7. Les Gold

Exposé clinique

Au moment où nous entreprîmes notre enquête, Ruth avait vingt-huit ans. Depuis l’âge de vingt ans, elle avait été hospitalisée six fois et avait passé à l’hôpital la plus grande partie des huit dernières années. Durant les dix-huit premiers mois après sa première admission à l’hôpital, on diagnostiqua une affection fluctuant entre l’hystérie et la schizophrénie, puis finalement de type schizophrénique. Depuis, plusieurs psychiatres, de tendances fort diverses, ont à l’unanimité déclaré qu’elle était schizophrène.

Les symptômes de sa maladie ont varié au cours des années, mais elle semble avoir été à tout moment paranoïde, sujette à des illusions et à un désordre de la pensée du type schizophrénique. Elle semble avoir eu des idées de suicide répondant parfois à un état de dépression et parfois à un état d’agitation.

Comme il arrive fréquemment dans les cas de « longue maladie », que les patients soient hospitalisés par périodes ou en permanence, les rapports médicaux tendent à devenir à la longue de plus en plus stéréotypés et succincts.

Structure de l’enquête

Avant d’entrer à l’hôpital, Ruth vivait avec ses parents, et elle avait un frère de trente-deux ans qui était parti de la maison lorsqu’elle en avait quatorze. Son père n’accepta d’être interviewé qu’en présence de sa femme et il nous informa qu’il était d’accord avec tout ce que sa femme pourrait nous dire.

Personnes interviewées

Nombre d’interviews

Ruth

6

La mère

2

Le frère

1

Ruth et sa mère

1

La mère et le père

2

La mère, le père et Ruth

1

 

 

13

Cela représente seize heures d’interviews, dont treize furent enregistrées.

Situation familiale

M. et Mme Gold partagent les mêmes opinions sur ce que fut la vie de leur fille. Tout d’abord le récit qu’ils nous en firent parut des plus simples. Mais en observant les détails, nous verrons que l’« identité » de Ruth telle qu’ils se la représentent a la simplicité d’un lit de Procuste22. On pourrait même parler ici d’identité procustéenne.

D’après eux, sa « dépression » fut un événement soudain et inexplicable. Jusqu’alors, Ruth avait été une enfant normale, heureuse et n’avait jamais donné d’inquiétude à ses parents.

L’interviewer : Lorsqu’elle était petite, s’amusait-elle avec vous, lançait-elle ses jouets hors du berceau pour que vous les ramassiez et les lui rendiez ?

La mère : Non, je n’ai aucun souvenir – aucun souvenir de quelque chose de ce genre.

L’interviewer : En ce qui concerne la propreté, quand devint-elle propre – quand cessa-t-elle de porter des couches ?

La mère : Je crois vers l’âge de deux ans. Elle fut toujours une enfant facile, elle ne causa jamais de difficultés. Quant à ses maladies d’enfant elles furent toujours bénignes. Je me souviens du temps où mon fils et elle durent être opérés des amygdales, elle se remit très rapidement.

Le père acquiesce à tout ce que dit la mère.

L’interviewer : Votre femme nous a décrit sa relation avec Ruth petite fille. Comment décririez-vous la vôtre ?

Le père : Je n’étais pas aussi proche d’elle que ma femme. Naturellement une mère et sa fille – mais je m’intéressais bien sûr à tout ce qui lui arrivait —

La mère : Elle a toujours eu bon cœur.

Le père : Oui.

La mère : Elle a toujours été une enfant respectueuse et ne nous a jamais donné de soucis.

Puis :

Le père : Elle a toujours été une très bonne enfant.

L’interviewer : Votre vie en somme fut très simple ?

Le père : Tout à fait simple.

La mère : Oui.

Et :

L’interviewer : Vous dites que Ruth a été une enfant très facile à élever.

La mère : Très facile. Une enfant prévenante, raisonnable, elle ne nous donna jamais aucun souci. Elle avait parfois ses petites colères quand elle était petite – hum – si elle avait quelque ennui, vous voyez, elle montait pleurer sur le lit pendant deux minutes, puis redescendait et c’était fini.

L’interviewer : Diriez-vous que c’était une enfant affectueuse ?

La mère : Oh ! oui, très.

L’interviewer : Était-elle proche de vous ou de votre mari ?

La mère : Elle était très proche de moi, oui, très proche de moi.

L’interviewer : Diriez-vous qu’elle était beaucoup plus proche de vous que de votre mari ?

La mère : Je crois que oui ; oui, elle l’était.

Ainsi Ruth nous est décrite comme une très bonne enfant, facile à élever, très affectueuse, respectueuse, prévenante, très proche de sa mère et qui, si elle faisait quelques colères, les oubliait très rapidement.

Elle « se conformait » entièrement aux désirs de ses parents, ce que ceux-ci appréciaient fort.

Puis, lorsqu’elle eut vingt ans, de façon inexplicable, elle fut déprimée et se plaignit d’un sentiment d’« irréalité ». Son comportement devint « incontrôlable », et depuis lors elle ne fit qu’être « malade » sans arrêt, quoique parfois entre ses « attaques » elle redevînt comme avant, c’est-à-dire très obéissante, très facile, raisonnable, etc.

Examinons maintenant ce que ses parents appellent sa « maladie ».

Pour la mère comme pour le père, ainsi que pour le frère, les signes principaux de la « maladie » de Ruth sont le ressentiment et la mauvaise humeur dont elle témoigne vis-à-vis de ses parents, aussi bien que sa conduite incontrôlable.

La mère : Elle est parfois très désagréable, d’autres fois moins – elle ne nous montre plus maintenant autant de ressentiment qu’au début de sa maladie.

L’interviewer : Quand cela s’est-il produit ?

La mère : Eh bien, vous voyez, elle est malade depuis longtemps et dans le passé elle disait que c’était notre faute, que nous voulions la faire enfermer dans un hôpital, qu’elle était malade à cause de nous, et parfois elle voulait nous frapper ; mais maintenant elle nous fait moins de reproches.

L’interviewer : Comment expliquez-vous qu’elle vous ait fait des reproches ? Avez-vous quelque idée là-dessus ?

La mère : Eh bien, – non, je ne m’explique pas, je comprends seulement, je me rends compte qu’elle est malade et dérangée et qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit.

L’interviewer : Savez-vous ce qu’elle veut dire quand elle —

La mère : Parce que, voyez-vous, elle a essayé de nous frapper puis la minute après elle s’est excusée – « Oh ! je suis désolée, maman, je n’ai pas voulu faire ça, vraiment, je n’ai pas voulu. »

Nous reviendrons sur ce point lorsque nous considérerons la situation du point de vue de Ruth. Nous pouvons dès à présent noter qu’en huit ans non seulement sa famille s’est plainte que « sa mauvaise humeur et son ressentiment » aussi bien que sa conduite incontrôlable étaient dus à sa maladie, mais aussi les psychiatres qui l’ont « soignée » pour cet « état », et il semble que personne, autant que nous puissions en juger, n’ait jamais mis cette présomption en doute.

Lorsqu’elle était « malade », elle s’habillait « de façon étrange » et essayait de « singer » son frère qui était écrivain.

L’interviewer : Diriez-vous que Ruth habituellement se conduit bien ?

La mère : Oui, oui.

L’interviewer : En somme, il n’y a aucun problème de ce côté-là ?

La mère : Non, aucun. Ce n’est que pendant sa maladie, vous voyez, quand elle est malade. Elle s’habille de façon étrange et essaie de singer son frère.

Son frère se rendait compte, ainsi qu’il le dit, que ses parents étaient « des gens limités ». Il « s’en était échappé ». Ils étaient arrivés à accepter jusqu’à un certain point qu’il eût des ambitions « artistiques », mais ils ne pouvaient accepter que leur fille eût des tendances de cette nature. Leur attitude vis-à-vis des choses « artistiques » – littéraires, picturales ou musicales – est clairement révélée dans le passage suivant :

La mère : On m’enseigna le piano – on me forçait à faire des gammes, ce dont j’avais horreur ; je dus étudier pendant des années, j’avais l’habitude d’aller au concert avec mon professeur de musique et pendant tout ce temps je détestais la musique.

Le père : Je pense qu’une personne peut aimer jouer d’un instrument – c’est comme un homme qui apprend un métier – tandis qu’être artiste, c’est très abstrait.

La mère : C’est très précaire, je veux dire l’art, aujourd’hui.

Le père : C’est en effet très précaire.

Quant à la peinture :

Le père : Je suppose que vous avez remarqué que je regardais cette peinture, mais je n’ai vraiment aucun intérêt réel pour la peinture. Mon fils par contre s’y intéresse, alors, si vous vivez avec quelqu’un qui vient parfois vous demander ce que vous pensez – vous arrivez à comprendre de quoi il parle, c’est comme cela que je m’y intéresse un peu.

Donc, lorsque Ruth est « malade », elle s’habille « de façon étrange » et « singe » son frère.

L’interviewer : Qu’est-ce qui, dans ses paroles ou dans ses actes, vous fait penser qu’elle est malade ?

La mère : Je peux toujours dire quand elle va avoir une attaque – quand l’attaque commence.

L’interviewer : Pouvez-vous dire ce que vous l’entendez dire ou la voyez faire à ce moment-là, en quoi sa conduite est différente ?

La mère : Eh bien, elle est étrange – elle n’est pas normale. En plus, elle ne s’habille pas correctement. Lorsqu’elle a une attaque, elle met les vêtements les plus extravagants qu’elle peut trouver.

L’interviewer : Mais fait-elle cela, par exemple lorsqu’elle amène des jeunes gens à la maison ; s’habille-t-elle ainsi, a-t-elle alors l’air étrange ?

La mère : Oui. C’est arrivé autrefois quand il lui venait une attaque. Mais ce n’est pas arrivé depuis longtemps.

L’interviewer : Comment s’habillait-elle ? Pouvez-vous décrire ses vêtements ?

La mère : Eh bien, elle se trouvait des bas de couleur et mettait toutes sortes de choses étranges qu’elle n’aurait pas portées en temps normal.

Ruth, nous le verrons, montrait d’une autre façon son comportement « incontrôlable » mais il nous faut d’abord faire quelques remarques sur les opinions contradictoires, et des plus significatives, de ses parents à son égard.

Sa mère nous dit qu’avant d’être « malade », Ruth avait beaucoup d’amis, se rendait à de nombreuses parties et fréquentait des clubs alors que maintenant —

L’interviewer : N’a-t-elle aucune vie sociale ?

La mère : Pas vraiment. Elle connaît quelques personnes plus âgées qu’elle, elle a une amie – elles sortent toutes les deux – elle sort de temps en temps avec cette amie.

L’interviewer : Mais dans l’ensemble elle ne fréquente pas de jeunes gens de son âge ?

La mère : Non – mais j’aimerais qu’elle mène une vie normale et qu’elle sorte plus quelle ne le fait. Elle semble avoir perdu tous ses amis depuis qu’elle est malade ; elle n’a aucune vie sociale ; elle avait l’habitude de lire – elle ne lit plus maintenant ; elle ne peut pas se concentrer. J’aimerais qu’elle rencontre plus de jeunes gens.

La carence de sa vie sociale et son repli sur elle-même semblent être une invention inconsciente de ses parents qui n’a jamais été mise en doute par personne.

Ruth : Mes parents n’aiment pas les lieux que je fréquente.

La mère : Lesquels ?

Ruth : Le Eddie’s Club, par exemple.

La mère et le père : Mon Dieu ! Tu ne veux pas vraiment —

Ruth : Mais si.

L’interviewer : Qu’est-ce que le Eddie’s Club ?

La mère : C’est un club où l’on boit. Elle n’y va pas pour boire. Mais elle aime rencontrer toutes sortes de gens.

L’interviewer : Il semble que les gens qu’elle aime à rencontrer vous déplaisent.

La mère : C’est peut-être vrai.

Le père : Oui.

La mère : C’est peut-être vrai.

Par leur attitude, les parents de Ruth à la fois refusent de reconnaître l’existence de cette dernière et considèrent son comportement comme maladif ou critiquable. Ainsi ils disent qu’elle boit excessivement en même temps qu’ils disent qu’elle ne boit pas.

La mère : Eh bien, d’abord, la plupart des gens qui fréquentent ces lieux ne sont pas très convenables, à mon point de vue, et pour une jeune fille s’asseoir et boire toute la soirée —

Le père : C’est-à-dire qu’elle ne boit pas beaucoup.

La mère : C’est vrai, mais quand elle n’est pas bien, son esprit n’est pas clair et elle ne sait pas ce qu’elle fait, aussi elle doit boire plus qu’elle ne devrait.

L’interviewer : Je suis désolé – mais il me semble que vous avez dit tout à l’heure qu’elle ne buvait pas beaucoup.

La mère et le père : Non, elle ne boit pas beaucoup.

La mère : Mais quand elle va dans ces endroits et qu’elle n’est pas bien, elle ne se rend pas compte de ce qui lui arrive et elle boit peut-être plus qu’elle ne le ferait normalement.

L’interviewer : Buvez-vous beaucoup ?

Ruth : Je ne bois pas tellement – un verre ou deux.

L’interviewer : Est-elle jamais rentrée ivre à la maison ?

La mère et le père : Non.

Ses parents répétèrent de nombreuses fois que Ruth ne se rendait pas compte de ce qui lui arrivait ou de ce qu’elle faisait. Nous n’avons jamais pu établir s’ils avaient raison ou non.

Ruth toutefois, selon sa mère,

La mère : – n’aime pas qu’on lui rappelle tout cela. Nous essayons de ne pas en parler. Elle veut tout oublier.

L’interviewer : Vous sentez-vous malade en ces occasions ?

Ruth : Non.

La mère : Non, elle ne se rend pas compte qu’elle est malade, ni de ce qui lui arrive.

Ruth : Je ne crois pas du tout que je suis malade.

L’interviewer : Que ressentez-vous quand cela vous arrive ? Comment décririez-vous votre état en ces occasions ? Que faites-vous ?

Ruth : Eh bien, tout simplement – je pense que mes parents font bien des histoires au sujet – si je vais dans certains endroits, j’aime mettre des vêtements dans le style de ceux que portent les gens qui fréquentent ces endroits.

L’interviewer : Pouvez-vous dire pourquoi vous aimez vous habiller de cette façon ?

Ruth : Oui, je trouve cela esthétique.

L’interviewer : Vous pensez que ce style est peut-être plus artistique que le vêtement plus conventionnel ?

Ruth : Oui. Il y a d’autres filles qui portent des bas de couleur – j’en connais.

L’interviewer : Vous rendez-vous compte que vos goûts peuvent être une source de tension à la maison ?

La mère : Mais il n’y a pas de tension. Il n’y a pas de tension parce que aussitôt que son attaque passe, elle retrouve l’équilibre et redevient comme auparavant. Mais elle est toujours attirée par le genre artiste. Si elle voit quelqu’un de ce genre dans la rue, quelqu’un d’un peu différent par son costume, elle dit : « Oh ! regarde comme c’est bien, comme il est bien, ou comme elle est bien. »

Le père : C’est – pour quelqu’un de conformiste – ces types et ces filles qui s’habillent de façon étrange – ils sont bizarres.

La mère : Mais ils lui plaisent.

Le père : Ils sont bizarres.

Ruth amène aussi des gens à la maison.

La mère : Elle nous a amenés des gens à la maison – quand elle est malade elle amène des gens qu’en temps normal elle ne tolérerait pas, des sortes de beatniks.

Le père : Des écrivains et Dieu sait quoi.

La mère : Des gens qui voulaient qu’on les couche.

L’interviewer : Vous n’aimez pas les écrivains ?

La mère : Oh ! ce n’est pas ça – non, non – bien sûr que nous aimons les écrivains.

Le père : Naturellement.

On voit combien l’attitude des parents est contradictoire – oscillant entre la désapprobation implicite et l’approbation ouverte.

L’interviewer : Je suis un peu perdu et j’essaie de comprendre. Vous me dites que lorsqu’elle amène ces gens elle est malade ?

La mère : Il y a longtemps que cela n’est pas arrivé.

Le père : Ne croyez pas qu’elle les amène tous les soirs – seulement à l’occasion – et même assez rarement.

La mère : Seulement lorsqu’elle n’est pas bien.

Le père : Ce n’est pas habituel.

M. et Mme Gold, en dépit de leurs jugements contradictoires sur les actions de Ruth, ont une idée relativement claire (à leurs yeux) et persistante de la personnalité de leur fille. Cette façon de voir les choses est un trait commun à toutes les familles interviewées. Quand Ruth est « réellement » elle-même, quand elle est « bien », alors elle ne s’intéresse pas sérieusement aux écrivains et aux arts, elle ne porte pas de bas de couleur, ne va pas écouter de jazz dans un club, n’amène pas d’amis à la maison et ne sort pas le soir. Ce n’est que de temps en temps que Ruth essaie de s’affirmer et par là même détruit l’image que ses parents se font d’elle, ce n’est que de temps en temps qu’elle porte les vêtements qui lui plaisent et qu’elle insiste avec véhémence pour agir à sa guise. Sa mère alors « sait » qu’une « attaque » est imminente. Elle reproche à Ruth d’être difficile, égoïste et grossière parce que celle-ci lui cause alors des inquiétudes ainsi qu’à son mari. Les parents toutefois ne lui font pas de reproches, ils ne la tiennent pas pour responsable de ses actes parce qu’ils « savent » qu’elle est bizarre et malade. Ainsi mystifiée et placée dans une situation intolérable, Ruth devient désorientée et désespérée, lance de « folles » accusations, prétend que ses parents ne veulent pas qu’elle vive et se sauve de la maison, complètement déséquilibrée.

Éclairés par ce conflit que ses parents veulent ignorer, nous pouvons aisément examiner le comportement « déséquilibré » de Ruth, dont elle nous donne elle-même une explication, et de comprendre sa difficulté de vivre.

Elle ne peut oublier qu’on lui a donné à sa naissance le nom d’une jeune sœur de sa mère qui se suicida à l’âge de dix-neuf ans à la suite d’une malheureuse affaire de cœur. Ruth tomba malade à l’âge de vingt ans après une aventure amoureuse qui ressemblait beaucoup à celle qui mena la première Ruth au suicide.

Quel qu’ait été le rôle joué par la mère de Ruth, dans la réalité ou en imagination, concernant le suicide de sa sœur, c’est un fait qu’elle a joué un rôle des plus curieux dans l’histoire d’amour de sa fille.

La première Ruth mourut noyée.

L’interviewer : Pourquoi votre sœur décida-t-elle de mourir ?

La mère : Elle aussi avait eu un amour malheureux. Elle avait rompu ses fiançailles.

L’interviewer : Je vois. En somme, c’est un peu une répétition de la même histoire.

La mère : Oui. Elle était très jeune lorsqu’elle rencontra son fiancé. Il avait environ dix ans de plus qu’elle, elle avait seize ans lorsqu’elle le rencontra et l’amena à la maison – mon père voulait le connaître – il dit à ma sœur qu’elle était trop jeune, mais ils s’aimaient et continuèrent à se voir, et mon père leur permit de se fiancer quand ma sœur eut dix-huit ans. Au début, le jeune homme était très jaloux puis il gagna beaucoup d’argent et cela dut lui monter à la tête, car il commença à s’amuser – à jouer au golf – il y a de cela au moins quarante ans – et à négliger ma sœur qui en souffrit – elle rompit ses fiançailles deux ou trois fois et chaque fois il revint et lui demanda pardon, puis une fois, au bout d’une semaine, il n’était pas revenu. Elle pleura beaucoup et je crois qu’elle parla de se tuer pour nous faire peur, je ne pense pas qu’elle voulût vraiment le faire – elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait – elle laissa un mot nous disant que nous retrouverions ses vêtements, son collier et ses boucles d’oreilles, mais nous ne pensions pas qu’elle voulait vraiment se tuer. Elle voulait probablement effrayer le jeune homme – elle pensait sans doute que cela le ramènerait à elle, mais elle était très jeune, elle n’avait que dix-neuf ans et lui en avait vingt-neuf.

L’aventure amoureuse de Ruth (la fille) se termina un peu de la même façon, semble-t-il : le jeune homme témoigna de son indifférence en ne venant pas supplier Ruth de reprendre les relations interrompues.

L’interviewer : Savez-vous pourquoi Ruth vous accuse ? Savez-vous de quoi elle parle lorsqu’elle vous fait des reproches ?

La mère : « C’est à cause de vous que je suis malade », dit-elle, et – j’ai eu une sœur qui s’est suicidée à l’âge de dix-neuf ans, c’est en souvenir d’elle que nous avons appelé notre fille Ruth, et elle me le reproche souvent – « Pourquoi m’as-tu appelée comme ta sœur ? Je suis comme elle, n’est-ce pas ? » Elle parle beaucoup de ma sœur. Mais elle ne l’a jamais connue.

L’interviewer : Ruth est née après la mort de votre sœur ?

La mère : Bien plus tard. Il y a trente-trois ans que ma sœur est morte.

L’interviewer : Et que pensez-vous qu’elle veuille dire lorsqu’elle vous fait ces reproches ?

La mère : Eh bien, elle – pense peut-être qu’elle est comme ma sœur, elle pense que ma sœur était peut-être – elle demande : « Était-elle normale, était-elle folle ? Suis-je folle comme elle ? Suis-je folle comme – était-elle folle ? Était-ce une malade mentale ? » Enfin, vous voyez. Elle ne sait pas à quoi – à quoi l’attribuer.

L’interviewer : Mais elle semble sous-entendre – il semble qu’implicitement elle vous fasse un reproche.

La mère : Absolument. Absolument.

L’interviewer : Et voyez-vous pourquoi ?

La mère : Elle pense probablement que si je ne lui avais pas donné le nom de ma sœur, elle ne serait pas tombée malade.

L’interviewer : Mmm. Vous a-t-elle dit cela ?

La mère : Elle ne l’a pas vraiment dit, mais me l’a fait comprendre.

L’interviewer : Vous a-t-elle fait comprendre d’autres choses ?

La mère : Je ne pense pas. Je ne pense pas.

L’interviewer : Pourquoi vous fait-elle des reproches – n’a-t-elle fait aucune allusion ?

La mère : Non, non, non. Quand elle est malade, elle ne veut pas que je m’occupe d’elle, elle veut essayer de tout faire toute seule, mais elle ne sait pas. Je dois en quelque sorte prendre les rênes, faire tout ce qu’il faut à sa place. Je l’ai peut-être un peu gâtée depuis qu’elle est malade, mais elle est si malade, elle n’est même pas capable d’être propre – vous comprenez – je dois tout lui faire, mais elle me dit : « Ne te mêle pas de mes affaires, laisse-moi tranquille. » Mais on ne peut pas la laisser seule. On ne peut pas lui faire confiance.

L’interviewer : Comment tout cela a-t-il commencé ?

La mère : C’est arrivé à la suite d’un amour malheureux. Elle est sortie avec un garçon pendant environ deux ans et elle avait alors environ dix-huit ans et demi ou dix-neuf ans. Elle avait toujours été une gentille enfant, facile à élever – euh – elle n’était pas très active, ni volontaire, mais elle était intelligente, elle a réussi son examen de passage, je ne sais plus comment on appelait ça à l’époque, enfin elle est entrée dans le secondaire. Elle était toujours de bonne humeur, propre, ordonnée, enfin un vrai plaisir – vraiment – jusqu’au jour où elle rencontra ce garçon. Elle avait beaucoup d’amies, s’amusait bien et lorsqu’elle commença à travailler elle resta en place pendant deux ans, puis le garçon n’a plus voulu qu’elle reste dans cet emploi, ou quelque chose dans ce genre.

L’interviewer : Quel âge avait-elle alors ?

La mère : Dix-huit ans ou dix-huit ans et demi. Alors, euh, elle allait quitter son emploi et ses patrons étaient très contrariés. Ils la supplièrent de rester. Ils avaient grande confiance en elle. Elle avait l’habitude d’ouvrir le magasin le matin et – c’était une boutique de modes – elle était vendeuse. C’était le genre de travail qu’elle avait voulu faire. Elle avait voulu être dessinatrice de mode. Son frère, mon fils, est écrivain et elle l’a toujours singé, vous comprenez, elle voulait être une artiste comme lui, elle a suivi un cours à – j’essaie de me rappeler le nom de l’endroit – c’était, euh, une école technique, vous savez où ils – enfin elle commença à suivre les cours, mais ne continua pas. En ce temps-là, elle voulait être dessinatrice de mode ou quelque chose dans le genre. Cependant elle abandonna et devint vendeuse, et c’est à ce moment-là qu’elle rencontra le garçon en question – il ne lui plaisait pas tellement, il était terriblement jaloux. Il la voyait tous les jours et vivait pratiquement chez nous. Il était étudiant en médecine à l’époque, et ses parents n’étaient pas contents qu’il ait des relations suivies avec une jeune fille ; ils pensaient qu’il était plus important qu’il s’occupe sérieusement de ses études. Il échoua à ses examens à deux reprises et je le suppliai d’en finir avec ma fille. Je lui dis : « Vous êtes tous deux trop jeunes et vous pourrez toujours reprendre les relations avec Ruth quand vous vous serez installé. » Mais non, il ne pouvait pas vivre sans elle. Cela dura deux ans et, quoique ses parents aient su qu’il la voyait et qu’il venait chez moi, lui n’invitait jamais Ruth chez ses parents et elle en était très humiliée. Cela la – frappa beaucoup. Elle avait honte pour nous et, après deux ans, décida de rompre. Et je me souviens du soir où elle est rentrée à la maison nous disant qu’elle allait rompre, je lui dis : « Tu as bien réfléchi ? Il y a deux ans que tu le connais. » Elle dit : « Oui, j’ai réfléchi très sérieusement et je ne veux plus le voir », et elle rompit complètement. Après cela, elle fut déprimée et ne fut plus la même du tout. Nous ne savions pas ce qu’elle avait. En ce temps-là, nous ne pouvions pas le définir. Je ne pouvais absolument pas comprendre ce qu’elle avait. Je pensais qu’elle était toujours malheureuse à cause de lui. Mais elle sortait avec des amies, puis est partie en vacances et lorsqu’elle rentra, je vis qu’elle avait beaucoup grossi ; pour elle du moins c’était beaucoup, parce qu’elle était habituellement mince. Je ne pouvais pas comprendre. Je crois que je l’ai emmenée chez un spécialiste, un diététicien, et je crois qu’elle perdit un peu de poids mais pas beaucoup, puis elle commença à se conduire étrangement. Elle partit pour passer la Noël chez une amie qui habitait à Manchester et revint deux jours plus tard. Je lui demandai pourquoi. « Oh ! ça ne me disait rien. » Puis, quelques semaines plus tard, elle devait se rendre chez une amie pour un anniversaire, mais elle n’y alla pas. Et je me souviens que nous étions très inquiets, nous étions même fous d’inquiétude. Nous ne savions que faire. Puis elle rentra le soir – vers dix heures du soir, dans un taxi, pleurant à gros sanglots, avec ses chaussures – les talons de ses chaussures cassés, et depuis ce moment-là nous avons vu un psychiatre après l’autre.

Ce qu’il est important de noter, c’est qu’ici comme ailleurs la mère admet sans équivoque quelle supplia le garçon d’en finir avec Ruth. Pourtant elle le nie devant Ruth, et quelquefois devant nous aussi. Ruth ne sait plus très bien quelle part de responsabilité attribuer à sa mère dans la rupture de ses relations avec le jeune homme. La mère ne sait pas plus quelle part de responsabilité lui incombe. Lorsque Ruth accuse la mère d’avoir organisé sa rupture avec son ami, celle-ci lui dit qu’elle est malade.

La mère : Tout cela – tout cela m’a beaucoup inquiétée – terriblement inquiétée. Et je crois que ce qui lui a fait le plus de mal après qu’elle a rompu avec ce garçon, c’est qu’une quinzaine de jours plus tard elle le vit quelque part avec une autre fille et cela la blessa très profondément, vous comprenez, tout de même elle avait perdu deux ans avec lui et il n’avait pas essayé de la revoir pour lui demander quelles étaient ses raisons et si les choses pouvaient s’arranger. Il lui avait tant répété qu’il l’aimait ! Il ne pouvait se passer d’elle en ce temps-là et tout à coup il l’avait oubliée. C’était un garçon très gâté, beaucoup trop gâté.

L’interviewer : Vous a-t-elle dit —

La mère : Nous étions tout à fait contre ces relations, mais je ne voulais pas qu’elle y mette fin parce que je ne voulais pas qu’elle me le reproche.

L’interviewer : Pourquoi étiez-vous contre ces relations ?

La mère : Nous étions contre, parce que nous n’aimions pas le caractère de ce garçon. Il était plutôt égoïste, très gâté, il ne travaillait pas comme il aurait dû le faire.

L’interviewer : Et y avait-il quelque chose dans ses manières que vous n’aimiez pas ?

La mère : Non, il était très poli mais, euh, je pensais qu’il n’avait pas l’air de prendre les choses au sérieux tout en étant jaloux, et il ne semblait pas gêné de ne pas inviter ma fille chez ses parents, vous voyez ce que je veux dire, il n’avait aucune honte quant à cela. Il vivait chez moi, mais ne l’emmenait jamais chez ses parents.

L’interviewer : Vous a-t-il jamais dit pourquoi ?

La mère : Il ne nous en a jamais dit un mot.

L’interviewer : Le lui avez-vous demandé ?

La mère : Non – mais nous avions bien envie de le faire – de dire quelque chose. Nous eûmes une conversation avec lui à deux reprises et le suppliâmes de laisser Ruth tranquille jusqu’à ce qu’il soit devenu médecin, jusqu’à ce qu’il ait passé ses examens et jusqu’à ce que ses parents lui permettent de sortir avec une jeune fille.

L’interviewer : En somme, vous lui avez demandé ouvertement de rompre.

La mère : Nous l’avons supplié de le faire.

Le père et la mère de Ruth s’entretinrent avec le jeune homme et les parents de celui-ci à l’insu de leur fille. En même temps, ils exercèrent une pression sur cette dernière pour qu’elle rompe avec le jeune homme, pour son bien à lui. Mais lorsque lui, pour son bien à elle, rompit, ils la plaignirent parce que l’attitude du jeune homme montrait bien qu’il n’aimait pas vraiment Ruth !

Ruth ne comprend pas très bien, même encore maintenant, ce qui se passa alors, et nous ne voyons pas comment elle pourrait le comprendre étant donné le peu de détails qu’elle eut jamais sur cette affaire.

Ruth : Tout cela me paraît étrange parce que je ne peux pas me souvenir pourquoi je voulais rompre avec lui et je n’ai jamais eu de nouvelles de lui. Je l’ai rencontré en plusieurs endroits, mais il ne m’a jamais parlé. Un jour, je me suis évanouie en sortant d’un immeuble et souvent je me suis sentie mal à l’aise. Je me souviens de m’être sentie mal un jour dans un cinéma, mais je ne savais pas pourquoi et mes parents m’ont emmenée à l’hôpital – pour voir un docteur.

L’interviewer : Est-ce alors que vous avez commencé à penser que vous aviez perdu quelqu’un ou quelque chose qui avait de l’importance pour vous ?

Ruth : Oui.

L’interviewer : S’agissait-il de Richard ?

Ruth : Oui. Mais c’était tout à fait inconscient. Consciemment, je ne sentais pas vraiment qu’il me manquait. Je me souviens que, lorsque j’étais – lorsque j’ai eu une entrevue avec un docteur, je me suis mise à pleurer et à parler de Richard alors qu’il y avait deux ans que je n’avais pas pensé à lui. Je n’avais plus jamais pensé à lui. Et ce fut comme si tout à coup les choses jaillissaient.

L’interviewer : Oui, comme si vous aviez refoulé vos sentiments, n’est-ce pas ?

Ruth : Oui, c’est cela, j’avais tout renfermé au fond de moi, c’est pourquoi j’ai eu une dépression, parce que j’avais tout renfermé à l’intérieur.

Même aujourd’hui Ruth ne sait pas ce qui s’est passé « réellement ».

Elle vit maintenant chez ses parents, qui sont très contents de la façon dont les choses ont tourné.

La mère : Nous nous entendons très bien. C’est-à-dire que nous la sortons – elle ne – elle ne reste pas enfermée toute la journée. Nous l’emmenons au cinéma ou ailleurs, comme elle veut. Je veux dire que notre vie maintenant est orientée en fonction de la sienne.

Le père : Absolument.

L’interviewer : Vous voulez dire que les choses que vous faites vous ne les feriez pas si vous étiez seuls ?

La mère : C’est cela, oui. Mais nous sommes très heureux de faire ce que nous faisons.

Ruth pour sa part se sent « mieux ». Elle a abandonné les robes, les clubs et les amis que ses parents lui reprochaient. Elle comprend qu’ils l’aiment et qu’ils savent ce qui lui est salutaire.

Parfois elle a des doutes. Par exemple,

Ruth : À ce sujet, je suis un peu perdue. Pas pour tout – non pas pour tout – mais à ce sujet je me pose des questions parce que la plupart des gens ont une mauvaise opinion des beatniks, n’est-ce pas ? Ma meilleure amie ne pourrait jamais sortir avec l’un d’eux.

L’interviewer : Je suppose qu’elle a un point de vue différent du leur.

Ruth : Oui, c’est cela, un point de vue différent.

L’interviewer : Mais croyez-vous que vous devez être d’accord avec ce que la plupart des gens autour de vous pensent ?

Ruth : Eh bien, c’est-à-dire que, quand je ne le suis pas, je me retrouve toujours à l’hôpital.