Chapitre VII. Un « voyage » de dix jours

Jesse Watkins est un sculpteur connu et je me flatte d’être son ami. Il est né le 31 décembre 1899 et a pris la mer en 1916 sur un vapeur marchand. Son premier voyage le conduisit en Russie septentrionale. La même année, il fut torpillé en Méditerranée. En 1932 il a servi à bord d’un voilier. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale (qu’il a faite dans la Royal Navy), il était commandant et chef de division de convois escorteurs. Il a connu au cours de sa carrière de marin naufrages, mutineries et crimes. Depuis sa jeunesse, il a dessiné et peint, y compris en mer. Pendant les courtes périodes qu’il a passées à terre, il a suivi irrégulièrement les cours du Collège Goldsmith et de l’Ecole des Beaux-Arts de Chelsea. Il a également écrit et publié des histoires de la mer.

Il y a vingt-sept ans, Watkins a eu un « accident psychotique » qui dura dix jours. J’en ai discuté avec lui en 1964 et c’est de notre entretien enregistré qu’avec sa permission j’ai extrait les passages qu’on va lire.

Le document parle par lui-même. C’est un récit du « voyage » de Watkins dans l’espace et le temps intérieurs. Ses caractéristiques générales n’ont rien d’exceptionnel ; ce qui l’est, c’est d’en avoir une relation aussi lucide. Bien que les faits datent de vingt-sept ans, ils sont restés très précis dans l’esprit de Watkins et constituent, dit-il, l’une des expériences les plus instructives de sa vie.

Les préliminaires

Avant le début de son « voyage », Jesse Watkins venait de s’installer « dans un cadre entièrement nouveau ». Il travaillait sept jours sur sept et jusqu’à une heure tardive. Il se sentait physiquement, émotionnellement et spirituellement « à plat ». Un jour, un chien le mordit et la morsure ne guérit pas. Il se rendit à l’hôpital où, pour la première fois de sa vie, on lui administra un anesthésique général afin de nettoyer et de suturer sa plaie. Il rentra chez lui en autobus et s’assit dans un fauteuil. Son fils, âgé de sept ans, entra dans la pièce et Jesse le vit sous un jour nouveau, étrange, un peu comme si l’enfant faisait partie de lui-même.

Et tout commença…

Le voyage

«… Soudain, j’ai regardé la pendule. La radio marchait. La musique était une sorte de musique populaire, basée sur le rythme d’un tram, taa-ta-ta-taa-taa – un peu comme ce morceau obsédant de Ravel… Et brusquement j’ai eu le sentiment que le temps remontait en arrière. C’était un sentiment extraordinaire, le plus puissant que j’ai éprouvé à ce moment-là : le temps allait à reculons…

« J’en avais tellement l’impression que j’ai regardé la pendule et cela m’a paru renforcer mon sentiment. Pourtant, je ne voyais pas les aiguilles bouger… J’ai eu peur parce que soudain aussi j’avais l’impression de me déplacer sur une espèce de chaîne de montage et d’être incapable d’y faire quelque chose, comme si je glissais vers le bas, comme si je tombais, sans pouvoir m’arrêter, et ça me donnait un sentiment de panique… Je me rappelle que je suis allé dans la pièce voisine pour me regarder dans la glace. Ça aussi, ça m’a fait un drôle d’effet : c’était comme si je regardais quelqu’un que je connaissais, mais qui n’était pas moi, qui était très différent de moi. À ce moment-là, j’ai eu le sentiment extraordinaire que j’étais capable de faire de moi n’importe quoi, d’avoir le contrôle de toutes mes facultés, de mon corps et du reste. Et j’ai commencé à divaguer… »

On voit les choses familières d’une manière nouvelle et étrange, souvent comme si c’était la première fois. Les vieilles amarres se dénouent. On remonte le temps. On est embarqué pour le plus vieux voyage du monde…

« Ma femme a commencé à se faire du souci. Elle m’a dit de m’asseoir puis de me coucher et, parce qu’elle était inquiète, elle est allée chercher notre voisin un fonctionnaire. Lui aussi s’est inquiété, il a essayé en vain de me calmer et ils ont appelé un docteur. Je n’arrêtais pas de parler de cette impression que j’avais que le temps allait à reculons. Bien entendu, à moi, cela me semblait parfaitement rationnel. Je remontais en arrière, il me semblait remonter le cours d’existences antérieures, mais c’était tout de même assez vague. Eux me regardaient comme si j’étais fou, je le sentais, je le voyais à leur expression, et alors j’ai senti qu’il valait mieux ne plus leur parler parce que, de toute évidence, ils croyaient que j’avais perdu les pédalesce qui était peut-être le cas. Ensuite, je me rappelle qu’on m’a emmené en ambulance… >

Jesse est mis en observation :

« On m’a mis dans un lit et je me rappelle que cette nuit-là a été très pénible parce que j’avais le sentiment que… que j’étais mort. Je devinais qu’il y avait d’autres gens dans des lits, autour de moi, et j’ai pensé qu’ils étaient tous morts, des morts qui attendaient d’être transportés ailleurs… »

Il n’était pas mort physiquement, mais son ego était mort et avec cette perte de l’ego, avec cette mort lui venaient des sentiments d’une signification nouvelle.

La perte de l’ego peut être confondue avec la mort physique. Des projections de l’esprit du sujet peuvent être interprétées comme étant des persécuteurs. Le sujet peut confondre son esprit privé d’ego avec son propre ego, et ainsi de suite. Dans de telles conditions, un individu peut être pris de panique, devenir paranoïaque, avoir des délires de grandeur, etc. Cela n’est pas nécessairement alarmant, mais qui peut dire qu’il n’a absolument pas peur de mourir – ou, s’il est prêt à aller encore plus loin, qu’il se sent le droit de mourir ?

«… Alors j’ai commencé à m’installer dans ce véritable sentiment de régression dans le temps. J’avais l’extraordinaire impression de vivre… pas seulement de vivre, non, mais de sentir que tout était en relation avec quelque chose qui me semblait être, comment dire ?… une sorte de vie animale. À un moment donné, il m’a semblé effectivement que je marchais dans la campagne, une campagne déserte, comme si j’avais été un animal… un grand animal. C’est absurde à dire mais je me sentais être une espèce de rhinocéros ou quelque chose comme ça, émettant des sons comme un rhinocéros, et j’étais en même temps effrayé et agressif, sur mes gardes et prêt à attaquer. Ensuite j’ai continué à régresser jusqu’à devenir une chose sans cerveau, qui luttait pour son existence contre d’autres choses qui m’étaient hostiles. Parfois aussi j’avais l’impression d’être un bébé et je m’entendais même pleurer comme un enfant…

« Toutes ces sensations étaient très aiguës, très précises, et en même temps j’avais conscience d’elles, vous comprenezj’en ai toujours le souvenir. J’avais conscience que ces choses m’arrivaient, d’une façon vague, j’étais un peu le spectateur de moi-même mais en même temps j’éprouvais ce qui m’arrivait. Cela semble un peu décousu parce que ça s’est passé il y a presque trente ans et il faut que j’aille chercher dans ma mémoire, mais je vous assure que je vous dis exactement ce qui m’est arrivé, sans rien y ajouter, sans rien inventer…

« Je me suis aperçu qu’il y avait des périodes où je sortais de cet état, des périodes relativement lucides, et alors je voulais lire les journaux qu’on me donnait mais je n’y arrivais pas parce que ce que je lisais entraînait toutes sortes d’associations d’idées. Je veux dire que si je lisais rien qu’un titre d’article je me mettais à penser par association à toutes sortes de choses qui détournaient mon attention de ce que je lisais et m’empêchaient de continuer ma lecture. Tout me semblait avoir une signification beaucoup, beaucoup plus vaste que normalement. Je me rappelle que ma femme m’a écrit une lettre où elle me disait : « Ici, le soleil brille, c’est une belle journée »… Eh bien, en la lisant, en lisant cette seule petite phrase, j’avais le sentiment que ma femme m’écrivait d’un monde tout à fait différent, un monde où je ne pourrais plus jamais vivre, et cela me donnait une impression d’angoisse, l’impression que j’étais sorti de ce monde-là pour entrer dans un autre monde dont je ne pourrais plus sortir… »

Bien qu’il ait quitté le havre rassurant de sa propre identité ancrée dans notre espace et notre temps, le voyageur peut encore avoir clairement conscience aussi de cet espace et de ce temps :

« Vous savez j’étais parfaitement conscient de moi-même et de mon entourage… »

Jesse a conservé le sentiment qu’il possédait à ce moment-là des pouvoirs accrus de contrôle de son propre corps et d’action sur les autres :

«… Lorsque je suis entré à l’hôpital, j’ai dit à l’infirmière qui voulait panser mon doigt, à cause de ce sentiment intense que j’avais d’être le maître de mon corps : « Ne vous souciez pas de cela. » J’ai arraché le pansement et j’ai dit : « Ce sera guéri demain si vous n’y touchez pas… » Et je me rappelle aussi que j’avais le sentiment exaltant que c’était possible si je le voulais, et pourtant c’était une très vilaine blessure. Je ne leur ai pas permis d’y toucher, ils m’ont laissé tranquille parce que ça ne saignait pluset le lendemain c’était complètement guéri, parce que, me semble-t-il, j’avais concentré ma volonté sur cette plaie…

« J’ai découvert aussi que je pouvais… j’ai essayé mes pouvoirs sur l’homme qui occupait le lit en face du mien. Il était parfois très bruyant, il avait l’habitude de se lever tout le temps. On lui avait fait subir plusieurs vilaines opérations au ventre et je crois que c’est à la suite de cela qu’il avait * craqué >. Bref, il se levait tout le temps en jurant et en criant. J’avais pitié de lui et en même temps il me faisait un peu peur. Alors je m’asseyais dans mon lit et je l’obligeais à se recoucher rien qu’en le regardant et en concentrant ma pensée sur lui, et il m’obéissait. Pour me rendre compte si ce n’était qu’un hasard, ou une coïncidence, j’ai essayé avec un autre malade et j’ai constaté que je pouvais aussi le faire se recoucher par le seul pouvoir de ma volonté… »

Je suis assez enclin à ne pas écarter de telles possibilités.

« Il me semblait vaguement que j’avais, comment dire ?… des sortes de pouvoirs secrets, et que peut-être tout le monde les avait. À cette époque, pourtant, j’avais navigué pendant la plus grande partie de ma vie, j’avais beaucoup lu, mais je n’avais jamais lu de littérature ésotériquedepuis non plus, d’ailleursrien qui traitait de la transmigration des âmes, de la réincarnation et tout ça. Mais j’avais parfois le sentiment de m’être embarqué pour un long voyage, un voyage fantastique et il me semblait avoir acquis la compréhension de choses que j’essayais de comprendre depuis longtemps, les problèmes du bien et du mal et tout ça, et que j’avais résolu ces problèmes au point d’arriver que, à ce stade où j’étais parvenu, j’étais plus, plus que ce que j’avais imaginé être… Que je n’existais pas seulement dans le présent, mais que j’avais existé depuis le commencement même des choses, que j’étais en quelque sorte arrivé au présent à partir de la forme la plus primitive de la vie, et que cela représentait la somme de mes véritables expériences, et que je refaisais toutes ces expériences. Parfois, j’avais l’impression que toutes ces choses revivaient sous mes yeux, que je regardais… non, que je sentais plutôt devant moi un voyage effrayant. Je ne peux pas dire autrement : c’était un voyage, un voyage vers… la conscience de tout, de toutes choses. Et je sentais cela si fortement, et sentir brusquement cela était une expérience si terrifiante que je détournais les yeux, parce que je ne pouvais pas le supporter, ça me faisait frissonner. Oui, ça me faisait une peur insupportable…

« — Quoi ? La tâche qui vous attendait encore ?

« — Oui, et c’était cela qui était énorme : je ne pouvais pas l’éviter, je ne pouvais pas m’empêcher de faire face à ce que… au voyage que je devais faire. C’est peut-être parce que j’ai été élevé religieusement. Ma mère est croyante, pas comme on l’apprend à l’église mais à sa manière et profondément, et elle avait essayé de nous enseigner la religion, une certaine attitude devant la vie… »

Il éprouvait « le sentiment particulièrement aigu » que les choses se passaient à trois niveaux : au niveau d’une sorte d’antichambre, au niveau d’un monde central et au niveau d’un monde supérieur. La plupart des gens attendaient dans l’antichambre de passer au niveau suivant, que lui-même, à présent, avait atteint :

<… C’était une espèce d’éveil. J’avais conscience aussi d’un… d’une sphère plus haute, en quelque sorte. Ça me gêne d’employer de tels mots parce qu’on s’en est beaucoup servi, mais je veux dire que la seule chose que j’éprouvais, c’était le sentiment de faire une expérience plus profonde, de ne pas seulement regarder les choses, d’avoir conscience d’une… oui, d’une autre sphère, d’un autre niveau d’existence, encore plus haut, comme s’il y en avait eu trois, trois couches d’existence : l’antichambre, le niveau où j’étais maintenant et encore un autre, au-dessus…

* – Quel était le plus bas ?

« — Le plus bas, c’était une espèce de salle d’attente, oui, une attente… »

Cela était lié à l’expérience du temps :

i Je ne vivais pas seulement dans le présent, dans le moment qui passait, mais dans une autre dimension du temps qui s’ajoutait au présent, au temps réel… Je veux insister sur le fait que je n’avais adopté aucune idéologie. La seule partie idéologique de ce que je vous ai dit, c’est celle qui concerne le Chemin de Croix, parce que, là, je faisais le rapprochement avec une idéologie existante, en quelque sorte. J’ai souvent repensé à ce par quoi j’ai passé alors. J’ai essayé d’en comprendre la signification parce que je sens que cela en avait une, même si aux yeux des autres, j’étais fou puisque je ne vivais pas dans le présent et que si je ne vivais pas dans le présent, j’étais incapable de me conduire normalement. Mais j’avais tout le temps le sentiment de… de reculer, d’avancer et de reculer dans le temps, de ne pas vivre seulement dans le présent. Et il m’était beaucoup plus facile de reculer que d’avancer parce que, pour avancer, je devais faire un trop grand effort… »

Une telle expérience peut évidemment être extrêmement perturbante et avoir un terme désastreux. 11 n’y a aucune garantie. Jesse faisait l’expérience de trois plans de la réalité au lieu d’un seul, comme d’habitude. Mis à part son « chemin de croix », il n’avait aucune idéologie à quoi se raccrocher. Il n’avait aucune carte géographique.

Mais il savait que son expérience signifiait qu’il avait atteint un état de plus de réalité, d’hyper-szaté mentale et non d’amoindrissement. Pour les autres, ces deux possibilités peuvent n’être pas plus discernables l’une de l’autre que la craie du fromage. Il lui fallait être prudent :

« J’avais le sentiment qu’il y avait des dieux… pas seulement Dieu mais des dieux, des êtres très au-dessus de nous, plus capables que moi de régler cette situation, des êtres qui dirigeaient les choses… et, à la fin, chacun devait reprendre les choses en main, au sommet. C’était cela qui était tellement accablant : l’idée qu’à un certain moment de son existence, chacun devait faire ce travail, ne fût-ce que pendant une période momentanée, parce qu’il avait atteint la conscience de tout. Ce qu’il y avait au-delà, je n’en sais rien. À l’époque, j’avais le sentiment que Dieu lui-même était… un fou, parce qu’il avait dû s’imposer cette énorme tâche d’être conscient de tout, de gouverner et de faire marcher les choses. Il me semblait aussi que nous devions tous atteindre le point où nous aurions conscience que nous-mêmes… Je sais que ça vous paraît complètement fou, mais c’est assez exactement ce que j’éprouvais alors.

« — Vous disiez que Dieu vous apparaissait comme « fou ». Vous l’entendez au sens que donnent à ce mot les gens qui parlent de ceux qui sont dans l’état où vous étiez ?

« — Oui, c’est ça… Il me semblait qu’il était fou. Tout ce qui était au-dessous de lui ou qui atteignait le point où il était me semblait devoir le traiter de fou parce qu’il était celui qui prenait les choses à ce stade, et que c’était alors que le voyage commençait, et que chacun de nous devait passer par là. Il n’y a pas moyen de se défiler : le but de tout, de toute l’existence, c’est de se préparer à faire un pas de plus, encore un pas de plus, et encore un pas de plus, etc. »

Jesse pensait que cette expérience était une étape que chacun aurait dû franchir d’une manière ou d’une autre pour atteindre un haut degré d’évolution :

« C’est une expérience qu’à un moment donné nous devons faire, mais ce n’en est qu’une et il y en a beaucoup plus. Il y a un nombre fantastique de choses qui nous arrêtent jusqu’à ce que, graduellement, nous réussissions à nous mettre en accord avec la réalité, à accepter de plus en plus la réalité, ce qui existe vraimentet tout ce qu’on fait pour se défiler n’aboutit qu’à retarder le moment… C’est exactement comme si on prenait la mer sur un bateau qui n’est pas capable d’affronter les tempêtes possibles… >

Finalement, il eut l’impression qu’il ne pouvait plus « tenir », et il décida de revenir en arrière :

« L’infirmière m’a dit que parfois je l’empêchais de dormir en parlant toute la nuit. Alors on m’a mis dans une cellule capitonnée, et j’ai dit : « Ne me mettez pas là-dedans, je ne le supporterai pas… » Mais on m’a répondu : « Nous devons essayer parce que vous faites trop de bruit, vous parlez tout le temps. » J’ai demandé qu’on laisse la porte ouverte, on l’a fait, et je me rappelle que j’ai passé toute la nuit à lutter contre… contre quelque chose, une espèce de curiosité qui me donnait la tentation de poursuivre l’expérience, mais aussi une panique et l’impressison que je n’aurais pas la force d’aller plus loin… Et pendant ce temps je faisais le Chemin de Croix, bien que je n’aie jamais eu vraiment l’esprit religieux… Toute cette expérience dura assez longtemps, on continuait à me donner des calmants pour me faire dormir, et puis, un matin, j’ai décidé que je n’en prendrais plus, que je devais mettre un terme à tout ça parce que je n’étais plus capable de tenir le coup… »

Le retour

« Je me suis assis sur mon lit et je me suis dit que je devais d’utie manière ou d’une autre retrouver mon… ma personnalité. Je l’ai senti très fortement. L’infirmière a voulu me faire prendre quelque chose mais je lui ai dit : « Je ne prendrai plus rien parce que plus je prends de ces choses moins je suis capable de faire quoi que ce soit… » Donc, je suis resté assis sur le lit, les mains croisées et – sans doute pour essayer de me… rejoindre, de me retrouverje me suis mis à répéter mon nom, encore et encore. Et brusquement, en un éclair, j’ai compris que tout était fini, toutes les expériences que j’avais faites, tout… Il y avait là un médecin qui avait été dans la marine. Nous étions devenus amis parce que nous parlions parfois de la mer ensemble. L’infirmier l’a appelé et je lui ai dit : « Je ne veux plus prendre de calmants. Je suis tout à fait capable de me débrouiller seul, maintenant. Je vais très bien. » Il m’a regardé, il a examiné mes yeux et il a dit en riant : « En effet, vous avez raison. » Et à partir de ce moment-là je n’ai plus jamais eu ces impressions bizarres… »

Jesse était « revenu ».

« Mais parfois ça avait été si… épuisant, ça m’avait entraîné si loin que j’aurais très peur que ça recommence… J’avais brusquement été en face de quelque chose qui était tellement plus grand que moi-même, j’avais éprouvé tant de choses inconnues, j’en avais eu une conscience si aiguë… Vous ne pouvez pas savoir. C’est comme si on jetait quelque chose de tendre dans un sac de clous… Je n’étais pas assez fort pour faire cette expérience. Je l’ai faite une ou deux fois, mais c’était comme un brusque coup de lumière, de vent ou de tout ce que vous voudrez, qui me donnait l’impression d’être trop nu et trop seul pour le supporter, pas assez fort. C’est un peu comme si un enfant ou un animal était brusquement confronté… comme s’il éprouvait brusquement des sensations d’adulte, par exemple. Les adultes ont éprouvé beaucoup de choses, au cours de leur existence, ils ont acquis graduellement la capacité d’affronter la vie, de regarder les choses, de les comprendre, ils ont toutes sortes de façons de les sentir, des points d’appui esthétiques, religieux, etc. Mais si un enfant ou un animal étaient soudain mis en face de ces choses, ils ne pourraient pas les supporter parce qu’ils ne sont pas assez forts, ils ne sont pas encore prêts. Eh bien, moi aussi, j’avais eu à affronter des choses que je n’étais pas prêt à affronter. J’étais trop tendre, trop vulnérable… »

Un individu qui se trouve dans cet état peut « gêner » les autres, particulièrement quand cette expérience se déroule dans le cadre bizarrement incongru d’un hôpital psychiatrique tel qu’il est conçu aujourd’hui. Le véritable prêtre-médecin devrait rendre les gens capables de faire de telles expériences avant d’en arriver à de telles extrémités. Faut-il qu’on soit sur le point de mourir de sous-alimentation pour avoir droit à un repas ? Et encore Jesse Watkins eut-il plus de chance que beaucoup de malades, puisqu’il semble n’avoir eu à absorber que des calmants relativement légers et qu’on ne lui imposa pas des « traitements » du genre électro-chocs, abaissement de la température, etc. On se borna, lorsqu’il se montra trop difficile à supporter pour les autres, à l’enfermer dans une cellule capitonnée…

Si Jesse avait été soumis aux formes « modernes » de « traitement » psychiatrique, c’est probablement lui qui ne l’aurait pas supporté…

« Je sentais que ça ne pouvait plus continuer parce que j’en avais trop supporté. Je suppose qu’il y a un point qu’on ne peut plus dépasser. Si ça ne s’était pas arrêté, je ne sais pas ce qui aurait pu se passer… Peut-être aurais-je cessé d’exister brusquement. Et si on m’avait forcé à prendre encore des choses, je ne sais de quoi j’aurais été capable, comment j’aurais pu supporter d’être dans cette cellule… »

Je lui ai demandé sur quels principes, à son avis, devraient être basés les soins donnés à qui entreprend un tel « voyage » :

« On est comme un bateau dans la tempête… Une ancre flottante aide le bateau à tenir tête à la tempête, mais ce qui donne aussi à ceux qui sont à bord un sentiment de réconfort, c’est de penser que cette ancre n’est pas fixée au fond de la mer, qu’elle fait en quelque sorte partie de la mer et leur permet pourtant de survivre. Aussi longtemps qu’ils croient qu’ils survivront avec leur bateau, ils sont capables de supporter la tempête… Graduellement, on commence à se sentir heureux de son sort, même si on se dit que l’ancre pourrait se briser. À mon avis, si quelqu’un doit faire ce genre d’expérience, il faut qu’il ait, comment dire ?… quelqu’un qui l’aide sur les deux plans. Pour qu’il survive, il faut qu’il garde le contact avec le monde où il est et avec celui qu’il a quitté, et ça demande un terrible effort, dont il n’est pas toujours capable. Certains le sont plus que d’autres, mais il faut quand même avoir une… une espèce d’ancre qui vous rattache au présent et à vous-même, pour être capable de supporter ce qui vous arrive.

« — Il faudrait donc que d’autres veillent sur vous, en quelque sorte ?

« — D’autres oui, en qui vous ayez confiance et qui sachent qu’il faut veiller sur vous, qui ne vous laissent pas aller à la dérive et sombrer. C’est simplement une question… je veux dire qu’à mon avis cette expérience consiste pour le sujet à reconstruire sa propre âme… Pour prendre une comparaison familière, je vous dirai que ça me rappelle un peu la première fois que j’ai été en mer. J’étais un gamin de seize ans, nous sommes allés au nord de la Russie et nous avons affronté des tempêtes terribles. Je n’avais jamais rien connu de pareil parce que je n’avais jamais été séparé de ma mère, et cette brusque et terrible expérience de la vie et de la peur, c’était plus que je n’en pouvais supporter… Mais graduellement, à mesure que le temps passait, j’ai commencé à m’endurcirou à faire semblant, et puis j’ai commencé à supporter ce qui m’arrivait, et ce qui me réconfortait, parfois, c’était le fait que d’autres le supportaient, qu’ils vivaient dans ces conditions et semblaient ne pas s’en porter plus mal. Ils ne me manifestaient pas de compassion – personne n’en avait pour personne, il fallait se débrouiller avec… par ses propres moyens. C’est ce que j’ai fait, et par la suite le souvenir de ces premières expériences m’a servi, mais je n’ai jamais publié ma première semaine en mer, la plus terrible… Vous voyez ce que je veux dire ? Etre soudain en face de cette expérience effrayante… Je crois aussi que ces dix jours dont nous parlons et l’expérience que j’y ai faitecette confrontation brutale avec… avec une connaissance énormeje crois que ça m’a pas mal secoué. Et je me rappelle qu’en sortant de l’hôpitalj’y avais passé trois mois en toutil m’a semblé soudain que tout était beaucoup plus… beaucoup plus réel qu’avant : l’herbe était plus verte, le soleil plus brillant, les gens plus vivants, je voyais tout plus clairement, les bonnes choses comme les mauvaises. J’étais beaucoup plus lucide… »

Il y aurait beaucoup à dire de cette expérience et d’autres du même ordre, et ce serait d’une grande importance – mais j’entends me borner ici à quelques points essentiels.

Nous ne pouvons plus prétendre qu’un tel « voyage » soit une maladie qui demande à être « traitée ». Pourtant la cellule capitonnée est aujourd’hui dépassée par les méthodes « améliorées » de traitement que l’on sait.

/~> Si nous pouvons nous démystifier nous-même, nous voyons que ces « traitements » (électro-chocs, tranquillisants, abaissement de la température, parfois même psychanalyse) sont des moyens d’empêcher le processus de suivre son cours, de le stopper.

Ne sommes-nous pas capables de comprendre que ce « voyage » n’est pas quelque chose dont il faille nous guérir mais qu’il est lui-même un moyen naturel de guérison de notre état dit normal et qui n’est qu’un effrayant état d’aliénation ?

À d’autres époques, des gens se sont embarqués intentionnellement, volontairement, pour un tel « voyage >. Ou alors, s’ils s’y sentaient embarqués bon gré, mal gré, ils y voyaient une grâce spéciale et ils en remerciaient les dieux.

Aujourd’hui, quelques-uns encore prennent le départ, mais peut-être la plupart d’entre eux se sentent-ils chassés-du monde « normal » par le fait qu’ils s’y trouvent dans une position intenable. Ils n’ont aucun sens de l’orientation 1 dans la géographie de l’espace et du temps intérieurs et, sans un guide, ils se perdront probablement très vite.

Dans le cinquième chapitre de cet ouvrage, j’ai énuméré divers aspects d’un tel « voyage ». Ils me semblent assez bien correspondre à l’expérience de Jesse Watkins (lorsque Jesse m’a fait le récit qu’on a lu, nous n’avions jamais encore abordé ce sujet et il n’avait rien lu de ce que j’avais écrit). Il ne s’agit là que d’une tentative d’approximation. Jung apparaît ici comme un pionnier, mais rares sont ceux qui l’ont suivi.

On voudrait espérer que la société créera des endroits expressément destinés à aider les gens à traverser les tempêtes et à franchir les écueils d’un tel « voyage » – mais une grande partie de ce livre montre pourquoi cela est plus qu’improbable.

Au cours d’un « voyage » de cette sorte particulière, la direction que nous avons à prendre est vers l’intérieur et en arrière, car c’est il y a longtemps que nous avons commencé à nous perdre. Ils diront (Eux) que nous régressons, que nous nous dérobons, que nous rompons le contact avec eux. Et il est vrai que nous avons à faire un long, un très long chemin en arrière pour reprendre avec la réalité un contact que nous avons tous perdu depuis longtemps.

Et parce qu’ils sont humains, parce qu’ils s’intéressent à nous, parce qu’ils nous aiment, même – et parce qu’/Iy ont très peur – ils essayeront de nous guérir.

Peut-être réussiront-//^.

Mais il reste l’espoir qu’ils échoueront…

1. « Avoir le sens de l’orientation » signifie savoir où est l’Orient. S’agissant de l’espace intérieur, cela signifie savoir où est l’Est, c’est-à-dire l’origine et la source de notre expérience.