Avant-propos du traducteur

Le terme d’« aliénation » a pris dans le vocabulaire contemporain une place et une acception nouvelles. Il ne sert plus à désigner la « folie » (aliénation mentale) et le Petit Larousse lui-même en propose une définition assez satisfaisante : « Aliénation : état de l’homme qui, ayant créé dans des conditions sociales déterminées des symboles et des institutions, s’y soumet aveuglément et est détourné ainsi de la conscience de ses vrais problèmes. » L’auteur du présent ouvrage 1 s’emploie à montrer, entre autres choses, que cette distinction est dans une certaine mesure arbitraire, que « santé mentale » et « folie » sont devenues des formules assez ambiguës, que le « malade mental » n’est peut-être, dans les conditions où il vit, où nous vivons tous, qu’un homme qui n’a pas su « refouler ses instincts normaux et se conformer à une société anormale ». Existe-t-il encore un homme qu’on puisse qualifier de « normal » ? La réponse de l’auteur est : non. On verra qu’il expose, développe, étaie et illustre ce point de vue d’une manière à la fois saisissante et convaincante.

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Le problème de la nature, des formes, des causes et des manifestations de l’aliénation n’est peut-être pas aussi nouveau qu’on a coutume de l’assurer (le Bouddha ne le posait-il pas déjà 2 500 ans avant J.-C.?) – mais il y a des manières nouvelles de poser et de chercher à résoudre des problèmes anciens. Ronald D. Laing nous en propose une, qui se situe au point de rencontre (ou de rupture…) de la psychologie des profondeurs, de l’existentialisme, de la psychanalyse traditionnelle et des formes les plus récentes de la psycho-sociologie, y compris le structuralisme. Il faut le suivre dans cette entreprise passionnante. Il faut pour cela se familiariser d’abord avec le vocabulaire de l’auteur, l’écriture de son livre pouvant poser également au lecteur certains problèmes, comme elle les a posés parfois à son traducteur.

Rappelons tout de suite que le mot expérience, qui figure dans le titre de cet ouvrage et y revient presque à chaque page, n’a pas tout à fait le même sens en anglais qu’en français. The expérience, c’est la connaissance intime, ce que chacun éprouve ou ressent en soi, par soi-même – de même que le verbe to expérience signifie c faire l’expérience de, éprouver, sentir ». Ne pas confondre avec notre expérience (de laboratoire), qui se dit en anglais experiment – d’où le verbe to experiment, qui signifie « faire une expérience, expérimenter ». On voudra bien se souvenir de cette distinction chaque fois que, dans les pages qui suivent, il sera question d’expérience. On voudra bien aussi excuser le traducteur d’avoir utilisé occasionnellement les néologismes expérientiel ou expérientiellement, faute de mots français exprimant la même idée. Peut-être pourrait-on aller plus loin et baptiser expérientialisme la théorie de Laing, ou plus exactement sa méthode, car ce livre n’est nullement l’exposé d’une théorie ou d’une doctrine de plus.

Cette méthode a, répétons-le, son langage propre. Ce n’est ni tout à fait celui du sociologue ou du philosophe, ni tout à fait celui du psychologue ou du psychiatre, bien qu’il arrive à Laing d’emprunter aux uns et aux autres, quand besoin est, leur vocabulaire – non sans quelque réticence, car ce vocabulaire couvre beaucoup d’équivoques et d’ambiguïtés, et il est devenu lui-même instrument d’aliénation. La méthode et le langage de Laing sont ceux-là mêmes de l’expérience vécue. Cette exposition, cette analyse, cette description de certaines situations sociologiques, de certains états psychologiques, entreprises de l’intérieur, en quelque sorte, et in vivo, ce sont elles précisément que l’on est tenté de qualifier à'expérientielles. Il est possible qu’au premier abord cette méthode surprenne, qu’elle déroute et choque parfois les amateurs d’exposés didactiques ou dogmatiques qui partagent avec les auteurs de ceux-ci le goût excessif – et un peu sommaire – des discours en trois points, cartésiennement construits et assortis d’arguments qui ne sont, trop souvent, que des pétitions de principe. Mais n’est-ce point là encore une forme d’aliénation, consistant à mettre le lecteur en condition ou (et), comme dirait le Petit Larousse, de le « détourner de la conscience de ses vrais problèmes » ? Ces problèmes – les vôtres, les miens, ceux de chacun de nous – sont des problèmes vécus chaque jour, dans des situations réelles, et non posés in abstracto par des théoriciens, sociologues ou psychiatres, pour qui est « anormal » tout individu qui ne se conforme pas à leurs normes – et qui se refusent à imaginer, fût-ce un instant, que ce sont peut-être ces normes qui sont « anormales ».

La démarche de Laing est à l’inverse de celle-là. Pour lui, l’aliénation de l’homme moderne procède d’abord, sinon essentiellement, du fait qu’il se laisse emprisonner « dans la camisole de force des conformismes sociaux ». Cette passivité – la nôtre – nous amène notamment à considérer comme indiscutables les critères généralement admis du « normal » et de Y* anormal », l’idée ne semblant même pas nous effleurer que < les théories des spécialistes de l’aliénation sont souvent fondées sur les déviations mêmes qu’elles prétendent décrire ». Le psychiatre moderne, dont personne ne songe à mettre en doute la compétence et l’autorité, considère a priori ses patients comme des < malades », comme des « anormaux » qu’il s’agit de soigner, c’est-à-dire de rendre (si possible) semblables et conformes à l’idée que lui, psychiatre, se fait et entend imposer de l’homme < normal », Mais si cette idée était elle-même sujette à caution ? Laing cite le propos audacieux qu’un de ses confrères, le Dr H. S. Sullivan, tenait volontiers à ses élèves : « Rappelez-vous que, dans l’état actuel de notre société, c’est le patient qui a raison et nous qui avons tort. » Simplification excessive, dit Laing, mais pas plus, en fin de compte, que l’idée inverse, généralement admise, selon laquelle le psychiatre est nécessairement dans le vrai et le patient nécessairement « anormal ». « Je pense (écrit Laing) que les schizophrènes ont plus de choses à apprendre aux psychiatres sur le monde intérieur que les psychiatres à leurs malades », car, encore une fois, il se peut fort bien que le schizophrène soit simplement « un homme qui n’a pas su refouler ses instincts normaux et se conformer à une société anormale ».

Certes, on ne l’enferme plus toujours dans une cellule capitonnée, mais on le soumet à des traitements « améliorés » (tranquillisants, électrochocs, psychothérapie) dont l’effet, note Laing, peut se révéler plus dangereux encore, en empêchant le patient d’aller jusqu’au bout de son « voyage » intérieur, alors que « ce voyage n’est pas ce dont il doit être guéri mais est par lui-même un moyen naturel de guérison de l’effrayant état d’aliénation où se trouve l’homme dit normal ». À l’appui de cette thèse, Laing invoque divers témoignages d’artistes, d’écrivains, de mystiques (de Lao-tseu à Jung, de Blake à Nietzsche, de Kierkegaard à Heidegger, des adeptes du Zen à Dostoïevsky), qui sont allés jusqu’au bout du « voyage » ou en ont entrevu la signification et le but, qui n’est autre que la délivrance de toute aliénation.

On devine le parti que pourraient tirer de ces vues audacieuses ceux qui souhaitent surtout utiliser la notion d’aliénation (dont le contenu est tragiquement réel) comme une arme politique ou idéologique, comme un argument facile dans la remise en question de la société ou la « contestation » d’un certain ordre social – et mettre, si l’on ose écrire, la charrue de la révolution avant les bœufs de la libération intérieure de l’individu.

Précisons tout de suite que ce n’est pas de ce point de vue ni sur ce plan-là que se place Laing. Son propos est à la fois plus modeste et plus ambitieux. C’est de l’individu-dans-le-monde qu’il nous parle, de la personne, comme il dit volontiers lui-même – car c’est l’individu qui est aliéné, et c’est la personne qui, en chacun de nous, est menacée, violentée, parfois détruite. C’est en lui, c’est en elle, c’est en chacun de nous que se joue le drame, souvent à notre propre insu. C’est en nous qu’est le mal et, peut-être, le remède.

Laing nous montre quel est ce mal, les formes qu’il prend, les mécanismes absurdes qui nous font l’accepter, qui nous en font les complices aveugles. Ce faisant, peut-être nous laisse-t-il aussi entrevoir les moyens de nous en libérer, de franchir les murs de la prison – sinon de les abattre.

C. E.