Chapitre II. L’expérience psychothérapique

Au cours de ces vingt dernières années, la psychothérapie s’est développée, sur le plan à la fois théorique et pratique, de façon complexe. Pourtant, à travers cette complexité parfois confuse, il est impossible, disait Pasternak, de ne pas trouver finalement, comme dans une hérésie, une simplicité extraordinaire.

Dans la pratiqué psychothérapique, la diversité même des méthodes a rendu la simplicité essentielle plus claire.

Les éléments irréductibles de la psychothérapie sont un praticien, un patient, un moment et un lieu appropriés. Mais cela étant, il n’est pas si facile à deux individus de se rencontrer. Nous vivons tous avec l’espoir qu’une véritable rencontre entre des êtres humains peut encore se produire. La psychothérapie consiste à écarter tout ce qui se dresse entre nous, les accessoires, les masques, les rôles que l’on joue, les mensonges, les défenses, les anxiétés, les projections et les intro-jections, en bref tous les restes du passé que nous utilisons, par habitude et connivence, sciemment ou non, à dessein ou non, comme menue monnaie dans nos relations avec autrui. C’est cette monnaie-là, ce sont ces facteurs-là qui recréent et aggravent les conditions d’aliénation qui, à l’origine, les ont engendrés.

L’apport spécifique de la psychanalyse a été de mettre en lumière ces mécanismes. La tendance actuelle, chez les psychanalystes et les psychiatres, est de s’intéresser non seulement à ces résidus du passé, non seulement à ce qui est arrivé avant, mais à ce qui ne s’est jamais passé, à ce qui est nouveau. Ainsi, dans la pratique, l’interprétation du passé, fût-ce pour mettre à jour son influence sur le présent, peut n’être utilisée que comme une méthode entre d’autres et, sur le plan théorique, on s’efforce de mieux comprendre et de trouver des mots pour désigner, en psychothérapie, les éléments qui ne relèvent pas du « transfert ».

Le psychiatre peut se permettre d’agir spontanément et de manière imprévisible. Il peut s’employer activement à rompre avec d’anciens modes d’expérience et de comportement et en appliquer de nouveaux. On entend parler de praticiens qui donnent des ordres, rient, crient, pleurent et même qui se lèvent de leur fauteuil sacré. Le zen, qui met l’accent sur l’illumination soudaine et inattendue, y exerce une influence croissante. Bien sûr, de telles techniques pourraient se révéler désastreuses entre les mains d’un praticien n’ayant pas de son patient un souci et un respect constants. Bien que l’on puisse définir certains principes généraux de ces méthodes, leur pratique est encore et devra toujours être réservée à des hommes ayant à la fois une exceptionnelle qualification et la capacité d’improviser.

Je n’énumérerai pas ici les nombreuses variantes pratiques de la psychothérapie longue ou brève, intensive, expérientielle, dirigée ou non, celles qui recourent aux drogues tendant à « élargir la conscience » ou à d’autres adjuvants, et celles qui ne mettent en cause que des personnes. Je préfère étudier de plus près l’application critique de la théorie.

Ces formes d’application, qui semblent se développer de manière centrifuge dans toutes les directions, ont accru la nécessité d’une théorie de base solide et forte, capable de les rattacher à l’objet central de toute psychothérapie. Dans le précédent chapitre j’ai souligné quelques-unes des exigences fondamentales d’une telle théorie et plus précisément le fait que nous avons besoin de concepts qui tiennent compte de l’interaction et de l’inter-expérience de deux personnes, et qui nous aident à comprendre la relation existant entre l’expérience et le comportement de chacune de ces deux personnes dans le contexte de leurs rapports mutuels. Nous devons aussi, le moment venu, être capables de penser ces rapports dans le contexte approprié des systèmes sociaux. Une théorie critique doit avant tout être en mesure de considérer toutes les théories et toutes les pratiques dans la perspective d’une vision totale de la structure ontologique de l’existence humaine.

De quelle aide nous sont les théories psychothérapiques courantes ? Il serait fallacieux de distinguer trop nettement l’une de l’autre les écoles de pensée. À l’intérieur du courant principal de la psychanalyse orthodoxe et même entre les diverses théories qui ont cours en Grande-Bretagne (Fairbaim, Winnicott, Melanie Klein, Bion), il y a des différences marquées, comme d’ailleurs à l’intérieur de l’école existentielle (Binswanger, Boss, Caruso, Frankl). On pourrait même s’apercevoir que chaque vocabulaire théorique joue un certain rôle-dans la pensée d’au moins certains membres de chaque école. Au pire on constate l’existence d’étonnants mélanges de théorie didactique, d’éthologie, de théorie systématique, d’analyse des communications, de théorie informative, d’analyse transactionnelle, de théorie des relations personnelles ou objectales, etc.

La création, par Freud, de la métapsychologie a modifié le contexte théorique dans lequel nous travaillons aujourd’hui. Pour comprendre en profondeur la valeur réelle de la métapsychologie, nous devons considérer le climat intellectuel dans lequel elle a été conçue. D’autres que moi ont souligné qu’elle doit son essor au désir de voir en l’homme un objet d’investigation scientifique et, par conséquent, de faire accepter la psychanalyse comme une entreprise sérieuse et respectable. Je ne pense pas qu’une telle justification soit encore nécessaire ni même qu’elle l’ait jamais été.

La métapsychologie de Freud, Fedem, Rapaport, Hartman et Kris n’a de portée que sur le plan individuel. À l’intérieur de son cadre, on ne trouve pas de concepts collectifs, relatifs à l’expérience que partagent ou ne partagent pas plusieurs personnes. Cette théorie ne tient pas compte du « toi » ou du « vous », comme le font Feuerbach, Buber ou Parsons. Elle n’a aucun moyen d’exprimer la rencontre d’un « je » avec un < autre », ni l’impact d’une personne sur une autre. L’ego n’est qu’une partie d’un-système mental. Les objets intérieurs en sont d’autres éléments. Un autre ego fait partie d’un système ou d’une structure différents. Dans la métapsychologie, la question de savoir comment deux systèmes mentaux ou deux structures psychiques, dotés chacun de sa propre constellation d’objets intérieurs, peuvent se rattacher l’un à l’autre, cette question n’est pas étudiée. À l’intérieur des limites de cette théorie, cela est peut-être inconcevable. Projection et introjection ne comblent pas par elles-mêmes le fossé existant entre des personnes.

Aujourd’hui, peu de gens tiennent pour capitaux les problèmes du conscient et de l’inconscient tels que les concevaient les premiers psychanalystes, c’est-à-dire comme deux systèmes distincts, détachés de la totalité de la personne, tous deux composés d’une sorte particulière de matériau psychique et tous deux exclusivement intra-personnels.

Dans la théorie comme dans la pratique, ce qui est capital c’est la relation i/zterpersonnelle, entre des personnes. Les personnes sont reliées l’une à l’autre à travers leur expérience et leur comportement. On peut considérer les théories en fonction de l’importance qu’elles accordent à l’expérience et au comportement, et en fonction de leur capacité d’articuler la relation entre expérience et comportement.

Les différentes écoles de psychanalyse et de psychologie des profondeurs ont du moins reconnu l’importance du rapport existant entre l’expérience de chaque personne et son comportement, mais elles n’ont pas expliqué ce qu’est l’expérience – et cela est particulièrement évident en ce qui concerne l’« inconscient ».

Certaines théories s’intéressent davantage aux interactions ou aux transactions entre les individus, sans pour autant s’intéresser beaucoup à l’expérience de chacun des agents. De même que toute théorie qui met l’accent sur l’expérience en négligeant le comportement peut conduire à des conclusions erronées, de même les théories qui s’occupent du comportement en négligeant l’expérience se révèlent déséquilibrées.

Dans le vocabulaire de la théorie des jeux *, les gens ont vu un répertoire de jeux, basés sur des systèmes particuliers d’interactions apprises. D’autres peuvent jouer à des jeux qui s’engrènent suffisamment pour permettre l’interprétation de diverses situations dramatiques plus ou moins stéréotypées. Les jeux ont des règles, tantôt publiques, tantôt secrètes. Certains jouent à des jeux qui rompent avec les règles des jeux auxquels d’autres jouent. Certains encore jouent à des jeux non avoués, rendant ainsi leur conduite ambiguë ou absolument inintelligible, sauf pour les spécialistes de ces jeux secrets et inhabituels. De tels êtres, névrotiques ou psychotiques en puissance, appellent 11 peut-être le cérémonial d’une consultation psychiatrique aboutissant à un diagnostic, un pronostic et une prescription. Le traitement consisterait à leur remontrer la nature inadéquate des jeux auxquels ils jouent et peut-être à leur en apprendre de nouveaux. Une personne réagit par le désespoir plus à la perte du jeu qu’à une simple « perte d’objet », c’est-à-dire à la perte de son ou de ses partenaires en tant que personnes réelles. La poursuite du jeu plutôt que l’identité des joueurs est tout ce qui importe.

L’un des avantages de ce vocabulaire est qu’il relie des personnes entre elles. L’incapacité de considérer le comportement d’une personne par rapport au comportement de l’autre a conduit à beaucoup de confusion. Dans une séquence d’interactions entre P et O (Pf>0r>Pj~>0,~>P«~>’0«, etc.), si l’on isole de son contexte l’action de P et si l’on ne retient qu’elle pour relier directement Pr^Pr^P », cette séquence artificiellement déduite est alors étudiée comme un processus ou une entité isolés et on essaie de l’« expliquer », de trouver son « étiologie » en termes de pathologie intrapsychique ou de facteurs génétiques constitutionnels.

La théorie des relations objectales s’efforce, selon Guntrup, d’atteindre à une synthèse entre l’intra – et l’interpersonnel. Ses notions d’objets internes et externes, de systèmes fermés et ouverts se défendent jusqu’à un certain point, mais il s’agit toujours d’objets et non de personnes. Les objets sont les éléments mais non les agents de l’expérience. Le cerveau lui-même est un objet d’expérience. Nous réclamons toujours une phénoménologie de l’expérience incluant l’expérience dite inconscience, de l’expérience rattachée au comportement, de la personne en relation avec la personne, sans rupture, sans dépersonnalisation, sans vaines tentatives d’expliquer le tout par une de ses parties.

Des transactions, des systèmes, des jeux peuvent se produire ou être joués dans et entre des systèmes électroniques. Qu’est-ce qui est spécifiquement personnel ou humain ? Une relation personnelle n’est pas seulement transactionnelle, elle est transexpérientielle et c’est en cela que consiste sa qualité spécifiquement humaine. Une transaction seule, sans expérience, manque de connotations personnelles spécifiques. Il y a transaction entre les systèmes endocrinien et réticuloendothélial – mais ce ne sont pas des personnes. Le grand danger qu’il y a à penser à l’homme en recourant à l’analogie,

c’est que l’analogie en vient à être mise en avant comme une homologie.

Pourquoi presque toutes les théories sur la dépersonnalisation, la dissociation ou le reniement de la personnalité tendent-elles à présenter comme pièces à conviction les symptômes qu’elles essaient de décrire ? On nous parle de transactions, mais où est l’individu ? De l’individu, mais où est l’autre ? De modes de comportement, mais où est l’expérience ? D’information et de communication, mais où sont la souffrance et la sympathie, la passion et la compassion ?

' La psychothérapie du comportement est l’exemple extrême de ces théories et de ces pratiques schizoïdes qui prétendent penser et agir uniquement en fonction de l’Autre sans tenir compte de la personnalité du praticien ou du patient, en fonction du comportement sans tenir compte de l’expérience, en fonction d’objets plutôt que de personnes. Il s’agit dès lors, inévitablement, d’une technique de non-rencontre, de manipulation et de contrôle.

Une psychothérapie doit rester une tentative obstinée de deux individus en vue de reconquérir, à travers leurs rapports mutuels, la totalité de l’état humain.

Toute technique qui s’intéresse à l’Autre sans se préoccuper du Soi, au comportement sans tenir compte de l’expérience, aux relations en négligeant les personnes qu’elles impliquent, aux individus sans tenu – compte de leurs relations et, surtout, à un objet-qui-doit-être-transformé plutôt qu’à une personne-qui-doit-être-acceptée, une telle technique ne fait que perpétuer la maladie qu’elle prétend guérir.

Et toute théorie qui n’est pas fondée sur la nature du fait humain est un mensonge et une trahison de l’homme. Une théorie inhumaine conduira inévitablement à des conséquences inhumaines – si le praticien est logique. Heureusement, beaucoup de praticiens ont le don d’inconséquence ; mais si cela est réconfortant, on ne peut pour autant le considérer comme idéal.

L’interaction de deux objets ne nous intéresse pas, ni leurs transactions au sein d’un système dyadique, ni les schémas de communication au sein d’un système comprenant deux sous-systèmes pareils à des ordinateurs recevant des informations et émettant des signaux. Ce qui nous intéresse, ce sont deux sources d’expérience en relation l’une avec l’autre.

Le comportement peut révéler ou cacher l’expérience. Dans mon livre le Moi divisé (The Divided Self, 1959), j’ai décrit quelques formes

de rupture entre expérience et comportement. Ceux-ci sont eux-mêmes fragmentés selon une multitude de manières différentes. Il en est ainsi même lorsque des efforts énormes sont accomplis pour donner un semblant de consistance à l’ensemble.

À mon avis, la raison de cette confusion est exprimée par Heidegger lorsqu’il écrit que « l’Horrible s’est déjà produit ».

Les psychiatres sont des spécialistes des relations humaines, mais « l’Homble s’est déjà produit » – et il s’est produit pour nous tous. Les praticiens, eux aussi, font partie d’un monde où l’intérieur est déjà dissocié de l’extérieur. L’intérieur ne devient pas extérieur et l’extérieur ne devient pas intérieur, rien que par la redécouverte du monde « intérieur ». Ce n’est là qu’un début. Notre génération est à ce point aliénée du monde intérieur que beaucoup assurent qu’il n’existe pas et que, même s’il existe, il est sans importance. Même s’il a quelque signification, il n’est pas la matière première de la science, et s’il ne l’est pas, faisons alors qu’il le devienne, qu’il soit mesuré et chiffré. Il faut quantifier les tortures et les extases du cœur dans un monde où, lorsque le monde intérieur vient d’être découvert, nous sommes exposés à nous découvrir nous-mêmes frustrés et abandonnés – car, sans l’intérieur, l’extérieur perd sa signification et, sans l’extérieur, l’intérieur perd sa substance.

Nous devons savoir ce que sont relations et communications. Mais les modes troublés et troublants de communication reflètent le désordre de mondes d’expérience personnels dont le refoulement, le reniement, la dissociation, la projection, l’introjection, c’est-à-dire la profanation et la désacralisation générales sont les fondements de notre civilisation.

Lorsque nos mondes personnels sont redécouverts et autorisés à se reconstituer, nous découvrons d’abord un carnage, des corps à demi morts, des sexes séparés du cœur, des cœurs séparés de la tête, des têtes séparées du sexe, sans unité intérieure, avec tout juste assez de sens de la continuité pour s’accrocher à une identité – l’idolâtrie à la mode. Le corps, l’esprit et l’âme déchirés par des contradictions intérieures, écartelé en tous sens, l’homme est coupé à la fois de son esprit et de son corps. Ce n’est plus qu’une créature à demi démente dans un monde qui l’est tout à fait.

Lorsque € l’Horrible s’est déjà produit », nous ne pouvons guère nous attendre à autre chose qu’à voir la Chose faire écho, à l’extérieur, à une destruction déjà accomplie à l’intérieur.

Nous sommes tous impliqués dans ce drame de l’aliénation, et ce contexte joue un rôle décisif dans la pratique de la psychothérapie.

La relation psychothérapique est, de ce fait, une recherche, une quête constamment recommencée de ce que nous avons tous perdu. Certains peuvent peut-être supporter cette perte un peu plus facilement que d’autres, comme certains supportent mieux que d’autres le manque d’oxygène. La recherche que je disais est justifiée par l’expérience partagée, reconquise dans et à travers la relation thérapeutique immédiate.

Assurément, dans l’entreprise psychothérapique il y a des règles, voire des structures institutionnelles qui régissent le processus, le rythme, le tempo de la situation thérapeutique, et ceux-ci peuvent et devraient être étudiés avec une objectivité scientifique. Mais les moments vraiment décisifs, en psychothérapie, comme le savent bien tous les patients et les praticiens qui en ont fait l’expérience, sont imprévisibles, exceptionnels, inoubliables, toujours impossibles à répéter et souvent à décrire. Cela signifie-t-il que la psychothérapie doive être un culte pseudo-ésotérique ? Non point.

Nous devons continuer à lutter dans l’obscurité, à insister sur l’humain.

L’existence est une flamme qui, constamment, attaque et revivifie nos théories. La pensée existentielle n’offre aucune sécurité, aucun abri au sans-abri. Elle ne s’adresse à personne, sauf à vous et moi. Elle trouve sa justification lorsque, par-dessus l’abîme de nos langages, de nos erreurs, de nos égarements et de nos perversités, nous faisons, dans la communication avec autrui, l’expérience d’une relation établie, perdue, détruite, ou retrouvée. Nous espérons partager l’expérience d’une relation, mais le seul point de départ honnête (et peut-être le seul aboutissement) est peut-être de partager l’expérience de l’absence de relation.