10. Le moi et le faux moi chez une schizophrène

Nous allons tenter d’illustrer nos vues par l’analyse d’un cas précis de schizophrénie commenté par la malade elle-même, au stade de la guérison. Ce cas a été rapporté en 1956 par deux auteurs américains, Hayward et Taylor, dont l’un des deux a traité la patiente. Ils écrivent :

« Joan a vingt-six ans. Sa maladie s’est manifestée en 1947, alors qu’elle en avait dix-sept. Au cours des deux années suivantes elle fut traitée dans quatre cliniques privées par tous les moyens psychothérapiques, accompagnés de 34 électrochocs et de 60 injections d’insuline. Il en résulta 5o comas. L’état de la malade ne traduisait qu’une minime amélioration, elle fut confiée, alors qu’on n’avait plus d’espoir de la guérir, à l’un des auteurs de ces lignes (M.L. Hayward).

« Au début de l’intervention de celui-ci, Joan se montrait froide, fermée, soupçonneuse. Elle avait des hallucinations visuelles et auditives. Elle ne participait à aucune des activités de l’hôpital et était fréquemment dans un état tel qu’il était difficile d’obtenir d’elle la moindre réaction. Si on lui parlait de la nécessité de son traitement, elle manifestait une résistance boudeuse ou demandait avec colère qu’on la laissât tranquille. Elle essaya à trois reprises de se suicider, en s’ouvrant les veines ou en absorbant de fortes doses de sédatifs. À certains moments elle était si violemment agressive qu’il fallait la mettre parmi les agités. »

J’ai choisi de commenter ce document pour plusieurs raisons. Le récit fait par cette jeune fille de sa psychose (voir plus loin) semble confirmer pleinement les vues précédemment exposées.

Cette confirmation est encore renforcée par le fait que le présent ouvrage était écrit avant la publication du rapport de Hayward et Taylor. Ceux-ci s’expriment dans la terminologie psychanalytique classique, laquelle, à mon avis, rend leur exposé d’une compréhension inutilement difficile pour le profane : les propos de la patiente elle-même m’ont semblé beaucoup plus spontanés et ne pas lui avoir été imposés ou suggérés par les auteurs américains. Cela m’a permis également d’éviter de rapporter les propos d’un de mes propres patients, dont on eût pu dire qu’il se contentait de répéter mes propres théories à la manière d’un perroquet. Enfin, cette patiente a fait de son propre cas un exposé en langage « ordinaire » plus clair et plus lucide qu’aucun autre, à ma connaissance. J’espère qu’il montrera que, si nous considérons le comportement du psychotique de son propre point de vue, celui-ci devient beaucoup plus compréhensible.

Mais je voudrais d’abord résumer brièvement les vues que j’ai exposées précédemment.

Le divorce du moi et du corps est une chose à la fois très pénible à supporter et dont le sujet aspire à être soulagé, mais il est aussi utilisé comme un moyen fondamental de défense. Tel est, en fait, le dilemme essentiel. Le moi souhaite être uni au corps, intégré par lui, mais en même temps il redoute constamment d’habiter ce corps, de peur d’y être exposé à des attaques et à des dangers auxquels il ne pourrait échapper. Pourtant, il se rend compte que, s’il est extérieur au corps, il ne peut non plus jouir des avantages qu’il attendait de cette situation. Rappelons ce qui se passe alors :

  1. Le moi, à la fois désireux de rester vivant et redoutant d’« absorber » quoi que ce soit, se dessèche et se flétrit.
  2. Il est envahi par la haine de tout ce qui est là. La seule manière de détruire « ce qui est », sans être détruit par lui, peut lui sembler être de se détruire lui-même.
  3. La tentative de tuer le moi peut être non intentionnelle. Elle est en partie défensive (« Si je suis mort, je ne pourrai être tué ») et en partie une tentative d’endosser le douloureux sentiment de culpabilité qui oppresse l’individu qui ne se sent plus le droit d’être vivant.
  4. Le moi « intérieur » se divise lui-même, perd son identité et son intégrité.
  5. Il perd sa réalité et tout contact direct avec la réalité extérieure.
  6. a) Le « refuge » du moi devient une prison et son prétendu asile un enfer.

    b) Il cesse même de connaître la sécurité d’une cellule de prison pour se retrouver dans une chambre de torture. Le moi intérieur y est persécuté par des éléments concrétisés de lui-même ou par ces propres fantômes, devenus incontrôlables.

***

Une partie des propos et des actes « incompréhensibles » d’un schizophrène devient intelligible si nous nous rappelons la division fondamentale de son être, héritée de l’état schizoïde. L’être de l’individu est partagé en deux, un moi désincarné et un corps que le moi regarde comme une chose, le considérant parfois comme s’il n’était qu’une quelconque chose étrangère dans le monde. Le corps tout entier et aussi beaucoup de processus « mentaux » sont séparés du moi, qui peut continuer à agir dans des limites très étroites (par l’observation et l’imagination) ou sembler cesser complètement d’agir (c’est-à-dire être mort, tué, volé). Tout cela, bien entendu, étant dit très sommairement.

Nous avons déjà indiqué certaines des manières selon lesquelles cette division peut devenir le noyau d’une psychose. Chez beaucoup de schizophrènes, la division moi-corps reste essentielle. Cependant, lorsque le « centre » cède à son tour, ni l’expérience du moi ni celle du corps ne peuvent conserver leur identité, leur intégrité, leur cohésion, leur vitalité, et l’individu se trouve aux prises avec un état dont l’aboutissement, nous l’avons dit, pourrait être qualifié d’état de « non-entité chaotique »19. Dans sa forme finale, une aussi complète désintégration ne saurait être exprimée par des mots. Nous croyons pourtant pouvoir la postuler. Dans sa forme la plus extrême, elle n’est peut-être pas compatible avec la vie. Le catatonique-hébéphrène chronique est sans doute l’individu en qui ce processus a atteint le point-limite observable chez un individu biologiquement vivant.

L’un des plus grands obstacles à la connaissance d’un schizophrène est le caractère incompréhensible, la bizarrerie, l’obscurité de tout ce que nous pouvons percevoir de lui. Il y a à cela plusieurs raisons. Même lorsque le patient s’efforce de nous dire, d’une manière aussi claire et aussi simple que possible, la nature de ses angoisses et de ses expériences, celles-ci étant « structurées » d’une façon radicalement différente des nôtres, le contenu de ses propos est nécessairement difficile à saisir. En outre, les éléments formels de son langage sont, eux aussi, organisés d’une manière inhabituelle et ces singularités formelles semblent, au moins dans une certaine mesure, être le reflet de l’organisation particulière de son expérience divisée là où nous tenons la cohérence pour acquise et traduisant la confusion d’éléments que nous tenons pour distincts.

En outre, ces difficultés irréductibles sont encore accrues, au moins au cours des premiers entretiens avec le patient, par son recours délibéré à l’obscurité et à la complexité comme à un écran de fumée derrière lequel il se cache. Cela crée une situation paradoxale dans laquelle le schizophrène « joue » souvent à être psychotique ou feint de l’être. Nous l’avons dit, la simulation et l’équivoque sont fréquemment utilisées par les schizophrènes à diverses fins. La plus évidente est que cette technique défend l’intimité du moi contre toute intrusion (engloutissement, implosion). Le moi, comme disait un patient, se sent écrasé et mutilé même dans une conversation banale. Bien qu’il aspire à être aimé pour son « vrai moi », le schizophrène est terrifié par l’amour. Toute forme de compréhension menace son système défensif. Son comportement extérieur est un système défensif analogue aux innombrables ouvertures d’un labyrinthe souterrain menant au cœur d’une citadelle intérieure, mais en fait ces souterrains ne conduisent nulle part. Le schizophrène n’entend se livrer à aucun « visiteur » importun. Si son moi reste inconnu, il est en sécurité – à l’abri des regards d’autrui, protégé contre l’engloutissement de l’amour comme de la destruction de la haine. Si le schizophrène garde son incognito, son corps peut être touché, flatté, caressé, battu, soigné ou tout ce qu’on voudra, mais « lui », simple spectateur, reste inviolable.

En même temps, le moi aspire à être compris par une personne qui accepterait son être total et, ce faisant, le « laisserait être ». Mais il est nécessaire de procéder avec précaution et circonspection. Comme dit Binswanger : « Il ne faut pas essayer de s’approcher trop près, trop rapidement. »

Joan disait : « Nous autres schizophrènes, nous disons et faisons un tas de choses sans importance, puis nous y mêlons des choses importantes pour voir si le médecin est capable de les reconnaître et de les sentir. »

Cette technique particulière m’a été expliquée par un schizophrène qui m’en donna un exemple précis. Lors d’un premier entretien avec un psychiatre, il conçut pour celui-ci un violent mépris, qu’il appréhendait de manifester (de peur de se voir ordonner une leucotomie) et qu’en même temps il souhaitait désespérément exprimer. Au cours de l’entretien, il s’en voulait de plus en plus de sa dissimulation, que le psychiatre semblait prendre au sérieux. Ce psychiatre lui demanda s’il entendait une voix. Le patient jugea cette question stupide, puisqu’il entendait effectivement la voix du psychiatre. Il répondit donc que oui, et que cette voix était celle d’un homme. « Que vous dit-elle ? » demanda le psychiatre. Le patient répondit : « Tu es un idiot ». En « jouant » à être fou, il avait réussi à dire impunément au psychiatre ce qu’il pensait de lui.

Une bonne partie de la schizophrénie est simple non-sens, propos de diversion, manœuvres d’obstruction, destinés à égarer les gens « dangereux », à susciter chez autrui ennui et sens de la futilité. Le schizophrène se moque souvent du médecin et de lui-même. Il « joue » à être fou pour éviter à tout prix d’être tenu pour responsable d’une idée ou d’une intention cohérentes.

Joan en donne d’autres exemples :

« Des patients rient et cabotinent lorsqu’ils devinent que le médecin, qui dit vouloir les aider, ne le veut ou ne le peut pas réellement. Ce cabotinage, chez une fille, est celui de la séduction, mais c’est aussi un effort pour distraire le médecin de toute pensée sexuelle. Elle essaie de lui plaire mais aussi de le détourner de tout ce qui est important. Lorsque vous rencontrez des gens qui veulent vraiment vous aider, vous n’avez pas besoin de les distraire. Vous pouvez agir normalement. Je suis capable de sentir si le médecin non seulement veut m’aider mais aussi s’il le peut et s’il le fera. »

Voilà qui confirme le propos de Jung, selon lequel le schizophrène cesse de l’être lorsqu’il a affaire à quelqu’un par qui il se sent compris. Lorsque cela arrive, presque toutes les bizarreries considérées comme les « signes de la maladie » disparaissent purement et simplement.

« Lorsque je vous ai rencontré, je me suis sentie pareille à un voyageur qui s’était perdu dans un pays où personne ne parlait sa langue et ne sachant où aller. Il se sentait complètement seul, perdu, sans aideet voilà soudain qu’il rencontre quelqu’un qui parle anglais. Même si cet inconnu ne peut lui indiquer son chemin, le voyageur se sent beaucoup mieux, du fait qu’il peut se confier à quelqu’un et lui faire comprendre son désarroi. Si on n’est pas seul, on ne se sent plus abandonné. Dans un sens, ça vous rend la vie et la volonté de lutter.

« Être fou, c’est comme un de ces cauchemars où on essaie d’appeler au secours sans y parvenirou alors, si on réussit à appeler, personne n’entend ni ne comprend. On ne peut s’éveiller d’un tel cauchemar que si quelqu’un vous entend et vous aide à vous réveiller. »

Le principal facteur de « réunification » du patient, c’est l’amour du médecin, un amour qui consiste à reconnaître l’être total du malade et à l’accepter tel qu’il est. Mais ce n’est là que le seuil et non l’aboutissement de la relation avec le médecin. Le patient reste psychotique en ce sens que subsiste la division de son être, même si les signes apparents n’en sont pas tellement évidents.

Nous avons dit que le moi a perdu le contact avec la réalité et ne peut se sentir réel ou vivant. Joan donne des exemples de certaines manières qu’a le schizophrène d’essayer de s’assurer de sa réalité en se fondant sur la conscience d’être vu, c’est-à-dire au moins d’être – assurance qu’il ne peut trouver en lui-même :

« Des patients crient et s’agitent lorsqu’ils ne sont pas sûrs que le médecin les voit. C’est un sentiment terrifiant que de se rendre compte que le médecin ne peut voir votre moi réel, ne peut comprendre ce que vous sentez et qu’il se contente de suivre ses propres idées. Je commençais à me sentir invisible, ou peut-être absente. Il me fallait alors crier pour savoir si le médecin me répondrait et ne suivrait pas seulement ses propres idées. »

À travers ses propos, cette patiente opposait sans cesse son moi réel à un faux moi soumis et complaisant. La division entre son « moi réel » et son corps s’exprime clairement dans le passage suivant :

« Si vous aviez couché avec moi, cela aurait tout démoli. Cela m’aurait convaincue que vous vous intéressiez seulement au plaisir que vous donnait mon corps animal et que vous ne vous souciiez pas vraiment de la partie de moi qui est une personne. Cela aurait signifié que vous vous serviez de moi comme d’une femme alors que je n’en étais pas réellement une et que j’avais besoin qu’on m’aide à en devenir une. Cela aurait signifié que vous ne voyiez que mon corps et non mon moi réel, qui était encore une petite fille. Mon moi réel aurait été au plafond, vous regardant faire des choses avec mon corps. Vous auriez paru satisfait de laisser mon moi réel mourir. Lorsque vous donnez à manger à une fille, vous lui faites sentir que vous vous intéressez à la fois à son corps et à son moi. Cela l’aide à se rassembler. Mais lorsque vous couchez avec elle, elle sent que son corps est une chose distincte et morte. On peut coucher avec des corps morts mais on ne leur donne jamais à manger. »

Son « moi réel » devait être le point de départ d’une intégration authentique. Mais ce « moi réel » n’était pas facilement accessible, à cause des dangers dont il se sentait menacé :

« Mes entretiens avec vous étaient les seuls moments où je me sentais libre d’être moi-même, de livrer mes sentiments et de voir ce qu’ils étaient vraiment sans craindre de vous voir vous énerver et m’abandonner. J’avais besoin que vous soyez un grand rocher que je pouvais pousser et pousser sans que vous soyez ébranlé et me laissiez là. C’était bon de pouvoir être désagréable avec vous. Avec tous les autres, j’essayais de me transformer pour leur plaire. »

Mais si le « moi réel » est aussi peu accessible, c’est aussi parce qu’il se sent si chargé de haine et de possibilités destructrices que rien ne peut survivre après l’avoir pénétré :

« La haine doit venir d’abord. Le patient hait le médecin parce qu’il rouvre la blessure et il se hait lui-même de se laisser toucher. Il est sûr que cela lui causera de nouvelles souffrances. Il a vraiment envie d’être mort, caché dans un endroit où rien ne pourra le toucher et d’où rien ne pourra le tirer.

Si vous haïssez, vous souffrez moins que si vous aimez et en même temps vous restez vivant. Les gens signifient à nouveau quelque chose pour vous.

Le médecin doit faire en sorte que le patient le haïsse, c’est le seul moyen de prendre un bon départ. Mais il ne doit jamais se sentir coupable de haïr. Le médecin doit savoir qu’il a le droit de s’introduire dans la maladie comme un père a le droit d’entrer dans la chambre d’un bébé, quoi qu’en pense l’enfant. Le médecin doit savoir qu’il fait ce qu’il faut.

Le patient est terriblement effrayé par ses propres problèmes car ce sont eux qui l’ont détruit. Il se sent donc terriblement coupable de permettre au médecin d’être mêlé à ces problèmes. Le patient est convaincu que le médecin sera atteint, lui aussi. Il n’est pas bon que le médecin demande la permission d’entrer. Il doit entrer de force alors le patient ne se sentira pas coupable, car il saura qu’il a fait de son mieux pour protéger le médecin. Celui-ci doit dire, à sa manière : « J’entre, quoi que vous en pensiez… »

Et encore :

« Le drame, pour les schizophrènes, c’est qu’ils ne peuvent pas faire confiance à quelqu’un, mettre tous leurs œufs dans le même panier. Le médecin devra généralement entrer de force, malgré les objections du patient. Il est merveilleux d’être battu ou tué, parce que personne ne vous fait cela si vous lui êtes indifférent. Si on tue, c’est parce qu’on veut réellement que l’autre ressuscite.

Aimer est d’abord impossible parce que cela vous change en un petit bébé désarmé. Le patient en est incapable tant qu’il n’est pas absolument sûr que le médecin comprend ce dont il a besoin et le lui donne. »

La crainte d’accueillir quoi que ce soit ou qui que ce soit ne fait pas de distinction entre le « bon » et le « mauvais ». Le « mauvais » détruira le moi, le moi détruira le « bon ». Le moi est dès lors à la fois vide et affamé. Il aspire à manger mais tend à détruire sa nourriture ou à être détruit par elle :

« Certains êtres traversent la vie avec de la vomissure aux lèvres. Vous pouvez sentir leur terrible faim mais ils vous défient de les nourrir.

C’est un supplice infernal de se voir offrir le sein avec amour mais de savoir que si on s’en approche on le haïra comme on haïssait celui de sa mère. Cela vous fait vous sentir affreusement coupable, car avant de pouvoir aimer vous devrez être capable de haïr. Le médecin doit montrer qu’il sent cette haine mais qu’il la comprend et n’en est pas blessé. S’il était atteint par la maladie, ce serait trop affreux.

C’est l’enfer que d’avoir une telle envie de lait mais en même temps d’être déchiré par le remords de haïr le sein. Conséquemment, le schizophrène doit essayer de faire trois choses à la fois : il essaie d’atteindre le sein, il essaie de mourir, et une troisième partie de lui essaie de ne pas mourir. »

Nous reviendrons plus loin sur cette dernière phrase. Pour l’instant, attachons-nous à cet effort du moi d’éviter que quoi que ce soit le pénètre, de peur qu’il – le moi et (ou) l’objet – ne soit détruit.

Le moi, nous l’avons dit, essaie d’être à l’extérieur de tout. Tout l’être est là, jamais ici. Cela aboutit finalement à ce que tout ce que le patient est soit ressenti comme « non-moi ». Il rejette tout ce qu’il est comme un simple miroir d’une réalité étrangère. Ce rejet total de son être fait de « lui », de son « vrai » moi, un point de fuite. « Il » ne peut être réel, substantiel ; il ne peut avoir une véritable identité, une véritable personnalité. Tout ce qu’il est passe donc sous le contrôle du système de son faux moi. Cela peut aller au-delà des actes et des mots et s’étendre aux phantasmes. Ce système du faux moi est la terre nourricière des terreurs paranoïaques, car il arrive facilement que le système du faux moi, qui a tout envahi et est désavoué par le moi comme un simple miroir d’une réalité étrangère (un objet, une chose, une machine, un robot, sans vie), soit considéré à son tour comme une présence ou une personne étrangère qui a pris possession de l’individu. Le « moi » ayant désavoué toute participation à la chose, le système du faux moi devient un territoire occupé par l’ennemi, contrôlé et dirigé par un agent étranger, hostile, destructeur. Comme le moi, il existe dans le vide – mais ce vide devient encapsulé (d’abord parfois et par moments d’une manière relativement bienveillante et protectrice) :

« J’avais l’impression d’être dans une bouteille : tout était à l’extérieur et rien ne pouvait me toucher. »

Mais cela tourne au cauchemar : les parois de la bouteille deviennent une prison excluant le moi de tout tandis que, à l’inverse, le moi est persécuté comme jamais encore, à l’intérieur de sa propre prison. Le résultat final de cette situation est au moins aussi terrible que l’état contre lequel elle était à l’origine une défense. Alors :

« Il n’y a ni gentillesse ni douceur dans cette profonde caverne.

Mes mains ont tâté ses parois de pierre et dans chaque crevasse il n’y a qu’une profondeur noire.

Parfois il n’y a presque pas d’air.

Alors j’essaie d’aspirer un air frais, mais je ne respire que celui de cette caverne.

Il n’y a pas d’ouverture, de sortie,

Je suis prisonnière,

mais pas seule.

Il y a une foule de gens contre moi.

Un mince trait de lumière pénètre dans la caverne par un espace étroit, entre deux rochers.

Il fait sombre.

Il fait humide et l’air sent le renfermé.

Les gens sont grands, énormes.

Lorsqu’ils parlent, ils se font écho à eux-mêmes.

Lorsqu’ils bougent, leurs ombres les suivent sur les parois de la caverne. Je ne sais pas de quoi j’ai l’air ni de quoi ces gens ont l’air.

Ils marchent, parfois sur moi, par erreur, sans le vouloir, je crois. Je l’espère.

Ils sont lourds.

On est de plus en plus serrés.

J’ai peur.

Si je sors d’ici, cela pourrait être terrible.

Il y aurait encore plus de gens au-dehors.

Ils m’écraseraient, car je crois qu’ils sont encore plus lourds que ceux d’ici.

Bientôt, ceux d’ici marcheront sur moi (par erreur, je pense) si souvent qu’il ne restera pas grand-chose de moi et je deviendrai une partie des parois de la caverne.

Alors je serai un écho et une ombre, comme les autres sont devenus des échos et des ombres.

Je n’ai plus beaucoup de forces.

J’ai peur.

Il n’y a rien pour moi en dehors d’ici.

Les gens sont plus gros et me repousseraient dans la caverne.

Les gens, au-dehors, ne veulent pas de moi.

Les gens d’ici non plus.

Cela m’est égal.

Les parois de la caverne sont très dures.

Bientôt je ferai partie d’elles, dures et immuables, tellement dures.

………………

J’ai mal d’être piétinée par les gens d’ici mais ils ne le font pas exprès, je crois, je l’espère.

Il serait intéressant de voir de quoi j’ai l’air.

Mais je n’arrive jamais à atteindre ce rayon de lumière parce que les gens me barrent la route, par erreur, je crois, je l’espère.

Il pourrait aussi être terrible de voir de quoi j’ai l’air.

Parce que, alors, je pourrais constater que je suis comme les autres gens d’ici.

Je ne le suis pas.

Je l’espère.

………………

Débarrassez cette caverne de ses arêtes cruelles.

Qui me déchirent les membres !

Éclairez-là !

Nettoyez-là !

Chassez-en les échos et les ombres !

Étouffez les murmures des gens !

Faites sauter cette caverne à la dynamite !

………………

Non, pas encore.

Attendez, je me lève, dans ce coin.

Maintenant, je marche.

Voilà, j’ai marché sur vous, et sur vous, et sur vous !

Sentez-vous mon talon ?

Un coup de pied vous fait-il mal ?

Ah ! maintenant c’est moi qui marche sur vous !

Vous pleurez ?

Tant mieux. »

La bouteille est devenue une caverne dont les arêtes cruelles meurtrissent et déchirent les membres de la patiente, une caverne peuplée d’échos et d’ombres persécutrices qu’elle-même, à son tour, persécute. Pourtant elle a encore peur d’abandonner la caverne, malgré ses horreurs, car c’est seulement là qu’elle se sent capable de conserver un certain sens de son identité.

« Voilà ! Il n’y a pas de caverne.

Elle a disparu.

Mais quand en suis-je sortie ?

Je ne m’y retrouve pas.

Où suis-je ?

Perdue.

Et tout ce que je sais, c’est que j’ai froid et qu’il fait plus froid que dans la caverne, tellement plus froid !

Et les gens qui marchent sur moi comme si je n’étais pas là, parmi euxpar erreur, je crois, je l’espère.

Oui, je veux retrouver la caverne.

Là, je sais où je suis.

Je peux tâter, dans le noir, ses parois.

Et les gens, là, savent que je suis là, et ils marchent sur moi, par erreurje crois, je l’espère.

Mais au-dehors…

Où suis-je ? »

En dernier ressort, il n’est peut-être jamais vrai de dire que le « moi » a été entièrement perdu ou détruit, même dans les cas d’hébéphrénie les plus extrêmes. Il y a toujours un « je » qui ne peut trouver un « moi ». Ce « je » n’a pas cessé d’exister, mais il est sans substance, désincarné, sans réalité, sans identité – il n’a pas de « moi » pour l’accompagner. Il peut sembler y avoir contradiction dans les termes lorsqu’on dit que le « je » manque d’identité, mais cela paraît bien être le cas. Le schizophrène ou bien ne sait pas qui ou ce qu’il est, ou bien il est devenu quelque chose ou quelqu’un d’autre que lui-même. En tout cas, sans un dernier lambeau de « moi », sans un « je », une thérapie quelconque serait impossible. Il ne semble pas y avoir lieu de croire que cet ultime lambeau ne subsiste pas chez tout patient capable de parler ou au moins d’exécuter certains mouvements cohérents.

Nous voyons aussi, dans le cas de Joan, que c’était son identité qu’elle souhaitait le plus désespérément préserver. Mais il lui semblait qu’elle ne pouvait, qu’elle ne devait pas le faire ou bien qu’elle n’osait pas être elle-même en tant que personne incarnée. La façon dont elle entretenait un sentiment de culpabilité, sa non-intégration, la nature de son système du faux moi et sa capacité mal établie de distinguer son être des autres étaient intimement liés entre elles.

« Chacun devrait être capable de retrouver ses souvenirs et d’être sûr d’avoir eu une mère qui l’aimait sans réserve. Chacun devrait être sûr que sa mère l’aimait simplement parce qu’il était lui-même et non à cause de ce qu’il faisait. Sans quoi, il ne se sent pas le droit d’exister, il a l’impression qu’il n’aurait jamais dû naître.

Quoi qu’il arrive à cet individu dans la vie, de quoi qu’il souffre, il peut toujours se rappeler cela et se sentir aimable (susceptible d’être aimé). Il peut alors s’aimer lui-même et ne sera pas brisé. S’il ne peut se replier là-dessus, il est vulnérable.

On ne peut être brisé si on est déjà en morceaux. Tant que mon moi d’enfant n’a pas été aimé, j’ai été en morceaux. En m’aimant comme un bébé vous m’avez fait me rassembler. »

Et encore :

« Si je vous demandais de me battre, c’était parce que j’étais sûre que mon derrière ne vous plaisait pas, mais si vous le frappiez, cela aurait au moins signifié que vous l’acceptiez d’une certaine manière. Alors je pourrais l’accepter moi-même comme une partie de moi et je n’aurais plus envie de m’en débarrasser. »

Être « folle » conférait à Joan une certaine différence qu’elle ne repoussait pas entièrement :

« — Il a été terriblement difficile pour moi de cesser d’être une schizophrène. Je savais que je ne voulais pas être une Smith20 parce que, à ce moment-là, je ne serais plus rien que la petite-fille du vieux Pr Smith. Je ne pouvais pas savoir que je me sentirais votre enfant et je n’étais pas sûre de moi. La seule chose dont j’étais sûre, c’était d’être « une catatonique, une paranoïaque et une schizophrène » : j’avais lu cela sur ma fiche de malade. Cela au moins était réel, me donnait une identité et une personnalité.

— Qu’est-ce qui vous a amenée à changer ?

— Le fait d’être sûre que vous me laisseriez me sentir pareille à votre enfant et que vous vous occuperiez de moi avec amour. Si vous aimiez mon moi réel, je le pouvais aussi. Je pouvais me permettre d’être seulement moi-même et je n’avais plus besoin d’une étiquette.

Récemment, je suis retournée voir la clinique et pendant un moment j’ai été tentée de me laisser reprendre par le passé. Là, on me laissait tranquille. Le monde continuait, à l’extérieur, mais j’avais un monde à l’intérieur de moi, que personne ne pouvait atteindre et déranger. Pendant un moment, j’ai eu terriblement envie de revenir en arrière : j’avais été si tranquille, là, tellement en sécurité… Mais ensuite j’ai compris que je pouvais connaître l’amour et le plaisir dans le monde réel et j’ai commencé à haïr la clinique, ses quatre murs, le sentiment d’y être enfermée et le souvenir que j’avais de n’avoir jamais été vraiment comblée par mes imaginations... »

Elle avait été incapable de s’assurer par ses propres moyens le droit d’être elle-même, d’être autonome. Cette autonomie lui était inaccessible parce que tout ce qu’elle pouvait être vis-à-vis de ses parents, c’était une chose soumise :

« Mes médecins n’ont essayé de faire de moi qu’une « bonne petite fille », et d’arranger les choses entre mes parents et moi. C’était sans espoir. Ils ne voyaient pas que j’aspirais à avoir de nouveaux parents et une nouvelle vie. Aucun d’entre eux ne semblait me prendre au sérieux, voir à quel point j’étais malade et combien j’avais besoin de changer de vie. Aucun ne semblait comprendre que si je retournais dans ma famille, je serais absorbée et je me perdrais moi-même. Ç’aurait été comme la photo d’une grande famille, prise de très loin, où on voit des gens sans les reconnaître entre eux. J’aurais été perdue dans un groupe. »

Le seul moyen qu’elle avait de se différencier elle-même était de se transcender dans le vide, dans un monde de fantômes. Même lorsqu’elle commença à « être elle-même », elle n’osa d’abord le faire qu’en reflétant comme un miroir la réalité du médecin. Elle ne le pouvait d’ailleurs que parce que, si cette réalité (ce qu’il souhaitait d’elle) était encore celle d’un autre, elle ne lui était pas étrangère mais rencontrait son propre désir d’être elle-même :

« Je n’existais que parce que vous vouliez que je le fasse et je ne pouvais être que ce que vous vouliez que je sois. Je ne me sentais réelle qu’en fonction de vos réactions. Si je vous avais griffé et que vous ne l’ayez pas senti, j’aurais vraiment été morte.

Je ne pouvais être bonne que si vous me voyiez bonne. C’était seulement lorsque je me regardais avec vos yeux que je voyais quelque chose de bon. Autrement, je ne me voyais que comme un gosse affamé, insupportable que tout le monde détestait et je me haïssais moi-même d’être ainsi. J’aurais voulu m’arracher l’estomac à cause de cette faim que j’avais. »

À ce stade, elle n’avait aucune autonomie authentique. On voit clairement par là de quelle façon le sentiment de culpabilité du schizophrène s’oppose à ce qu’il soit lui-même. La simple action d’acquérir autonomie et distinction est pour lui une manière de s’arroger quelque chose qui ne lui appartient pas vraiment, un acte d’ubris prométhéenne. Rappelons que le châtiment de Prométhée consistait à avoir les entrailles dévorées par un aigle (« J’aurais voulu m’arracher l’estomac à cause de cette faim que j’avais »), alors qu’il était enchaîné à un rocher. Dans l’une des versions de ce mythe, Prométhée perd partiellement son identité par le fait qu’il se confond avec le rocher auquel il est attaché. Sans vouloir pousser trop loin l’interprétation de ce mythe, on peut dire que le rocher et l’aigle sont deux aspects de la mère, à l’un desquels on est enchaîné (le rocher est « le sein de granit du désespoir ») et par l’autre desquels (l’aigle) on est dévoré. L’aigle dévorant et les entrailles constituent une inversion cauchemardesque du cycle normal de l’allaitement.

Pour le schizophrène, aimer quelqu’un équivaut à être pareil à cette personne et être pareil à une personne équivaut à être le même qu’elle, c’est-à-dire à perdre son identité propre. Le fait de haïr et d’être haï peut dès lors être ressenti comme une moindre menace de perte d’identité que le fait d’aimer et d’être aimé.

Nous avons postulé que la division fondamentale de la personnalité schizoïde était une scission entre le moi et le corps :

 

moi | (corps-monde)

 

Une telle scission partage l’être de l’individu en deux, de telle manière que le sens du « je » est désincarné et que le corps devient le centre d’un système du faux moi.

Lorsque ce clivage se produit ou lorsqu’il existe en même temps qu’une scission supplémentaire entre le moi, le corps et le monde, le corps occupe une position particulièrement ambiguë.

Les deux éléments de base de l’expérience peuvent être définis :

 

ici

 

Normalement, ils deviennent ensuite :

 

intérieur

(moi)

extérieur

(non-moi)

 

Le clivage schizoïde affecte le sens normal du moi en désincarnant le sens du « je ». Le terrain est prêt, dès lors, pour une persistante confusion entre ici et là, intérieur et extérieur, parce que le corps n’est pas vraiment senti comme moi opposé au non-moi.

C’est seulement lorsque le corps peut être différencié des autres que tous les problèmes de relation et de séparation entre des personnes distinctes peuvent commencer à être résolus d’une manière normale. Le moi n’a pas désespérément besoin de rester enfermé dans sa transcendance défensive. La personne peut ressembler à quelqu’un sans perdre cette autre personne ; les sentiments peuvent être partagés sans être confondus avec ceux de l’autre. Un tel partage ne peut commencer que par une différenciation claire entre ici-moi et là-non-moi. À ce stade, il est extrêmement important pour le schizophrène de mettre à l’épreuve, les subtilités et les équivoques séparant l’intérieur de l’extérieur et tout ce qu’impliquent l’expression et la révélation de ce qui appartient vraiment au moi réel. De cette façon le moi devient un moi authentiquement incarné :

« La première fois que j’ai pleuré, vous avez fait une terrible erreur : vous avez essuyé mes larmes avec un mouchoir. Vous n’aviez aucune idée du désir que j’avais de sentir ces larmes couler sur mon visage. Ainsi, du moins, avais-je des sentiments qui s’extériorisaient. Si seulement vous aviez léché ces larmes, j’aurais été complètement heureuse, car alors vous auriez partagé mes sentiments. »

Joan fait souvent allusion au désir d’être mort. Le patient, dit-elle, « souhaite vraiment être mort, caché dans un endroit où rien ne peut le toucher et d’où rien ne peut l’arracher. » Nous avons parlé de ce désir, le désir de non-être, comme du plus dangereux peut-être qui puisse être éprouvé. Chez le schizophrène, deux mobiles principaux se fondent en une force qui tend à aboutir à un état de mort-dans-la-vie. Il y a d’abord le sentiment de culpabilité qui dénie le droit à la vie ou ne l’accorde, au mieux, qu’à une vie « morte ». En second lieu, c’est probablement la position de défense la plus extrême qui puisse être adoptée. On ne redoute plus d’être broyé, englouti, écrasé par la réalité et la vie (que ce soient celles des autres ou les siennes propres), puisqu’on est déjà mort. Étant mort, on ne peut ni mourir ni tuer. Les angoisses accompagnant le sentiment d’omnipotence imaginaire du schizophrène sont sapées par le fait qu’il vit dans un état d’impuissance imaginaire.

Joan, parce qu’elle ne pouvait être autre chose que ce que ses parents voulaient qu’elle fût et parce qu’ils avaient souhaité qu’elle fût un garçon, ne pouvait être que rien :

« J’avais besoin d’être dominée et de savoir ce que vous vouliez que je sois. Alors j’aurais été sûre que vous vouliez de moi. Avec mes parents, je ne pouvais être un garçon et ils ne m’ont jamais dit clairement ce qu’ils attendaient que je sois à part un garçon. Alors j’ai essayé de mourir en devenant catatonique. »

Elle résume parfaitement tout le problème dans le passage suivant :

« Quand j’étais catatonique, j’ai essayé d’être morte, grise, immobile. Je pensais que cela plairait à ma mère : elle pourrait me porter comme une poupée.

J’avais l’impression d’être dans une bouteille. Je sentais que tout était à l’extérieur et ne pouvait me toucher.

Je devais mourir pour éviter de mourir. Je sais que cela semble absurde, mais un jour un garçon m’a fait beaucoup de peine et j’ai voulu me jeter sous le métro. Au lieu de cela, je suis devenue un peu catatonique pour ne plus rien éprouver.

— Vous voulez dire que vous deviez mourir émotionnellement, sans quoi vos sentiments vous auraient tuée ?

— C’est vrai. Je crois que je me serais tuée plutôt que de faire du mal à quelqu’un d’autre. »

Il y a, certes, d’autres façons de considérer ce document et il a beaucoup d’autres aspects. Je m’en suis tenu à dessein à la nature des rapports de Joan avec son « vrai » moi et son « faux » moi, dans l’espoir de montrer que cette optique ne semble pas déformer le propre témoignage du patient et qu’elle ne nous impose pas de nier des aspects qui ne « collent » pas ensemble. Dans le cas de Joan, seul un minimum d’interprétation est exigé de nous, car elle nous offre elle-même un exposé très clair de la phénoménologie de sa psychose, dans un vocabulaire tout à fait simple. Toutefois, lorsqu’on a affaire à un patient activement psychotique, il faut prendre le risque de « traduire » son langage, si l’on ne veut pas en faire un exposé qui soit lui-même formulé en « schizophrénien ». Tel est le problème que nous pose le cas suivant.