10. Les King

Exposé clinique

Hazel a seize ans. Elle fut admise à l’hôpital dans un état catatonique. Elle ne parlait ni ne bougeait et refusait de s’alimenter. Elle semblait très effrayée. Lorsqu’elle commença à parler, elle chuchota qu’elle craignait que sa mère veuille l’empoisonner, ou bien se débarrasser d’elle. Elle pensait que ses camarades d’école disaient qu’elle était stupide, inintelligente, elle pensait aussi qu’elle voulait assassiner ses frères.

Petit à petit, en l’espace de trois mois, elle se remit jusqu’à ce qu’enfin ses parents la considèrent dans son état normal.

Notre enquête s’étendit sur une période couvrant un rétablissement relatif, une rechute moins sévère et une seconde période de rétablissement partiel.

Structure de l’enquête

Personnes interviewées

Nombre d’interviews

La mère

2

Le père

2

Hazel (16 ans)

3

La mère et Hazel

2

La mère, le père et Hazel

4

Le grand-père maternel (M. Brown)

1

La grand-mère maternelle (Mme Brown)

1

La sœur aînée de la mère et son mari (M. et Mme Blake)

1

La sœur cadette de la mère et son mari

1

La mère, le père, la grand-mère maternelle et Hazel

1

 

 

18

Cela représente dix-sept heures d’interviews, dont quatorze furent enregistrées.

Introduction

Notre enquête initiale sur cette famille dura deux ans. Pendant ce temps, nous fîmes constamment de nouvelles découvertes sur chacun de ses membres. Ce ne fut que lorsque nous eûmes rencontré les grands-parents maternels, ainsi qu’une tante du côté maternel et son mari, qu’un tableau intelligible de la situation familiale complète dans laquelle Hazel se mouvait put être établi.

Dans quelle mesure les expériences et le comportement schizophréniques d’Hazel sont-ils intelligibles si on les considère sous l’angle de la praxis et du processus de sa situation familiale ?

Ce qui suit est la synthèse à laquelle nous sommes, arrivés en réunissant les multiples éléments recueillis.

Situation familiale

La famille King appartient à la classe moyenne aisée. M. King est biochimiste. Il naquit et fut élevé en Australie où se trouve sa famille. Donc, dans ce cas, le nexus familial se compose uniquement de la famille de Mme King.

En ce qui concerne notre cas, nous pouvons considérer que le grand-père de Mme King fut le fondateur de cette branche de la famille. Issu de la classe ouvrière, il amassa une fortune considérable qu’il légua à l’aînée de ses trois filles (il n’eut aucun fils). Cette fille aînée, qui est la tante de la mère de notre patiente, resta célibataire et tient aujourd’hui les cordons de la bourse familiale. La grand-mère maternelle (sa sœur) était une fille cadette, comme Mme King le fut aussi. La grand-mère maternelle s’était toujours sentie négligée par sa sœur aînée et trouva elle-même peu de temps à consacrer à sa première fille. Cependant il se développa entre elle et sa fille cadette, la mère d’Hazel, un lien profond. Nous pourrons d’ailleurs juger plus loin de la nature et de la profondeur de ce lien.

La grand-mère maternelle, quoique son importance soit un peu diminuée par sa sœur aînée, règne sur un empire bien à elle qui inclut son mari et la famille King. Son mari est rentier depuis plus de trente ans et, selon la famille, est complètement sous le contrôle émotionnel et économique de sa femme, tant sur le plan affectif que sur le plan financier.

D’après cette dernière, son mari et sa sœur aînée, la mère d’Hazel grandit avec un désir intense de faire tout mieux que sa sœur. Entre autres choses, et d’accord avec sa mère, elle désirait détourner la fortune familiale de la lignée de l’aînée (la sœur de sa mère) au profit de la branche cadette (elle-même et sa mère). Pour cela, il fallait qu’elle mît au monde un héritier mâle avant sa sœur ; aussi se maria-t-elle avant cette dernière. Malheureusement, son premier enfant fut une fille, Hazel, et Mme Blake, sa sœur, qui se maria quelques mois après Mme King, mit au monde un garçon peu après la naissance d’Hazel et avant, bien entendu, que Mme King ait pu avoir un second enfant – qui fut un garçon. Mme King et sa mère furent amèrement frappées par cette malchance. Mme King – et cela s’ajoute à son désappointement – a l’impression que sa tante et sa sœur aînée ne lui ont jamais pardonné de s’être mariée la première et que, depuis sa naissance, elles ont toujours regardé Hazel avec dédain.

Ces impressions, autant que nous ayons pu en juger par nos contacts directs avec Mme Blake, ne sont pas justifiées ; toutefois, elles continuent à influencer les convictions de Mme King et celles de sa mère la concernant. Évidemment, Mme King et sa mère gardent tout cela pour elles, et Mme Blake semble tout à fait inconsciente de l’intensité des sentiments mêlés que sa mère et sa sœur nourrissent à son égard, tout autant que des sentiments que ces deux dernières lui prêtent. Quoique M. King ne puisse s’empêcher de remarquer le lien profond qui unit sa femme à sa mère, il n’est pas conscient que sa femme l’a épousé, si nous devons en croire cette dernière ainsi que sa mère, en grande partie pour servir une intrigue familiale. Après leur mariage, Mme King ne voulait pas quitter sa mère, aussi n’eurent-ils pas de lune de miel. Mme King n’accepta de vivre avec son mari qu’à la seule condition qu’ils achètent une maison exactement en face de celle de sa mère. Les voisins font des plaisanteries sur cette situation et parlent du jour « où l’on creusera un tunnel entre les deux maisons ».

M. King n’a jamais pu décider sa femme à partir en vacances avec lui. Il a le choix entre partir en vacances avec les parents de Mme King ou partir tout seul. Il a opté pour la deuxième solution.

L’interviewer : En somme, il doit vous être difficile de parler de tels problèmes avec vos beaux-parents, car vous semblez les voir comme un obstacle entre votre femme et vous, n’est-ce pas ?

Le père : Oui, c’est toujours ce qu’ils ont été : je ne peux jamais partir en vacances avec ma femme et nos enfants ; ma femme insiste pour partir avec son père et sa mère, ce qui, je vous l’ai dit, pose un deuxième problème, à mon sens.

L’interviewer : Oui, évidemment c’est très grave.

Le père : C’est une drôle de vie. J’ai bien voulu après la guerre partir en vacances avec eux, mais plus tard je décidai que c’était trop exiger de moi, et que si ma femme ne voulait pas partir avec moi et nos enfants (il rit légèrement), je ne partirais pas non plus avec eux ; en définitive, je ne pars pratiquement jamais avec eux, encore que j’accepte dans une certaine mesure leurs arrangements.

L’interviewer : Est-ce que cela veut dire qu’on vous laisse tout simplement à la maison ?

Le père : Oui, c’est bien cela.

On lui avait fait comprendre que ses décisions importaient peu.

De dégoût, il quitta le foyer pendant quelque temps, puis revint, se sentant des obligations vis-à-vis de ses enfants et « pour essayer de les sauver autant qu’il était possible de cette situation ».

Néanmoins, M. King, autant que nous pûmes en juger, ne put jamais se décider à agir de façon efficace. Lorsqu’il arrivait au point où il devait s’affirmer et imposer une conviction, il craignait de le faire, principalement, nous dit-il, parce qu’il avait l’impression que sa femme aurait une dépression s’il bousculait le système familial qui était fondé sur les relations de Mme King avec cette mère dont elle avait désespérément besoin.

Notre impression, après avoir comparé les familles de schizophrènes à d’autres familles, c’est que les premières constituent des univers relativement clos et que la future patiente est tout particulièrement enfermée dans le système familial. Cet aspect était des plus évidents dans le cas de la famille King, plus encore que dans aucune autre.

La façon dont Hazel était la proie d’un ensemble de relations qui comprenait sa mère, sa grand-mère et son grand-père était remarquable. Même les relations avec ses frères plus jeunes et son père lui étaient défendues ou étaient découragées.

M. King n’a jamais eu le droit de sortir seul avec Hazel parce que, selon Mme King et sa mère, « on ne peut pas avoir confiance en lui », mais il faut bien se résoudre à imaginer ce qu’elles veulent dire par là.

Depuis le premier jour où Hazel est entrée à l’école, son grand-père l’a accompagnée à l’aller comme au retour. C’est une de ses tâches principales. Il l’accompagne aussi à l’office du dimanche – la seule sortie extra-familiale qui soit permise à Hazel.

Elle n’a jamais eu le droit de sortir dans la rue sans être accompagnée. Elle n’a jamais rencontré aucune fille, aucun garçon en dehors de l’école ou de l’église. Elle n’a jamais reçu chez elle aucune camarade. Comme sa grand-mère et sa mère elles-mêmes ne parlent pratiquement à personne, la situation est à peu près sans issue. M. King pense que cela est mauvais pour Hazel, mais « la chose est difficile » et il ne voit pas très bien ce qu’il pourrait faire.

Mme King justifie cette situation extraordinaire en disant qu’elle répond tout à fait aux désirs d’Hazel. Comme elle n’a elle-même aucune intention de rompre avec sa mère, elle présume qu’il en est de même pour Hazel. À son avis, cette dernière, comme elle, ne désire pas avoir d’amis, n’aime pas rencontrer d’autres gens et ne tient pas non plus à se rendre à l’école en compagnie de camarades. Mme King pense aussi qu’Hazel n’aime pas sa cousine et en est jalouse.

Tout cela est attribué à Hazel sans tenir aucun compte de ses véritables pensées, qui se situent à l’opposé.

Par exemple :

Le père : Oui, je me suis demandé si nous n’avions pas empêché Hazel de se mêler aux autres ; la famille étant un cercle assez fermé, avec les grands-parents, les cousins et ceux qui s’y rattachent, on n’a pas assez encouragé ses rapports avec l’extérieur. Je me demande si cela n’a pas contribué à son état. Je pense qu’Hazel a été trop couvée par les adultes qui l’ont toujours accompagnée – Je le pense vraiment. Pas toi, Sybil ?

La mère : Je n’en suis pas sûre. Elle n’a jamais semblé vouloir sortir seule.

Le père : Oui, c’est juste, mais quand elle revenait de l’école, dans l’autobus, ton père allait très souvent —

Hazel : Je n’aimais pas cela.

Le père : Tu n’aimais pas cela ?

Hazel : Non.

Plus tard :

Le père : Elle était, il me semble, un peu trop sous le contrôle des adultes, tout le temps, son grand-père allait la chercher —

La mère (interrompant) : Oh vraiment ! Cela lui plaisait. Et puis cela donnait à mon père quelque chose à faire, enfin vous comprenez. Il aime à faire des petites promenades.

Hazel : Cela ne me plaisait pas du tout.

La mère : Non – Bien.

Le père : Tu n’aimais pas qu’il aille te chercher ? J’ai souvent pensé que les autres filles devaient trouver bizarre que ton grand-père aille te chercher.

La mère : Tu disais que tu n’aimais pas revenir toute seule dans l’autobus.

Hazel : Oh ! cela ne m’aurait pas ennuyée du tout.

En dépit de la façon dont la mère et la grand-mère emprisonnent Hazel et la séparent même de son père, leur comportement est contradictoire.

Bien que le père n’ait pas le droit de rester seul avec sa fille, on lui reproche à la fois de lui accorder trop d’attention et de ne pas s’occuper assez d’elle. Par exemple, on l’accuse de la gâter.

L’interviewer : Vous disiez qu’elle avait pour habitude de bouder. Que faisiez-vous ou que faisait votre mari lorsqu’elle boudait ? Comment régliez-vous la question ?

La mère : Je crois que je la laissais dans son coin, il me semble.

L’interviewer : Vous la laissiez dans son coin ? Et votre mari ?

La mère : Je pense qu’il gâtait Hazel beaucoup plus que les garçons. Je crois que quelquefois il lui parlait et essayait de la raisonner, mais —

L’interviewer : Comment essayait-il de la raisonner ?

La mère : Il essayait de lui parler, enfin quelque chose comme ça. Il la prenait à part et lui demandait pourquoi elle boudait.

Le père comme la mère exprimèrent en présence d’Hazel des sentiments souvent contradictoires à son égard aussi bien que du désappointement, disant qu’elle était laide, grosse, maladroite, sans grâce ni charme.

Le père : Elle n’est pas complètement dénuée d’intelligence.

La mère : Lorsque toute la famille voit tant de défauts dans un enfant, il est difficile pour la mère de ne pas en être affectée.

Cependant la mère dit qu’elle ne sait pas où Hazel a pris l’idée qu’elle était sotte. Peut-être est-ce parce que ses camarades de classe le lui ont dit. Son mari et elle-même lui conseillèrent toujours de ne pas s’inquiéter de ses examens et ils ne lui permirent pas de faire des études secondaires pour ne pas la surmener.

La mère : Personnellement, je pense qu’elle est très capable, mais ça n’est pas encore sorti – si vous voyez ce que je veux dire. (Léger rire.) Elle est intelligente, et ses connaissances générales et sa mémoire sont très bonnes. Elle n’est pas douée pour l’arithmétique et autres choses du, même genre.

Mme King n’a jamais pensé qu’Hazel était malheureuse. Bien sûr, elle boudait parfois, mais c’est parce qu’elle était jalouse de ses frères plus jeunes. Sa mère d’ailleurs ne comprend pas pourquoi elle était jalouse : elle a été traitée comme les autres, « réellement ». En fait, dit-elle, Hazel a été plutôt gâtée. Pas par Mme King, qui n’a jamais gâté aucun de ses enfants. C’est grand-père qui l’a gâtée, et « tout le monde ». Hazel a pu être troublée par l’attitude de son père : il n’a jamais traité les enfants comme un père devrait le faire. Mme King, elle, ne s’était jamais sentie très proche de sa fille. Elle se sentait plus proche des garçons, mais c’était seulement parce qu’Hazel était très difficile à comprendre. Souvent elle pleurait toute seule ; Mme King avait bien essayé « de lui faire dire ce qu’elle avait », mais en vain. M. King était plus proche d’Hazel qu’elle ne l’était elle-même.

Jusqu’à l’âge de dix ans, Hazel avait été plutôt désobéissante, mais depuis sa dixième année elle ne donnait plus de soucis à ses parents.

L’attitude de Mme King à l’égard d’Hazel reflétait des contradictions fort troublantes pour nos interviewers. Hazel, tout en étant « protégée », était en même temps ignorée et traitée avec beaucoup de froideur.

Pendant le temps où elle était en état catatonique partiel, l’infirmière fit les remarques suivantes sur la mère, le père et la fille lorsqu’ils étaient ensemble.

L’infirmière : J’avais l’impression cet après-midi-là que la mère était totalement indifférente à ce que ressentait sa fille ; quant au père, il semblait être à l’abri de toute émotion. La jeune fille était allongée sur le lit, et j’avais envie d’aller la réconforter. La mère était assise toute droite et avançait la main ou tendait plus ou moins les bras à son enfant pour que celle-ci la caresse plutôt que pour caresser elle-même sa fille. La seule fois que je la vis réellement animée, ce fut lorsqu’elle parla de ses fils, ce qui m’irrita plutôt. Le père – il parlait d’un ton monocorde la moitié du temps, un peu comme s’il récitait des vers, c’est-à-dire un peu comme s’il pensait : « Il faut que je dise quelque chose, le docteur m’a dit de lui parler », et à moins d’y être poussé par le médecin, il n’avait rien de vivant à dire. La mère ne semblait pas affectée par le fait que sa fille refuse de manger. Elle était plus intéressée par les garçons : elle s’asseyait avec eux pendant qu’ils déjeunaient, alors qu’Hazel était malade et souffrait – le mari dit de sous-alimentation ; ils ne semblaient nullement inquiets qu’Hazel ne mange pas. La mère eut un petit rire, elle ne semblait pas – à certains moments elle semblait tout à fait indifférente. Je ne peux pas comprendre ce qui la faisait rire. Elle dit qu’elle ne pouvait pas dormir et essaya de s’allonger sur le lit d’Hazel. Mais elle ne put pas dormir – Comment une mère peut-elle dormir lorsque son enfant est malade et dérangée – elle aurait dû vouloir réconforter son enfant. Elle la laissa avec la grand-mère pour sortir en ville avec les garçons alors qu’Hazel était visiblement malade et suivait sa mère un peu partout, la regardant étrangement. La mère dit qu’elle n’aimait pas cela – la façon dont sa fille la regardait. Puis le père téléphona à son beau-frère et le beau-frère lui dit, eh bien, qu’Hazel était malade, qu’il fallait en prendre son parti et qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Et lorsque la mère s’asseyait auprès d’Hazel, on sentait dans ses paroles qu’elle se considérait très brave de faire un tel effort alors que son enfant était si – bizarre.

M. King dit qu’il pensait que sa femme était plus ennuyée par le fait qu’elle ne pouvait avoir un autre enfant que par la maladie d’Hazel. D’après lui, elle en avait rendu Hazel responsable, ainsi que d’autres choses qui n’avaient pas marché comme elle l’aurait voulu, et maintenant elle commençait à la prendre en grippe.

M. King cependant, quoique paraissant raisonnable, est à peine moins confus dans ses paroles que sa femme. Tout en parlant du désir qu’a celle-ci d’avoir un autre enfant, il est extrêmement vague sur la question, même en ce qui concerne la possibilité d’une grossesse récente. Sa femme s’était peut-être fait avorter, mais s’il en avait été ainsi « il n’avait pas été consulté ». La chose avait dû être arrangée entre sa femme et la mère ou la sœur aînée de celle-ci. En tout cas, c’était bien sa faute à elle si elle n’avait pas eu quatre enfants.

Puis, après avoir dit que sa femme prenait Hazel en grippe, il raconte que, depuis la première « dépression » de sa fille, elle couche avec elle. Elle lui dit qu’elle le fait parce que Hazel l’appelle la nuit. M. King en doute et prétend que le comportement de sa femme répond à certains besoins personnels plutôt qu’à des besoins d’Hazel.

Mme King, elle, est hystérique, nerveuse, contradictoire, frigide et sujette à de multiples anxiétés qu’elle refuse de reconnaître. Par exemple, elle ne sait pas si elle a un orgasme ou une jouissance ; elle ne sait pas très bien si son mari a avec elle des relations sexuelles « complètes » ; elle ne sait pas non plus s’il utilise ou non des préservatifs et s’il éjacule en elle ou en dehors d’elle.

Depuis son mariage, elle n’est guère sortie de la maison sans être accompagnée de sa mère ou de son père, sauf pour aller faire les courses quotidiennes. Elle a une peur extrême de voyager et de rencontrer des personnes étrangères à sa famille. Sa timidité est telle qu’elle s’imagine que les gens la regardent dans la rue et qu’ils font sur elle des remarques désobligeantes.

Les deux « dépressions » d’Hazel se comprennent beaucoup mieux si on les observe dans ce contexte de profonde confusion : chacun des parents simultanément impute à l’autre d’une part, et nie avoir d’autre part des sentiments contradictoires à l’égard de la jeune fille, puis ensuite nie avoir imputé quoi que ce soit à l’autre et enfin impute à l’autre ce que l’autre nie.

En un sens, le personnage le plus pathétique de tous dans cette famille, c’est le grand-père. Au cours de notre enquête, on le tint à l’écart et nous ne pûmes le voir qu’une seule fois. Comme nous le dit un jour la grand-mère : « Pourquoi voulez-vous le voir, il ne vous dira rien de plus que ce que je vous ai déjà dit. »

Mais il arriva qu’un de nos interviewers se rende chez les King25 et qu’

« après un court moment la porte fut ouverte par un vieux monsieur qui portait une écharpe et une gabardine. Il sembla hésiter à me parler : Mme King était allée faire les courses ; elle serait bientôt de retour, peut-être pourrais-je alors la voir. Afin d’entrer dans la maison, je demandai à voir Hazel un moment. Cette dernière m’entendit et vint du salon toute souriante : « Oh ! c’est vous. » Elle hésita comme si elle n’était pas sûre qu’elle devait continuer, puis retourna dans le salon. Le grand-père, qu’elle avait complètement ignoré, dit tristement : « Elle ne veut plus rester dans la même pièce que moi. C’est terrible, terrible, mais puisque c’est ainsi qu’elle veut les choses j’essaie de ne pas lui montrer qu’elle me fait de la peine. J’ai toujours essayé de tout accepter à cause des enfants. » Il n’essuya pas les larmes qui coulaient sur son petit visage rond et ridé – comme s’il avait trop l’habitude de les sentir couler pour les remarquer. Autrefois, il avait dû être un petit homme joyeux, vif, aux yeux clairs et au visage coloré. Il a encore les joues roses et une moustache rousse, peut-être teinte ou alors roussie par la nicotine. Il ne s’assit ni ne m’offrit un siège, et j’avais l’impression qu’il s’était tenu telle une sentinelle dans le couloir glacé, vêtu de sa gabardine, depuis qu’il était rentré. Quoique je susse qu’Hazel pouvait entendre tout ce que je disais (son grand-père est un peu sourd et parle doucement), je ne voulus pas perdre l’occasion d’avoir une telle conversation. Je lui demandai pourquoi Hazel ne voulait pas se trouver dans la même pièce que lui : « Elle pense que c’est moi qui la garde prisonnière. Je crois qu’ils lui ont raconté quelque chose qui la fait me haïr et penser que tout est ma faute. Elle était mon petit oiseau, toute ma joie, et maintenant ils me l’ont prise et la gardent enfermée. Elle devrait courir au soleil, dans les prés. Elle devrait voler de ses propres ailes. Elle chantait si bien autrefois, mon petit oiseau. Elle était si gaie, si vive. Puis petit à petit elle est devenue silencieuse. Des choses sont arrivées que je n’ai pas comprises. Elle avait l’habitude de tout me raconter, elle était toute ma vie, puis elle commença à être effrayée, et maintenant elle ne veut plus me voir. Elle dit qu’elle me déteste. Personne ne peut savoir comme je souffre, se douter de ce que j’endure. Je me demande pourquoi elle me déteste, pourquoi maintenant elle craint de me parler. Je sais seulement qu’elle devrait être libre et essayer de voler de ses propres ailes. Mais ils se servent de moi pour la garder prisonnière. »

Il dut s’arrêter pour se moucher copieusement, puis, cela fait, il devint silencieux, répondant seulement : « J’essaie de ne rien dire », lorsque je le priai de continuer. Peut-être qu’Hazel aimerait avoir des amis maintenant ? Il répliqua qu’il accepterait n’importe quoi si seulement elle pouvait lui parler à nouveau.

J’étais avec lui depuis une dizaine de minutes environ lorsque, à travers la vitre du hall, je vis Mme King qui se rendait précipitamment de l’autre côté de la rue chez sa mère. « Elle me posera des questions sur votre visite. » Après cinq minutes, elle réapparut de l’autre côté de la rue et vint vers la maison. Elle entra, ignorant son père qui s’éloigna immédiatement. Nous allâmes dans le salon. Hazel qui s’y trouvait fut priée d’aller dans la cuisine. Elle s’éloigna contre son gré mais se montra obéissante, un peu comme un enfant qu’on envoie au lit. »