L’oiseau de paradis 27

« Jésus leur dit : – Lorsque de deux vous ne ferez qu’un, lorsque du monde intérieur vous ferez le monde extérieur et du monde extérieur le monde intérieur, lorsque vous cesserez de distinguer le haut du bas, lorsque vous fondrez en un seul être le masculin et le féminin en sorte que le masculin ne soit plus masculin et que le féminin ne soit plus féminin, lorsque vous mettrez les yeux à la place d’un œil, une main à la place d’une main, un pied à la place d’un pied et une image à la place d’une image alors vous entrerez au Royaume. »

Evangile (apocryphe) selon saint Thomas.

Chaque nuit je le rencontre, le Roi avec sa Couronne. Chaque nuit nous luttons. Pourquoi devrait-il me tuer ? Non, je ne mourrai pas. Je peux me faire plus petit qu’une tête d’épingle, plus dur qu’un diamant. Comme il est gentil, soudain ! Encore un de ses tours. Qu’il perde sa couronne ! Je frappe. Un coup sur son crâne. Son visage ruisselle de sang. Des larmes ? Peut-être. Trop tard ! Au diable sa tête ! Que sa colonne vertébrale se brise ! Meurs, maintenant, ô Roi !

Des crabes-araignées marchent lentement sur le mur de la chambre à coucher. Us ne sont pas horribles. Ils ne sont pas méchants. Il faut accepter. Encore un, et encore un… Pouah ! Non, ils sont trop. Il faut tuer.

Et soudain, c’était toujours un oiseau, si fragile, si beau, secoué par une mortelle souffrance. Qu’ai-je fait ? Mais pourquoi jouer un tel jeu contre moi ? Pourquoi cette apparence affreuse ? C’est votre faute, votre faute.

Midi. Circulation embouteillée. D’abord, je ne comprends pas pourquoi, et puis je vois : un grand chien, magnifique, tourne en rond sur la chaussée. Il s’approche de ma voiture. Je commence à comprendre qu’il est terriblement mal en point. Oui, il a l’échine brisée et, comme il tourne encore, je vois le côté gauche de sa tête, défoncé, sanglant, informe, en bouillie, avec un œil intact, qui me regarde. La foule qui s’est rassemblée rit et se moque du comportement ridicule de cet animal distrait. Des automobilistes font retentir leurs avertisseurs, crient au chien de s’écarter. Des vendeuses sont sorties des magasins et rient aussi.

Se peut-il que je sois ce chien, ces automobilistes en colère et ces filles rieuses ?

Le Christ me pardonne-t-il de Le crucifier ?

Glasgow.

Rue grise. Maisons sans visage ruisselant de ma bruine. Il n’y a du rouge que sur les joues des enfants. Lumière s’estompant d’yeux qui rient encore…

Un type (à une fille qui passe) : Hé ! môme… T’as l’air drôlement mouillée !

La fille : En tout cas, compte pas sur moi pour tremper ta mèche…

Le terminus des trams de Glasgow dans les années 30, en novembre, un dimanche après-midi. La fin.

Plâtre qui s’écaille. Vitres brisées.

L’odeur des taudis. Les cabinets froids et humides, un dimanche matin, imprégnés de l’odeur de bière éventée, de vomissure, de poisson et de frites.

Tout ce papier peint à fleurs et ces frises, les rideaux et les volets. La moquette d’une seule pièce. Les cheminées carrelées, les garde-feu, les mètres et les mètres carrés de linoléum imitant le parquet.

Les cabinets carrelés et la vitre en verre de couleur. La respectabilité. Oh ! la respectabilité…

Mrs. Campbell était une charmante jeune mère de deux enfants. Elle avait brusquement commencé à perdre du poids, son abdomen gonflait, mais elle ne se sentait pas trop mal.

L’étudiant en médecine est chargé d’établir « une histoire de la maladie >. Je commis l’erreur de bavarder avec elle, de m’intéresser à ses enfants, à son tricot, etc.

Un dimanche, elle entra dans notre service de chirurgie. On fit une marque sur son abdomen pour indiquer la position de son foie, car il avait grossi.

Le lundi, le foie avait encore enflé. Un cancer ne se développe pas à une telle vitesse. Elle ne s’en doutait pas, et personne n’avait envie de lui dire.

— Nous estimons qu’une opération ne s’impose pas.

— Quand pourrai-je rentrer chez moi ?

— Eh bien, peut-être bientôt, mais nous devons encore vous garder en observation.

— Qu’est-ce que vous allez me faire ?

— Ne vous tracassez pas, Mrs. Campbell. Faites-nous confiance. Il nous reste à faire quelques examens…

Elle avait probablement une hémorragie interne du foie. Mais pourquoi ? Métastase d’un autre cancer ? Mais où ? On avait examiné, palpé chaque partie de son corps, gorge, rectum, vagin, on l’avait radiographiée, on avait analysé son urine, ses selles, son sang… C’était un problème clinique intéressant.

Le vendredi matin, les étudiants discutèrent son cas avec un jeune chirurgien. Personne n’avait jamais rien vu de pareil. L’autopsie nous éclairerait, bien sûr, mais nous aurions aimé pouvoir formuler un diagnostic avant.

Quelqu’un émit l’hypothèse d’une petite tumeur à la rétine. On avait examiné ses yeux, mais ces tumeurs sont parfois minuscules, difficiles à déceler, et lors des premiers examens on n’avait pas particulièrement songé à cela… Peut-être… La discussion dura longtemps. C’était presque l’heure du déjeuner (à l’heure du déjeuner, plus de cinq cents étudiants se ruaient au réfectoire, où il n’y avait que deux cents places assises ; si on n’arrivait pas parmi les premiers, il fallait attendre une heure au moins et on n’avait qu’une heure avant la reprise des cours…) mais il nous restait juste le temps nécessaire pour un nouvel examen des yeux de Mrs. Campbell.

Lorsque nous retournâmes près d’elle, les infirmières faisaient déjà sa dernière toilette.

Zut, elle est morte ! Tant pis, dépêchons-nous avant que la cornée ne soit opaque… Nous examinâmes ses yeux morts, morts depuis quelques minutes seulement, après tout… Si on examine les yeux à ce moment-là, c’est de toute manière intéressant : on voit les vaisseaux de la rétine commencer à se détériorer… Mais à part ça, rien.

La garce ! Elle nous a fait louper notre déjeuner…

Une librairie, à Glasgow. L’habituel exemplaire d’Horizon. C’est le dernier numéro :

« L’heure de la fermeture sonne dans les Jardins de l’Occident. À partir de maintenant, un écrivain sera jugé sur les résonances de son silence et la qualité de son désespoir… »

Très bien… Vous ne tiriez guère qu’à 80 000 exemplaires. Vous n’aviez plus d’argent. Mais parlez pour vous, salaud ! Sabordez Horizon et disparaissez – mais ne me passez pas, moi, au compte des profits et pertes. Je serai jugé non pas sur mon silence mais sur ma musique et sur la qualité des lambeaux pathétiques de foi, d’espérance et de charité qui s’accrochent encore à moi.

Un marin américain (à une fille de Glasgow) : J’vais te donner quéqu’chose que t’as encore jamais eu, bébé.

La fille (à une amie) : Dis donc, Maggie… V’ià un gars qu’a la lèpre.

Cinquante cadavres étendus sur les tables de dissection. Avant d’en finir avec eux, chacun de nous devait en connaître un, à fond.

À la fin de ce trimestre, lorsque tous avaient été soigneusement disséqués, il nous semblait soudain – sans savoir comment cela avait commencé – patauger dans les morceaux de peau, de muscles, de pénis, de foies, de poumons, de cœurs, de langues, au milieu de cris et de gémissements. Qui luttait contre qui ? Dieu seul le sait.

Le professeur se tenait à l’entrée de la salle sans qu’on eût remarqué tout de suite sa présence. Silence. Il éclata :

— Vous devriez avoir honte de vous ! Comment voulez-vous qu’ils s’y retrouvent, le jour du Jugement Dernier ?

Il avait dix ans et était hydrocéphale, à cause d’une tumeur inopérable, de la taille d’un très petit pois, située juste où il fallait pour empêcher le liquide cérébro-spinal de s’écouler de sa tête, c’est-à-dire que de l’eau s’accumulait dans son crâne, repoussant la cervelle et distendant les os. Il souffrait sans relâche d’une manière insupportable.

J’avais pour mission d’effectuer deux fois par jour une ponction, au moyen d’une longue aiguille, pour permettre au liquide de s’écouler. 11 jaillissait parfois de cette énorme tête de dix ans en un long jet qui me mouillait le visage.

De tels cas sont généralement moins éprouvants qu’on pourrait le croire car, souvent, le malade est généreusement drogué, et partiellement privé de ses facultés. Une opération peut améliorer son état. Ce gamin en avait subi plusieurs sans succès. L’état du malade peut parfois aussi être stabilisé pendant des années. Le patient, réduit à une condition végétative chronique, ne semble pas souffrir. (Ne désespérez pas : l’âme meurt avant le corps…)

Mais ce petit garçon, de toute évidence, endurait un martyre. La souffrance le faisait pleurer silencieusement. Si seulement il avait gémi ou s’était plaint… Et il savait qu’il allait mourir.

Il avait commencé à lire les Aventures de M. Pickwick et la seule chose qu’il demandait à Dieu, me disait-il, était de pouvoir terminer le livre avant de mourir.

Il mourut avant d’en avoir lu la moitié.

Je connais beaucoup de mauvaises plaisanteries de ce genre, que je n’ai pas inventées.

Jimmy McKenzie assommait tout le monde, à l’hôpital psychiatrique, parce qu’il n’arrêtait pas de répondre en criant à ses voix. Nous n’entendions, bien sûr, que ses répliques, mais nous pouvions en déduire le sens général de la conversation :

— Allez vous faire foutre, espèces de salauds dégueulasses !…

On décida, pour mettre en même temps un terme à ses ennuis et

au nôtre, d’effectuer une lobotomie.

Son état s’améliora manifestement : après l’opération, il cessa de lancer des injures à ses voix – au lieu de quoi il criait :

— Et alors ? Répétez ce que vous avez dit ! Parlez plus fort, andouilles, je ne vous entends pas !

Nous assistions à un accouchement, qui durait depuis seize heures. Finalement, nous vîmes apparaître une chose grise, visqueuse, froide, une espèce de grenouille à forme vaguement humaine, un monstre sans tête, sans cou mais avec des yeux, un nez, une bouche de grenouille, de longs bras.

Cet être naquit par un beau matin d’août, à 9 h 10.

Peut-être avait-il un semblant de vie. Nous ne voulûmes pas le savoir. Nous l’emballâmes dans un journal et je fus chargé de le porter au laboratoire de pathologie. Deux heures plus tard, je remontais O’Connell Street avec, sous mon bras, ce paquet qui me semblait appeler en pleurant toutes les réponses formulables aux questions que j’avais jamais pu me poser.

J’avais besoin de boire un coup. J’entrai dans un bistro et posai le paquet sur le comptoir. Soudain, j’éprouvai le désir de le déballer et de montrer à tous le chose, telle une monstrueuse tête de Gorgone, afin que le monde fût changé en pierre.

Je pourrais vous montrer l’endroit exact où cela s’est passé, ce jour-là.

Des doigts, des jambes, des poumons, des organes sexuels – tout cela pensant.

Ces gens dans la rue sont là, je les vois. On nous dit qu’ils sont quelque chose d’extérieur à nous, qui traverse l’espace, frappe les yeux, peut-être le cerveau et qu’alors un événement se passe qui fait que mon cerveau perçoit la chose comme étant ces gens hors de moi, dans l’espace.

Le je que je suis n’est pas le moi que je connais, mais cela par quoi et avec quoi le moi est connu. Mais si ce je qui est cela par quoi et avec quoi je connais n’est pas quelque chose que je connais, alors il n’est pas une chose, il n’est rien.

Les portes de l’écluse s’ouvrent. Le corps s’éventre vers l’intérieur.

Une tête dotée de jambes chante joyeusement dans les rues, conduite par un mendiant. La tête est un œuf. Une vieille femme stupide ouvre la coquille. Un fœtus. Sa chanson est un cri de souffrance indicible. La vieille met le feu au fœtus. Il tourne dans la coquille en forme de tête comme dans une poêle à frire. Agitation. Souffrance et sa détresse sont indescriptibles. Je brûle. Je ne peux bouger. Des cris s’élèvent : « Il est mort ! »

Mais le médecin déclare qu’il vit encore et ordonne qu’on le conduise à l’hôpital.

Deux hommes sont assis face à face et tous deux sont moi. Calmement, méticuleusement, systématiquement ils se font sauter la cervelle l’un de l’autre à coups de revolver. Ils ont l’air parfaitement intacts. Le ravage est tout intérieur.

Je visite une Ville Nouvelle. Quelle pitié que ces viscères et ces vestiges d’avortements répandus dans les caniveaux flambant neuf ! Ici, on dirait un cœur. Il bat encore et se met à courir sur quatre petites pattes, répugnant et grotesque. Là, c’est un fœtus de chair rouge et crue ressemblant à un chien écorché, encore vivant, s’obstinant stupidement à vivre. Et pourtant tout ce que cela demande, après tout, c’est que je le laisse m’aimer, rien de plus, pas même cela.

Cœur étonné, cœur aimant et non aimé, cœur d’un monde sans cœur, cœur dément d’un monde mourant…

Jouer au jeu de la réalité sans avoir en mains des cartes réelles.

Corps mutilé, déchiqueté, réduit en poussière, membres douloureux, cœur perdu, os pulvérisés, nausée à vide dans la poussière. Désir de vomir mes poumons. Partout le sang, les chairs, les muscles, les os sont pris d’une frénésie sauvage. Extérieurement, tout est silencieux et tranquille, comme toujours. Sommeil. Mort. J’ai l’air d’être en bonne santé.

Ce cri sauvage, silencieux, dans la nuit. Que se passerait-il si je m’arrachais les cheveux et courais, nu et hurlant, dans la banlieue nocturne ? Je réveillerais quelques personnes fatiguées et me ferais enfermer dans un hôpital psychiatrique. À quelle fin ? 28

Forêt majestueuse, un jour d’été brûlant. Arbres fiers, bien enracinés dans la terre, grattant le ciel, hauts, puissants. Une forêt à son apogée.

Les bûcherons arrivent. Ils abattent et scient les arbres. Qui peut endurer le supplice de ces scies, ou y échapper ? Les arbres abattus sont transportés dans des scieries, sciés à nouveau, encore et encore, réduits en sciure de plus en plus fine, pour se dissoudre finalement dans la matière du monde.

Le Lotus s’ouvre. Mouvement qui part de la terre, traverse l’eau, va du feu à l’air. Au-delà de la vie et de la mort, de l’intérieur et de l’extérieur, du sens et du non-sens, de la signification et de l’absurdité, du masculin et du féminin, de l’être et du non-être, de la lumière et de l’obscurité, du vide et de la plénitude. Au-delà de toute dualité ou non-dualité, au-delà et à-delà. Désincarnation. Je respire à nouveau.

Le dedans le plus lointain, petit ou grand, le plus et le moins qui soient, le plus en plus rien, plus loin au cœur de l’atome, plus loin dans l’espace extérieur, rien. Le Portail du Jugement Dernier d’Autun et le noyau d’un atome sont identiques. Jésus bondissant. Extase. Ecume cosmique et bulles du mouvement perpétuel Création-Rédemption-Résurrection-Jugement Dernier et Premier-Commencement et Fin, tout cela est l’unique mandata de l’atome, fleur du Christ. Le chas de l’aiguille est ici et maintenant. Deux battements de cœur enlacent l’infini. Tout ce que nous savons est écume et bulles.

Lumière. Lumière du Monde qui m’irradie et brille dans mes yeux. Soleil intérieur qui me blasoxme, plus brillant que dix mille soleils.

Terreur d’être aveuglé, poncé, détruit. M’accrocher à moi-même. Chute. Chute de la Lumière dans les Ténèbres, du Royaume dans l’èxil, de l’Eternité dans le temps, du Ciel sur la terre. Loin, loin, loin et dehors, vers le bas et dehors, à travers les vents d’autres mondes, au travers et au-delà de galaxies d’étoiles, de couleurs, de pierres précieuses, au travers et au-delà des commencements de désaccords. Les doigts d’une main commencent à se battre entre eux. Commencements de dieux – chaque niveau de l’être aspirant à atteindre le niveau inférieur – dieux se battant et s’accouplant avec eux-mêmes dans l’incarnation. Demi-dieux, héros, hommes mortels. Carnage. Boucherie de l’esprit dans l’horreur finale de l’incarnation. Sang. Agonie. Epuisement de l’âme. Lutte entre la mort et la renaissance, l’affaiblissement et la régénération.

Vomissure, sperme, diarrhée, secrétions, sueur cosmiques – en tout état de cause une particule insignifiante sur la voie de la sortie…

La vision a pris fin, je recommence à rêver. Commotionné. Bribes de souvenirs. Pauvre Tête d’Œuf, crue, écrasée. Une hémorragie du temps dans le corps de l’Eternité.

Recommencer à penser, à saisir, à connecter, à mettre ensemble, à se rappeler…

Seulement se rappeler de se rappeler, au moins se rappeler qu’on a oublié…

Chaque oubli est un démembrement *.

Je ne dois plus jamais oublier. Chercher et rechercher sans fin ces faux poteaux indicateurs – et le terrible danger d’oublier ce qu’on a oublié. C’est trop affreux.

Derrière, au-dessus, au-delà et en l’homme la guerre fait rage. L’homme (vous et moi) n’est pas le seul lieu du combat, mais il en fait partie. L’esprit et le corps sont déchirés, lacérés, déchiquetés, ravagés, épuisés par ces Puissances et ces Principautés dans leur conflit cosmique que nous ne pouvons même pas comprendre. Nous sommes les restes éparpillés, déguenillés, égarés, d’une armée jadis glorieuse. Parmi nous il y a des princes, des capitaines, des seigneurs de la guerre, amnésiques, aphasiques, ataxiques, hagards, essayant de nous rappeler quelle était cette bataille dont le bruit résonne encore dans nos oreilles. Le combat fait-il encore rage ? Si seulement nous pouvions prendre contact avec le quartier général, revenir en arrière pour rejoindre le corps de l’armée…

Un soldat, sur les ultimes remparts de l’empire, fouillant du regard l’obscurité, guettant le danger. Mon camarade le plus proche est hors de vue. Je ne dois pas déserter… Je serai rappelé dans la capitale en temps voulu.

Tâtonnements, errements, miettes, fragments, pièces du puzzle, quelques fous délirants qui peuvent aider à la reconstitution du message perdu. Je commence seulement à recouvrer la mémoire, à 29 me rendre compte que je suis perdu, à entendre de faibles échos d’une vieille musique familière – fragments de vieilles chansons, moments de déjà vu ', réveil d’une longue souffrance engourdie, insupportable compréhension de la débâcle que ce fut, du carnage, de la trahison, de l’horreur, de la stupidité, de l’ignorance, de la lâcheté, de la lubricité, de la convoitise déchaînée que ce fut. Faible souvenir d’une nostalgie dévorante du Royaume, de la Puissance et de la Gloire, du Paradis perdu…

Nous autres, vagabonds, nous avons à ce point perdu l’esprit que nous ne savons pas quoi voler, ni même comment mendier. Nous sommes les dépouillés, les abandonnés. Des poissons rejetés sur le rivage, se tordant dans les affres de l’agonie, se frottant les uns contre les autres pour goûter leur propre bave. Ne sois pas un poisson honteux. Ce temps n’est pas celui de la dignité ou de l’héroïsme. Notre plus grand espoir est dans la lâcheté et la trahison. Je préférerais encore être blanc plutôt que mort.

Au cœur de l’Océan, une épave. Les survivants sont recueillis. L’équipage est sauvé, mais non le Capitaine, le Gouverneur, Le Patron. Le navire de secours s’éloigne de la scène du naufrage. L’Océan est vide, silencieux, désolé. Un lent sillage à la surface de l’eau. Soudain, tel un oiseau, je pique. Voilà le Capitaine. Est-il mort ? Une poupée trempée flottant au ras de l’eau et rien de plus. S’il n’est pas déjà mort, on dirait qu’il va bientôt couler à pic. Brusquement, il est rejeté sur le rivage, près d’un village de pêcheurs. Ceux-ci ne savent pas s’il est vivant ou mort, si c’est un capitaine, une poupée ou un étrange poisson. Un médecin s’approche, l’éventre comme un poisson ou l’ouvre comme une poupée. À l’intérieur, il y a un petit homme gris, tout mouillé. Respiration artificielle. Il bouge. Le sang recommence à circuler. Peut-être s’en sortira-t-il.

Je dois me montrer très prudent. Il était moins une ! Si seulement c’était vraiment le Roi qui revenait… Le Capitaine vient de reprendre le commandement. Maintenant je peux repartir. Mettre les choses en ordre. Réparations, reconstructions, projets, campagnes. Oh ! oui…

Il y a une autre région de l’âme appelée Amérique.

Impossible d’exprimer l’Amérique. La nuit dernière c’était quelque 30 chose, un rassemblement hautement intelligent, tellement blanc, tellement juif que j’ai commencé à comprendre que j’étais assis à côté d’un buste de terre cuite, peut-être un Bouddha, calme, silencieux, immobile. Et puis je me suis rendu compte que de la lumière émanait du sommet de sa tête, une ampoule de soixante watts, je ne blague pas, c’était une lampe de chevet.

Qu’est-ce que t’as à foutre d’un Bouddha comme lampe de chevet ?

Oh ! ce n’est pas un Bouddha, c’est une déesse, ou quelque chose comme ça.

Il y a, dominant l’Amérique, un vieux Bouddha femelle, rigolard, incroyablement gras, avec des myriades de plis et de rides, dont la graisse est prête à fondre. Ce Bouddha femelle est fait de quelque boue cosmique et frémissant de désirs monstrueux. Des millions d’hommes tombent sur lui, sur elle, pour la soulager de son prurit inavouable, insatiable, obscène. Tous se perdent dans le marécage sans fin, graisseux, de ses recoins rancis.

Ce que j’écris ici n’est pas gratuit. Cela reste, comme tout écrit, un effort absurde et révoltant en vue de faire impression sur un monde qui demeurera aussi peu troublé qu’il est avide. Si je pouvais vous ébranler, vous arracher à votre misérable façon de penser, si je pouvais vous dire, je vous ouvrirais les yeux.

Qui n’essaie pas d’impressionner, de laisser une trace, d’imposer son image aux autres et au monde – des images gravées qui lui sont plus chères que la vie elle-même ? Nous souhaitons, en mourant, laisser notre empreinte marquée au fer rouge dans le cœur des autres. Que serait la vie s’il n’y avait personne pour se souvenir de nous, pour penser à nous quand nous sommes absents, pour nous garder en vie quand nous sommes morts ? Et lorsque nous serons morts, brusquement ou graduellement notre présence, éparpillée dans dix ou dix mille cœurs, s’estompera et disparaîtra. Combien de cierges dans combien de cœurs ? C’est de cela que sont faits notre espoir et notre désespoir.

Comment combler un vide comblant un vide ? Comment injecter du néant dans du néant ? Comment pénétrer dans un monde disparu ? Rien, aucune déjection, aucun mucus, dur ou mou, aucune larme, aucune sécrétion des oreilles, de l’anus, du con, de la verge, des narines de l’homme, de l’alligator, de la tortue ou de votre propre fille ne bouchera le Trou. Tout ça est passé, disparu, tout, et cette

dernière étreinte désespérée. Disparu, je vous l’assure. Fini. L’horreur est déjà accomplie.

Débris.

Le vieux style.

Toutes ces choses aimées…

Je veux que vous me goûtiez et me sentiez, je veux être palpable, entrer sous votre peau, être une démangeaison dans votre cerveau et dans vos entrailles que vous ne pourrez soulager, qui vous corrompra, vous détruira, vous rendra fou. Qui est capable d’écrire jusqu’au bout avec une compassion sans mélange ? Toute prose, toute poésie est un échec dans la mesure où n’y entre pas de compassion.

Attention. Du calme. De la prudence. N’exagère pas, n’exploite pas la situation. Reste à ta place, ne cherche pas les ennuis. Rappelle-toi que tu as du sang sur les mains. Ne sois pas trop imprudent ou trop exigeant. Ne te gonfle pas trop. Rappelle-toi ta place dans la hiérarchie, n’essaie pas trop de te faire valoir, ne crie pas, ne prends pas des poses, ne te donne pas des airs, ne pense pas que tu t’en tireras comme ça, ne cherche pas des excuses, ne te fais pas mousser. Qui essaies-tu de tromper ? Un peu d’humilité, un soupçon d’amour, un brin de confiance, on t’a dit tout ce que tu avais besoin de savoir, tu as eu ta large part, n’abuse pas de la patience des dieux. Boucle-la et continue ton chemin. Rappelle-toi : il ne reste pas beaucoup de temps. Le déluge et le feu sont proches.

Oui, il y a des moments parfois

il y a une magie Une manivelle avec un sourire Ne saurait devenir un homme Cette faiblesse désespérée Cette douce nostalgie Ich grolle nicht La tendresse aussi est possible Ah la tendresse

Errant

Je rencontre soudain une de mes nombreuses enfances Préservée dans l’oubli

En vue de ce moment où j’en avais le plus besoin

Lui et elle

Une petite chanson triste

Ses doigts en hésitant se tendent vers notre intouchable bonheur Son si gentil sourire nous offre délicatement Une consolation que nous ne demandons pas.

Elle : Mon cœur est plein de cendres et d’écorce de citron.

Lui : Ne va pas trop loin.

Elle : Je n’irai qu’en moi-même. Tu m’y trouveras toujours.

Lui : Si j’aimais le monde entier comme je t’aime, je mourrais. Forêts et cataractes de paysages interstitiels entremêlés,

Cascades et chutes d’eau descendant des coudes jusqu’aux promon-

[toires des doigts,

Etoiles de nerfs, artères de champagne,

Son image picote le bout de mes doigts,

Déroule ma chair enroulée,

Touche une réserve perdue de courage,

Incite un geste incertain de plaisir À s’aventurer dans le monde de l’être.

La danse commence. Des vers sous le bout des doigts, les lèvres commencent à se gonfler de sang, cœur douloureux, gorge serrée. Tous légèrement à contrepied et à contretemps, chacun selon son rythme, son tempo propres. Lentement, des rencontres, lèvre à lèvre, cœur à cœur, se trouver dans autrui, affreusement, à tâtons, en brûlant… Les notes se trouvant elles-mêmes dans les accords, les accords dans leur succession, la cacophonie devenant un chœur polyphonique, contrapunctique, harmonie et célébration.

Vagues dansantes de hauts et de bas, de lèvres et de seins, de doigts, de cuisses, riant, se mêlant, se nouant, fondant, une joie, une gaîté ultimes, la vie adorable et lumineuse répandant une fraîcheur toujours nouvelle, toujours plus ardente. Oui, cela est possible, qui répond à toutes les questions, lui et elle, toi et moi devenus nous – plus qu’un moment de nous et une chute pas trop désespérante. Que demander de plus ?

Vague de fond haute d’un million de kilomètres, avançant à la vitesse de la lumière. Impossible de passer au-dessus ou en dessous, de fuir, de la contourner. Le Gouvernement met le feu au pays avec d’immenses lance-flammes, change la terre en désert, pour absorber l’eau. Le Feu contre l’Eau. Pas de panique !

La mosaïque de marbre à l’entrée du Sixième Ciel peut être prise pour de l’eau.

Jardin. Un chat poursuit un oiseau. Chasser le méchant chat et attraper l’oiseau. Comme elle 31 est insaisissable… Je deviens moi-même un chat. Assez. Un chat est un chat est un oiseau est un non-oiseau d’espace indiciblement fragile se pavanant soudain avec la grâce parabolique de l’autorité. Qu’il est stupide de me tracasser, d’essayer de la sauver ou de la saisir ! Peut-être le chat essayait-il de la sauver ? Qu’il en soit ainsi. Chat et souris : la vérité que j’essaie de saisir est l’étreinte qui essaie de la saisir.

J’ai vu l’Oiseau de Paradis ; elle s’est pavanée devant moi et je ne serai plus jamais le même.

Il n’y a rien à craindre. Rien.

Exactement.

La Vie que j’essaie de saisir est le moi qui essaie de la saisir.

Il n’y a vraiment rien de plus à dire lorsque nous revenons à ce commencement de tous les commencements, qui n’est Een du tout. C’est seulement lorsqu’on commence à perdre cet Alpha et cet Oméga que l’on a envie de se mettre à parler et à écrire, et alors cela n’a plus de fin – des mots, des mots, des mots. Au mieux et pour la plupart ce sont peut-être des in memoriam, des évocations, des invocations, des incantations, des émanations, des éclairs vacillants et iridescents dans le ciel obscur, des indiscrétions, peut-être pardonnables…

Des lumières de la ville, la nuit, tombant d’en haut, s’éloignant, comme ces mots, des atomes contenant chacun son propre monde et tous les autres mondes, chacun étant une mèche pour mettre le feu à vos poudres…

Si je pouvais vous ébranler, si je pouvais vous arracher à votre misérable façon de penser, si je pouvais vous dire, je vous ouvrirais les yeux.

1

Ronald D. Laing, psychiatre et psychanalyste, né à Glasgow en 1927, s’est spécialisé dans l’étude de la schizophrénie et de ses rapports avec le milieu familial et social. Son premier ouvrage, The Divided Self (le Moi divisé), publié en 1959, est une analyse existentielle de l’aliénation. Il a également publié The Self and Others (le Soi et les Autres), Reason and Violence (Raison et Violence, en collaboration avec D. Cooper), Sanity, Madness and the Family (Santé mentale, folie et famille, en collaboration avec A. Esterton) et Inter-personal Perception (la Perception interpersonnelle, en collaboration avec H. Phillipson et A. R. Lee).

L’influence de R. D. Laing sur la jeunesse intellectuelle britannique est aujourd’hui comparable à celle qu’ont exercée hier ou avant-hier, en France, un Sartre ou un Marcuse, encore qu’elle soit d’un caractère moins politique et, par le fait, moins superficiel.

2

Il se peut que la théorie dialectique trouve sa vérité actuelle dans sa propre impuissance (cf. l’Homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse). Ce n’est pas mon opinion.

3

On trouvera une analyse sérieuse de l’aliénation, au sens sociologique et clinique du terme, chez Joseph Gabel (La fausse conscience) et Michel Foucault (Folie et civilisation).

4

Il nous semble inutile de revenir sur l’analyse de la nature de l’aliénation, notamment dans ses rapports avec le capitalisme, entreprise par les penseurs de ces cent cinquante dernières années.

5

Sur l’acception exacte de ce terme, voir l’avant-propos (N.d.T.).

6

Le Dictionnaire d’Oxford propose huit définitions différentes du mot person (personne) : rôle joué dans une pièce ou dans la vie ; être humain individuel ;' corps d’un être humain ; personnalité réelle d’un être humain ; être humain ou groupe d’êtres humains dotés de droits ou de devoirs reconnus par la loi ; en théologie, les trois formes de l’Etre divin ; en grammaire, chacune des trois formes de la conjugaison servant à distinguer la' ou les personnes qui parlent, à qui l’on parle ou dont on parle ; en zoologie, chaque représentant d’un ensemble ou d’une colonie organisés.

Ne nous occupant ici que des êtres humains, nous ne retiendrons que deux de ces variantes : la personne en tant que personnage jouant un rôle et la personne en tant que moi ou < soi » véritable.

7

L’aliénation normale de l’expérience.

L’intérêt actuel de Freud tient pour une grande part à ce qu’il a compris et dans une très large mesure démontré que la personne ordinaire n’est qu’un fragment recroquevillé et racorni de ce qu’une personne peut être.

Adultes, nous avons oublié la plus grande partie de notre enfance, non seulement ses joies mais sa saveur ; habitants du monde extérieur, nous connaissons à peine l’existence du monde intérieur ; nous nous rappelons à peine nos rêves et ne nous soucions guère ou pas du tout de leur signification ; pour ce qui concerne notre corps, nous retenons tout juste ce qu’il faut de ses sensations pour coordonner nos mouvements et assurer les conditions minimales de notre survie bio-sociale. Notre capacité de penser – sauf lorsqu’il s’agit de servir ce que nous

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L’auteur utilise ici le terme phantasy qui, plutôt qu’« imagination », signifie < faculté de concevoir des images mentales, des visions ». Ce terme n’a pas en français, d’équivalent satisfaisant (N.d.T.).

9

L’auteur joue sur les mots nothing (rien) et no-thing (aucune chose, non-chose) (N.d.T.).

10

Om, Oum, ou Aum : monosyllabe sacré utilisé dans l’hindouisme pour invoquer et exprimer à la fois le < divin » (N.d.T.).

11

Sur la « théorie des jeux » et la « psychologie transactionnelle », lire Des jeux et des hommes (Games people play) par Eric Berne (Ed. Stock) (N.d.T.).

12

T. Lidz : The Family and Human Adaptation (L’Adaptation familiale et humaine, 1964).

13

Ibid.

14

Ibid.

15

Ibid. (C’est nous qui soulignons.)

16

J. Henry, op. cit.

17

accord PCA PIA ECA EIA

désaccord PCD PID ECD EID

On peut penser que pour beaucoup de gens les choses sont différentes selon qu’ils se croient en accord ou non avec ce que la plupart des autres pensent (niveau 2) et selon qu’ils croient ou non que la plupart des autres les considèrent comme pareils à eux (niveau 3). Il est possible de penser ce que pensent tous les autres et de croire pourtant qu’on fait partie d’une minorité, comme il est possible de

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Le sociologue Thomas Scheff a souligné que, si toutes ces combinaisons sont empiriquement possibles s’agissant des rapports de deux personnes, deux d’entre elles (P I A et P I D) peuvent ne pas l’être lorsqu’il s’agit de groupes plus nombreux.

19

En français dans le texte (N.d.T.).

20

Les idées formulées dans ce chapitre doivent beaucoup à la Critique de la raison dialectique de J.-P. Sartre.

21

Citée par J. Haley dans son livre Strategies of Psychotherapy (Stratégies de la psychothérapie).

22

Confusion de mots entre live (vivre) et leave (quitter) (N.d.T.).

23

C’est moi qui souligne (R.D.L.).

24

The Inner World of Mental Illness (le Monde intérieur de la maladie mentale, 1964).

25

Percevais Narrative : A Patient’s Account of his Psychosis (Le Récit de Perceval : Témoignage d’un malade sur sa psychose, 1961).

26

En français dans le texte (N.d.T.).

27

Note du traducteur : Journal de bord d’un « voyage » intérieur, plongée ou succession de plongées dans la mémoire, dans ce qu’il est convenu d’appeler le subconscient et qui n’est peut-être qu’une conscience plus profonde, plus lucide, les pages qui suivent sont une illustration « expérientielle » des vues exposées dans la première partie de cet ouvrage – ou encore, si l’on préfère, la relation d’une expérience vécue, le terme étant pris au sens que l’on a défini dans l’avant-propos de ce livre.

28

h du matin : des vautours toumoyent de l’autre côté de ma fenêtre.

29

Jeu de mots intraduisible sur to remember (se rappeler) et to dismember (démembrer) (N.d.T.).

30

En français dans le texte (N.d.T.).

31

Bird (oiseau), en anglais, est neutre, et sert, en langage familier, à désigner une fille. C’est pourquoi l’auteur emploie ici le féminin (N.d.T.).