11. Le spectre du jardin sauvage

Étude d’un cas de schizophrénie chronique

car la Vérité est au-delà de toute commisération.

Maxime Gorki

Julie, lorsque je l’ai connue, était internée depuis l’âge de dix-sept ans, c’est-à-dire depuis neuf ans. Au cours de ces années, elle était devenue une schizophrène chronique, typiquement « inaccessible ». Elle avait des hallucinations et se livrait à des mimiques et à des actes stéréotypés, bizarres, incompréhensibles. Les rares fois où elle parlait, c’était dans un langage « schizophrénique » extrêmement « détérioré ». À son entrée, elle avait été considérée comme hébéphrène. Un traitement à l’insuline s’était révélé sans effet et on s’en était tenu là. Livrée à elle-même, il est plus que probable qu’elle fût rapidement tombée dans le délabrement physique, mais les soins presque quotidiens de sa mère et ceux du personnel hospitalier l’en avaient empêchée.

À dix-sept ans, son comportement bizarre et parfois alarmant avait incité ses parents à la conduire chez un psychiatre. Celui-ci avait estimé qu’il n’y avait rien de particulièrement insolite dans son comportement lui-même mais que ses propos permettaient de diagnostiquer une schizophrénie. En jargon psychiatrique clinique, elle était atteinte de dépersonnalisation, d’autisme, de délires nihilistes, de délires de persécution et d’omnipotence, d’hallucinations auditives, d’un appauvrissement affectif, etc.

Elle disait que le drame, pour elle, était de n’être pas une personne réelle. Elle essayait de le devenir. Elle n’était pas heureuse et cherchait le bonheur. Elle se sentait irréelle, il y avait une barrière invisible entre elle et les autres. Elle était vide et sans valeur. Elle avait peur d’être trop « destructrice » et commençait à penser qu’il valait mieux qu’elle ne touchât à rien pour ne causer aucun dommage. Sa mère, disait-elle, l’étouffait, ne la laissait pas vivre, ne l’avait jamais souhaitée. Or sa mère la pressait d’avoir plus d’amis, d’aller danser, de s’habiller mieux, etc., ce qui rendait ces accusations apparemment sans fondement.

Cependant, son affirmation (psychotique) essentielle était qu’« un enfant avait été assassiné ». Elle restait assez vague quant aux détails, mais elle disait avoir entendu cela de la bouche de son frère (elle n’avait pas de frère). Elle se demandait pourtant si cette voix n’était peut-être pas la sienne propre. L’enfant qui avait été assassiné portait ses vêtements. C’était peut-être elle-même. Elle avait été tuée soit par elle-même soit par sa mère, elle n’en était pas sûre. Elle demandait que la police en fût informée.

Une bonne partie de ce que Julie disait à dix-sept ans nous est familier. Nous sommes en mesure, à la lumière des pages qui précèdent, de saisir la vérité existentielle de ses propos touchant le fait qu’elle n’était pas une personne, qu’elle était irréelle, qu’elle essayait de devenir une personne ; nous pouvons comprendre aussi pourquoi elle se sentait à la fois si vide et si dangereusement destructrice. Mais au-delà de ce point, ses propos deviennent « paraboliques ». Nous pouvons penser que ses accusations contre sa mère étaient en rapport avec son incapacité de devenir une personne, mais ils semblent au premier abord, désordonnés et gratuits (voir plus loin). C’est toutefois lorsqu’elle dit qu’« un enfant a été assassiné » que le sens commun est mis en échec et que Julie se retrouve seule dans un monde inaccessible.

Je voudrais à présent étudier la nature de sa psychose, apparue, semble-t-il, vers dix-sept ans et je crois que la meilleure méthode pour le faire consiste à considérer d’abord sa vie jusqu’alors.

Biographie clinique d’une schizophrène

Il n’est jamais facile d’obtenir un récit adéquat de la vie antérieure d’un schizophrène. Toute enquête biographique de ce genre implique des recherches laborieuses. On ne saurait assez souligner que de multiples entretiens n’apportent que très peu des informations nécessaires à une analyse essentielle. Dans ce cas particulier, j’ai vu la mère de Julie chaque semaine pendant plusieurs mois et je me suis entretenu à de nombreuses reprises avec son père, son unique sœur (son aînée de trois ans) et la sœur de son père. Mais en pareil cas aucune des informations recueillies ne peut être tenue pour exempte de parti-pris ou de préjugé. Searles a tout à fait raison, à mon avis, lorsqu’il souligne l’existence de sentiments profonds entre le schizophrène et sa mère, chose qui a été singulièrement négligée par la plupart des autres observateurs. Je ne me fais pas d’illusions : la présente étude n’est sans doute pas exempte de déformations que je n’ai pu déceler.

Le père, la mère, la sœur, la tante constituaient en fait le monde réel dans lequel Julie avait grandi, et c’est la vie du patient dans son propre microcosme qui est à la base de toute biographie psychiatrique clinique. Une telle biographie est dès lors nécessairement limitée. Les facteurs socio-économiques de la communauté plus vaste dont la famille du patient fait partie ne sont pas directement en cause dans notre étude. Ce n’est pas à dire que ces facteurs n’influencent pas profondément la nature de la famille et donc du patient, mais de même qu’un cytologiste « met entre parenthèses » sa connaissance indispensable de la macro-anatomie lorsqu’il décrit des phénomènes cellulaires, j’ai « mis entre parenthèses » des contingences sociologiques qui m’ont paru sans relation immédiate avec le cas de Julie. Je veux dire que cette biographie clinique pourrait tout aussi bien être celle d’une jeune ouvrière de Zurich, d’une jeune bourgeoise de Lincoln ou d’une fille de milliardaire du Texas. Des possibilités humaines très similaires jouent dans les relations inter-personnelles de gens placés dans des situations sociales absolument différentes. Il m’a paru nécessaire de préciser brièvement ce point parce qu’il me semble que la psychiatrie clinique occidentale tend vers ce qu’un schizoïde de mes amis appelle « une gaucherie21 sociale », alors que la psychiatrie paraît être plutôt gauche au niveau inter-personnel…

Cela dit, bien que chacune des personnes interrogées ait eu son propre point de vue sur la vie de Julie, toutes ont été d’accord pour y voir trois phases ou trois états successifs :

  1. La patiente était une bonne petite fille, normale et bien portante, jusqu’à ce que graduellement
  2. elle ait commencé à devenir mauvaise, à dire ou à faire des choses qui avaient causé beaucoup de chagrin et qui, dans l’ensemble, étaient simplement imputées à de la « méchanceté », après quoi
  3. cet état de fait avait passé les limites supportables, faisant considérer Julie comme complètement folle.

Une fois ses parents convaincus qu’elle était folle, ils s’en voulurent de ne pas l’avoir compris plus tôt. Sa mère disait :

« J’ai commencé par avoir horreur des choses terribles qu’elle me disait, mais ensuite j’ai vu qu’elle ne pouvait s’en empêcher… C’était une si bonne petite fille ! Et puis elle s’est mise à dire des choses affreuses… Si seulement nous avions su ! Avons-nous eu tort de penser qu’elle était responsable de ce qu’elle disait ? Je savais qu’elle ne pouvait pas le penser réellement. D’un côté je m’en veux, mais d’un autre côté je suis heureuse que ce soit une maladie. Mais si seulement j’avais attendu moins longtemps pour la conduire chez un médecin ! »

Nous ne savons pas encore, jusqu’ici, le sens donné à ces mots : « bonne », « mauvaise », « folle », mais nous savons déjà pas mal d’autres choses. D’abord (dans le souvenir de ses parents) Julie avait agi de manière à leur apparaître sous le jour le plus favorable. Ensuite, son comportement avait changé de telle façon qu’il représentât tout ce qui aux yeux des autres, dans l’univers qui était le sien, était « mauvais ». Enfin, elle était devenue « folle ».

Cela ne nous dit rien sur ce que l’enfant faisait pour être bonne, mauvaise ou folle aux yeux des siens, mais cela nous indique – la chose est importante – qu’au premier stade ses actions étaient entièrement conformes à ce que ses parents estimaient « bon ». Lorsqu’elle s’était révélée « mauvaise », elle avait fait les choses mêmes que ses parents ne souhaitaient pas lui voir faire ou qu’ils ne croyaient pas exister en elle. Qu’elle fût capable de faire et de dire de telles choses, quelles qu’elles fussent, avait paru presque incroyable à ses parents. Tout ce qui leur apparaissait soudain, ils ne l’avaient jamais soupçonné en elle. Ils avaient d’abord essayé de ne pas en tenir compte, mais lorsque cela s’était aggravé ils avaient fait tous leurs efforts pour le nier. Ç’avait été pour eux un grand soulagement lorsque, au lieu de dire que sa mère ne voulait pas la laisser vivre, elle avait dit que sa mère avait « assassiné un enfant », car du coup tout pouvait être pardonné : « La pauvre Julie était malade. Elle n’était pas responsable. Comment avais-je pu croire un seul instant qu’elle pensait ce qu’elle me disait ? J’ai toujours essayé d’être une bonne mère pour elle. » Nous aurons l’occasion de revenir sur cette dernière phrase.

Ces trois étapes dans l’évolution de l’idée de psychose chez les membres d’une famille sont très fréquentes : bon – mauvais – fou. Il est aussi important de découvrir la façon dont les êtres qui constituent le monde du patient ont considèré son comportement lui-même. J’essayerai de démontrer ce point plus loin, mais à ce stade j’aimerais noter une chose intéressante concernant l’histoire de Julie telle que ses parents me l’ont rapportée. Ils n’essayaient pas de cacher certains faits ou de les déformer. Leur désir de m’aider était évident. Ce qui était significatif, c’était la manière dont certains faits étaient écartés ou plutôt dont leurs implications évidentes étaient rejetées ou niées. Le mieux est probablement de faire ici un bref exposé de la vie de Julie en rassemblant d’abord ces éléments dans l’optique des parents. Je le ferai, pour l’essentiel, en utilisant les propos mêmes de sa mère.

Phase 1 : un enfant normal et bon

Julie n’avait jamais été un bébé exigeant. Elle avait été sevrée sans difficulté et n’avait pas donné de soucis à sa mère à partir du jour où, lorsqu’elle avait eu quinze mois, sa mère avait supprimé ses couches. Elle n’avait jamais été « gênante ». Elle faisait toujours ce qu’on lui disait. Telles sont les données générales qui faisaient dire à sa mère que Julie avait toujours été une « bonne » petite.

Cela dit, il s’agit là de la description d’un enfant qui, à certains égards, n’avait jamais été « vivante » : un bébé réellement « vivant », en effet, est exigeant, « dérangeant » et surtout ne fait pas toujours ce qu’on lui dit. Il est possible que Julie, bébé, n’ait pas été aussi « parfaite » que le disait et le croyait sa mère, mais il est significatif que ce soient justement ces traits qui, pour Mrs X., représentent la « perfection » d’un bébé. Peut-être Julie n’était-elle pas si « parfaite » que cela, peut-être, en parlant comme elle le faisait, sa mère était-elle poussée par la crainte de me voir la blâmer, mais ce qui me semble capital, c’est que Mrs X. tenait évidemment les choses mêmes que je considère comme l’expression d’une paralysie intérieure de l’enfant pour l’expression d’une santé, d’une perfection, d’une « normalité » incontestables. En sorte que, si nous ne pensons pas seulement à la patiente, abstraction faite de sa famille, mais à tout le système de relations familiales dont Julie faisait partie, le point significatif n’est pas que la mère, le père et la tante décrivent un enfant existentiellement « mort », mais qu’aucun des adultes qui l’entouraient ne sache faire la différence entre la vie et la mort existentielles. Au contraire, le fait d’être existentiellement « morte » valait à Julie les plus vives louanges des siens.

Considérons successivement les déclarations de sa mère :

1. Julie n’avait jamais été un bébé exigeant.

Elle n’avait jamais pleuré lorsqu’elle avait faim, ni tété avec vigueur, ni terminé un biberon. Elle était toujours « geignarde » et n’avait pas pris du poids très rapidement. « Elle ne réclamait jamais mais je sentais qu’elle n’était jamais comblée. »

Voilà la description d’un enfant dont la faim et l’avidité orales n’ont jamais trouvé leur expression. Au lieu d’une vigoureuse et saine expérience de l’instinct par des pleurs, de l’envie, un robuste appétit, un sommeil rassasié, elle geignait, s’agitait, paraissait avoir faim mais prenait ses biberons sans conviction et ne semblait jamais satisfaite.

Du point de vue étiologique, je crois très important de noter non seulement que nous avons là le portrait d’un enfant qui, bien que physiquement en vie, ne devient pas existentiellement vivant, mais aussi que la mère comprend si mal la situation que, vingt ans plus tard, elle continue à parler avec le plus de complaisance des aspects les plus « morts » du comportement du bébé. La mère ne s’inquiète pas du fait que ce bébé ne pleure pas, ne soit pas « exigeant », ne vide pas ses biberons. Elle n’y voit pas une incapacité alarmante de l’enfant d’exprimer et de satisfaire ses instincts essentiels, mais plutôt un bon signe.

L’importance que Mrs X. attachait au fait que Julie n’avait jamais été un bébé « exigeant » ne signifiait pas qu’elle-même ne fût pas généreuse. En fait, comme elle disait, elle aurait « donné sa vie » pour Julie. Comme nous le verrons, la sœur aînée de Julie avait été un bébé exigeant et avide. Sa mère n’avait jamais beaucoup espéré d’elle : « Je l’ai laissée en faire à sa tête. » En revanche, le fait que Julie ne fût pas exigeante semblait avoir encouragé sa mère à lui « donner » beaucoup. Ç’avait été une épreuve terrible pour elle lorsque Julie, après dix ans, au lieu de manifester de la gratitude pour tout ce que sa mère avait fait pour elle, avait commencé à l’accuser de « ne l’avoir jamais laissée être ». Ainsi, s’il est possible que, pour quelque raison d’ordre génétique, ce bébé ait été doté à sa naissance d’un organisme où les instincts naturels ne s’éveillaient pas facilement, s’y ajoutait le fait que les personnes de son entourage voyaient là un signe bénéfique. La combinaison de ces deux faits est un des thèmes classiques des premiers rapports de la mère avec un enfant schizophrène. Elle mériterait d’être étudiée à part.

2. Julie avait été sevrée sans difficulté.

C’est au niveau de son alimentation que le bébé, pour la première fois, vit activement avec autrui. Au moment du sevrage, le nourrisson normal a acquis en principe un certain sens de lui-même en tant qu’être autonome et de sa mère en tant qu’autre original et permanent. Sur ces bases, le sevrage ne pose pas beaucoup de problèmes. Le bébé, à ce stade, joue volontiers à des « jeux de sevrage » qui constituent par exemple à laisser tomber inlassablement un objet pour qu’on le lui rende, ce qui est une version symbolique du sevrage. En outre, il faut d’ordinaire que ce jeu soit joué à sa manière, en sorte que nous trouvions « naturel » de lui donner l’impression que c’est lui qui dirige les opérations. Dans le cas cité par Freud, le petit garçon tenait dans sa main la ficelle à laquelle était attachée la bobine qu’il jetait, pour compenser le fait qu’il ne pouvait tenir sa mère sous son contrôle. Cela étant, si Julie, durant ses premiers mois, n’avait pas acquis l’autonomie indispensable à son développement normal, il n’est pas surprenant qu’elle ait paru accepter le sevrage sans difficulté. Peut-on même parler de « sevrage », s’agissant de l’abandon, par l’enfant, d’une chose qu’elle n’avait jamais eue ?

Les choses, à ce moment-là, se passaient si « normalement » que sa mère n’en avait que très peu de souvenirs. Elle se rappelait pourtant avoir joué avec Julie à un jeu du genre de ceux dont nous parlions. La sœur de Julie y avait joué aussi, de la manière habituelle, et cela exaspérait Mrs X. : « Je fis en sorte, disait-elle, qu’avec Julie les choses se passent autrement : c’était moi qui lançais des objets et elle qui me les rapportait. » Est-il besoin de relever l’influence qu’eut cette inversion des rôles sur l’incapacité de Julie d’acquérir une véritable indépendance ?

Elle avait, me dit-on, marché très tôt (à un an) et elle pleurait si elle ne pouvait pas rejoindre rapidement sa mère à l’autre bout de la pièce. Il avait fallu disposer les meubles en conséquence car « Julie était terrifiée s’il y avait des chaises entre elle et moi ». Sa mère voyait là un signe de l’amour que sa fille lui portait. Jusqu’à trois ou quatre ans, Julie « devenait presque folle » si pendant un instant elle perdait sa mère de vue.

Cela semble confirmer qu’elle n’avait en fait jamais été vraiment « sevrée » parce qu’elle n’avait pas atteint un stade où le sevrage, ce mot n’étant pas pris seulement dans son sens physique, aurait pu se produire. Du fait qu’elle n’avait pas acquis un être autonome, elle ne pouvait dépasser les problèmes de présence et d’absence et acquérir la capacité d’être seule, de découvrir que la présence physique d’une autre personne n’était pas nécessaire à sa propre existence. Si un individu a besoin d’autrui pour pouvoir être lui-même, cela implique qu’il n’a pas réussi à atteindre complètement l’autonomie, c’est-à-dire qu’il s’est engagé dans la vie à partir d’une position d’insécurité ontologique fondamentale. Julie ne pouvait être elle-même ni en présence de sa mère ni en son absence.

3. Elle avait été « propre » dès l’instant où, à quinze mois, on lui avait ôté ses couches.

Il faut noter ici qu’il n’est pas inhabituel de constater chez les schizophrènes un développement précoce du contrôle corporel. Les parents de schizophrènes disent souvent combien ils étaient fiers de la précocité avec laquelle leurs enfants avaient rampé, marché, été « propres », parlé, cessé de pleurer, etc. Considérant toutefois le rapport existant entre ce dont les parents sont fiers de parler et les progrès accomplis par l’enfant, il faut se demander dans quelle mesure le comportement du second est une expression de sa propre volonté. La question n’est pas de savoir jusqu’à quel point un enfant est « bon » ou « mauvais » mais s’il a acquis la conscience d’être l’origine de ses propres actions, la source dont jaillissent ces actions, ou au contraire s’il lui semble que celles-ci ont leur origine et leur source dans sa mère, lui-même n’en étant que l’agent (comme une personne à qui, sous hypnose, on ordonne de feindre d’agir librement). Il peut arriver que le corps se maîtrise et fasse tout ce qu’on attend de lui sans pour autant qu’aucune autonomie d’action ait été atteinte, tous les actes accomplis l’étant par une soumission presque complète à des directives extérieures. Dans le cas de Julie, ses actions semblent avoir été provoquées par sa mère sans qu’elle-même fût « en » elles. C’est sans doute cela qu’elle entendait en disant qu’elle n’était jamais « devenue une personne » et en répétant constamment (après être devenue une schizophrène chronique) qu’elle était une « tolled bell » (une cloche qu’on sonnait) ou une « told belle » (une beauté sur commande). En d’autres termes, elle était seulement ce qu’on lui disait (told) de faire.

4. Elle avait toujours fait ce qu’on lui disait.

Comme nous l’avons remarqué précédemment à propos de sincérité et de mensonge, il y a de bonnes raisons d’être obéissant mais l’incapacité de désobéir n’est pas une des meilleures. Jusqu’ici, d’après les propos de Mrs X., il est évident que pour sa mère Julie ne pouvait être que ce qu’elle-même appelait une « told bell ». Sa mère « avait donné sa vie » à la « cloche sonnée », mais elle avait totalement écarté (et continuait d’écarter, vingt-cinq ans plus tard) la possibilité que cette bonne petite fille obéissante, qui l’aimait tant qu’elle « devenait presque folle » lorsqu’une chaise les séparait, pût avoir été pétrifiée, transformée en une « chose » trop terrifiée pour devenir une personne.

5. Elle ne « gênait » jamais.

Il est déjà évident qu’au sortir de la première enfance Julie n’avait acquis aucune autonomie. Elle avait commencé par ne pas éprouver la satisfaction réelle provoquée par un désir réel d’un sein réel – et sa mère considérait les conséquences de ce fait avec la même approbation que ses premières manifestations : « Elle ne prenait jamais trop de dessert. On lui disait simplement : « C’est assez, Julie » et elle ne protestait pas. »

Nous avons vu plus haut comment la haine peut s’exprimer uniquement dans et par la soumission même du système du faux moi. La mère de Julie louait son obéissance, mais Julie s’était mise à pousser cette obéissance à un degré où elle devenait « impossible ». C’est ainsi que, vers dix ans, il y avait eu une période où il fallait lui dire d’avance tout ce qui se passerait dans la journée et tout ce qu’elle aurait à faire. Chaque journée devait débuter par un tel « emploi du temps ». Si la mère refusait de se plier à ce rituel, Julie commençait à pleurnicher. Plus tard, elle s’était refusée à utiliser elle-même l’argent qu’on lui donnait. Si on lui demandait de dire ce dont elle avait envie ou si on l’encourageait à s’acheter une robe, à avoir des amies, comme les autres filles, elle se dérobait : il fallait que sa mère achetât ses vêtements et elle ne faisait rien pour se lier avec d’autres. Elle ne prenait jamais une initiative ou une décision.

De cinq à sept ans, elle s’était rongé les ongles. Dès qu’elle s’était mise à parler, elle avait eu tendance à dire les mots à l’envers. Brusquement, à huit ans, elle avait commencé à manger plus que de raison, mais cela n’avait duré que quelques mois. Sa mère n’attachait aucune importance à ces « caprices ». On y entrevoit pourtant un monde intérieur de violente destructivité, avec un seul et court accès d’avidité désespérée, qui n’avait guère duré.

Phase II : La « mauvaise » phase

Vers quinze ans environ, le comportement de Julie avait changé, et elle était devenue « mauvaise ». À cette époque également, l’attitude de sa mère vis-à-vis d’elle avait commencé à se modifier. Alors que, précédemment, Mrs X. jugeait normal et bon que Julie fût le plus possible avec elle, elle s’était mise à l’inciter à sortir davantage, à aller au cinéma ou au bal, à rencontrer des garçons. Tout cela, Julie s’y refusait « obstinément ». Elle restait à la maison, assise, ne faisant rien, ou elle marchait dans les rues, sans dire quand elle rentrerait. Sa chambre était dans un désordre incroyable. Elle continuait à chérir une poupée dont sa mère estimait qu’elle était « trop grande » pour la garder (nous reviendrons à cette poupée). Les diatribes de Julie contre sa mère étaient devenues interminables et elles avaient toujours le même thème : elle accusait sa mère de ne pas l’avoir désirée, de ne pas l’avoir laissée respirer, de l’avoir « écrasée ». Elle jurait comme un charretier – mais, avec les autres gens, elle pouvait être charmante quand elle le voulait…

***

Jusqu’ici nous avons considéré seulement les rapports de Julie avec sa mère, avant de poursuivre, disons un mot du reste de la famille.

Au cours de ces dernières années, on a abordé le concept d’une mère « schizophrénogénique », qui peut être défini ainsi : il y a peut-être certaines manières d’être une mère qui font obstacle à une tendance innée de l’enfant à atteindre les premiers stades de la sécurité ontologique, plutôt qu’elles ne la favorisent ou ne la renforcent. En fait, ce n’est pas seulement la mère mais toute la situation familiale qui peut faire obstacle à la capacité qu’a l’enfant de s’insérer dans un monde réel et partagé, en tant que moi-avec-autrui.

La thèse du présent ouvrage est que la schizophrénie est une conséquence possible d’une difficulté anormale d’être une personne « totale » avec l’autre, c’est-à-dire de se sentir soi-même dans le monde. Le monde de l’enfant comme celui de l’adulte est « une unité du donné et du construit » (Hegel), une unité de ce qui est transmis-à l’enfant par ses parents (et d’abord par sa mère) et de ce qu’il en fait. La mère et le père simplifient beaucoup le monde pour le jeune enfant et lorsque s’accroît sa capacité de comprendre, de donner un sens au chaos, de saisir des différences et des rapports d’une complexité de plus en plus grande, il est ainsi introduit, comme dit Buber, dans « un monde praticable ».

Mais que peut-il se passer si la mère ou la structure familiale ne s’accordent pas avec ce que l’enfant vit et respire ? Celui-ci doit alors acquérir sa propre vision et être capable de vivre avec elle (comme William Blake réussit à le faire ; comme Rimbaud réussit à le formuler mais non à le vivre) – ou alors devenir fou. C’est en-dehors de ses premiers liens affectifs avec sa mère que le nouveau-né trouve les éléments primaires de son être-pour-soi. C’est à l’intérieur de ces liens et par eux que la mère lui « transmet » d’abord le monde. Le monde qui lui est donné peut être un monde où il saura être ; il est possible, au contraire, que ce qui lui est donné ne soit pas ce qui lui convient. Pourtant, en dépit de l’importance de la première année de la vie, la nature du milieu où l’enfant devra passer sa prime jeunesse, son enfance et son adolescence peut aussi exercer sur lui une profonde influence. C’est à ces stades que le père ou d’autres adultes « importants » peuvent jouer un rôle décisif dans la vie de l’enfant, soit directement dans leurs rapports avec lui, soit indirectement à travers la mère.

Ces considérations impliquent qu’il vaudrait mieux parler de familles « schizophrénogéniques » plutôt que de tout ramener à la mère. Du moins cela pourrait-il donner lieu à plus d’études sur la dynamique familiale considérée comme un tout, au lieu de s’en tenir à l’étude isolée des mères, des pères ou des proches parents.

La sœur de Julie, son aînée de trois ans, était une femme mariée d’un tempérament décidé mais non sans féminité ni sans charme. Selon sa mère, elle avait été, dès sa naissance, une enfant « difficile et exigeante » — en bref, une enfant relativement normale, que sa mère n’avait jamais beaucoup approuvée. Elles semblaient pourtant s’entendre assez bien. La sœur de Julie considérait leur mère comme une personne d’un naturel plutôt dominateur, mais qui « avait fait tout fait pour Julie, sa préférée ». Il était évident que la sœur avait acquis très tôt une autonomie intégrale. Si on étudiait sa personnalité de plus près, on y découvrait beaucoup d’éléments névrotiques, mais il n’était guère douteux qu’elle avait du moins atteint un palier ontologique auquel Julie n’avait jamais accédé. Enfant, elle avait des amies de son âge, trop âgées donc pour Julie, et celle-ci ne semblait pas avoir été très proche d’elle. Julie, de son côté, avait introduit dans son univers de fantômes une « grande sœur » qui était un des rares personnages bons de son « monde » – une « Sœur de Miséricorde ».

Le père avait joué un rôle plus significatif. Aux yeux de la mère, il était un « obsédé sexuel ». À ses yeux, à lui, la mère était froide et distante. Ils ne se parlaient que dans la mesure du nécessaire et lui satisfaisait ailleurs ses désirs sexuels. Pourtant, bien qu’ils eussent beaucoup de reproches à se faire mutuellement, aucun n’accusait l’autre d’avoir maltraité leur fille. Le père, d’ailleurs, me dit qu’il n’avait… pas grand-chose à me dire, car il s’était « sentimentalement éloigné des siens » avant la naissance de Julie.

La sœur de celle-ci me rapporta deux incidents qui avaient dû avoir une très grande importance, pour Julie. Leur mère ignorait probablement le premier et elle n’avait pu se décider à me rapporter elle-même le second, auquel nous reviendrons plus loin. Le premier s’était produit lorsque Julie avait quatorze ou quinze ans. En dépit de l’éloignement de son père, Julie semblait tenir beaucoup à lui. Il l’emmenait de temps à autre en promenade. Un jour, Julie rentra en larmes, d’une de ces sorties. Elle ne dit jamais à sa mère ce qui s’était passé. Sa mère fit allusion à la chose devant moi en disant qu’elle était certaine que quelque chose de pénible s’était passé entre Julie et son père mais qu’elle n’avait jamais découvert quoi. Par la suite, Julie n’avait plus parlé à son père. Elle avait pourtant confié à sa sœur qu’au cours de la promenade en question il l’avait emmenée dans une cabine téléphonique où elle avait entendu une conversation « horrible » entre sa maîtresse et lui.

Mrs X. n’hésitait pas à dire du mal de son mari à ses filles, et à essayer de les « mettre de son côté » en accumulant les accusations contre lui. L’aînée avait adopté une position de neutralité et Julie, apparemment, ne prenait jamais ouvertement le parti de sa mère contre son père. Après l’incident de la cabine téléphonique, elle s’était simplement détachée de lui mais n’avait pas apporté de l’eau au moulin de sa mère en la mettant au courant. Le père, de son côté, ne disait pas de mal de sa femme à ses filles, car il n’avait pas besoin de leur appui contre elle. Bien qu’il la considérât comme une femme incapable il disait : « Pour être juste, je dois reconnaître qu’elle a été une bonne mère. » La fille aînée voyait des torts des deux côtés mais essayait autant que possible d’être objective et de ne pas prendre parti. Si elle était obligée de le faire, pourtant, elle était du côté de sa mère contre son père et contre Julie. En ce qui concerne celle-ci, c’était assez normal : les accusations de Julie contre leur mère étaient, du point de vue du simple bon sens, extravagantes et folles. Les allégations de Julie, selon lesquelles on l’avait écrasée, empêchée de vivre et d’être une personne, semblaient absurdes à ces gens ordinaires et de bon sens. Julie disait que sa mère ne l’avait jamais souhaitée, alors qu’elle était sa préférée, que sa mère avait tout fait pour elle et lui avait tout donné ; elle disait que sa mère l’écrasait, alors qu’elle (sa mère) la pressait de « grandir » ; elle disait que sa mère ne voulait pas qu’elle devienne une personne, alors qu’elle la pressait de se faire des amis, d’aller danser, etc.

Il faut remarquer que, nonobstant la rupture radicale des rapports entre le mari et la femme, sur un point au moins ils étaient du même avis : tous deux tenaient pour « bon » le faux moi de Julie et rejetaient comme « mauvais » tout autre aspect d’elle. Mais au cours de la « mauvaise » phase, cet état de choses avait eu un corollaire encore plus important : non seulement ils avaient tenu pour « mauvais » tout ce qui, chez Julie, n’était pas l’ombre soumise et sans vie qui passait à leurs yeux pour une personne réelle, mais ils avaient absolument refusé de « prendre à cœur » les reproches que Julie leur adressait.

Julie et sa mère, à cette époque, avaient été toutes deux des êtres désespérés. Julie, dans sa psychose, s’appelait elle-même « Mme Taylor »22. Cela signifiait : « Je suis un costume-tailleur (tailor-made), une fille sur mesure (tailormaid). » De tels propos sont psychotiques non point parce qu’ils ne sont peut-être pas « vrais », mais parce qu’ils sont « à clef » et souvent impossibles à comprendre si le patient ne les « décode » pas pour nous. Pourtant, même en tant que propos psychotique, celui-là semble exprimer un point de vue très solide et il traduit, en raccourci, les reproches que Julie faisait à sa mère à quinze ou seize ans.

Ce qui, à mon avis, devait avoir été à cette époque le facteur schizophrénogénique le plus puissant, ce n’était pas seulement l’agressivité de Julie à l’égard de sa mère ni même les contre-attaques de celle-ci, mais l’absence de qui que ce fût, dans son « monde », qui fût capable de ou disposé à comprendre son point de vue, qu’il fût juste ou faux. Pour diverses raisons, ni son père ni sa sœur ne le pouvaient. Comme le patient dont nous avons parlé au chapitre III (p. 1, supra), Julie ne se battait pas pour avoir raison mais pour préserver son existence ; d’une certaine manière, elle n’essayait même pas seulement de préserver son existence mais d’accéder à l’existence. Sa famille ne lui accordait aucune existence. Sa mère devait avoir raison, totalement raison. Lorsqu’elle disait que Julie était « mauvaise », Julie ressentait cela comme un meurtre. C’était la négation de tout point de vue autonome de sa part. Sa mère était disposée à accepter un faux moi soumis, à aimer cette ombre et à tout lui donner. Elle essayait même d’ordonner à cette ombre d’agir comme si elle eût été une personne. Mais elle n’avait jamais reconnu la présence réelle et gênante, dans le monde, d’une fille dotée de possibilités propres. La vérité existentielle incluse dans les délires de Julie était que ses possibilités véritables étaient étouffées, étranglées, assassinées. Pour exister, pour pouvoir respirer, Julie sentait que sa mère aurait dû admettre qu’elle avait parfois tort, qu’elle avait pu commettre des erreurs, que ce que sa fille disait pouvait avoir un sens et du poids. On pourrait dire que Julie avait besoin d’être autorisée à projeter un peu de son « mauvais moi » dans sa mère, de puiser un peu de bien dans celle-ci et pas seulement de se voir tout donné, tout le temps. Mais aux yeux de toute la famille, Julie essayait de prouver que le blanc était noir. La réalité ne cédant pas, elle avait commencé à convertir sa vérité existentielle en faits physiques. Elle s’était mise à délirer. Elle avait commencé par accuser sa mère de ne pas l’avoir laissée vivre au sens existentiel du terme, mais elle avait fini par parler et par agir comme si sa mère, au sens légal, avait réellement assassiné un enfant réel – et ç’avait été manifestement un soulagement pour la famille lorsque ses membres avaient pu la prendre en pitié et ne plus avoir à se justifier en la condamnant.

Son père seul, d’une façon d’ailleurs curieuse, la traitait comme une personne responsable : il n’avait jamais admis qu’elle était folle ; pour lui, elle était perverse. Il ne s’était pas « laissé avoir » par son jeu. C’était simplement une expression de mépris et d’ingratitude… Il considérait ce que nous appellerons le négativisme catatonique de Julie comme de la « mauvaise volonté » et ses symptômes hébéphréniques comme de la méchanceté bête. Il était le seul membre de la famille à ne pas avoir pitié d’elle. On me rapporta qu’au cours de ses rares visites, il l’avait malmenée et secouée pour la faire « cesser d’être ainsi ».

Phase III : « folle »

La principale accusation formulée par Julie était que sa mère essayait de la tuer. Alors qu’elle avait dix-sept ans, il s’était produit un incident qui avait probablement joué un rôle déterminant dans son passage de la « méchanceté » à la « folie ».

Il s’agit du second fait que me rapporta sa sœur. Jusqu’à dix-sept ans, Julie avait gardé une poupée de sa première enfance, qu’elle habillait et avec laquelle elle jouait dans sa chambre, personne ne savait à quels jeux. C’était une esclave secrète dans sa vie. Elle l’appelait Julie Doll23. Sa mère insistait pour qu’elle s’en débarrassât, maintenant qu’elle était grande. Un jour, la poupée disparut. Impossible de savoir si Julie l’avait jetée ou si sa mère s’en était emparée. Julie accusa sa mère, qui nia et dit que Julie devait l’avoir perdue. C’est peu de temps après cet incident qu’une « voix » dit à Julie qu’un enfant portant ses vêtements avait été déchiqueté par sa mère et que Julie parla d’en avertir la police.

Si j’ai dit que c’était Julie ou sa mère qui avait fait disparaître la poupée, c’est parce qu’il semble hautement probable qu’à ce stade, pour Julie, sa « mère » était déjà plus un archétype destructeur que sa mère réelle. Lorsqu’elle disait que sa « mère » avait tué la poupée, il est très possible qu’elle parlât de sa mère « intérieure ». Quoi qu’il en fût, le résultat fut catastrophique, car Julie s’était de toute évidence étroitement identifiée à sa poupée. Lorsqu’elle jouait avec celle-ci, la poupée était elle-même et Julie était sa mère. Il est possible aussi que, dans ce jeu, elle fût devenue de plus en plus la mauvaise mère qui, finalement, tuait la poupée. Nous verrons plus loin que, dans sa psychose, la « mauvaise » mère s’exprimait souvent à travers elle. Si la poupée avait été détruite par sa vraie mère et si celle-ci l’avait reconnu, la chose eût pu être moins grave. Ce qui, à ce stade, restait à Julie de santé mentale était conditionné par sa capacité de déceler quelque chose de mauvais dans sa vraie mère. L’impossibilité de le faire, en revanche, avait été une des causes de sa psychose schizophrénique.

Le spectre du jardin sauvage

à un certain stade, une machine primitivement construite comme un tout peut voir ses connexions divisées en assemblages partiels dotés d’un degré d’indépendance plus ou moins élevé.

Norbert Wiener

Les observations qui suivent s’appliquent à Julie et à d’autres schizophrènes chroniques du type hébéphrénique-catatonique. Elles ne prétendent pas englober toutes les formes de psychoses chroniques, où telle ou telle sorte d’éclatement de la personnalité est évidente. Elles sont en particulier moins applicables aux psychoses paranoïaques, où il y a une plus grande intégration de la personnalité que dans le cas de Julie et de ses pareils.

Le moi de Julie s’était à ce point fragmenté qu’on pouvait dire d’elle qu’elle vivait une vie-dans-la-mort, dans un état proche de la non-entité chaotique.

Chez elle, pourtant, le chaos et le manque d’identité n’étaient pas complets. Mais lorsqu’on était avec elle, on avait souvent l’étrange « sentiment précoce »24 décrit par les cliniciens allemands, et qui consiste, lorsqu’on se trouve en présence d’un autre être humain à avoir le sentiment qu’il n’y a personne. Même lorsqu’on sentait que ce qui était dit l’était par quelqu’un, le fragment de « moi » qui se cachait derrière les mots n’était pas Julie. Lorsqu’on écoute un schizophrène, il est très difficile de savoir qui parle et tout aussi difficile de savoir à qui s’adressent les mots prononcés.

Écouter Julie, c’était souvent comme si l’on eût effectué une psychothérapie de groupe avec un seul patient… J’avais ainsi affaire à un brouillamini d’attitudes, de sentiments, d’impulsions très disparates. Les intonations, les gestes, les « manières » de la patiente changeaient de caractère à chaque instant. À certains moments, on devinait une piste ou des fragments de comportement se dessinant à travers certaines similitudes d’intonation, de vocabulaire, de syntaxe, ou encore un souci de cohérence se manifestant par la répétition de certains gestes stéréotypés. Bref, on avait l’impression d’être en présence de divers fragments ou d’éléments incomplets de « personnalités » différentes se manifestant en même temps. La « salade de mots » de Julie paraissait être le produit de plusieurs systèmes partiels quasi-autonomes, s’efforçant de s’exprimer au même moment par la même bouche.

Cette impression était encore renforcée et rendue plus déroutante par le fait que Julie semblait parler d’elle-même tantôt à la première personne, tantôt à la deuxième ou à la troisième. Il faut une connaissance approfondie du patient en cause pour pouvoir, en pareil cas, interpréter la signification de ce procédé (cela est vrai d’ailleurs pour tous les autres aspects de l’activité schizophrénique).

Il n’est pas étonnant, dès lors, que nous parlions dans un cas comme celui-ci d’« inaccessibilité » et de « sentiment précoce ». Avec Julie, il n’était pas difficile de poursuivre un certain échange verbal, mais il était difficile de lui parler, car elle ne semblait avoir aucune unité globale mais plutôt une constellation de systèmes partiels quasi-autonomes. Il n’y a cependant pas lieu de chercher à cet état quelque analogie dans le monde mécanique, car même cet état de non-entité presque chaotique n’était pas irréversible ou figé dans sa désintégration. Julie, parfois, se « rassemblait » miraculeusement et exprimait une pathétique compréhension de sa condition. Dans ces moments-là, elle était terrifiée, pour diverses raisons – dont l’une était qu’elle devait y affronter une angoisse intense et qu’elle semblait se rappeler et redouter le processus de désintégration dont elle avait été l’objet comme une expérience si affreuse qu’elle trouvait une espèce de refuge dans sa non-intégration, son irréalité, son état de « mort ».

Chacun des « systèmes partiels » ou des « objets internes » de Julie avait des traits et des formes d’expression reconnaissables, grâce auxquels beaucoup d’aspects de son comportement devenaient explicables. Le fait que son moi ne fût pas « assemblé » de manière globale mais divisé en divers systèmes partiels nous permet de comprendre l’absence, chez elle, de diverses fonctions qui présupposent l’accession à l’unité personnelle. Celle-ci est un préalable nécessaire à la conscience réflexive, c’est-à-dire, à la capacité d’avoir conscience de son propre moi agissant relativement inconsciemment ou avec une simple conscience primaire non réflexive. Chez Julie, chaque système partiel pouvait avoir conscience des objets, mais un de ces systèmes pouvait fort bien n’avoir pas conscience des processus se produisant dans un autre système séparé de lui. Par exemple si, lorsqu’elle me parlait, un des systèmes « parlait », il semblait n’y avoir en elle aucune unité globale par laquelle « elle » pût avoir conscience de ce que ce système disait ou faisait.

Dans la mesure où cette conscience réflexive était absente, la mémoire de Julie était très fragmentaire. Toute sa vie semblait se situer dans l’instant présent. L’absence d’une expérience de son être comme un tout signifiait qu’elle manquait d’une unité sur laquelle fonder une idée claire des limites de cet être. Cette notion ne lui faisait pourtant pas entièrement défaut et l’on ne peut donc parler ici, comme Federn, de « moi-frontière ». Ce qui se passait plutôt, c’était que chaque système semblait avoir ses propres frontières, c’est-à-dire que, pour la conscience propre à l’un de ces systèmes, un autre système apparaissait extérieur à lui. Dans le cadre d’une unité globale, un aspect différent de son être eût créé chez Julie un conflit douloureux. Les choses étant ce qu’elles étaient, un tel conflit était impossible. C’était seulement « de l’extérieur » qu’on pouvait voir se manifester en même temps divers systèmes conflictuels de son être. Chacun paraissait porter en lui son foyer ou son centre de conscience, avoir ses propres souvenirs (limités) et ses moyens (limités) d’organiser ses perceptions, ses propres impulsions quasi-autonomes, sa propre tendance à préserver son autonomie contre des dangers qui lui étaient également propres. Elle nommait ces divers aspects « il » ou « elle » ou s’adressait à eux en disant « tu ». C’est-à-dire qu’au lieu d’avoir une conscience réflexive de ces aspects d’elle-même, « elle » percevait l’activité d’un système partiel comme s’il n’était pas « elle » mais existait à l’extérieur d’elle-même. D’où ses hallucinations.

Parallèlement à cette tendance à percevoir les aspects de son être en tant que « non-elle », existait en elle l’incapacité de faire la différence entre ce qui « objectivement » était ou n’était pas elle ou à elle. Il lui arrivait par exemple de prendre pour ses larmes la pluie qui coulait sur ses joues. William Blake, décrivant dans ses Livres prophétiques les états de division de l’être, parle d’une tendance à devenir ce que l’on perçoit. Chez Julie, toute perception semblait entraîner une menace de confusion avec l’objet perçu. Elle passait une grande partie de son temps à affronter cette difficulté : « Ça, c’est la pluie. Je pourrais être la pluie (…) Cette chaise, ce mur… Je pourrais être ce mur. C’est une chose terrible, pour une fille, d’être un mur… »

Toute perception semblait risquer d’entraîner confusion et tout sentiment d’être perçue par autrui impliquait la même menace. Cela signifie qu’elle vivait dans un monde de persécution constante et croyait faire aux autres ce qu’elle redoutait de voir lui arriver. Presque chaque acte de perception paraissait entraîner une confusion du moi et du non-moi.

Aimer, dès lors, était pour elle très dangereux. Aimer = ressembler = être identique à25. Si elle m’aime bien, elle est pareille à moi, elle est moi. Julie commença ainsi par dire qu’elle était ma sœur, ma femme, qu’elle était une « McBride ». J’étais la vie. Elle était l’Épouse de la Vie26. Elle adoptait mes manières. Elle avait en elle l’Arbre de Vie. Elle était l’Arbre de Vie. Ou encore :

— elle pensait des choses (a, b, c)

— j’exprimais des pensées presque identiques (a27, b28, c29) donc j’avais volé ses pensées.

L’expression psychotique de cet état de fait consistait pour elle à m’accuser d’avoir son cerveau dans ma tête.

Réciproquement, lorsqu’elle m’imitait ou copiait mes attitudes, elle s’attendait à une réaction de ma part pour avoir « libéré » un peu de moi qu’elle estimait avoir volé. Bien entendu, le degré de confusion variait selon les moments. Le fait de voler, par exemple, présuppose une certaine frontière entre le moi et le non-moi.

Développons à présent ce qui précède au moyen d’exemples précis.

L’un des plus simples de la division de son être en deux systèmes partiels nous est fourni par le fait qu’elle se donnait à elle-même des ordres auxquels, ensuite, elle obéissait. « Elle » disait aussi : « Assieds-toi, lève-toi » et « elle » s’asseyait ou se levait. Ou bien une voix imaginaire, la voix d’un système partiel, formulait l’ordre et « elle », l’acteur d’un autre système partiel, obéissait.

Autre exemple banal : lorsqu’« elle » disait quelque chose, « elle » y réagissait par un rire méprisant, c’est-à-dire que la chose dite émanait d’un système A, et le rire d’un système B. A me disait : « Elle est une reine », et B riait de cette sottise. Il y avait parfois inter-confusion ou « mélange » des systèmes. Dans ce cas, A disait quelque chose de relativement cohérent, puis se mettait à bredouiller et B commençait à parler, mais A intervenait à nouveau pour dire : « Elle (B) a volé ma langue. »

Ces différents systèmes partiels pouvaient dans une certaine mesure être identifiés, au bout d’un certain temps, par la continuité du rôle que chacun jouait dans ce qu’on pourrait appeler le « groupe » interpersonnel qu’ils constituaient. Il y avait, par exemple, la bravache péremptoire qui lui donnait sans cesse des ordres. La même voix se plaignait sans cesse aussi à moi de « cette enfant » : « Cette enfant est méchante… Cette enfant n’est qu’une petite putain… Vous ne ferez jamais rien de cette enfant… ». Le « vous » en question pouvait s’adresser à moi, ou à un des systèmes de Julie, ou encore à moi incarnant ce système.

Il était évident que ce personnage dominateur, en elle, était souvent « la patronne ». « Elle » méprisait Julie et ne la croyait pas mériter mieux. « Elle » n’était ni de son côté ni du mien. C’était en quelque sorte une « mauvaise mère intérieure », une persécutrice intérieure qui représentait tout le mal que Julie voyait en sa mère.

Deux autres de ces systèmes partiels étaient aisément identifiables. L’un jouait le rôle de son avocat vis-à-vis de moi et lui servait de protecteur contre la persécution. « Elle » parlait souvent de Julie, comme de sa petite sœur. C’était, phénoménologiquement parlant, sa « bonne sœur ». Le troisième système partiel était celui d’une petite fille, complaisante, soumise et bonne. Lorsqu’« elle » parlait, elle disait : « Je suis une bonne fille. Je vais régulièrement aux toilettes. »

Enfin, comme je l’ai noté, plus haut, il y avait des périodes d’équilibre précaire durant lesquelles Julie parlait sur un ton pathétique, apeuré, et à peine audible, mais on eût dit que c’était alors qu’elle était le plus près de parler « en son propre nom ».

Voyons à présent ces divers systèmes en action simultanée. Les exemples que j’en donne sont extraits des propos les plus cohérents de Julie.

« Je suis née sous un soleil noir. Je ne suis pas née, j’ai été expulsée. Ce n’est pas si simple. Je n’ai pas été enfantée (mothered), j’ai été étouffée (smothered). Elle n’était pas une mère. Je n’ai pas eu de chance avec ma mère. Arrête ! Arrête ! Elle me tue. Elle me coupe la langue. Je suis pourrie, mauvaise. Je ne vaux rien… »

À la lumière de ce qui précède, essayons d’interpréter des propos.

Julie commence par me parler en son nom propre en portant contre sa mère les accusations qu’elle répète depuis des années mais d’une façon particulièrement claire et lucide. Le « soleil noir » semble être un symbole de sa mère destructrice (c’est une image qui revient fréquemment). Les premières phrases sont dites normalement. Soudain, Julie semble être l’objet d’une agression terrifiante, probablement du fait de sa « mauvaise mère ». Elle s’interrompt pour faire face à une crise interpersonnelle : « Arrête ! Arrête ! ». S’adressant de nouveau à moi elle s’exclame : « Elle me tue. » Puis vient un dénigrement défensif d’elle-même, formulé dans les termes mêmes des reproches que lui adresse sa mauvaise mère : « Je suis pourrie, mauvaise. Je ne vaux rien… »

Les accusations portées contre sa mère entraînaient presque toujours une réaction de cette sorte. En une autre occasion, la mauvaise mère l’interrompit en parlant dans des termes presque identiques de « cette enfant » : « Cette enfant est mauvaise, méchante. Il n’y a rien à en attendre. » Je l’interrompis à mon tour pour dire : « Julie a peur d’être tuée par elle-même parce qu’elle parle ainsi. » Elle répondit très calmement : « Oui, c’est ma conscience qui me tue. J’ai eu peur de ma mère toute ma vie et j’aurai toujours peur d’elle. Croyez-vous que je puisse vivre ?… » Ces propos relativement cohérents traduisent une confusion persistante entre sa « conscience » et sa vraie mère. Sa mauvaise conscience était une mauvaise mère persécutrice. Comme je l’ai dit plus haut, l’un des éléments schizophrénogéniques de sa vie avait sans doute été son incapacité d’amener sa vraie mère à accepter son besoin de projeter sur elle une partie de sa mauvaise conscience ; c’est-à-dire d’amener sa mère à admettre qu’il y avait une part de vérité dans les accusations de Julie et ce faisant de se délivrer partiellement de la persécution intérieure de sa « conscience ».

« Cette enfant ne veut pas venir ici, vous vous rendez compte ? Elle est ma petite sœur. Cette enfant ne sait rien des choses qu’elle ne doit pas savoir. »

Ici, c’est sa « grande sœur » qui parle, pour m’expliquer que Julie est innocente, ignorante, pure, irresponsable. Le système de la « grande sœur », au contraire de celui de la « petite sœur » innocente et ignorante, était une « personne » très savante, gentiment protectrice. Pourtant, si « elle » n’était pas du côté de Julie, la « petite sœur », « elle », parlait toujours en sa faveur. Elle souhaitait le maintien du statu quo.

« L’esprit de cette enfant est fêlé. L’esprit de cette enfant est fermé. Vous essayez de l’ouvrir. Je ne vous le pardonnerai jamais. Cette enfant est morte et elle n’est pas morte. »

Cette dernière phrase signifie que, à la fois morte et vivante, si elle prenait la responsabilité d’être « réellement » vivante, elle pourrait être « réellement » tuée.

Toutefois, la « grande sœur » pouvait également parler ainsi :

« Il faut que vous aimiez cette enfant. Il faut que vous la mettiez à l’aise. Il faut que vous preniez soin d’elle. Je suis une bonne petite fille. Elle est ma petite sœur. Il faut que vous la conduisiez aux toilettes. Elle ne sait rien de ces choses. Ce n’est pas une enfant insupportable. »

La « grande sœur » représentait l’expérience, la connaissance, la raison, la sagesse, par contraste avec l’innocence, l’ignorance, la déraison et les caprices de la « petite sœur ». Nous voyons également ici que la schizophrénie de Julie ne consistait pas seulement en l’absence, en elle, d’un point d’équilibre mental, mais en un manque total d’intégration. La partie « grande sœur » de son être pouvait parler d’une manière raisonnable, mais ce n’était pas Julie qui parlait : ce qu’il y avait en elle de lucidité était, si l’on veut, dispersé et encapsulé. Sa schizophrénie se manifestait notamment par le fait qu’elle parlait d’elle-même comme d’une tierce personne et par la soudaine intrusion de la « petite sœur » lorsque la « grande sœur » parlait (« Je suis une bonne petite fille »).

Lorsqu’elle me parlait ou agissait en tant qu’elle-même, le « moi » qui se révélait était complètement psychotique. La plupart de ses propos vraiment hermétiques semblaient appartenir aux vestiges de ce système du moi. Décodés, ils révèlent que ce système était probablement le prolongement du « moi intérieur » imaginaire des états schizoïdes non psychotiques.

Nous avons déjà essayé de montrer comment il arrive que ce moi éprouve à la fois des sentiments extrêmement paradoxaux d’omnipotence, d’impuissance, etc. Les caractéristiques phénoménologiques de ce moi semblent, chez Julie, être similaires dans leur principe. Toutefois, il faut être en mesure de traduire sa schizophrénie en langage normal avant de se risquer à une explication phénoménologique de l’expérience de ce « moi ». Je souligne une fois encore qu’en utilisant ici le terme « moi », je ne veux pas dire qu’il s’agissait de son « vrai » moi. Ce système semblait pourtant contenir un « point de ralliement » autour duquel aurait pu se produire une intégration. Lorsque la désintégration s’était produite, il semble que c’était là le « centre » qui n’avait pas résisté. Il semblait y avoir une référence centrale des tendances centrifuges et centripètes, qui eût été le noyau « fou » de son être – et que cette partie centrale devait rester chaotique et morte pour qu’elle, Julie, ne soit pas tuée.

Nous allons tenter de définir la nature de ce « moi » au travers non seulement des propos tenus directement par lui mais aussi de propos émanant apparemment des autres systèmes. Ces propos ne sont pas très nombreux, du moins ceux du premier type. Au cours des années que Julie avait passées en clinique, beaucoup d’entre eux s’étaient probablement « télescopés » pour aboutir à des déclarations courtes, presque télégraphiques, constamment répétées, et riches en implications.

Comme nous l’avons vu plus haut, Julie disait qu’elle avait en elle l’Arbre de Vie. Les fruits de cet arbre étaient ses seins. Elle avait dix mamelons (ses doigts). Elle avait « tous les os d’une brigade d’infanterie légère des Highlands ». Elle avait tout ce qui lui passait par la tête. Tout ce qu’elle voulait, elle l’avait et ne l’avait pas, en même temps. La réalité était sans effet sur ses désirs ou ses craintes. Chaque désir trouvait instantanément sa satisfaction imaginaire et, de même, chaque crainte s’évanouissait instantanément, tel un fantôme. Julie pouvait être n’importe qui, n’importe où, n’importe quand : « Je suis Rita Hayworth, Je suis Joan Blondell. Je suis une reine. Mon nom royal est Julianne. »… « Elle se suffit à elle-même. Elle se possède elle-même » me disait-elle. Mais cette auto-possession était à double tranchant et avait son mauvais côté : Julie était une fille « possédée » par le fantôme de son propre être. Son moi n’avait ni liberté, ni autonomie, ni pouvoir dans le monde réel. Étant n’importe qui, elle n’était pas une personne – elle n’était personne. Elle disait dans son langage « schizophrénien » : « Je suis des milliers. Je suis un individu divisé30 « Je suis une non-personne31. »

Elle me considérait d’ordinaire comme son frère et se disait mon épouse ou l’épouse de la vie « leally lovely lifely life »32. Bien entendu, la vie et moi étant parfois identiques pour elle, elle avait peur de la vie ou de moi. La vie (moi) la détruirait, brûlerait son cœur « avec un fer rouge », lui couperait les jambes, les mains, la langue, les seins. Elle concevait la vie sous la forme la plus férocement destructrice. Ce qui la terrifiait, ce n’était pas ma nature ou quelque chose que je possédais (par exemple un fer rouge = un phallus), mais ce que j’étais, c’est-à-dire la vie. Bien qu’elle eût en elle l’Arbre de Vie, il lui semblait généralement qu’elle était la Destructrice de la Vie. Il est dès lors compréhensible qu’elle redoutât d’être détruite par la vie. Celle-ci était habituellement représentée par un symbole mâle ou phallique, mais Julie semblait moins désirer être simplement un mâle que d’avoir un abondant arsenal de caractéristiques sexuelles des deux sexes, tous les os d’une brigade d’infanterie légère des Highlands, dix mamelons, etc.

« Elle est née sous un soleil noir.

Elle est le soleil occidental. »

L’antique et sinistre image du soleil noir était née en elle indépendamment de tout souvenir littéraire. Julie avait abandonné l’école à quatorze ans et n’était guère instruite. Il était extrêmement peu vraisemblable qu’elle eût jamais rencontré une allusion à cette image, mais nous nous abstiendrons de chercher l’origine de ce symbole pour nous borner à voir dans son langage une expression de la manière dont elle sentait son être-dans-le-monde.

Elle insistait toujours sur le fait que sa mère ne l’avait pas souhaitée et l’avait « expulsée » d’une manière monstrueuse plutôt que de la mettre au monde normalement. Sa mère avait « souhaité et non souhaité » un fils. Elle (Julie) était « un soleil occidental » (occidental sun), c’est-à-dire un « fils accidentel » (accidental son) que sa mère, par haine, avait transformé en fille. Les rayons du soleil noir la brûlaient et la racornissaient. Sous le soleil noir, elle était une chose morte. Dès lors :

« Je suis la savane.

Elle est une cité détruite. »

Les seules choses vivantes, dans la savane, étaient des bêtes sauvages. Des rats infestaient la cité détruite. Elle décrivait son existence au moyen d’images d’une désolation aride et désertique. Cette mort existentielle, cette mort-dans-la-vie était son principal mode d’être-dans-le-monde.

« Elle est le spectre du jardin sauvage »

Dans cette mort, il n’y avait aucun espoir, aucune avenir, aucune possibilité. Tout était déjà arrivé. Il n’y avait aucun plaisir, aucune source de satisfaction possible, car le monde était aussi vide et aussi mort qu’elle.

« La cruche est brisée, le puits est à sec. »

Elle était absolument sans valeur, insignifiante. Elle ne pouvait croire à la possibilité de l’amour, où que ce fût :

« Elle n’est qu’une des filles qui vivent dans le monde. Tout le monde fait semblant de la vouloir et ne veut pas d’elle. Je mène à présent la vie d’une putain à bon marché. »

Et pourtant, comme nous l’avons vu à travers certains de ses propos antérieurs, elle s’estimait, fût-ce d’une manière fantomatique. Elle avait une certaine conviction (et si psychotique que fût cette conviction, elle n’en était pas moins une forme de foi en quelque chose d’une grande valeur) qu’il y avait quelque chose de très précieux profondément perdu ou enseveli en elle, que ni elle ni personne n’avait encore découvert.

Si l’on avait pu s’enfoncer dans les profondeurs obscures de la terre, on aurait découvert « l’or éclatant ». Si on avait pu descendre assez loin, on eût découvert « la perle au fond de la mer »…