugles dans une garderie. On y voit une scène touchante au cours de laquelle une petite aveugle manifeste un ravissement narcissique non camouflé lorsqu’elle s’aperçoit que c’est son propre jeu musical que lui renvoie le magnétophone. Ce dernier joue ici le rôle du miroir.

On peut donc conclure que la réaction de la mère radieuse à son enfant tout entier (elle l’appelle par son nom et manifeste tout le plaisir que lui apportent sa présence et son activité) fournit, à la phase appropriée, le support nécessaire à l’évolution de l’auto-érotisme au narcissisme – du stade du soi fragmenté (stade des noyaux du soi) au stade du soi intégré – autrement dit, à la croissance du soi vécu en tant qu’unité physique et mentale douée de cohésion dans l’espace et de conti-

nuité dans le temps38. Le fait, cependant, de ressentir des fonctions physiques ou mentales comme des expériences isolées, avant que ne soit atteint le stade du soi doué de cohésion (le stade du narcissisme), ne doit pas être considéré comme anormal mais bien comme approprié à cette phase plus primitive du développement. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que la capacité d’apprécier des parties isolées du corps et leur fonctionnement, de même que des activités mentales considérées individuellement, continue b'en après qu’a été fermement établie une expérience du soi bien intégrée. Dans ces stades plus avancés, cependant, les adultes peuvent, comme les enfants, jouir des éléments qui composent leur corps et leur esprit et jouir de leur fonctionnement pour cette raison même qu’ils sont assurés que ces éléments et leurs fonctions appartiennent à un soi total fermement établi qui ne craint pas la fragmentation. Nous savons que les enfants adorent les jeux au cours desquels les parties du corps sont de nouveau isolées, comme la comptine qui accompagne le dénombrement des doigts de pied :

« Ce petit cochon est allé au marché, ce petit cochon est resté à la maison, ce petit cochon a mangé du bon rosbif, ce petit cochon n’en a pas eu et ce petit cochon a crié hi-hi-hi jusqu’à la maison. » Ces jeux semblent liés à l’évocation de peurs légères de fragmentation à un moment où la cohésion du soi n’est pas encore complètement assurée. La tension est cependant maintenue dans des limites raisonnables (comme l’est l’angoisse de séparation dans le jeu de cache-cache des tout-petits [Kleeman, 1967]), et lorsque le dernier orteil a été compté la mère empathique et l’enfant défont la fragmentation en s’unissant dans les rires et les embrassements.

Le sens de la réalité du soi (voir Bernstein, 1963), qui manifeste la cohésion du soi due à un solide investissement de libido narcissique, conduit non seulement à une sensation subjective de bien-être mais aussi, secondairement, à une amélioration du fonctionnement du moi qui peut être objectivement vérifiée de bien des manières, par exemple, par l’évaluation des résultats de la capacité accrue du patient au travail et de la meilleure qualité de ce travail, dues à une plus solide cohésion de l’expérience du soi. Par ailleurs, des patients tenteront fréquemment de surmonter la sensation pénible de fragmentation du soi en s’imposant une gamme d’activités allant de la stimulation physique et des activités athlétiques jusqu’à l’excès de travail dans leur profession ou leurs affaires1. L’impression erronée que c’est un excès de travail qui a précipité l’apparition d’une psychose (voir, par exemple, D. P. Schreber, 1903) repose sur le fait que le patient, pressentant la dangereuse accélération de la fragmentation du soi, tente de bloquer cette fragmentation par une activité frénétique39 40.

L’expérience m’a enseigné que, chez nos patients, bien des perturbations dans le travail parmi les plus graves et les plus durables sont attribuables à ce que le soi est pauvrement investi de libido narcissique et se trouve en danger chronique de fragmentation, avec, secondairement, une réduction de l’efficacité du moi. Ces personnes se trouvent ou chroniquement incapables de travailler, ou (étant donné que leur soi ne participe pas) capables de travailler de façon automatique (en déployant une activité isolée et appartenant à un moi autonome privé de la participation en profondeur du soi), passivement, sans plaisir et sans initiative, en réagissant simplement à des indications et à des demandes externes.

Parfois, ce ne sera qu’au cours d’une analyse réussie que le patient prendra conscience de ce type de perturbation assez répandue chez les personnalités narcissiques. Un jour, le patient rapportera que des changements se sont produits dans son travail ; il éprouve maintenant du plaisir à travailler, a le choix de travailler ou non, entreprend un travail de sa propre initiative au lieu de l’accomplir comme un automate qui obéit passivement et, enfin, le plus important : un élément d’originalité est venu prendre la place de ce qui était auparavant banal et routinier, un soi vivant en profondeur est devenu le centre organisateur des activités du moi (Hartmann, 1939, 1947).

On sait que l’une des conditions requises pour l’établissement initial d’un solide investissement du soi est une relation à un parent qui manifeste avec empathie sa bienveillance et son approbation, et que des perturbations dans ce domaine de l’investissement du soi sont susceptibles de correction au cours de l’analyse ; mais une suite inverse d’événements (allant d’un soi intégré à la fragmentation) peut souvent être observée ou dans l’analyse ou dans les échanges qui se produisent entre un enfant et ses parents pathogènes. Ainsi, on peut étudier la fragmentation du soi chez des patients qui, à l’aide de la présence et de l’attention de l’analyste, ont fait l’essai d’un rétablissement du sentiment d’intégrité et de continuité du soi. Chaque fois que ne peut être maintenu le transfert en miroir (peu importe la forme sous laquelle il s’est établi), le patient se sent menacé par la dissolution de l’unité narcissique du soi ; il commence à ressentir le surinvestissement rétabli par la régression de parties corporelles et de fonctions mentales isolées (surinvestissement élaboré sous forme d’hypocondrie) et se tourne vers d’autres moyens, pathologiques ceux-là, comme, par exemple, des activités sexuelles perverses, de manière à endiguer le courant de la régression. Des patients rapporteront parfois des exemples d’un comportement parental ressenti comme s’opposant de façon sadique au plaisir qu’ils éprouvent à l’endroit de leur soi intégré, d’où un douloureux sentiment de fragmentation.

Ainsi B…, par exemple, conservait de son enfance le souvenir d’une réaction maternelle particulièrement destructive. Alors qu’il faisait part avec exubérance à sa mère de quelque succès ou d’une expérience importante pour lui, elle semblait non seulement froide et inattentive mais se mettait soudainement, au lieu de réagir à ce qu’il lui disait, à critiquer un détail de sa mise ou de son comportement (« N’agite donc pas tant les mains en parlant ! », etc.). Il avait dû vivre ces moments non seulement comme des rejets de l’événement particulier pour lequel il quêtait une approbation, mais encore comme une destruction active de l’intégrité de son expérience de soi (l’attention se déplaçant sur une partie de son corps), au moment le plus vulnérable, alors qu’il offrait son soi tout entier à l’approbation maternelle.

L’analyste doué d’empathie saura – en toute connaissance de cause sinon intuitivement – tenir compte de cet exemple et comprendre qu’il y a des moments, au cours d’une analyse, où l’interprétation, fût-elle la meilleure, d’un mécanisme, d’une défense ou d’un détail concernant la personnalité d’un patient, est hors de propos et même inacceptable pour un patient qui attend une réaction de compréhension face à un événement important survenu dans sa vie, comme un succès ou autre chose semblable. On peut ajouter ici que les voix empreintes de froideur dont le paranoïaque rapporte souvent qu’elles font des commentaires sur des aspects de son comportement, des détails de son apparence, etc., peuvent peut-être être considérées comme étant non seulement des critiques provenant de la projection du surmoi, mais encore l’expression projetée d’un sentiment de fragmentation découlant de l’incapacité du patient de maintenir un solide investissement du soi par suite de l’insuffisance ou du déclin de ses capacités psychiques.

Quelles que soient les vicissitudes de l’évolution de l’investissement instinctuel du soi dans les psychoses majeures et quelles que soient alors les bases génétiques et dynamiques des troubles de cet investissement dans le traitement des troubles narcissiques qui constituent le sujet de cet ouvrage, les fluctuations de l’investissement

du soi sont en corrélation avec le transfert narcissique. Les trois formes de remobilisation transférentielle du soi grandiose qui, comme on l’a dit plus haut, correspondent à trois stades différents du développement du soi grandiose, peuvent être identifiées à l’aide de leurs différentes manifestations cliniques. Etant donné que la forme la plus primitive consiste dans le rétablissement transférentiel d’une identité ancienne avec l’objet au moyen de l’extension du soi grandiose, l’objet transférentiel ne possède pour ainsi dire pas d’existence séparée et les élaborations portant sur l’objet dans le matériel d’association sont complètement absentes ou du moins très rares et peu frappantes. Quant au transfert à Yalter ego (jumelage) dans lequel est établie non pas une identité primaire, mais bien une ressemblance (similarité) avec l’objet, étant donné qu’il correspond à une phase de développement plus avancée que celle dont tire son origine le transfert impliquant une fusion, les élaborations portant sur l’objet dans le matériel associatif sont plus en évidence et un certain degré de séparation d’avec l’objet est reconnu par l’analysé. Enfin, comme dans le transfert en miroir au sens strict, la reconnaissance de l’existence séparée de l’objet est très clairement établie, c’est ici que les élaborations sur l’objet sont le plus abondantes. Toutefois, même ici, l’objet est encore investi de libido narcissique ; de plus, l’analysé n’y réagit que dans la mesure où il contribue (ou nuit) au maintien de son équilibre narcissique.

Cependant, malgré ces différences significatives, je ne tenterai guère d’identifier la forme spécifique du soi grandiose qui a été mobilisée et ferai souvent allusion à ses manifestations en utilisant simplement le terme de transfert en miroir. Comme les manifestations du transfert en miroir au sens strict sont de loin les produits les plus connus et les plus aisément identifiés du soi grandiose thérapeutiquement mobilisé, ce terme (utilisé a potiori) est celui qui évoque le mieux tout le groupe des phénomènes concernés. Ce qui compte, après tout, ce n’est pas le mode spécifique du jeu transférentiel par lequel l’analyste se trouve impliqué dans la mobilisation du soi grandiose de son patient, mais bien le fait que le transfert effectue le (ré)établissement d’une relation d’objet narcissique intégrée et durable qui précède, somme toute, le plein développement de l’amour objectai chez l’enfant et est de toute manière indépendant du stade de développement atteint par ce dernier. Il est d’une importance relative que le patient utilise l’analyste (dans la fusion) comme une extension de sa propre grandeur et de son exhibitionnisme archaïques (scindés et/ou refoulés), qu’il le ressente (dans le transfert à Valter ego) comme un être distinct mais porteur de sa propre perfection (refoulée), ou qu’il attende de lui (dans le transfert en miroir) un écho et une confirmation de sa grandeur et une réaction d’approbation à son exhibitionnisme. Le principal bienfait thérapeutique que retire le patient de cette condition apparentée à un transfert établie par la mobilisation du soi grandiose est la capacité de mobiliser et de maintenir un processus de ivorking through au cours duquel l’analyste sert à amortir les chocs et aide à aménager le contrôle progressif des fantasmes et des pulsions narcissiques étrangers au moi.

Enfin, on peut aussi alléguer en faveur de l’utilisation du simple terme de transfert en miroir le fait qu’il soit peut-être le seul à correspondre, du moins de façon approximative, à une phase reconnaissable du développement, alors que la fusion silencieuse avec l’analyste et le transfert à Valter ego sont des reviviscences de positions régressives adoptées dans la petite enfance (préœdipienne) après l’échec du stade du miroir. Bien qu’il existe sans aucun doute des stades de développement normaux de l’identité primaire avec l’objet, de même que de relation primaire avec un soi-alter ego (survenant plus tôt que le stade du miroir ou se confondant avec ses débuts), le transfert clinique semble faire revivre non pas ces formes primitives mais leur apparition secondaire au cours de l’enfance après l’échec de la mère en tant que miroir. (La relation est semblable à celle qu’on rencontre dans la névrose obsessionnelle où l’analité contre laquelle se défend le malade n’est pas la reviviscence du stade anal originel, mais plutôt la remobilisation d’un retour régressif à l’analité datant du début de la période de latence à la suite d’une retraite devant des angoisses de castration œdipiennes absolument écrasantes.)

Il est difficile de reconstituer l’expérience que fait l’enfant de l’objet dans son identité primaire avec lui et dans sa relation primaire d’aller ego (jumelage) avec lui. Ces stades se produisent très tôt dans la vie, avant que la moindre communication verbale puisse venir à l’aide de notre empathie. Le stade du miroir, cependant, se prolonge au cours du stade verbal ; aussi les interactions parent-enfant sont-elles plus accessibles à notre compréhension empathique même en ce qui concerne leurs débuts préverbaux (voir, par exemple, la description du « Culte rendu au bébé », de Trollope, tel que cité par Kohut, 1966a). Quant aux précurseurs secondairement et régressivement adoptés des éventuels transferts en fusion ou à Valter ego, ils sont plus accessibles dans l’enfance ; aussi n’est-il pas rare de rencontrer, dans l’analyse des adultes, des souvenirs, reliés à l’enfance, de moments de solitude terrifiante accompagnée de fusion quasi délirante avec d’autres personnes, ou des souvenirs de compagnons imaginaires et d’objets transitionnels ayant des traits d’aller ego.

Il faut reconnaître que les formes même les plus pures de transfert en miroir au sens strict, rencontrées dans l’analyse des troubles narcissiques, ne constituent pas des répliques directes d’une phase normale de développement mais bien plutôt des répliques, modifiées par la régression, des demandes que fait l’enfant d’attention, d’approbation et d’un écho qui confirme sa présence. Elles contiennent toujours des éléments de la tyrannie et du caractère exagérément possessif qui trahissent l’intensification des pulsions orales-sadiques et anales-sadiques amenée par des frustrations et des déceptions intenses. Néanmoins, le transfert en miroir au sens strict est plus près d’être la reviviscence thérapeutique d’une phase normale de développement que la fusion ou le jumelage. Dans une analyse bien conduite, ces derniers tendent à se transformer graduellement en transfert en miroir au sens strict et ce dernier tend lui-même à se

rapprocher toujours davantage de la phase normale de développement : les éléments sadiques vont en diminuant alors que les revendications d’affection et d’intérêt ont la même vigueur et sont près d’apporter le même plaisir que les interactions parent-enfant (appropriées à la phase) qui lui correspondent.

Les trois types de remobilisation thérapeutique du soi grandiose non seulement correspondent à différents stades de développement de cette structure psychologique, mais se différencient également par des manifestations cliniques nettement distinctes. Pourtant, en dépit de ces différences, leur effet clinique dynamique est le même : 1) sous les trois formes, l’analyste devient la figure centrale grâce à laquelle un degré significatif de constance de l’objet dans le domaine narcissique peut être atteint, si primitif que soit cet objet ; et 2) à l’aide de cet objet plus ou moins stable narcissiquement investi, le transfert sous ses trois formes contribue au maintien de l’intégrité du soi de l’analysé.

Le fait que l’analyste puisse servir ainsi de support à cette structure investie de manière intégrée provient de ce que : a) génétiquement, la formation d’un soi grandiose intégré (souvent maintenu de façon assez précaire) a été jusqu’à un certain point achevée au cours de l’enfance ; et b) le fait pour l’analyste d’écouter, de percevoir et de servir par sa présence d’écho et de miroir apporte maintenant du renfort aux forces psychologiques qui maintiennent l’intégrité de cette image du soi, si archaïque et (selon des critères adultes) si peu réaliste qu’elle soit.

Exemples cliniques

Pour illustrer l’efficacité avec laquelle le transfert en miroir contribue à consolider l’intégrité du soi, nous proposons ici quelques exemples cliniques où la menace d’une régression psychologique plus profonde perturbe l’équilibre transférentiel qui s’était établi. Le contraste que l’on peut y voir entre le transfert en miroir et des états régressifs psychologiquement plus primitifs permettra de mieux démontrer le contenu psychologique spécifique, de même que l’effet du transfert. Ces états régressifs sont une conséquence de la perturbation du transfert en miroir, de façon analogue à ce qui se produit lorsque des perturbations du transfert idéalisant conduisent à des mouvements vers la désintégration de l’imago parentale idéalisée, mouvements temporaires, contrôlés, et précieux d’un point de vue thérapeutique parce que sources d’insight41. Métapsychologiquement parlant, ces états régressifs consistent en une fragmentation temporaire du soi (corps-esprit) intégré investi narcissiquement et en une concentration, temporaire elle aussi, des investissements instinctuels sur des parties isolées du corps, sur des fonctions isolées de l’esprit et sur des actes isolés, tous alors ressentis comme dangereusement détachés d’un soi maintenu de façon précaire ou sur le point de s’écrouler.

La perturbation de l’équilibre du transfert en miroir, suivie de la menace d’une fragmentation régressive, sera maintenant illustrée à l’aide de cas spécifiques.

M. B… était en analyse avec une collègue depuis trois mois. Professeur de lycée approchant la trentaine, il avait eu recours à l’analyse en prétextant des troubles sexuels et l’échec de son mariage. Malgré le caractère apparemment bien circonscrit de ses symptômes, il souffrait néanmoins d’un trouble de la personnalité à la fois vague et envahissant, se manifestant selon des alternances de sérieux états de tension et de douloureuses sensations de vide, tous deux à la frontière de l’expérience physique et psychologique. Il se sentait, de plus, menacé par des montées soudaines d’une rage intense, sans bornes.

Quelques semaines à peine après le début de l’analyse (et sans que l’analyste ait eu le moindre comportement inhabituel), le patient se mit à vivre l’analyse comme quelque chose de particulièrement apaisant. Il la décrivait comme rappelant « un bain chaud » (parallèle très juste basé sur l’expérience de restauration de l’équilibre narcissique grâce à la régularisation de la température externe et d’augmentation du sentiment d’intégrité du soi corporel due à la légère stimulation physique fournie par le bain). À mesure que se succédaient les séances puis les semaines d’analyse, il paraissait en accumuler les effets apaisants. Bientôt les états de tension et la pénible sensation de vide dont il souffrait disparurent. Le patient déclara que la qualité de son travail s’améliorait sensiblement et qu’il se sentait infiniment plus à même de travailler de manière efficace. Au cours des week-ends, cependant, la tension augmentait considérablement, il s’inquiétait au sujet de son fonctionnement physique et mental, faisait des rêves de violence et de destruction imminente et était enclin à réagir aux plus légères irritations par des bouffées de rage soudaine. Mais il commençait déjà à se rendre compte que sa tension était liée à la séparation d’avec l’analyste (bien qu’il eût surtout manifesté son inquiétude de voir son ex-femme l’oublier ou ne plus penser à lui).

Durant cette période, il éprouva soudain au cours d’une séance un sentiment intense de bien-être, d’intégrité, de confiance accrue en lui-même, accompagné d’un apaisement marqué de sa tension et de la sensation d’un vide intérieur après que l’analyste eut prononcé les mots : « Comme vous me l’avez dit il y a environ une semaine. » Le patient exprima le plaisir intense qu’il ressentait en voyant l’analyste se rappeler une chose qu’il lui avait déjà dite au cours d’une séance précédente. L’analyste eut alors la nette impression que la cohérence de l’expérience du soi de son patient – ici selon un axe temporel – était soutenue par le fait qu’on l’écoutait, qu’on réagissait à lui de manière empathique et qu’on se rappelait ses paroles (c’est-à-dire que la fonction de miroir remplie par l’analyste permettait au patient d’investir de libido narcissique un soi grandiose remobilisé).

Mentionnons ici que de nombreux patients souffrant de troubles narcissiques se plaignent d’une sensation de fragmentation, consistant particulièrement en un sentiment de séparation de leur expérience du soi d’avec leurs diverses fonctions physiques et mentales. On rencontre assez fréquemment, dans des phases avancées d’analyses réussies de troubles narcissiques, une fragmentation fugitive d’un soi encore peu solidement investi lorsqu’un patient, à la suite de progrès thérapeutiques, s’absorbe dans des occupations extérieures à l’analyse. Une plus grande intégrité du soi, obtenue grâce à l’analyse, conduit à une amélioration de diverses fonctions du moi, permettant au patient un intérêt accru pour des buts professionnels ou des buts liés à des relations interpersonnelles. Fasciné par la nouveauté de l’expérience, le patient peut s’être laissé absorber par un projet particulier lorsqu’il prend soudainement conscience de préoccupations hypocondriaques angoissées au sujet de ses fonctions physiques et surtout mentales. Ces tensions tendent cependant à disparaître rapidement quand – d’abord à l’aide des interprétations de l’analyste, et ensuite spontanément – le patient comprend que sa condition est due à ce que son soi a été temporairement privé de son investissement narcissique intégré, qui s’était trouvé absorbé de façon incontrôlée par sa nouvelle activité.

Quant à M. M…, un homme de trente ans (en analyse avec une étudiante de l’Institut dont l’auteur était le contrôleur), il ne parvenait pas, malgré une réussite convenable dans sa profession, à trouver de satisfaction dans son travail et s’était lancé dans de nombreuses activités sociales, essayant ainsi de remédier à une opres-sante sensation de vide intérieur. Dans l’analyse, il devint conscient d’un intense exhibitionnisme qui n’avait pu rencontrer au cours de l’enfance les réactions souhaitées. Le processus de working through lui permit de consolider progressivement son soi grandiose nucléaire, le rendant capable non seulement de se permettre des fantasmes exhibitionnistes (comme celui de jouer du violon devant un immense auditoire imaginaire), mais également de se consacrer à son travail habituel (qui d’ailleurs lui procurait la possibilité de satisfaire ses désirs exhibitionnistes de manière socialement acceptable) avec de plus en plus d’initiative et d’enthousiasme. Au cours d’une période de transition, il devint sujet à des attaques d’angoisse, soit quand il jouait du violon, soit quand il se laissait absorber par son travail habituel. Chaque fois, un examen attentif de l’expérience révéla que l’angoisse était due à la menace de stimulation hypomaniaque par suite de l’intrusion de son exhibitionnisme encore mal contrôlé, mais encore davantage au sentiment de perte du soi (un désinvestissement du soi accompagné de la menace d’un renouvellement de sa fragmentation) alors qu’il s’abandonnait à ses activités et à ses visées, les investissant de libido narcissique. Mais ces expériences ne se produisirent qu’au cours d’une période assez limitée. Plus tard, il devint capable de combiner l’investissement narcissique d’activités et de visées syntones au soi qui lui étaient chères avec ce renforcement de l’intégrité du soi qui accompagne habituellement le bon exercice des fonctions du moi.

Il faut bien distinguer les moments critiques qui surviennent au cours d’une analyse (tels que celui que l’on vient de décrire dans l’analyse de M. M…) alors que l’investissement du soi est en danger d’être absorbé par les activités nouvellement investies du patient, de la condition psychologique chronique qui pousse certaines personnes à une activité incessante étant donné qu’elles ne se sentent vivre que lorsqu’elles sont engagées dans une activité quelconque. Lexus actes ne sont pas vus par ces personnes comme décoidant tout naturellement de leurs projets ou de leurs idéaux, ils ne sont pas basés sur une expérience du soi empreinte de stabilité mais sont plutôt des substituts du soi. Un symptôme semblable, dont l’existence n’est souvent reconnue par le patient qu’au cours de l’analyse, consiste dans le fait pour le patient de ne pas avoir l’expérience de sa propre intégrité selon l’axe du temps. Au début, il se plaindra fréquemment de ne pouvoir se rappeler le contenu des séances, d’un jour à l’autre. Cette impression tend à subsister même lorsqu’on peut démontrer objectivement au patient qu’elle est incorrecte et qu’il peut en réalité se remémorer les séances précédentes. En revanche, de tels patients (comme M. B… par exemple) éprouvent un sentiment de plénitude, d’intégrité et de continuité dans le temps quand leur analyste manifeste le fait qu’il se souvient de ce qu’ils lui ont dit ou qu’il se rappelle leurs états émotionnels – une indication certaine de ce que l’analyste, dans le transfert en miroir, a commencé à jouer un rôle (pré)structural important dans le maintien de l’intégrité du soi du patient.

L’épisode tiré de l’analyse de M. B… illustre la fonction du transfert en miroir dans le renforcement de l’intégrité du soi remobilisé selon l’axe du temps. L’exemple clinique suivant (qui date également des débuts d’une analyse) constitue aussi un exemple de fragmentation régressive temporaire du soi grandiose thérapeutiquement remobilisé ; mais, cette fois-ci, il n’illustre pas une menace faite à l’expérience de l’intégrité du soi dans le temps, du soi perçu comme un continuum, mais bien une menace à l’intégrité présente du soi en étendue et en profondeur.

M. E…, un jeune universitaire approchant la trentaine, avait eu tout d’abord recours à l’analyse sous le prétexte de l’échec de son mariage. Mais bientôt plusieurs autres difficultés se manifestèrent et en particulier une tendance à des fantasmes et des pratiques perverses. Nous ne décrirons pas en détail sa psychopathologie, non plus que l’organisation assez vaguement structurée de sa personnalité. Qu’il suffise de dire qu’il cherchait un soulagement à de douloureux états de tension narcissique par le biais d’activités perverses où l’inconstance des objets superficiellement investis et le caractère protéen de ses visées sexuelles trahissaient le fait qu’il ne pouvait faire confiance à aucune source de satisfaction ni s’engager avec quelque constance dans aucune des voies par lesquelles il espérait recevoir plaisir ou assurance. Cependant, à mesure que se développait le transfert (narcissique), il devint clair que des visées voyeuristes-exhibitionnistes jouaient un rôle spécifique dans ses perversions et que c’est vers ce domaine qu’il se tournait pour obtenir des satisfactions lorsqu’il se sentait menacé d’un rejet.

Je ne tenterai pas d’étudier ici les facteurs génétiques déterminants qui purent être entrevus au cours de l’analyse (voir, cependant, le chapitre I). Je me contenterai de rapporter brièvement une expérience vécue par le patient au cours d’un week-end, au début de ce qui devait être une longue analyse. Bien qu’à ce moment le patient eût déjà commencé à se rendre compte que les séparations d’avec l’analyste42 perturbaient son équilibre psychique, il ne comprenait pas encore la nature du soutien spécifique fourni par l’analyse. Au cours des séparations de week-ends précédents, il avait tenté de lutter contre une menace interne vaguement perçue en utilisant divers moyens. Par exemple, il s’était tourné vers le domaine relativement intact de la vie intellectuelle ; et il s’était produit une recrudescence de préoccupations et de rencontres homosexuelles et hétérosexuelles qui se terminaient généralement par de dangereuses activités voyeuristes dans les w.-c. publics, au cours desquelles il parvenait à une sensation de fusion avec l’homme qu’il regardait. Au cours du week-end dont nous allons parler, il fut cependant capable, par un acte de sublimation artistique, non seulement de s’épargner ces moyens grossiers de protection contre une menace de dissolution du soi, mais aussi d’expliquer quelle était la nature du réconfort qu’il recevait de l’analyste. Au cours de ce week-end, le patient peignit le portrait de l’analyste. La clé de cette production artistique se trouvait dans le détail suivant : l’analyste n’avait, dans ce portrait, pas d’yeux ni de nez, la place de ces organes étant tenue par l’analysé. À partir de ce signe, et en s’appuyant d’ailleurs sur un important matériel passé et présent, on pouvait conclure que la perception qu’avait l’analyste du patient fournissait un soutien important à l’image de soi narcissiquement investie de ce dernier : dans le transfert en miroir, l’analyste était ressenti par le patient comme le ciment libidinal (narcissique) qui s’opposait à la tendance à la fragmentation. Le patient avait le sentiment de son intégrité lorsqu’il se pensait regardé avec bienveillance par un objet qui servait de substitut à une fonction endopsychique insuffisamment développée : l’analyste remplaçait l’investissement narcissique absent du soi du patient.

Il serait peut-être bon de rappeler ici quelques éléments

permettant de clarifier divers concepts, maintenant que ces derniers ont été illustrés par des exemples cliniques. Redisons donc qu’il faut bien distinguer entre : a) l’intégrité de l’image de soi du patient (l’intégrité du soi grandiose remobilisé) que le patient pouvait maintenir à l’aide de la présence de l’analyste, c’est-à-dire à l’aide des perceptions et des réactions unificatrices réelles ou imaginées de l’analyste, et b) l’unité et l’intégrité du moi du patient et ses fonctions.

Bien que ces deux concepts soient situés à des niveaux différents d’abstraction (la conception du soi étant plus rapprochée de l’observation introspective ou empathique, celle du moi en étant plus éloignée), on peut dire que l’expérience d’un soi unifié permise par un solide investissement narcissique de l’image du soi est une condition préalable importante pour un fonctionnement bien intégré du moi ; que, d’autre part, l’absence d’un semblable investissement mène à des perturbations des fonctions du moi ; et enfin que les investissements narcissiques d’un transfert en miroir peuvent remédier à la perturbation du moi, améliorer les fonctions du moi en passant par la voie intermédiaire qui consiste à fournir au soi l’intégrité nécessaire. (Voir Kohut, 1970a, pour une étude de la relation mutuelle entre le moi et le soi.)

CHAPITRE VI