5. Les Eden

Exposé clinique

Lorsque Ruby, âgée de dix-sept ans, fut admise à l’hôpital, elle était dans un état de stupeur catatonique impénétrable. Au début, elle refusa de manger, puis petit à petit se laissa persuader. Après quelques jours, elle commença à parler.

Elle divaguait confusément, se contredisait souvent, si bien qu’il était impossible d’obtenir d’elle un récit cohérent concernant ses rapports avec sa famille et le monde extérieur. À un moment, elle disait que sa mère l’aimait ; à un autre, que sa mère voulait l’empoisonner. Elle disait que sa famille la détestait, voulait se débarrasser d’elle et l’abandonner à l’hôpital, puis que sa famille était bonne et l’aimait.

En termes cliniques, elle était atteinte d’émoussement de l’affectivité et de discordance de la pensée et de l’affect. Par exemple, lorsqu’elle parlait de sa récente grossesse, qui s’était terminée par une fausse couche, parfois elle riait, et d’autres fois elle en discutait avec indifférence.

Elle se plaignait de ressentir des chocs dans la tête et d’entendre des voix qui la traitaient de « catin », de « dégoûtante », de « prostituée ». Elle pensait que « les gens » la détestaient et parlaient d’elle en termes péjoratifs. Elle disait être la Vierge Marie et la femme de Cliff Richard. Elle craignait la foule et « les gens » en général. Lorsqu’elle était dans la foule, il lui semblait que le sol s’ouvrait sous ses pieds. La nuit, des « gens » s’allongeaient sur elle et faisaient l’amour avec elle ; elle avait donné naissance à un rat après avoir été admise à l’hôpital ; elle croyait aussi se voir à la télévision.

***

Il était évident que la toile de fond sur laquelle le « sens de la réalité » de cette jeune fille reposait, quelle qu’ait été la nature de cette réalité, était en morceaux.

La question était de savoir si ce qu’on appelle habituellement « sens de la réalité » avait été, dans le cas de cette jeune fille, mis en morceaux par les autres.

Ce qu’elle faisait et disait était-il intelligible en termes de praxis sociale ou s’agissait-il purement et simplement de l’expression inintelligible d’un processus pathologique ?

Les idées de la jeune fille étaient particulièrement confuses concernant son identité – elle oscillait entre la Vierge Marie et la femme de Cliff Richard ; elle se demandait aussi si sa famille et « les gens » l’aimaient et de quelle façon : l’aimaient-ils vraiment, elle, ou la désiraient-ils sexuellement tout en la méprisant ?

Dans quelle mesure sa confusion et son mode de communication étaient-ils intelligibles d’un point de vue social ?

Structure de l’enquête

Personnes interviewées

Nombre d’interviews

La fille (Ruby)

8

La mère

2

La tante

1

L’oncle

1

La mère et la fille

3

La tante et la fille

1

La mère, la tante et la fille

2

La mère et l’oncle

1

La mère, l’oncle et le cousin

1

La mère, l’oncle, la tante et le cousin

1

La mère et la tante

1

 

 

22

Cela représente dix-huit heures d’interviews, dont huit furent enregistrés.

Situation familiale

Afin d’éviter au lecteur certaines confusions initiales des enquêteurs (sans parler de celles de la jeune fille), nous donnons ci-dessous un tableau du nexus familial.

Rapports familiaux

Titres qu’on avait appris à Ruby à utiliser

Le père

Oncle

La mère

Maman

La tante (la sœur de la mère)

Mère

L’oncle (le mari de la sœur de la mère)

Papa – plus tard Oncle

Le cousin

Frère

***

Afin que tout soit clair, nous indiquerons les noms des membres de la famille de Ruby en caractères romains et les noms par lesquels elle les appelait en italique.

Sa mère et elle vivaient avec la sœur de la mère qui était mariée, avec le mari de celle-ci (papa ou oncle) et avec leur fils (son cousin). Son père (oncle), qui était marié et avait sa famille ailleurs, leur rendait visite de temps en temps.

La famille fut très divisée lorsqu’il s’agit de nous dire si Ruby avait toujours su ou non qui elle était. Sa mère (maman) et sa tante (mère) maintinrent fermement qu’elle n’avait aucune idée de la véritable situation, mais son cousin (frère) affirma qu’elle devait la connaître depuis longtemps. Ils (la mère, la tante et l’oncle) n’étaient pas d’accord sur ce que le voisinage savait de la situation, mais finalement ils admirent que, naturellement, chacun savait que Ruby était une enfant naturelle, mais que personne n’y prêtait attention. Les mensonges et les mystifications les plus compliquées étaient imposés à cette jeune fille concernant la perception de son moi et des autres, et vécus simultanément par les autres.

Elle fut enceinte six mois avant son admission à l’hôpital et fit une fausse couche au quatrième mois.

Comme toutes les familles que nous rencontrâmes, celle-ci était hantée par le spectre du scandale et des commérages, par ce que les gens pensaient et racontaient. La grossesse de Ruby augmenta leur hantise. Ruby s’imagina que les gens parlaient d’elle et que sa famille s’en rendait compte, mais lorsqu’elle le dit, la famille essaya de la rassurer, lui disant de ne pas être sotte, de ne pas imaginer ce qui n’était pas, car personne ne parlait d’elle.

Ce n’était là qu’une des nombreuses mystifications dont la jeune fille était victime.

Il y en avait quelques autres.

Lorsqu’elle était en état de confusion paranoïde, elle dit que sa mère, sa tante, son oncle et son cousin la détestaient, qu’ils lui cherchaient querelle, se moquaient d’elle et la méprisaient. Plus tard, lorsque son état s’améliora, elle eut beaucoup de remords d’avoir exprimé de telles pensées sur sa famille et elle dit que celle-ci était « vraiment bonne » pour elle, qu’elle avait une « famille excellente ».

En fait, les membres de sa famille lui donnèrent toutes les raisons de se sentir coupable pour les avoir jugés ainsi ; ils exprimèrent du déplaisir et furent horrifiés à l’idée qu’elle avait osé penser qu’ils ne l’aimaient pas.

Cependant, ils nous déclarèrent avec beaucoup de véhémence et d’émotion qu’elle n’était qu’une dévergondée et ne valait pas mieux qu’une prostituée. Ils essayèrent de lui faire honte, puis de la fâcher en lui laissant percevoir leurs véritables sentiments.

Elle se sentait coupable de soupçonner qu’ils ne voulaient pas qu’elle rentre à la maison et elle les accusa à plusieurs reprises, dans de brusques accès, de vouloir se débarrasser d’elle. Ils s’indignèrent qu’elle pût penser une telle chose. Cependant, ils furent très réticents au sujet de son retour à la maison. Ils essayèrent à la fois de la convaincre qu’ils voulaient qu’elle revienne vivre avec eux et de lui faire honte ou de la fâcher si elle pensait qu’ils ne voulaient pas d’elle – et en réalité ils ne voulaient pas d’elle.

Lorsqu’elle fut enceinte, ils agirent avec elle d’une façon qui la troubla beaucoup.

Aussitôt qu’ils le purent, après avoir appris la nouvelle par Ruby elle-même, maman et mère allongèrent celle-ci sur le divan du salon et, tout en essayant de lui injecter de l’eau savonneuse dans l’utérus, lui firent, en larmes, des reproches et des menaces, lui dirent qu’elle n’était qu’une sotte, une dévergondée, qu’elle s’était mise dans une terrible situation (exactement comme sa maman), que le garçon était un salaud (exactement comme son père), que c’était un malheur, que l’histoire se répétait, comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement…

C’est ainsi que, pour la première fois, elle fut informée explicitement de ses origines.

Ensuite, elle commença à ruminer l’idée que « les gens » parlaient d’elle. Comme nous l’avons noté, on lui dit que c’était faux. La famille nous dit que tout le monde était « très gentil » et « plein de considération » à son égard. Son cousin fut le plus exact : « Oui, la plupart des gens sont gentils avec elle, c’est-à-dire à la façon dont ils le sont avec les gens de couleur. »

Toute la famille était obsédée de la crainte du scandale et de la honte. Tout en le rappelant constamment à Ruby, ils lui disaient qu’elle s’imaginait que les gens parlaient d’elle. Ils finirent par faire d’elle le centre de leur vie. Ils ne cessaient de s’occuper d’elle, en même temps qu’ils lui reprochaient d’être gâtée et dorlotée. Lorsqu’elle essayait de les empêcher de la dorloter, ils lui dirent qu’elle était ingrate, qu’elle avait besoin d’eux et qu’elle n’était encore qu’une enfant.

On lui faisait sentir qu’il fallait qu’elle fût à la fois dérangée et mauvaise pour penser que son oncle ne l’aimait pas et qu’il voulait se débarrasser d’elle. Sa mère et sa tante lui répétaient constamment qu’il ferait l’impossible pour elle, qu’il l’aimait profondément.

Cet oncle nous fut décrit tout d’abord par la mère et la tante comme un homme bon qui aimait sa nièce et était comme un père pour elle. Elles nous assurèrent qu’il était prêt à faire n’importe quoi pour faire la lumière sur le problème de sa nièce20.

Selon les dires de l’oncle, de la mère et de la tante, il avait répété maintes fois à la jeune fille que si « elle ne changeait pas son fusil d’épaule » elle devrait quitter la maison. Nous savons qu’au moins deux fois il la pria de s’en aller et qu’elle lui obéit. Mais lorsqu’elle lui rappela qu’il l’avait priée de s’en aller, il le nia devant elle après l’avoir admis devant nous. Ce ne fut que lorsque sa femme et son fils ne furent pas d’accord avec ce qu’il disait, tout en approuvant ce qu’il disait à Ruby, qu’il admit qu’il se fâchait contre elle et qu’il l’insultait lorsqu’il était en colère, mais qu’il ne pensait pas alors un mot de ce qu’il disait.

Il nous dit en tremblant que, dans le passé, Ruby le touchait tout le temps, caressait son pantalon et qu’il en était dégoûté. Sa femme dit d’un ton froid qu’elle n’avait jamais eu l’impression qu’à l’époque cela le dérangeait.

Ruby n’avait apparemment aucune idée que son oncle n’aimait pas être cajolé et caressé. Elle pensait au contraire que cela lui plaisait – elle ne le faisait que pour lui plaire.

Ce n’était pas dans un seul domaine, mais dans tous, qu’il s’agisse de ses vêtements, de son parler, de son travail, ou de ses amis, que Ruby avait eu à subir toutes sortes de mystifications.

Le résumé d’une visite à la famille en révèle quelques-unes.

La famille vit dans un quartier ouvrier où tout le monde se connaît.

Nous vîmes d’abord la mère seule : elle nous informa que tout allait bien, que Ruby était en bonne santé, en somme, qu’il n’y avait aucun problème.

Nous vîmes ensuite l’oncle seul. Il ne lança que des invectives.

L’oncle : Cette fille – après ce que j’ai fait pour elle – son ingratitude. J’ai bien envie de la mettre à la porte. Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle ne fait que jurer – son langage est d’une obscénité incroyable.

Nous : Que dit-elle ?

L’oncle : « Dis pas de conneries » (il grimaça) – parce que je lui dis d’arrêter de me caresser. Le langage – je ne sais pas où elle va le chercher. Elle ne me laisse pas en paix – elle me caresse tout le temps, comme ça, elle me passe les mains dessus. Elle sait que ça m’énerve, mais elle le fait exprès. Je ne la dorlote pas comme le fait sa mère et sa tante. Elle les fait tourner en bourrique. Elles lui donnent tout ce qu’elle veut, son thé au lit, enfin tout. Elle a été gâtée. On lui a toujours tout donné. Elle pense qu’elle peut faire tout ce qu’elle veut. Si je la dorlotais, elle cesserait de me passer les mains dessus, mais je ne veux pas lui céder.

Nous : Sa mère dit que tout va très bien.

L’oncle : Sa mère dit que tout va très bien ? Je serai franc, vous ne pouvez pas plus la croire que la tante de Ruby. Elle a toujours été gâtée et désobéissante. Même lorsqu’on lui apprenait à être propre dans son enfance ; pendant des mois, on la mit sur le pot et aussitôt qu’on la laissait se lever elle allait faire ses besoins ailleurs. Je vous donnerai un autre exemple : quand elle était petite, je la sortais avec mon fils. Nous montions dans l’autobus et je lui disais : « Viens t’asseoir près de ton papa », mais elle ne voulait pas. Elle allait s’asseoir à l’autre bout, pour se singulariser. Autre chose, elle ne passait jamais ses examens. Elle n’en a jamais passé un : la veille, elle était toujours au lit. Elle disait qu’elle était malade et elle vomissait pour ne pas passer l’examen.

Nous : Et sa grossesse ?

L’oncle : Sa grossesse ? Ce fut un choc pour moi. Mes cheveux sont devenus presque gris en une nuit. C’était bien la dernière chose à laquelle je m’attendais. J’avais toujours dit qu’elle arracherait les yeux au premier qui essaierait de l’embêter. J’avais l’habitude de montrer sa photo à son travail – elle était si jolie, maintenant elle est affreuse. Avant, j’étais très fier d’elle. Je montrais sa photo au travail et mes collègues disaient : « C’est une bien jolie fille », et je leur disais : « Je vous assure qu’elle arracherait les yeux du premier qui l’embêterait. » Ce fut terrible. Et elle n’avait aucune excuse.

Nous vîmes ensuite la mère et l’oncle ensemble. Nous répétâmes à la mère ce que l’oncle venait de nous dire. Elle l’apostropha furieusement.

La mère : Ce n’est pas vrai, elle n’est pas gâtée. C’est toi qui es gâté, toi et Alistair. Nous sommes toujours aux petits soins avec vous, Peggie et moi. Tu es plus dorloté que Ruby.

De plus, elle l’accusa d’être plus coléreux et irritable que Ruby. L’oncle fut très surpris par ses paroles et ne trouva rien à répondre.

L’oncle : Hum. Moi, coléreux ? – Pas moi, j’ai les nerfs bien en place. Oui, un peu impatient, peut-être – impatient (il tremblait de tout son corps).

Nous parlâmes à la mère des manières de Ruby avec son oncle et du fait qu’il en était furieux.

La mère : Les caresses ? Oui, elle l’a toujours caressé. C’est irritant, mais elle ne cherche pas à faire mal. Elle le faisait à son père aussi. Il aimait jouer avec elle.

L’oncle : Oui, elle avait l’habitude de le caresser et de lui donner des claques sur les jambes. Je l’ai vue lui frapper les jambes jusqu’à ce qu’elles soient rouges, et cela le faisait rire, il avait l’air d’aimer cela. Mais moi, ça m’irrite. Je n’aime pas badiner, même avec mon fils.

La mère : Pourtant tu plaisantes quelquefois avec moi et avec Peggie. Et Ruby est comme nous, elle aime à jouer.

L’oncle nous fit part d’un autre problème.

L’oncle : Autre chose qui est très ennuyeux, c’est la façon dont elle frappe à la porte. Elle ne frappe pas comme tout le monde. Elle donne des coups, comme ça. Pas comme Alistair – il frappe, lui.

La mère : Oh ! Alistair aussi donne des coups dans la porte.

Lorsque la dispute entre la mère et l’oncle au sujet de Ruby fut calmée, un autre aspect de leurs relations se révéla.

La mère : Naturellement vous connaissez ma situation. J’ai eu la vie très dure.

L’oncle : Oui, c’est vrai, c’est elle qui n’a pas eu de veine, pas Ruby.

La mère : Mon père se désintéressa complètement de moi, aussi je suis venue habiter ici avec Peggie et Jim.

L’oncle : Oui, nous n’avons pas voulu la laisser tomber.

La mère : Ici, j’ai ma chambre, et mes meubles.

Du fait de ce marché, la mère accepte que l’oncle se serve de Ruby pour valoriser son fils.

L’oncle : Alistair est du genre studieux. Il vient encore de passer un examen. Il aime étudier – pas Ruby.

La mère : C’est vrai. Elle ne fut jamais bonne élève. Elle disait toujours : « Je voudrais être aussi capable qu’Alistair. » Elle devenait terriblement nerveuse au moment des examens. Elle tombait malade. J’en ai parlé un jour au directeur de l’école, et il m’a dit que sa fille était pareille, qu’on devait même la traîner jusqu’à la salle d’examen. Lorsque Ruby avait quinze ans, elle était malade, terrifiée à l’idée de passer un examen et elle a bu de l’eau de Cologne. Tu ne le savais pas, n’est-ce pas ?

L’oncle : Non.

La mère : Elle m’a dit : « J’ai bu de l’eau de Cologne. Qu’est-ce qui va arriver ? » Alors je lui ai dit : « Ne t’inquiète pas, Ruby, viens te rincer la bouche. » Elle était si effrayée ce jour-là qu’elle s’est enfuie dans la rue. Elle avait son cardigan sur les épaules, les manches nouées autour du cou, un pantalon et son manteau par-dessus. Elle se sauva dans la rue – sans savoir où elle allait. Un homme l’a ramenée à la maison.

Nous reprîmes alors la conversation sur les « difficultés » (dont l’oncle avait parlé et que la mère avait niées) causées par Ruby avant notre arrivée.

La mère : Des difficultés avec Ruby, ce soir ? Non.

L’oncle : Tu n’étais pas là ce moment-là. Elle commença son petit jeu avec Alistair alors que nous essayions de regarder la télé. Lui, ça ne l’ennuie pas autant que moi, mais ça l’ennuie quand même. Quelquefois il répond à ses avances et ils s’amusent ensemble.

Le cousin arriva sur ces entrefaites.

L’oncle (papa) lui demanda immédiatement de confirmer ses déclarations quant aux manières de Ruby à son égard.

Le cousin : Elle commence à vous embêter, à vous caresser quand vous voulez faire autre chose.

L’oncle : C’est vrai, et elle pose toujours des questions.

Le cousin : Oui, elle veut savoir toutes sortes de choses sur les personnages du programme – leur nom, leur occupation, leur religion, etc. Ses caresses m’énervent ; bien sûr, elle n’est pas entièrement responsable, mais elle sait qu’elle m’énerve lorsqu’elle me caresse et qu’elle devrait cesser de le faire.

L’oncle : Il a raison.

Le cousin : On l’a trop dorlotée, gâtée. On l’a trop laissée faire ce qu’elle voulait.

L’oncle : Qu’est-ce que je vous avais dit ?

À ce moment, alors qu’une alliance venait apparemment de se former entre l’oncle et le cousin, et que la mère de Ruby en semblait accablée, la tante vint se mêler à la conversation (la femme de l’oncle, sœur de la mère, mère du cousin, alias Mère).

Alistair devint alors plus bavard, et même assez agité. Il commença à critiquer la façon dont Ruby était traitée par sa mère et sa tante et, ce qui nous sembla curieux, ces dernières l’approuvèrent.

Le cousin : On ne devrait pas tout faire à sa place. Elle ne sait pas prendre de décisions. On ne lui a jamais permis d’en prendre. Tout lui arrive tout cuit. Si elle ne sait pas prendre de décisions pour les petites choses, elle ne saura jamais en prendre pour les grandes.

La tante : C’est vrai, elle ne sait pas prendre de décisions. Tu te souviens, lorsqu’elle a quitté cet emploi ? Je pensais qu’elle aurait dû agir d’une façon, mais toi tu pensais qu’elle aurait dû agir d’une autre.

La mère : Oui, c’est vrai, mais c’est toi qui avais raison, Peggie.

La tante : Bien sûr, et je le lui avais dit, mais elle n’a pas voulu m’écouter. Elle n’a jamais voulu y retourner.

L’oncle : C’est vrai. Elle veut toujours que les autres agissent à sa place.

Le cousin : Elle n’a jamais voulu passer un examen. Elle tombait toujours malade avant. Elle ne veut pas prendre de décisions.

La tante : Après les examens, elle était capable de faire le travail. Tu te souviens de la danse ? Mme Smith nous dit : « N’est-ce pas étrange ? Elle n’a pas voulu passer l’examen et pourtant maintenant elle danse très bien. » Et une fois elle ne put rien écrire à l’examen, puis plus tard elle écrivit tout ce qu’elle aurait dû écrire ce jour-là.

L’oncle : Je crois que je ne me suis pas exprimé correctement. Avant l’examen, elle ne prétend pas être malade, mais elle se met dans un tel état qu’elle tombe malade. Je ne dirais pas qu’elle le fait délibérément.

Nous demandâmes à Alistair s’il pensait que Ruby était la « favorite ».

Le cousin : La favorite ? Non, je pense qu’elle croyait que c’était moi le favori. Pour être franc, je pense qu’il serait juste de dire que ma grand-mère ne voyait que par moi et que Ruby le savait.

L’oncle : Moi, je les traitais de la même façon, pas de différence.

La tante : Ce qu’on donnait à l’un, on le donnait à l’autre.

La mère : C’est vrai.

Nous demandâmes à Alistair ce qu’il avait pensé de la grossesse de sa cousine.

Le cousin : Sa grossesse ? Je ne la lui ai jamais reprochée. Ça peut arriver à n’importe qui, à des gens bien, respectables, à n’importe laquelle de mes amies. Non, ça n’était pas sa grossesse, c’était son attitude – indifférente, elle s’en fichait – qui m’a choqué.

L’oncle : Oui.

La mère : Ce fut un choc. J’avais justement reçu une lettre de son père et je lui dis : « Ruby, j’ai une rude nouvelle à t’annoncer », et elle me dit : « Moi aussi, je suis dans le pétrin. » – C’était affreux.

La tante : Oui, j’étais là. Je lui dis : « Ne plaisante pas, Ruby, ta mère est sérieuse, comment peux-tu lui dire cela dans un moment pareil ? » Et elle me dit : « Je ne plaisante pas. » Quel choc ! Nous l’emmenâmes tout de suite chez le docteur pour nous assurer qu’elle disait la vérité.

L’oncle : Oui, c’est moi qui l’ai emmenée. Il fallait qu’on sache.

La mère : Naturellement.

Le cousin : Cela ne m’a pas surpris. Ma cousine Edith était à la même partie et quelques jours après elle me dit : « Si tu avais vu Ruby ! » Je la fis taire parce qu’il y avait quelqu’un qui nous écoutait à ce moment-là. Je n’ai rien dit à personne parce que je ne savais pas si c’était vrai. Edith cherche toujours à faire des histoires. Mais, comme je le disais, ça aurait pu arriver à n’importe qui ; c’est son attitude qui m’a choqué. Le type n’était pas trop intéressant. Il était autant à blâmer qu’elle. Il vint nous voir pour nous dire qu’il l’épouserait, mais qu’il ne fallait pas le dire à son père. Je crois aussi qu’il a battu Ruby.

La mère : Oui, elle m’a montré les bleus qu’il lui avait faits.

L’oncle : C’était un sale type.

La mère : Mais elle disait qu’elle l’aimait quand même.

La tante : C’est souvent comme ça. Plus ils les traitent mal, plus elles aiment ça.

Nous demandâmes ce que les voisins avaient pensé de tout cela – un des points les plus importants à éclaircir, puisque Ruby imaginait plus que toute autre chose que « tout le voisinage » connaissait sa situation, en parlait, tout en prétendant devant elle qu’il n’en était rien.

La mère : Les voisins ? Non. Personne ne dit rien.

La tante : Les voisins furent très gentils. Ce sont de braves gens. Mme Smith me dit : « Ne laissez pas Ruby seule, elle peut toujours venir chez moi. » Nous parlâmes d’un emploi pour Ruby. Nous nous entraidons beaucoup dans notre quartier, tous les voisins sont en bons termes les uns avec les autres. Ils sont très gentils avec Ruby. Ils sont tous prêts à l’aider. Personne n’a jamais dit un mot sur elle ou fait des commentaires sur son séjour à l’hôpital, il n’y a jamais eu aucun commérage. Je ne sais pas pourquoi Ruby pense que les voisins parlent d’elle.

L’oncle : Non, moi non plus.

La mère : Moi non plus.

La tante : Ruby me demanda une fois si je pensais que les voisins parlaient d’elle, s’ils savaient qu’elle était à l’hôpital et je lui ai dit : « Bien sûr que non. » Mais Ruby ne peut rien garder pour elle. Elle est capable de tout raconter.

La mère : C’est vrai.

L’oncle : C’est vrai.

La tante : Te souviens-tu du jour où elle devait aller rendre visite à tante Joan ? Elle alla se faire coiffer et raconta à la coiffeuse qu’elle allait voir sa tante, et quand je vis ensuite la coiffeuse, elle me dit : « J’ai appris que Ruby allait chez sa tante Joan. » – Elle ne peut rien garder pour elle. Mais les voisins ne bavardent pas. Ils sont très gentils. Dès qu’elle sort de l’hôpital, ils viennent la saluer : « Alors, Ruby ? À la maison pour quelque temps ? » – Personne n’a jamais été désagréable avec elle.

Le cousin : Ils ne disent rien devant elle. Ils sont très gentils avec elle, mais ils parlent d’elle entre eux. C’est un peu comme si elle était noire. Personne ne dit rien devant elle, mais tout le monde a quelque chose à dire lorsqu’elle a le dos tourné. Ils parlent d’elle, vous pouvez en être sûrs.

Dans cette situation pleine de contradictions et d’inconséquences, les unes avouées les autres pas, ne pouvant comme nous voir les choses de l’extérieur, Ruby ne pouvait se faire une idée de ce qui était et de ce qui n’était pas, elle ne pouvait avoir une opinion logique sur elle-même ou sur les autres, ni se faire une juste idée de ce que ceux-ci pensaient les uns des autres ou d’elle-même.