11. Les Lawson

Historique du cas

Agnès Lawson, fille d’un plombier, entra pour la première fois dans un hôpital psychiatrique à l’âge de dix-neuf ans. On diagnostiqua une schizophrénie de type paranoïde et on lui fit un traitement de cinquante comas à l’insuline. Six mois plus tard, elle quittait l’hôpital, « apparemment remise ». Au cours des deux années suivantes, elle revint en consultation externe à l’hôpital jusqu’à ce que les médecins la considèrent finalement comme guérie.

Elle trouva un emploi, mais ne travailla que par intermittence. Un an plus tard, elle retourna à la consultation à l’hôpital : les médecins diagnostiquèrent une rechute. On lui donna des tranquillisants. Son état de santé s’améliora pendant quelque temps, puis s’aggrava à nouveau et, un an après sa première rechute, elle fut admise à l’hôpital pour la seconde fois. Elle avait alors vingt-quatre ans.

À nouveau on lui fit un traitement de vingt comas à l’insuline, et quatre mois plus tard elle sortit de l’hôpital.

Elle resta chez elle pendant un an sans travailler, puis prit un emploi, mais un mois plus tard elle eut une nouvelle « rechute » et retourna à l’hôpital. Elle avait alors vingt-cinq ans. Six mois plus tard, elle quitta l’hôpital, ayant été traitée cette fois uniquement avec des tranquillisants. Pendant les deux années suivantes, elle alla consulter à l’hôpital, et son état de santé dans l’ensemble s’améliora, quoique la patiente n’essayât plus de reprendre un emploi. Cependant, au bout d’un an et demi, elle amorça une nouvelle rechute et six mois plus tard dut être admise à l’hôpital pour la quatrième fois. Elle avait vingt-sept ans.

Évolution récente

Durant les six mois précédant sa quatrième admission, Agnès se plaignit fréquemment au psychiatre qu’elle consultait d’avoir l’impression que son père ne voulait pas d’elle, qu’il désirait se débarrasser d’elle et que sa mère était de connivence avec lui. Elle dit aussi qu’elle se sentait seule et effrayée, sans aucune confiance en elle, rejetée, et qu’elle imaginait entendre des voix. Peu avant son hospitalisation, elle dit qu’elle entendait la voix d’un électricien qui avait travaillé chez elle. À la même époque, sa mère, perplexe, se plaignit qu’Agnès avait pris son père en grippe et que « c’est très douloureux, Docteur ».

L’examen médical au moment de l’admission de la patiente révéla des hallucinations auditives, des idées paranoïaques (par exemple, des gens disaient sur elle des choses désagréables et pouvaient lire ses pensées ; à l’hôpital, on ne cherchait pas à l’aider ; ses parents ne voulaient pas d’elle et s’étaient ligués contre elle), une agressivité apparemment non motivée, un désordre de la pensée (idées vagues, confuses, illogiques) et une discordance de la pensée et de l’affect. Elle avait un comportement enfantin, était timide, très susceptible en présence de tiers et craignait de se mêler aux autres. Elle souffrait d’un manque de volonté : quelle était incapable de travailler ou de subvenir à ses besoins ; enfin, elle était préoccupée par des idées religieuses.

On diagnostiqua à nouveau qu’elle souffrait de schizophrénie de type paranoïde et on prescrivit des tranquillisants.

Trois mois plus tard, Agnès, quoique encore paranoïde du point de vue clinique et ayant une compréhension limitée de ses idées de persécution et du fait qu’elle était malade, fut considérée comme assez équilibrée pour quitter l’hôpital et suivre une formation de sténo-dactylo, et on l’orienta vers une école pour adultes. En même temps, on prévint les parents qu’Agnès pouvait rentrer chez elle et on les informa de l’orientation envisagée. Il fut cependant très difficile alors de faire quitter l’hôpital à la patiente. Agnès se plaignit qu’elle avait l’impression que ses parents ne voulaient pas d’elle à la maison, et en retour ses parents se plaignirent qu’il était difficile de vivre avec elle. On attribua cela au fait qu’Agnès était paranoïde. On envisagea alors de l’installer dans une pension. Mais il semble que nulle part, dans aucune pension, on ne trouva une chambre libre. C’est alors que nous pensâmes que le moment était des plus appropriés pour commencer notre enquête et nous organisâmes une série d’interviews.

Les parents refusèrent d’être interviewés seuls, ils ne voulurent pas non plus que nous leur rendions visite à domicile (bien qu’à un certain moment de notre enquête le père nous ait invité chez lui afin que nous puissions interviewer tous les voisins : il n’avait, dit-il, rien à cacher). La mère répondit à certaines de nos questions, mais jamais au cours d’interviews officielles. Nous profitâmes de ses visites à l’hôpital lorsque Agnès était encore hospitalisée ou lorsqu’elle se rendait aux consultations ; en ces occasions, l’un de nous put échanger quelques mots avec elle. Nous réussîmes ainsi à obtenir des renseignements valables.

Structure de l’enquête

La famille se compose du père, de la mère et de trois enfants. Le père a cinquante-neuf ans ; la mère, cinquante-sept ; Shirley, l’aînée, trente-six ans ; Jimmy, le fils, vingt-huit ans, et Agnès, vingt-sept ans. Le frère et la sœur sont mariés.

Personnes interviewées

Durée

des interviews26

Forme

des interviews

Agnès et sa mère

0

rapport écrit

Agnès et sa mère

0 + 6 jours

rapport écrit

Agnès

0+16 jours

enregistrement

Agnès et sa mère

0+17 jours

enregistrement

Agnès et son père

0+19 jours

enregistrement

La mère et le père

0 + 20 jours

enregistrement

Agnès, la mère et le père

0 + 20 jours

enregistrement

La mère

0 + 1 an

rapport écrit

Agnès

0 + 1 an et 4 mois

rapport écrit

Agnès

0 + 1 an 4 mois et 1 semaine

enregistrement

Agnès

0 + 1 an 4 mois et 2 semaines

enregistrement

Le frère et la belle-sœur d’Agnès

0 + 1 an 4 mois et 2 semaines

enregistrement

Agnès

0 + 1 an 4 mois et 3 semaines

enregistrement

Présentation des données

Nous présenterons nos descriptions des interviews dans l’ordre suivant :

  • Agnès
  • Agnès et sa mère (synthèse des trois interviews)
  • Agnès et son père
  • La mère et le père
  • Agnès, sa mère et son père
  • La mère
  • Agnès (synthèse de la série de quatre interviews)

Le frère et la belle-sœur d’Agnès

[Introduction]

Nous commencerons par la première interview d’Agnès seule parce que, bien que nous eussions interviewé Agnès et sa mère deux fois précédemment, l’enquête sur les échanges verbaux ne fut pas complétée avant la troisième interview et nous avons pensé qu’il valait mieux traiter ces trois interviews comme une seule série.

Agnès, nous l’avons vu, vint en consultation externe à l’hôpital pendant six mois avant son admission, et il est noté fréquemment dans les rapports qu’elle avait l’impression que son père ne voulait pas d’elle, qu’il voulait se débarrasser d’elle, que ses parents étaient ligués contre elle et lui avaient ordonné de quitter la maison et de retourner à l’hôpital. Elle avait dit aussi qu’elle se sentait effrayée et seule, anxieuse, rejetée, et qu’elle entendait des voix. Un mois plus tard, on trouve une note divisée en deux parties : dans la première, Agnès avoue entendre la voix d’un homme, un électricien qui a travaillé chez elle ; dans la seconde, la mère, perplexe, se plaint qu’Agnès a pris son père en grippe et que « c’est très douloureux, Docteur. »

Nous décrirons maintenant sous divers sous-titres la première interview d’Agnès seule.

Agnès

Discordance de la pensée et de l’affect

Agnès se trémoussait fréquemment et riait d’un air embarrassé lorsqu’elle parlait de choses se référant à la sexualité. Cela diminua avec la fréquence des interviews et au fur et à mesure qu’elle s’habitua à nous.

« Désordre de la pensée » et « manque de discernement de ses propres perceptions »

L’examen de cette interview révéla que le « désordre de sa pensée » était des plus sélectifs et n’était apparent que lorsqu’on abordait certaines questions. La confusion et la contradiction de son esprit décrites dans les rapports cliniques semblaient être l’expression d’un conflit entre son désir de penser et l’incertitude qu’elle avait de la validité de ses perceptions et de ses évaluations. Tout au long de la session, elle chercha constamment à obtenir l’approbation de l’interviewer et lorsqu’elle ne l’obtenait pas immédiatement elle tendait à rétracter ses paroles. Lorsque son opinion était approuvée, elle tendait à la maintenir et à la faire connaître une deuxième fois avec plus de fermeté.

La maladie

Son problème, ainsi qu’elle le décrivit, c’était qu’elle imaginait des choses, qu’elle se querellait avec ses parents, surtout son père, qu’elle ne disait pas à ses parents ce qu’elle pensait, qu’elle n’était pas mûre d’esprit, qu’elle voulait qu’on la remarque et qu’elle ne savait pas se mêler aux autres.

Après avoir dit qu’imaginer des choses était une partie de sa maladie, elle avoua douter, en fait, d’avoir imaginé des choses. Quoiqu’elle ne pensât pas vraiment que l’interviewer pouvait lui confirmer que les événements suivants avaient eu lieu, elle chercha constamment à ce qu’il lui confirme que peut-être ils avaient eu lieu, comme par exemple :

  1. Elle avait entendu le soir dans son lit la voix d’un homme qui la caressait et lui demandait de l’épouser. Parfois la voix menaçait de la tuer sur un ton amoureux et affectueux, si bien qu’elle n’était pas sûre de la nature des sentiments que l’homme éprouvait à son égard. Lors de chaque hospitalisation, elle avait avoué avoir eu cette hallucination, encore que chaque fois l’homme eût été différent ; mais chaque fois la voix avait été celle d’un homme qu’elle connaissait, à qui elle avait parlé et qui, elle en avait l’impression, lui avait montré de l’affection ou un certain intérêt. En cette occasion, elle nous dit avoir entendu la voix d’un électricien qui avait travaillé dans la maison de ses parents. Il y était resté trois ou quatre jours avec un apprenti, un garçon de seize ans qui avait parlé à Agnès. Il lui avait demandé si elle était mariée et lui avait dit que l’électricien ne l’était pas. L’électricien lui avait alors parlé et lui avait confié certaines choses personnelles, par exemple que sa fiancée avait rompu avec lui récemment. Elle avait l’impression que cet homme s’intéressait à elle, il lui plaisait et elle avait senti que l’apprenti avait encouragé l’intérêt qu’elle portait à l’électricien. Celui-ci lui avait demandé comment elle occupait ses loisirs, si elle sortait beaucoup, et lorsqu’elle lui avait dit que non il avait offert de l’emmener dans un club. Avant de partir, il lui avait promis de lui écrire. Elle avait été ravie. Plus tard ce jour-là, alors qu’elle marchait dans la rue, se sentant émue, elle commença à se demander si elle venait de rencontrer le Prince charmant. Puis quelque chose d’étrange lui arriva, quelque chose qu’elle ne pouvait décrire clairement : ce soir-là, alors qu’elle était allongée dans son lit, elle entendit l’électricien lui parler.
  2. Elle s’était aperçue que, là où elle travaillait, plusieurs hommes la trouvaient séduisante. À nouveau, elle ne savait pas si cela était l’effet de son imagination ou la vérité. Cependant elle était portée à penser que ce n’était pas la vérité parce qu’elle était trop mal habillée et n’était pas assez mûre d’esprit pour que les hommes la trouvent séduisante. C’était habituellement la voix d’un de ces hommes quelle entendait le soir.
  3. Elle imaginait que ses collègues la critiquaient.
  4. Elle imaginait que ses parents ne voulaient pas d’elle à la maison.
  5. Elle se querellait avec son père parce qu’elle imaginait qu’il la détestait.
  6. Ses parents ne voulaient pas qu’elle se marie.
***

Elle s’inquiétait aussi de son imagination d’une autre façon, sans se rendre compte qu’elle utilisait le mot « imagination » dans deux sens différents. Un soir, au lit, elle se sentit sexuellement troublée et imagina (ce ne fut pas une hallucination) des scènes érotiques. Cela l’inquiétait parce qu’elle pensait que c’était cela qui lui faisait entendre des voix. Depuis l’enfance, elle s’était masturbée lorsqu’elle s’était sentie seule et elle craignait de s’être ainsi fait du mal.

Commentaire.

Les faits rapportés aux articles 2, 3, 4, 5 et 6 furent désignés, du point de vue clinique, comme des idées délirantes. D’après nous, il n’est pas possible de porter un tel jugement sans d’abord enquêter sur le milieu social de la patiente. Par exemple, dans l’article 3, elle décrit un incident où elle fut licenciée parce qu’elle était trop lente, mais elle manque tellement de confiance dans ses perceptions qu’elle n’est pas encore tout à fait sûre que ses collègues la critiquèrent à cause de sa lenteur. Dans le cas de l’article 5, elle pense avoir été autrefois inutilement grossière avec ses parents et leur avoir causé des soucis. Elle décide de ne plus être grossière à l’avenir, mais cela, dit-elle, lui sera difficile parce que son père a un très mauvais caractère. Elle est fort soucieuse au sujet de ses parents, en dépit du fait que son père l’a accusée d’avoir plus d’égards pour les étrangers que pour les siens. Quoiqu’elle ne pense pas que ce soit vrai, elle pense que peut-être elle a été un peu égoïste. En ce qui concerne l’article 6, elle décrit une conversation avec ses parents afin de montrer qu’elle imagine qu’ils ne veulent pas qu’elle se marie. Mais quelle ironie ! La conversation telle qu’elle la rapporte est un excellent exemple de mystification sur la question. Elle, évidemment, ne s’en est pas rendu compte. Il est clair pour nous, par conséquent, que cette jeune fille a la plus grande difficulté à évaluer le comportement des autres, particulièrement dans les attitudes qui dénotent une attirance sexuelle ou une hostilité. Son hallucination, d’ordre sexuel, dans laquelle une menace est exprimée sur un ton affectueux, l’illustre bien. Il est aussi très évident pour nous qu’elle a peur de ses désirs et des sensations érotiques.

Autres traits considérés par Agnès comme des signes de maladie

Parce quelle n’avait pas d’amoureux, elle avait l’impression de n’être pas mûre d’esprit.

Elle était malade, dit-elle, parce qu’elle s’habillait mal et ne pouvait pas retenir l’attention d’un garçon – encore moins s’en attacher un.

Elle dit qu’elle aurait voulu qu’un garçon s’occupe d’elle, ce qui est d’ordre pathologique, car vouloir qu’un garçon s’occupe de vous veut dire vouloir « être vue ». Ainsi, c’était une maladie de ne pas pouvoir retenir l’attention d’un garçon et c’en était une aussi de vouloir être remarquée, ce qui démontre à nouveau la difficulté pour Agnès d’évaluer ses désirs sexuels. Elle était consciente de ce problème et pensait que c’était un facteur important de sa « maladie », mais elle était incapable d’en analyser les divers éléments. Par exemple, elle savait quelle se sentait anxieuse lorsqu’elle était attirée par un homme, mais elle n’était pas capable de dire pourquoi. Les raisons qu’elle donnait étaient contradictoires et elle finissait par dire d’un ton incertain : « Je suppose que ce n’est pas bien d’avoir des désirs sexuels, n’est-ce pas, qu’en pensez-vous ? »

Elle croyait que sa maladie était due en partie au fait qu’elle gardait ses pensées pour elle, mais elle était extrêmement vague à ce sujet et concernant l’époque où elle avait commencé à devenir ainsi. Elle pensait que cela avait dû être à dix-neuf ans, mais elle ne pouvait pas dire ce qu’elle gardait pour elle parce qu’en réalité, dit-elle, elle trouvait difficile de garder quoi que ce fût pour elle : elle parlait trop et pensait d’autre part que les gens pouvaient lire ses pensées. Enfant, elle avait toujours été ouverte avec les gens parce qu’elle voulait alors être comme Jésus, franche et sans détour, mais elle avait découvert que les gens étaient sournois ; aussi avait-elle commencé à garder ses pensées pour elle, probablement lorsqu’elle avait dix-neuf ans. Une autre raison pour laquelle elle gardait ses pensées pour elle, c’était que les gens étaient indiscrets. Ils essayaient toujours de mettre le nez dans ses affaires, comme sa famille par exemple, excepté ses parents. Certes, ceux-ci voulaient savoir tout ce qu’elle faisait, mais elle ne pensait pas qu’ils étaient indiscrets : après tout, il était bien naturel que ses parents voulussent savoir ce qu’elle faisait puisqu’ils désiraient qu’elle aille mieux. Cependant, dit-elle, elle ne discutait pas avec eux de questions se rapportant à la sexualité, mais elle restait vague quant aux raisons pour lesquelles elle ne le faisait pas. Il lui semblait que c’était à la fois sa faute à elle, parce qu’elle pensait qu’ils avaient l’esprit large, et leur faute à eux parce qu’ils avaient reçu une éducation puritaine et ne comprendraient pas.

Elle pensait que son incapacité à se lier avec les gens était un autre aspect de sa maladie et que la responsabilité lui en incombait, qu’elle n’était pas sociable. Cependant son dossier médical indique qu’à plusieurs reprises elle a blâmé ses parents pour cette incapacité à se mêler aux autres et qu’elle s’est plainte que son père en particulier avait été terriblement sévère avec elle en ce qui concernait ses relations avec l’extérieur. Récemment, dit-elle (suite du rapport du dossier) il avait commencé à l’encourager à sortir et à s’amuser, mais maintenant elle sentait qu’elle avait perdu confiance en elle-même.

Toutefois, durant la dernière année, elle était allée à l’église et avait été plus sociable. C’était là sa seule activité extra-familiale et elle lui plaisait beaucoup. Elle avait l’impression que Jésus l’aidait et maintenant elle voulait à son tour l’aider. En conséquence, elle disait ses prières chaque soir et se rendait à l’église trois fois le dimanche et tous les mercredis soir.

En résumé, Agnès doutait terriblement de ses perceptions et des jugements qu’elle portait sur le comportement des autres, particulièrement dans le domaine de l’attirance ou de l’hostilité sexuelles. Elle était incapable d’apprécier les attitudes des autres lorsqu’il s’agissait de telles questions, et elle doutait de la validité de ses propres désirs sexuels aussi bien que de son désir d’autonomie et d’indépendance.

Agnès et sa mère

Nous résumerons maintenant quelques-unes des questions qui furent discutées au cours des interviews d’Agnès et de sa mère ensemble.

Nous condenserons certains enregistrements tout en rapportant autant que possible les paroles exactes et les expressions caractéristiques de chaque interlocuteur.

Attributions, injonctions implicites, contradictions non reconnues.

La mère : Ils avaient été une famille très unie jusqu’à ce qu’Agnès tombe « malade », ce qui avait été une terrible surprise. Elle était persuadée qu’on avait donné à Agnès un complexe d’infériorité au salon de coiffure où elle avait été apprentie parce qu’ils habitaient dans un H.L.M. Depuis, Agnès n’avait plus jamais été la même. Elle avait toujours été gaie, primesautière, aimable, généreuse et obligeante jusqu’au jour où, sans raison, elle avait changé. Elle était devenue dure, irritable, grossière, particulièrement lorsque ses parents lui donnaient un ordre. Elle avait commencé à mettre en doute leur autorité et avait refusé de leur obéir. Cela avait empiré au cours des récentes années à cause de l’hôpital où on l’avait encouragée à avoir des idées personnelles.

La dépression actuelle s’était amorcée vers la Noël, et Mme Lawson en avait beaucoup souffert. Il y avait eu une grande amélioration cette dernière quinzaine, et elle était un peu comme autrefois, mais juste avant cela, vous pouviez à peine lui parler. Il fallait choisir minutieusement vos paroles. Par exemple, quand Agnès était assise devant le feu en train de se mettre de la crème sur le visage avant d’aller se coucher, et – eh bien, elle savait qu’ils avaient une drôle de cheminée et elle jetait son papier gras sur le feu. Son père lui avait dit : « Fais attention. » Agnès avait pris le mors aux dents et avait été réellement grossière et mauvaise. Mais il n’y avait pas de doute, cette dernière quinzaine il y avait eu une amélioration. Oui, ils étaient prêts maintenant à la recevoir à la maison, mais elle ne se sentait pas assez bien pour aller travailler. Oui, ils étaient prêts à la recevoir à la maison. C’était un bien grand souci, mais ils feraient tout ce qu’ils pourraient pour l’aider, il n’y avait aucun doute. Ils feraient tout ce qu’ils pourraient pour l’aider, comme ils l’avaient déjà fait. Mme Lawson ne savait pas si Agnès s’améliorerait avec le temps. À l’hôpital, on n’avait aucune idée de la difficulté qu’il y avait à certains moments à vivre avec Agnès, parce qu’on ne l’avait jamais vue dans l’état où elle se mettait parfois. Même la tante d’Agnès (la sœur de Mme Lawson), qui venait souvent à la maison, avait dit qu’elle ne voyait rien d’anormal chez Agnès. Ce n’était que lorsqu’elle était seule avec ses parents qu’il était visible qu’elle était malade.

Agnès : Oui, c’était vrai, elle avait été irritable et grossière, elle s’en rendait compte. Mais elle s’était améliorée avec le temps, n’est-ce pas ? Oui, sa dépression s’était amorcée aux environs de la Noël, mais elle l’avait tout le temps combattue. Oui, elle était différente devant les autres parce qu’elle ne voulait pas se faire remarquer. Les étrangers ne voyaient rien d’anormal dans sa conduite – c’était seulement avec ses parents. Peut-être qu’ils se tapaient un peu sur les nerfs mutuellement.

La mère : Agnès lui avait dit qu’elle voulait se trouver un emploi. Mme Lawson avait pensé que c’était une bonne idée, mais pas tout de suite : Agnès n’était pas encore assez bien, mais peut-être qu’elle le serait dans deux ou trois ans. Après tout, dit-elle, Agnès devrait se rappeler ce qui était arrivé l’année dernière, comment elle avait constamment des dépressions après deux ou trois jours de travail. De toute façon, Agnès devait écouter les conseils du médecin. Par ailleurs, elle se lassait très vite de tout. Elle ne pouvait se mettre à rien ni rien finir. C’est ce qui était arrivé à la maison. Elle ne pouvait jamais se décider à coudre ou à repasser et elle oubliait toujours quelque chose. Il fallait être honnête et voir les choses en face, dire la vérité au médecin. Elle ne savait vraiment pas ce qu’elle voulait faire.

Agnès : Oui, il était probable qu’elle ferait encore des blagues si elle reprenait un emploi, et il était vrai qu’elle se lassait facilement, mais elle pensait avoir fait des progrès de ce côté-là ; toutefois, il valait peut-être mieux attendre. Elle ne savait vraiment pas ce qu’elle voulait faire.

La mère : Mme Lawson n’avait aucune objection à ce qu’Agnès danse ou sorte avec des jeunes gens – elle devrait sortir, mais Agnès n’avait jamais été du genre qui aime cela. Toutefois, elle n’aimerait pas qu’Agnès se conduise comme certains jeunes d’aujourd’hui. Maintenant, pour ce qui était des garçons, elle voulait bien qu’Agnès ait un ami, pourvu qu’il ait l’intention de l’épouser et qu’il soit sérieux. Elle n’avait jamais interdit à Agnès d’embrasser les garçons. Elle n’y ferait pas obstacle, à moins que le garçon ne soit pas le genre d’Agnès.

En ce qui concernait les désirs sexuels, ils étaient probablement normaux. Ce n’était pas mal d’en avoir, pourvu qu’Agnès ne fasse rien de mal. D’un autre côté, elle ne pensait pas non plus vraiment que c’était une bonne chose d’en avoir. Elle ne savait trop que penser. D’autre part, Agnès n’avait jamais été du genre qui aime à sortir. Ils avaient fait de leur mieux pour la pousser à sortir ; en tout cas, Agnès avait gardé pour elle tous ses doutes au sujet de ce qu’elle ressentait – elle ne leur parlait jamais. Elle semblait être gênée par tout ce qui touchait à la sexualité. Mais elle-même ne savait rien lorsqu’elle s’était mariée (à vingt et un ans). Elle ne savait même pas ce qu’étaient les règles. Elle avait été élevée d’une façon sévère et elle n’en avait pas honte – cela ne lui avait fait aucun mal, mais aujourd’hui on ne parlait que de cela. À la maison, ils ne parlaient jamais des choses se rapportant au sexe. Remarquez qu’elle avait une amie, sa meilleure amie, qui était très ouverte sur la question. La façon dont on parlait chez son amie – eh bien, elle en était parfois horrifiée – ils racontaient des histoires grivoises, mais chez eux on ne se permettait pas ce genre de choses, elle aimait à penser qu’elle avait encore un idéal. Remarquez que son amie était une excellente femme – elle avait eu huit enfants, mais de temps en temps elle vous mettait dans une situation embarrassante. Ce n’était pas quelle prenait son amie au sérieux. M. Lawson n’aimait pas cela non plus. Mais son amie était une excellente femme.

En ce qui concernait le mariage, Mme Lawson dit qu’elle pensait que c’était une chose normale, mais à nouveau là – elle avait toujours pensé que le problème d’Agnès, c’était la religion. Toutefois, elle ne s’était jamais opposée aux désirs d’Agnès, mais où Agnès rencontrerait-elle quelqu’un qui lui conviendrait ? Les hommes d’aujourd’hui n’étaient pas intéressants (d’après Mme Lawson). Et puis, avec sa mauvaise mémoire, comment Agnès pourrait-elle s’occuper d’un bébé ? Elle ne pouvait même pas se souvenir des courses qu’elle avait à faire et elle ne finissait jamais ce qu’elle avait entrepris. Elle commençait à coudre quelque chose et ne le finissait pas, elle commençait un tricot et ne le finissait pas non plus. Elle n’était pas opposée à ce qu’Agnès se marie, mais elle était trop malade pour le moment. D’ailleurs, le mariage n’était pas tout : des tas de jeunes filles préféraient avoir un métier, comme elle-même l’aurait fait si elle ne s’était pas mariée. Son mari avait été le seul garçon qu’elle avait connu et elle ne l’avait épousé que parce qu’elle était malheureuse chez elle avec sa belle-mère27, et il était évident que si elle ne l’avait pas épousé elle n’aurait épousé personne d’autre. Mais elle n’avait jamais rien regretté, ils avaient été une famille unie jusqu’à ce qu’Agnès tombe malade.

Agnès : Il n’y avait aucun mal à être attirée par les hommes, n’est-ce pas ? Mais peut-être ne devrait-elle pas en parler. Elle espérait que les gens ne pensaient pas qu’elle était portée là-dessus, mais peut-être qu’elle était un peu passionnée ou quelque chose comme cela. La sexualité était un de ses problèmes, et sa mère la gênait sans doute parce qu’elle-même était gênée. Elle voudrait bien se marier, mais ce n’était pas facile de rencontrer l’homme qu’il vous fallait. Elle pensait que le mariage changerait beaucoup de choses pour elle, encore qu’elle fût d’accord avec sa mère : on n’est jamais sûr de rien et cela peut vous amener beaucoup d’ennuis. La sexualité était certes à la base de ses problèmes, mais il était vrai aussi qu’elle était devenue très pieuse. Et de nouveau elle pensait que les choses s’arrangeraient si elle était mariée, mais elle ne connaissait personne. Les garçons habituellement aimaient à vous connaître intimement avant de vous demander en mariage, mais il y avait bien des jeunes filles qui préféraient avoir un métier plutôt que de se marier, n’est-ce pas ?

La mère : Une autre difficulté entre elles, c’était que Mme Lawson accusait Agnès de ne pas se confier. Mme Lawson était extrêmement embarrassée lorsque Agnès parlait de choses qui avaient trait à la sexualité. Cependant lorsque Agnès lui dit qu’elle était elle-même embarrassée de lui en parler et que c’était pour cela qu’elles n’en parlaient jamais, Mme Lawson répliqua quelle ne pouvait pas comprendre pourquoi Agnès était comme cela. Quand Agnès essaya alors de lui dire qu’elle se masturbait en serrant fortement les jambes et qu’elle (Mme Lawson) l’avait vue le faire lorsqu’elle était enfant, l’embarras de sa mère devint encore plus grand. D’abord, elle nia savoir quoi que ce soit à ce sujet, puis elle dit qu’Agnès inventait des histoires. Ensuite elle dit que naturellement elle savait de quoi Agnès parlait ; elle dit encore qu’elle ne savait pas réellement de quoi il s’agissait, qu’elle ne l’avait jamais vue le faire en tout cas, puis elle finit par dire qu’Agnès lui avait toujours caché ce qu’elle pensait.

La mère : La façon dont les jeunes s’habillent aujourd’hui est scandaleuse. Elle ne savait pas ce qu’Agnès voulait dire lorsqu’elle disait qu’elle aimerait s’habiller de façon plus séduisante. Agnès pensait peut-être qu’elle était terne, mais elle, sa mère, ne le pensait pas ; d’ailleurs Agnès devrait se souvenir qu’il y avait trois ans qu’elle ne travaillait pas. Pour ce qui était de porter des jeans et des pantalons, eh bien, elle ne pensait pas qu’Agnès voulait s’habiller comme cela. Cela n’avait rien à voir avec la façon dont Agnès s’habillait, mais elle n’aimerait pas la voir habillée comme une bohémienne. Mais, comme elle le disait – elle ne pensait pas qu’Agnès était une bohémienne.

Agnès : Elle était d’accord que la façon dont certains jeunes étaient vêtus était choquante, quoiqu’elle trouvât qu’ils avaient l’air séduisant. Elle ne se souvenait pas avoir dit hier qu’elle aimerait être plus séduisante – mais en réalité elle pensait qu’elle aimerait bien l’être si elle le pouvait – enfin, du moins, plus chic, parce qu’elle se trouvait bien terne. C’était vrai qu’elle n’avait pas travaillé depuis trois ans. Maintenant, pour les jeans et les vêtements de ce genre, eh bien, ils avaient l’air plus masculin, encore que les hommes les trouvent séduisants. À vrai dire, elle aimerait en porter, mais elle n’avait pas l’audace de le faire parce que les gens penseraient qu’elle était un peu bohémienne et elle ne croyait pas qu’elle l’était.

La mère : Agnès pensait, sans aucune raison, que tout le monde était contre elle. Ce n’était pas vrai que les gens n’étaient pas gentils avec elle ou que quelque chose était arrivé dans son enfance. Quant à être toujours tenue pour responsable de ce qui arrivait à la maison, ce n’était pas vrai non plus. Ils avaient toujours été une famille unie et Agnès avait été plus gâtée que les deux autres. Elle pensait toujours qu’elle était laissée pour compte. Comme par exemple quand la sœur de Mme J Lawson était venue à la maison, qu’elles s’étaient assises toutes les deux pour parler et n’avaient pas mêlé Agnès à la conversation. Agnès pensait qu’on l’avait négligée, mais ce n’était pas vrai. Elle imaginait toujours des atmosphères et rendait les choses difficiles.

Agnès : L’idée que les gens étaient contre elle avait vraiment empiré cette fois-ci. Elle se masturbait souvent lorsqu’elle sentait que les gens n’étaient pas gentils avec elle. Ou peut-être que cela avait à voir avec son enfance. Mais c’était vrai qu’elle avait été plus gâtée que les autres. Et c’est probablement parce qu’elle avait été trop gâtée qu’elle faisait cela, probablement parce qu’on l’avait trop entourée d’affection. Elle avait été réellement gâtée. Elle s’en rendait compte maintenant. Elle avait tendance à sentir des atmosphères avec les gens, mais ce n’était que de l’imagination. Maman le lui avait toujours dit.

La mère : Oui, elle savait ce qu’Agnès ressentait et que ce n’était que son imagination. Elle souligna qu’elle savait que la sensation qu’avait Agnès d’atmosphères hostiles autour d’elle n’était que l’effet de son imagination ; de cela elle était sûre. D’ailleurs elle connaissait elle-même très bien cette sensation : elle détectait très rapidement si sa compagnie était désirée ou non. Elle pouvait très rapidement lire les pensées des autres.

La mère : Elle pensait que le problème d’Agnès, c’était la religion parce qu’elle ne parlait que de cela. Elle n’arrêtait pas de parler de Jésus et de tout cela, et quelqu’un lui avait dit que ce n’était pas normal d’en parler tout le temps. Après tout, Mme Lawson n’était pas ignorante de la religion : elle avait enseigné le catéchisme ; elle avait été élevée religieusement et elle avait élevé ses enfants de la même façon. Même maintenant elles allaient à l’église le dimanche matin, Agnès et elle, mais…

Agnès : Elle sentait qu’aller à l’église l’aidait beaucoup, en partie parce qu’elle avait un contact avec la religion et en partie parce qu’elle se mêlait ainsi à d’autres gens. Elle sentait qu’elle avait fait un pas en avant. Évidemment, la religion était pour elle un problème. Elle était devenue trop occupée de religion. Elle aimait à dire ses prières chaque soir et à lire la Bible presque chaque soir si elle n’était pas trop fatiguée, cela la réconfortait et elle avait toujours cru en Jésus, même lorsqu’elle était enfant. Jésus l’avait beaucoup aidée, mais elle se rendait compte qu’il emplissait par trop sa vie. Il l’obsédait trop et cela l’irritait.

Mme Lawson expliqua qu’elle était très inquiète au sujet de la mémoire d’Agnès. Elle la trouvait défaillante et le répétait sans cesse à Agnès. Celle-ci croyait sa mère, et toutes deux pensaient que c’était une partie de sa « maladie ». (En fait, il nous parut que la mémoire d’Agnès était excellente et elle n’avait jamais été considérée défaillante par aucun des docteurs qui avaient examiné la jeune fille.) Mme Lawson, elle, ne pouvait pas se souvenir d’événements gênants pour elle alors qu’en même temps elle accusait sa fille de les imaginer. Par exemple, Agnès dit qu’elle avait informé sa mère de quelque chose et Mme Lawson le nia. Agnès acquiesça alors, dit qu’elle avait dû se tromper et mit son erreur sur le compte de sa tendance à garder ses pensées pour elle-même et à imaginer des choses. Mme Lawson confirma ces dires par : « C’est bien là le problème d’Agnès, elle est très distraite. » Quelques minutes plus tard, toutefois, lorsque Agnès commença à l’entretenir de l’événement, elle lui coupa la parole en disant : « Oui, je sais, tu me l’as déjà dit. »

Mme Lawson, dans sa description de la « maladie » d’Agnès, omit totalement de mentionner ses hallucinations. Lorsqu’on la questionna explicitement à ce sujet, elle s’en désintéressa, considérant que cela ne pouvait être alarmant ou qu’il ne valait pas la peine d’en parler.

Agnès et son père

Au cours de cette séance, M. Lawson invalida toutes les activités ou centres d’intérêt d’Agnès qui auraient pu aider cette dernière à établir son autonomie. Agnès essaya de discuter avec son père, mais elle ne put jamais maintenir son point de vue. Pour y réussir, il eût fallu qu’elle se livrât continuellement à des raisonnements des plus captieux.

Idée illusoire que ses parents la détestaient – folie ou perversité.

La déclaration suivante de M. Lawson montre combien il était déterminé à voir dans le comportement de sa fille un processus plutôt qu’une praxis. Il pouvait à peine contenir sa colère (à notre avis).

Le père : Il ne pouvait pas comprendre l’irritabilité d’Agnès, car elle était irritable, il n’y avait pas de doute, et elle les rendait (sa femme et lui) probablement irritables à leur tour. Quelquefois, dit-il, il se demandait si elle voulait sortir, mais elle ne le voulait pas. Cependant ils ne l’avaient jamais empêchée de sortir, et Agnès le savait bien. Maintenant elle allait à l’église, mais elle y allait vraiment trop. Agnès ainsi s’inquiétait de petites choses. Il y avait des choses qui l’irritaient lui aussi, mais il ne les laissait pas l’inquiéter. Il les oubliait, mais pas Agnès. Elle en parlait tout le temps. Elle parlait sans arrêt des choses comme Jésus, puis de ceci, de cela et d’autres choses encore. Cela l’énervait, et elle le savait. Il n’était pas du tout ennuyé de l’admettre. Il ne pouvait plus supporter sa mauvaise humeur. Il ne pouvait pas s’y habituer. Il faudrait qu’elle change. Remarquez qu’il tolérait sa mauvaise humeur, mais par moments il avait envie de secouer sa fille – si toutefois cela pouvait servir à quelque chose. Si cela n’allait servir à rien – évidemment il ne le ferait pas. Mais il y avait quelque chose qui clochait chez Agnès, quelque chose de sérieux, et Dieu seul savait ce que c’était. Il avait deux autres enfants, un garçon et une fille, et rien ne semblait les tourmenter ; ils étaient normaux. Pourquoi Agnès était ainsi, il n’en avait aucune idée. Elle pensait qu’ils la négligeaient, mais elle avait reçu la même éducation que les deux autres. En fait, il pensait qu’ils en avaient trop fait pour elle, mais ils ne l’avaient jamais empêchée de sortir ou de faire quoi que ce fût. Il y avait vraiment quelque chose qui n’allait pas chez Agnès, autrement elle ne serait pas à l’hôpital, n’est-ce pas ? C’est cela qu’il ne devait pas oublier. Mais il ne comprendrait jamais – enfin elle n’avait même pas l’air anormal. Et ces deux dernières semaines, il y avait eu des progrès extraordinaires, mais elle ne faisait quand même rien et ne voulait aller nulle part. Même pour aller à l’église, elle avait besoin de sa mère. Elle s’améliorait toujours jusqu’à un certain point, atteignait un sommet, puis retombait malade et naturellement retournait à l’hôpital. La dernière fois qu’Agnès était entrée à l’hôpital, elle était malade. Il n’y avait pas de doute – et ça se voyait. Vraiment, qu’est-ce qui pouvait la rendre malade physiquement ? L’inquiétude, il n’y avait que cela, pensait-il.

Agnès : Elle ne savait pas pourquoi elle était si tourmentée. Elle devenait nerveuse et irritable, voilà tout. Peut-être qu’elle était tout simplement hypersensible. Ce n’était pas vrai qu’elle avait dit que ses parents la négligeaient. En fait, elle avait toujours dit qu’ils l’avaient trop choyée. Et ce n’était pas vrai qu’elle pensait que personne ne l’aimait. Elle avait cru cela dans le passé, mais plus maintenant, car elle allait mieux. Elle ne pensait pas que son père était méchant. C’était seulement son mauvais caractère qui l’ennuyait. Il avait toujours été après elle plus qu’après les autres ; même lorsqu’elle était petite fille, il disait toujours qu’elle était cause des disputes dans la maison. Quant à dire cela quand elle était tombée malade pour la première fois, elle ne voyait pas comment il pouvait le faire : puisqu’elle était malade, comment pouvait-il l’en rendre responsable ? Elle n’aimait pas que son père lui cherche querelle, c’est-à-dire qu’il élève la voix, car alors elle pensait qu’il était vraiment en colère.

Ce qui suit, et que M. Lawson attribua à Agnès, indiquait, d’après lui, qu’elle était malade :

  1. Elle était irritable à la maison.
  2. Elle lui tapait sur les nerfs.
  3. Elle s’inquiétait de petites choses.
  4. Elle parlait de ces choses.
  5. Elle ne sortait ni ne se mêlait aux autres.
  6. Elle allait à l’église et à des réunions organisées par l’église.
  7. Elle ne se mêlait pas aux autres et ne fréquentait personne.
  8. Elle parlait de religion sur un ton simpliste.
  9. Elle disait que son père lui cherchait querelle et la critiquait.
  10. Elle pensait que ses parents ne voulaient pas d’elle à la maison.
  11. Elle ne travaillait pas.
  12. Elle s’inquiétait de ne pas travailler.
  13. Elle se sentait exclue par les autres.
  14. Elle s’imposait aux gens quand ceux-ci ne voulaient pas lui parler.
  15. Elle ne disait pas à son père ce à quoi elle pensait.
  16. Elle riait toute seule.
  17. Elle ne faisait pas d’efforts pour changer.
  18. Elle ne sortait pas avec des garçons, pensant que son père s’y opposerait.
  19. Elle pouvait trouver un garçon sympathique, mais ne savait pas si elle était amoureuse de lui ou non.
  20. Elle pensait que personne ne l’aimait.
  21. Elle était plus vindicative que les gens normaux le sont et elle dépassait la mesure.
***

Autant que nous puissions en juger, le seul point commun entre toutes ces attitudes attribuées à Agnès, c’est qu’elles irritaient M. Lawson. Un examen plus détaillé de quelques-unes d’entre elles et certaines autres déclarations du père nous permirent de comprendre un peu mieux l’incertitude d’Agnès quant aux questions qui sont pour elle si importantes.

Le père : Tout ce qu’il désirait, c’était qu’elle rentre à la maison, qu’elle puisse travailler et qu’elle soit heureuse.

Agnès : Elle ne pouvait pas aller travailler dans l’état où elle était.

Le père : Elle n’avait pas besoin de s’inquiéter à ce sujet.

Il dit qu’il n’était pas fâché. Mais il était déçu. Pourquoi se serait-il fâché ? Il ne pourrait être fâché qu’avec la vie, voilà tout. Il ne pouvait pas être vraiment fâché contre Agnès : elle n’était pas responsable de ce qui lui était arrivé. Mais elle le décevait parce qu’elle aurait dû être normale – mener une vie normale. Au lieu de cela, depuis neuf ans elle était malade – neuf ans, c’était bien long – et elle disait sans arrêt qu’elle souffrait intérieurement. Mais il ne se querellait pas toujours avec elle, quoique cette situation fût décevante. Il ne désirait rien d’autre que voir sa fille aller travailler. Il n’y avait rien de plus agréable dans la vie que rentrer le soir à la maison après une dure journée de travail, se reposer près d’un bon feu en écoutant la radio ou en regardant la télévision. C’était ce qu’il désirait pour elle. C’était facile pour elle de regarder la télévision, elle ne travaillait pas toute la journée, donc elle pouvait le faire, n’est-ce pas ? Non. Elle avait pris un emploi, à deux ou trois reprises depuis sa première hospitalisation, et chaque fois cela avait été un échec. Oh ! bien sûr, il en connaissait d’autres qui avaient fait plus de places qu’elle, mais ils ne s’étaient pas arrêtés de travailler. Il ne lui reprochait rien, mais il avait espéré qu’Agnès se marierait et vivrait une vie normale comme ses deux autres enfants. C’était décevant, mais, autant qu’il en pouvait juger, ce n’était pas la faute d’Agnès. Il espérait quand même qu’elle se rendait compte qu’elle aurait un mal fou à trouver un emploi. On n’embauchait pas facilement les gens qui venaient de ces endroits-là. Ça, elle pouvait en être sûre.

Il lui était bien égal qu’Agnès le critique, mais elle ne le faisait pas comme les autres. Ses autres enfants, s’ils pensaient qu’il avait tort, le remettaient à sa place et l’affaire était classée. Agnès, elle, continuait à se tourmenter. C’était très gentil de dire qu’elle se tourmentait parce qu’elle voulait se réconcilier avec sa mère et son père, mais pourquoi essayait-elle de se réconcilier avec eux ? On n’avait pas besoin de se réconcilier avec ses propres parents. Cela n’avait ni queue ni tête.

Lui et sa femme n’avaient jamais empêché Agnès d’aller où elle voulait et de faire ce qu’elle voulait, et Agnès le savait très bien. Maintenant elle allait à l’église, mais elle y allait vraiment trop souvent. Elle ne semblait vouloir aller nulle part ailleurs. Et elle était très difficile dans le choix de ses relations. Elle devrait fréquenter tout le monde, comme lui-même le faisait. Il s’était mêlé à toutes sortes de gens dans la vie, même à des gens grossiers.

Agnès : Non, ses parents ne l’avaient jamais empêchée d’aller où que ce fût. Mais elle ne tenait pas à sortir parce qu’elle était nerveuse à l’idée de se mêler aux autres. Toutefois, elle allait à l’église, et c’était le seul endroit où elle allait. Mais cela lui avait fait beaucoup de bien. Elle ne pensait pas qu’on puisse aller trop à l’église – mais enfin, peut-être qu’elle y allait trop.

Le père : M. Lawson dit qu’ils n’avaient jamais empêché Agnès de faire quoi que ce fût ou d’avoir un ami. Agnès pouvait faire ce quelle voulait. Il ne s’était jamais mis en travers de sa route et il était sûr que sa femme ne l’avait pas fait non plus, mais il n’aimerait pas qu’elle sorte avec quelqu’un de l’hôpital pour commencer, comme tant d’autres le faisaient. C’était normal, non ? Mais à part cela elle pouvait faire ce qui lui plaisait. Mais il y en avait assez d’une dans la famille qui sortait de ces endroits-là.

Agnès : Personne à l’hôpital ne l’intéressait.

Le père : M. Lawson dit qu’il pensait qu’Agnès était assez âgée pour savoir si oui ou non elle était amoureuse de l’électricien. Mais c’était là le hic. Comment pouvait-il savoir – ce que l’électricien avait en vue ? Il est vrai qu’il n’y avait dans tout cela aucun mal – pour une personne normale.

Agnès : Elle promit de ne plus recommencer à l’avenir.

Le père : Où qu’elle allât, Agnès s’imaginait toujours que les gens ne l’aimaient pas, par exemple à l’église – ou que les gens ne voulaient pas lui parler. L’ennui avec Agnès, c’est qu’elle était jalouse et s’imposait aux gens quand ils ne voulaient pas d’elle.

Agnès : Elle n’était pas la seule à penser que les gens ne l’aimaient pas. Tout le monde était comme cela. Son père aussi pensait cela au sujet de certaines gens : il pensait qu’ils ne l’aimaient pas. Mais elle était peut-être injuste. Elle ne pensait plus des choses de ce genre maintenant et elle ne s’imposerait plus aux autres quand ils ne voudraient pas d’elle. Mais elle était perplexe : si les gens à l’église ne voulaient pas d’elle, pourquoi alors lui demandaient-ils son aide ?

Le père : Agnès était toujours malheureuse, jamais contente. Elle avait besoin de détester quelqu’un. Et puis il y avait autre chose : elle riait toujours toute seule. Elle était assise près du feu, et tout à coup elle souriait d’un air idiot ou riait stupidement. Alors il lui disait : « Qu’est-ce qui te fait rire ? », et elle répondait : « Oh ! des pensées », mais elle ne disait jamais lesquelles – pas une fois elle ne lui avait dit à quoi elle pensait.

Agnès : Elle n’avait pas fait cela depuis qu’elle était entrée à l’hôpital.

Le père : Agnès était irritable et elle disait toujours qu’il était toujours après elle, même lorsqu’elle était enfant. Elle avait toujours l’impression qu’on était après elle. Ce  n’était pas vrai qu’il lui disait, lorsqu’elle était petite fille, qu’elle était cause de toutes les disputes dans la maison, mais en tout cas elle en a probablement provoqué quand elle est tombée malade. Par exemple, dans l’histoire du piano. Il lui avait fait donner des leçons de piano quoiqu’elle n’eût pas montré beaucoup de dons. Pendant trois ans, elle avait étudié. Trois ans, c’était long. Lui par exemple, pouvait lire le solfège bien qu’il ne soit pas pianiste. Il pouvait lire le solfège et faire remarquer à Agnès où elle se trompait ; aussi avait-il essayé de l’aider. Mais non, ça n’était pas bien ; il n’y connaissait rien. « Qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’y connais rien, papa. » Et elle avait fermé le piano bruyamment. Il s’était dit : « Vraiment, Agnès, tu es une drôle de fille, tu n’acceptes aucune remarque », et elle n’en acceptait aucune. Elle avait toujours raison, elle savait tout mieux que les autres. Naturellement, en y réfléchissant maintenant, il comprenait que tout cela, c’était le début de sa maladie.

Mais il dit aussi qu’Agnès n’était jamais méchante ou querelleuse. Elle était incapable de faire du mal à qui que ce fût. Elle était douce, trop douce en vérité et calme – du moins à la maison. Il ne savait pas comment elle était à l’hôpital, mais à la maison elle était calme et dormait beaucoup ou restait allongée sur le sofa. À moins, naturellement, qu’il en ait été ainsi parce qu’elle pensait qu’à la maison elle pouvait faire comme il lui plaisait. Peut-être qu’il aurait dû la faire se lever et s’asseoir. Mais s’il avait fait cela, elle lui aurait dit qu’il était une brute.

Agnès : Trois ans ne sont rien pour devenir pianiste. Il faut au moins sept ans. N’importe comment, elle ne savait pas à l’époque qu’il essayait de l’aider. Elle ne savait que penser. Ça l’ennuyait seulement qu’il soit toujours après elle. C’était vrai qu’elle n’aimait pas qu’on la corrigeât, mais à ce moment-là elle pensait qu’elle faisait bien. Elle n’avait pas aimé qu’il lui dise qu’elle se trompait, et naturellement il avait seulement essayé de l’aider, mais à l’époque elle ne l’avait pas compris. C’était parce qu’elle n’allait pas très bien.

Le père : Parfois il pensait qu’Agnès n’était jamais devenue adulte. Regardez comme elle dit des choses enfantines à certains moments, des choses vraiment enfantines, sur la religion par exemple : « Jésus m’aime, Jésus est avec moi. » Il n’y avait que les petits enfants pour parler ainsi ; c’était décidément des plus enfantin. Non pas qu’il eût quoi que ce fût contre la religion, lui-même était pieux jusqu’à un certain point, mais dire devant sa mère et son père que Jésus était le seul qui pensait à elle, cela n’avait pas de sens. À vrai dire, il ne voyait pas d’inconvénient à la chose, il n’avait rien contre Jésus. Il n’avait aucune objection à ce qu’elle ait foi en Lui, à condition que cela lui fasse du bien. Mais ça n’avait pas l’air de lui en faire.

Agnès : Elle sentait qu’aller à l’église lui faisait du bien, mais c’était vraiment stupide d’avoir dit ce qu’elle avait dit de Jésus : bien sûr, son papa et sa maman s’occupaient aussi beaucoup d’elle, encore qu’à certains moments il lui semblât que seul Jésus pensait à elle, parce qu’elle se sentait éloignée de tout le monde. Mais elle avait eu une rechute : cela montrait bien qu’avoir foi en Jésus ne lui avait pas fait de bien du tout.

Idées de type paranoïde :
a) ses parents ne voulaient pas d’elle à la maison ;
b) à l’hôpital, on ne lui avait été d’aucun secours.

Le père : Agnès ne devait pas penser que son état ne pouvait pas s’améliorer. Il ne désirait rien d’autre que d’avoir Agnès à la maison, et dans un état normal. Pourquoi n’écoutait-elle pas ce qu’on lui disait au lieu de raisonner ? Son état dépendait d’elle. Elle parlait d’aller mieux, mais ce n’était pas comme si elle pouvait tout à coup sauter sur ses deux pieds, dire : « Maintenant je vais bien », et oublier tout ce qui s’était passé. Elle était encore morbide au sujet de son état. C’était vrai que, la dernière quinzaine, elle s’était très bien conduite, et si elle pouvait toujours se conduire ainsi cela ne l’ennuierait pas de l’avoir à la maison ; il fallait espérer qu’elle continuerait à se conduire ainsi. On parlait de progrès – eh bien, il n’aimait pas dire ce qu’il allait dire, mais il pouvait garantir qu’il n’y avait guère de gens qui s’en étaient sortis et n’avaient pas rechuté, et Agnès passerait probablement le restant de sa vie à faire des séjours dans ces endroits-là. Ce n’était pas agréable pour un père de savoir cela. Il n’avait jamais donné à Agnès l’impression qu’il lui en voulait d’avoir été à l’hôpital si longtemps. Mais il était déçu. Après tout, il y avait neuf ans qu’elle était malade. Et chaque fois qu’elle était sortie de l’hôpital, elle avait rechuté. Il ne savait pas quels soins elle avait reçus, mais quels qu’ils aient été ils ne lui avaient fait aucun bien. C’était très gentil de dire qu’elle ne devrait pas en avoir de l’amertume, mais il y avait de quoi en avoir.

Agnès : Elle se demandait si elle n’était pas sortie trop tard pour aller mieux. Elle désirait vraiment redevenir normale. Il y avait maintenant trois mois qu’elle était à l’hôpital et elle se sentait beaucoup mieux, mais peut-être qu’elle était encore malade ; pourtant il lui semblait qu’elle allait vraiment mieux. Cependant, c’était vrai quelle s’inquiétait parce qu’elle s’imaginait retourner à l’hôpital alors qu’elle n’en était pas encore sortie. Elle savait bien qu’elle ne devrait pas avoir de telles pensées, mais elle n’y pouvait rien. Elle n’était pas amère, mais elle avait l’impression qu’on ne l’avait pas aidée à se remettre comme on aurait dû.

La mère et le père

Agnès pensait que ses parents ne l’aimaient pas – qu’elle était désagréable et malade. – Comment ses parents la voient.

Agnès, dirent-ils, était une jeune fille extrêmement sensible et timide, qui n’aimait pas à se mêler aux autres. Elle était craintive, mais pourquoi elle l’était ils ne le savaient pas. Ils lui avaient toujours donné tous les encouragements possibles. Et bien des fois elle avait gâché une promenade tout simplement pour embêter le monde. Ils ne voulaient pas la dépeindre pire qu’elle n’était, mais elle avait réellement agi de cette façon, délibérément, pour embêter le monde ; mais elle n’avait agi ainsi qu’avec ses parents. Personne ne pouvait penser qu’Agnès n’était pas normale, mais lorsqu’elle était avec eux, elle était délibérément difficile et désagréable. Elle était comme cela depuis qu’elle était malade, mais c’était pis depuis deux ou trois ans. Elle avait été très différente avant de tomber malade. Elle était devenue – eh bien, c’était difficile à décrire, elle était devenue très irritable avec son père. Au sujet du piano, par exemple, et au sujet de la bicyclette. Il avait essayé de lui apprendre à monter à bicyclette et elle était devenue très irritable avec lui. Elle ne supportait pas qu’il la critique. Si seulement elle pouvait vaincre ce refus d’être critiquée et l’idée qu’elle avait toujours raison. Ils ne savaient pas si elle pensait vraiment quelle avait raison. Mais une chose était sûre, elle n’aimait pas être critiquée – par ses parents en tout cas – par les autres peut-être, mais pas par eux.

Plus tard, ils dirent qu’elle n’avait jamais été désagréable et querelleuse. Elle était vraiment mignonne, mais elle avait toujours l’impression que personne ne l’aimait et que personne ne voulait d’elle ; pourtant, si quelqu’un le lui demandait, elle dirait qu’elle aime son père et qu’elle aime sa mère. Elle était très changeante. Elle avait besoin d’être ramenée à la maison.

Pour ses parents, les critiques d’Agnès n’avaient pas de sens. Par exemple, elle critiquait la façon dont sa mère faisait la vaisselle. Quant à son père, s’il se peignait à table, elle s’assurait qu’il n’y avait rien autour de lui. Elle guettait le moment où il allait commettre cette légère incorrection : « Oh ! papa, ne fais pas cela, ce n’est pas bien. » Ou, dans la salle de bains, il ne fallait pas qu’il utilise n’importe quel gant de toilette ou n’importe quelle serviette : « C’est mon gant », disait-elle. Tout de même, ils ne voulaient pas qu’on les reprenne constamment. Les gens normaux se servaient d’un gant et de savon, et l’affaire en restait là. De toute façon, chez eux, ils utilisaient chacun leur propre gant et leur propre serviette.

Ils pensaient qu’Agnès était gâtée. En réalité, le père avait gâté tous leurs enfants, et tous deux les avaient profondément aimés. Ils ne pouvaient pas comprendre ce qui avait rendu Agnès malade. À vrai dire, M. Lawson se souvenait de quelque chose – peut-être – il se souvenait d’avoir une fois, deux ou trois fois – ils se souvenaient tous deux qu’il lui avait dit un jour, lorsqu’elle était enfant, qu’ils l’avaient trouvée devant la porte ou dans la rue – pour rire bien sûr. Il se demandait si cela pouvait l’avoir affectée et si, n’étant pas comme les deux autres, elle l’avait cru. Quoiqu’il ne semblât pas qu’elle l’ait pris au sérieux – elle lui en avait parlé. « Ce n’est pas vrai, papa, n’est-ce pas ? » Mais elle n’avait pas eu l’air troublé. Lorsqu’il l’avait rassurée, elle avait semblé le croire, et l’affaire en était restée là. Il le lui avait dit une autre fois, comme on fait avec les enfants – pour rire.

Ils n’avaient jamais empêché Agnès d’aller où elle voulait ou de faire ce qui lui plaisait tant que c’était correct. Mais lorsqu’elle était au-dehors, ils ne pouvaient pas savoir si elle se conduisait bien, n’est-ce pas ? À moins qu’elle ne revienne avec des ennuis ; mais ils n’avaient jamais eu de crainte de ce côté-là.

Tous deux dirent qu’elle avait été un bébé adorable et une enfant adorable. Elle avait été la meilleure des trois. Les autres avaient pleuré, mais pas Agnès. Elle avait été adorable jusqu’à dix-neuf ans, quoique son père se fût souvent posé des questions à son sujet – pensant en lui-même : « Tu as un drôle de caractère. » Mais il n’avait jamais imaginé qu’elle pût être malade. Elle n’avait pas l’air malade. Elle semblait aussi normale que quiconque. Elle n’était pas différente des autres enfants. Elle ne faisait jamais d’histoires pour sortir ou se mêler aux autres. Elle allait souvent au cinéma ou faire du patin à roulettes avec sa sœur et les deux amies de celle-ci. Agnès était une merveilleuse enfant.

Au sujet de l’idée que se faisait Agnès que les autres ne l’aimaient pas et l’écartaient28

Cependant, il y avait eu quelque chose que M. Lawson n’avait pas aimé. Avant d’entrer à l’hôpital, Agnès travaillait chez une coiffeuse29 et elle rentrait à la maison en pensant que ses collègues étaient contre elle, qu’elles étaient prétentieuses et la tenaient à l’écart. Il se disait en lui-même : « Je ne sais pas, est-ce elles qui sont ainsi ou toi ? » Il avait conclu éventuellement que c’était Agnès. Il ne fallait pas lui demander pourquoi il en était venu à cette conclusion, ni pourquoi Agnès était ainsi : il ne le savait pas. À ce moment, sa femme intervint et exprima son désaccord, pour la première et seule fois au cours de la séance. C’était vrai au sujet de ces filles : elles avaient agi avec snobisme parce que Agnès habitait dans une H.L.M. alors qu’elles habitaient dans des pavillons dont leurs parents étaient propriétaires. Agnès en avait été très blessée parce qu’elle était extrêmement sensible ; on pouvait la blesser très facilement. Elle avait toujours mis la maladie d’Agnès sur le compte de cet incident, car c’était à ce moment-là qu’elle avait changé. Il semblait qu’elle eût acquis alors un complexe d’infériorité parce qu’ils habitaient dans une H.L.M.

Les premières années

Les trois enfants étaient nés à la maison.

Les Lawson avaient eu quelques expériences pénibles avec leurs deux premiers enfants. L’aînée, Shirley, faillit mourir de sous-alimentation parce que, nous dirent les parents, le docteur avait insisté pour que Mme Lawson nourrît son bébé au sein. Pendant trois mois, elle avait suivi les conseils du docteur et l’enfant dépérissait ; puis, un jour, M. Lawson dit à sa femme d’aller acheter du lait concentré, et de ce jour-là le bébé reprit. Pour accoucher du second enfant, Jimmy, cinq ans plus tard, Mme Lawson avait beaucoup souffert. L’enfant était né asphyxié. On avait essayé de le ranimer, mais au bout de quelque temps la sage-femme avait dit : « Nous ne sauverons pas l’enfant, essayons de sauver la mère. » Mais la mère de Mme Lawson qui était présente avait dit : « Ne lui dites pas une chose pareille, essayez encore, pour l’amour du ciel. » Et on avait continué à essayer de ranimer l’enfant, qui finalement avait vécu. Jimmy fut nourri au biberon, mais ce fut un bébé fragile jusqu’à dix-huit mois, âge où il fut circoncis.

À l’époque, les Lawson étaient en difficulté. Ils vivaient à l’étroit dans une toute petite maison – une chambre, une salle à manger et une petite cuisine – et c’était dans le moment de la grande crise économique ; aussi M. Lawson était souvent sans travail. En plus de cela, Mme Lawson, qui avait été tuberculeuse dans son enfance, était en mauvaise santé à la suite de sa dernière grossesse et de son accouchement. Ils décidèrent de ne plus avoir d’enfants, mais Mme Lawson, à son grand désappointement, se trouva enceinte neuf mois après la naissance de Jimmy. Tout d’abord, elle ne voulut pas le croire et décida que c’était l’anémie dont elle souffrait qui avait provoqué l’arrêt de ses règles, mais le docteur lui confirma finalement qu’elle était enceinte. Jamais elle n’avait eu une grossesse plus pénible ; elle eut une hémorragie après la naissance du bébé et resta malade pendant un an – elle se sentait mal et n’avait aucune énergie. Pourtant, quoiqu’ils n’eussent pas désiré un nouvel enfant, depuis le moment où Agnès était née, ils l’avaient aimée. En fait, ils avaient fait pour elle plus que pour les deux autres. Mais ils avaient dû faire beaucoup d’efforts en ce temps-là pour élever leurs enfants. Ils avaient fait de leur mieux.

La mère, le père et Agnès

Agnès ne savait trop que penser d’elle-même (était-elle bonne, mauvaise ou malade ?), de l’hôpital (était-ce un bon ou un mauvais endroit ?), de ses parents (étaient-ils contre elle ou non, l’avaient-ils désirée ou non ?).

Les mystifications relatives à ces points ne furent jamais éclaircies, pas plus qu’Agnès ne sut jamais si elle était folle ou perverse, ni ce qu’elle devait penser des attirances ou des répulsions sexuelles des autres, ni comment apprécier sa propre sexualité et l’attitude de ses parents à cet égard.

Sentiments ambigus à l’égard de ses parents et de l’importance de son séjour à l’hôpital.

L’ambiguïté de l’attitude des parents était évidente. M. Lawson, nous l’avons vu, a des convictions très contradictoires en ce qui concerne le traitement de sa fille à l’hôpital, et au cours de son interview avec Agnès il avait exprimé une certaine amertume en même temps qu’il avait contraint sa fille d’en ressentir aussi parce que le traitement ne l’avait ni aidée ni guérie. Au cours de cette nouvelle séance, il s’exprima différemment.

Agnès dit qu’elle voulait rentrer à la maison parce qu’elle se sentait bien. Elle « admit » qu’elle ne pensait pas être complètement guérie, mais de toute façon elle ne pensait pas guérir jamais complètement.

M. Lawson comme sa femme lui reprochèrent ses doutes. Ils essayèrent de lui montrer que de bien des façons elle était encore malade – lui disant par exemple qu’elle imaginait encore des choses lorsqu’elle disait que les autres malades ne l’aimaient pas (les infirmières, en fait, remarquèrent qu’elle ne se trompait pas), omettant de reconnaître que, lorsqu’elle avait quitté l’hôpital la dernière fois, elle était remise (les rapports de l’hôpital mentionnent qu’elle était alors « très raisonnable ») et omettant aussi de lui confirmer que, comme elle-même le pensait, en dépit du fait que la dernière fois c’était elle qui avait demandé à quitter l’hôpital, son docteur ne le lui aurait pas permis s’il n’avait pas pensé qu’elle était assez bien. (Le docteur en question se souvint, et les rapports de l’hôpital sont là pour le confirmer, qu’elle avait quitté l’hôpital avec son consentement, et non contre son avis.) Ses parents ne refusèrent pas ouvertement de la recevoir de nouveau à la maison, maintenant ou plus tard, mais leur attitude demeura contradictoire et en définitive décourageante.

Ce refrain qui consistait à lui « démontrer » qu’elle était malade, qu’elle devait faire confiance à l’hôpital et qu’elle devait y rester jusqu’à ce qu’elle aille mieux, fut répété tout au long de la séance. Quant à Agnès, elle protestait qu’elle se sentait assez bien pour rentrer à la maison, tout en reconnaissant qu’elle était encore malade et que peut-être elle devrait rester à l’hôpital jusqu’à ce qu’on lui dise d’en sortir.

Évaluation par Agnès de sa propre sexualité et des implications sexuelles du comportement des autres.

Sur la question de la sexualité d’Agnès, l’attitude concordante des parents fut tout aussi déroutante qu’elle l’avait été au cours des interviews précédentes. Leurs déclarations indiquèrent aussi qu’ils avaient été mystifiés par le diagnostic médical – « autrement elle n’en serait pas là ».

Ils dirent que l’esprit d’Agnès ne fonctionnait pas comme celui d’une personne normale, autrement elle ne serait pas à l’hôpital. Sa maladie consistait à imaginer que les hommes, ou certains hommes, la trouvaient séduisante et c’était cela qui la rendait malade. Il fallait reconnaître qu’elle était inconséquente avec les hommes, et bien sûr, c’était sa maladie qui la rendait ainsi ; toutefois, elle aurait dû être plus discrète avec l’électricien parce qu’elle était malade, encore qu’elle n’eût pas été malade à ce moment-là. Mais il aurait pu penser quelle était facile à séduire parce quelle était mentalement malade ; Agnès n’était pas de ce genre-là, mais ces choses peuvent arriver à n’importe quelle fille ; d’autre part, M. Lawson savait comment étaient les ouvriers et les hommes en général, parce que lui-même était un homme. Non pas qu’il eût rencontré l’électricien, aussi ne savait-il pas quel genre d’homme il était ; mais comment savoir si Agnès était capable de se contrôler ? Après tout, ils ne pouvaient pas être tout le temps derrière elle. Non, ils ne savaient pas si Agnès était femme à courir après les hommes, ou si c’était sa maladie qui la rendait ainsi, mais c’était probablement le cas. Toutefois ils n’avaient pas empêché Agnès de s’intéresser aux hommes ou de sortir avec eux. Par ailleurs, bien des jeunes filles n’étaient pas mariées. Le mariage n’était pas tout.

M. et Mme Lawson, autant que nous pûmes en juger, n’avaient jamais suggéré à Agnès d’inviter à la maison ses amis, si bien qu’ils n’avaient jamais pu se faire une opinion sur eux et dire sans détour à leur fille ce qu’ils en pensaient. Leurs conseils semblent s’être résumés à de vagues avertissements comme : « Tu ferais bien d’être prudente. » On attendait d’elle qu’elle applique ce conseil d’ordre général à des individus particuliers et qu’elle sache automatiquement en qui elle pouvait avoir confiance.

Agnès dit qu’elle trouvait difficile de parler avec sa mère de questions relatives à la sexualité. Elle trouvait sa mère très différente d’elle-même, et ses parents attribuaient cette conviction à sa maladie. Elle dit qu’elle était gênée de s’entretenir de questions relatives à la sexualité avec sa mère. La réaction du père fut d’affirmer qu’elle n’avait aucune raison de ressentir de l’embarras (ses parents avaient dit quelques minutes plus tôt qu’ils étaient gênés de parler de ces choses) et de lui ordonner de n’en plus ressentir à l’avenir. La mère ajouta que les jeunes gens aujourd’hui étaient très compliqués.

Agnès déclara en termes clairs que l’attitude de ses parents lui enlevait toute confiance en elle parce qu’ils refusaient de confirmer ses sentiments et ses jugements. Le père tourna ces paroles en ridicule et demanda à Agnès si, lorsqu’elle disait qu’elle ne pourrait jamais guérir, il était supposé être d’accord avec elle.

Dans l’ensemble, cependant, Agnès accepta le point de vue de ses parents, admettant, par exemple, que sa mémoire était défaillante ; qu’elle était incapable de travailler parce qu’elle ne pouvait se concentrer ; qu’elle avait des maux de tête, puis qu’elle n’en n’avait pas, qu’elle imaginait en avoir ; qu’il n’était pas plaisant d’être à l’hôpital, puis que c’était plaisant ; qu’elle imaginait que ses parents ne l’aimaient pas ; que sa jalousie lui faisait imaginer de telles choses, que sa maladie la rendait jalouse, que sa jalousie la rendait malade, et ainsi de suite.

La mère seule

Mme Lawson, comme Agnès, était persuadée que les voisins parlaient de sa fille et de son séjour à l’hôpital, mais parce que cela inquiétait Agnès elle avait dit à celle-ci que personne n’était au courant.

Mme Lawson dit que son mari et elle-même n’aimaient pas qu’elle fréquente un club d’anciens malades de l’hôpital, parce que ce n’était pas « bien » de se mêler à d’anciens malades. Ils l’avaient dit à Agnès. En conséquence, elle ne s’était rendue au club qu’une fois depuis sa dernière hospitalisation.

Cependant, ils continuaient à se plaindre qu’Agnès ne fût pas assez sociable. Mme Lawson dit qu’ils désapprouvaient les encouragements donnés à l’hôpital aux anciens malades de se réunir parce que, disait-elle, on avait dans ces réunions une conduite légère ; elle se plaignit aussi qu’à l’hôpital on avait encouragé Agnès à retourner travailler avant qu’elle fût en état de pouvoir le faire.

Agnès seule

Une série de quatre interviews avec Agnès, à raison d’une par semaine, seize mois après le début de notre enquête, montra qu’elle était plus mystifiée que jamais, quoique rétablie, cliniquement parlant.

Sa maladie, dit-elle, se résumait au fait qu’elle ne s’entendait pas avec les hommes. Elle se demandait toutefois si elle ne pensait pas trop aux choses sexuelles et si ce n’était pas anormal de penser autant qu’elle le faisait aux hommes et au mariage. Elle pensait qu’elle était frustrée sexuellement, mais elle ne pouvait en fournir la preuve tangible. Elle voulait se marier et avoir des relations sexuelle, parce que cela changeait une femme. Mais elle ne savait pas comment entrer en relations avec un garçon, ni le garder si elle avait la chance d’en rencontrer un. En supposant qu’on veuille se marier et que le garçon commence à sortir avec quelqu’un d’autre, que doit-on faire ? Faut-il essayer de le retenir, ou faut-il le quitter, ou encore faut-il le laisser vous quitter ? Elle s’était toujours tourmentée au sujet des garçons et de l’impression qu’elle leur faisait. Pourtant, on ne l’avait jamais mise en garde contre eux. En fait, sa mère ne lui avait jamais rien dit à ce sujet et avait toujours semblé penser que le mariage n’était pas pour Agnès. Elle avait toujours eu trop peur pour amener un garçon à la maison, quoique ses parents n’eussent probablement rien dit si le garçon avait été bien. Mais, même lorsqu’elle avait seize ans, ses parents disaient souvent : « Shirley se mariera, mais pas Agnès. Elle ne se mariera pas. » Si elle disait : « Oh ! je me demande si je me marierai un jour. Qui inviterai-je à mon mariage ? », sa mère répliquait : « Pourquoi t’en inquiéter ? Ce n’est pas tout, le mariage. On est bien mieux célibataire. » Et récemment sa mère et sa sœur lui avaient dit la même chose. Elle avait trouvé cela déroutant : après tout, toutes deux étaient mariées et avaient des enfants. Personne ne lui avait parlé du mariage d’une façon plaisante comme : « Oh ! un jour, Agnès, peut-être que tu te marieras. » Cependant elle ne pensait pas que ses parents seraient ennuyés si elle rencontrait un gentil garçon, quoique sa mère eût dit : « Il faut aller loin aujourd’hui pour rencontrer un garçon bien. Il n’y a que des vauriens par ici. » Elle craignait d’être en train de rechuter parce qu’elle ne cessait de penser à un garçon qu’elle avait rencontré ; lorsqu’elle mettait un disque à la maison, elle pensait à lui et, quand cela arrivait, elle se sentait troublée, se levait et se mettait à danser. Cela, pensait-elle, n’était pas normal. Les gens normaux ne se conduisaient pas ainsi ; elle avait pourtant vu des filles qui le faisaient, mais…

Son véritable problème, c’était qu’elle ne s’entendait pas avec les gens et qu’elle imaginait qu’ils avaient quelque chose contre elle, comme par exemple les filles du salon de coiffure où elle avait travaillé avant sa première dépression, quoique leur condescendance ait été due au fait que ses parents et elle-même vivaient dans une H.L.M. et votaient travailliste alors que les autres étaient propriétaires de leurs habitations et votaient conservateur. Elle avait tendance à être désagréable, grossière et par trop méticuleuse : elle éprouvait par exemple le besoin de nettoyer la salle de bains très souvent ou d’enlever les objets lorsque son père se peignait à table ; ou bien elle se sentait mal à l’aise s’il utilisait sa serviette de toilette à elle et exigeait alors qu’on lui en donne une autre. Mais cela, c’était autrefois. Elle n’était plus ennuyée maintenant si l’on utilisait sa serviette de toilette ; elle n’avait été comme cela qu’à l’époque où elle était malade. Ses parents étaient très bons pour elle ; ils étaient charmants : son père lui offrait des cadeaux pour Noël et pour son anniversaire ; il était réellement plein d’attentions à son égard. Il était devenu gris à force de se tourmenter à son sujet – il le lui avait dit. Mais ils se querellaient souvent, il lui disait des choses blessantes, et sa mère prenait toujours son parti à lui. C’est parce que, elle, Agnès, avait tendance à être négligente au sujet de petites choses qu’ils se querellaient. Par exemple, si elle essayait d’être gentille et qu’elle l’embrassait, il l’envoyait promener. Il lui disait de s’écarter et de cesser de jouer les sentimentales, mais tout de même il la laissait lui laver les cheveux, lui mettre de la brillantine dessus et les peigner. Cela, cependant, était une vieille coutume. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, elle avait eu l’habitude de s’asseoir sur les genoux de son père et de le peigner pendant qu’il lui racontait des contes de fées. C’est parce qu’elle aimait les cheveux qu’elle était allée travailler dans un salon de coiffure, mais maintenant elle avait peur de se faire coiffer et d’avoir l’air séduisante.

Elle se souvenait que ses parents lui avaient dit l’avoir trouvée sur le pas de leur porte lorsqu’elle était bébé. Cela l’avait blessée sans qu’elle sût pourquoi. Peut-être parce qu’alors elle ne savait pas d’où venaient les enfants. Mais, en vérité, ses parents l’aimaient. Sa mère avait une très haute opinion d’elle et l’adorait ; toutefois, considérant la façon dont elle parlait d’elle à certains moments, il lui arrivait d’en douter. Sa mère avait tendance à s’inquiéter beaucoup trop à son sujet, à la critiquer et à l’envoyer promener ; alors elle-même devenait irritable et envoyait aussi promener sa mère. Mais en réalité c’était parce qu’elle n’aimait pas qu’on lui donne des ordres : elle voulait n’en faire qu’à sa tête. Comme sa mère le disait : « Si tu laisses les gens te montrer ce qui est juste, tu ne peux pas te tromper. » Tout de même ils s’occupaient trop d’elle et la traitaient comme un bébé. Son problème, c’était qu’elle manquait de confiance en elle et se reposait trop sur sa mère : peut-être était-ce à cause de cela qu’ils s’occupaient tant d’elle ; et parfois elle avait l’impression qu’ils l’empêchaient d’aller travailler. Puis, une fois, alors qu’elle admirait le bébé d’une amie et dit qu’elle aimerait aussi en avoir un, sa mère avait répliqué : « Toi, tu ne saurais pas t’occuper d’un bébé. »

Il y avait aussi autre chose, c’était qu’elle avait tendance à trop parler. Elle racontait toujours ses affaires aux autres. Sa mère la remettait toujours en place à ce sujet : « Tu racontes toujours des choses aux gens, mais eux ne te racontent rien. » L’autre soir, alors qu’elle quittait la maison pour se rendre à l’église, sa mère lui avait dit : « Fais attention à ce que tu dis là-bas. Ne leur dis pas que tu es malade. » Les gens étaient très indiscrets et elle était bien capable de dire étourdiment qu’elle avait eu des insomnies récemment.

Le frère d’Agnès et sa femme (Jimmy et Betty)

Ils nous confirmèrent qu’Agnès avait toujours été proche de son père jusqu’à l’âge de quatorze ans. Chaque soir elle s’asseyait sur ses genoux pendant qu’il lui lisait des histoires.

Agnès, dirent-ils, insistait pour que sa mère se lave les mains et se nettoie les ongles avant de faire des gâteaux, et cela ennuyait beaucoup Mme Lawson.

Ils avaient l’impression que cette dernière accordait trop d’attention à Agnès et la retenait indûment à la maison. Le frère pensait que sa mère l’avait lui aussi couvé plus qu’elle n’aurait dû. C’était l’armée qui l’avait libéré de sa mère. Celle-ci ne laissait jamais Agnès aller très loin, ne lui permettait pas d’aller seule dans les grands magasins. Lorsque Agnès était restée avec lui et sa femme, elle avait été parfaitement capable d’aller seule faire des achats. Mme Lawson n’avait pas voulu le croire. Elle ne permettait pas à Agnès de faire la vaisselle ou le ménage alors qu’elle l’avait très bien fait lorsqu’elle était restée avec eux. Agnès, dirent-ils, avait peu de confiance en elle. Lorsqu’elle doutait de ses capacités pour accomplir une tâche, sa mère lui disait : « Peut-être vaudrait-il mieux que tu t’abstiennes de le faire. » Agnès avait besoin de quelqu’un pour l’encourager.

Comme toutes les patientes décrites dans cet ouvrage, Agnès est extrêmement confuse en ce qui concerne ce qu’elle éprouve et ce que les autres ressentent à son égard. Par ailleurs, sa confusion reflète la situation irrationnelle et déroutante dans laquelle elle vit depuis plusieurs années.

L’interview psychiatrique standard ne permet pas d’éclairer ce genre de situation. Aussi, en l’absence de traumatismes externes clairement discernables et aussi de ce qu’on appelle des facteurs internes psychogènes, Agnès, aussi bien que les autres patientes, est considérée comme souffrant de quelque processus pathologique incompréhensible. Cependant, si l’on réunit les divers éléments qui forment la situation dans laquelle Agnès vit depuis des années, on se rend compte qu’elle lutte pour trouver un sens à une situation qui n’en a pas – du moins considérée sous l’angle où elle est à même de l’observer.

En étudiant la situation simultanément de notre point de vue et du sien, il est possible de commencer à saisir le sens de ce que la psychiatrie considère généralement encore comme inintelligible.