Chapitre III. La mystification de l’expérience

Ce n’est pas assez de détruire sa propre expérience et celle des autres : il faut encore que l’on couvre cette destruction par une fausse conscience endurcie, comme dit Marcuse, contre sa propre fausseté.

L’exploitation ne doit pas être considérée comme telle, mais passer pour de la bienveillance. La persécution ne devrait pas, de préférence, être condamnée comme l’invention d’une imagination paranoïaque, elle devrait être ressentie comme une forme de gentillesse. Marx a décrit cette mystification et montré la manière dont elle fonctionnait de son temps. L’époque prophétisée par Orwell est déjà la nôtre. Non seulement les colons mystifient les colonisés, comme l’a clairement montré Frantz Fanon, mais il leur faut encore se mystifier eux-mêmes. Européens et Nord-Américains, nous sommes les colons et, afin de sauvegarder notre image de nous-mêmes – l’image d’un don de Dieu à l’immense majorité de ceux qui ont faim – il nous faut intérioriser notre violence à l’égard de nous-mêmes et de nos enfants, et employer la rhétorique de la moralité pour décrire ce processus.

Afin de rationaliser notre complexe industriel et militaire, nous devons détruire notre capacité à la fois de voir clairement plus loin que le bout de notre nez et d’imaginer ce qui est au-delà. Longtemps avant qu’une guerre thermonucléaire soit devenue possible, nous avons dévasté notre propre santé mentale. Nous commençons par les enfants, car il est impératif de les prendre en mains à temps : sans un lavage de cerveau complet, et rapide, leurs esprits mal tournés pourraient percer à jour nos sales tours. Les enfants ne sont pas encore des idiots, mais nous en ferons des imbéciles pareils à nous, avec si possible un quotient intellectuel élevé.

Dès sa naissance, lorsque le bébé de l’âge de pierre a alïaire à la mère du xx* siècle il est soumis à ces forces de violences qu’on appelle « amour », comme l’ont été ses parents et les parents de ses parents. Ces forces s’emploient principalement à détruire l’essentiel de ses possibilités et, dans l’ensemble, l’entreprise est couronnée de succès. Lorsque ce nouvel être humain atteint sa quinzième année environ, il est pareil à nous – un être à demi dément, plus ou moins adapté à un monde qui l’est tout à fait. C’est cela que l’on appelle aujourd’hui être normal.

Amour et violence sont, en principe, des pôles opposés. L’amour laisse l’autre être tel qu’il est, avec affection et attention. La violence s’efforce de contraindre la liberté de l’autre, de l’obliger à agir comme nous le désirons, sans tenir compte de lui, avec indifférence pour son existence et son destin propres. En fait, nous nous détruisons effectivement nous-mêmes par une violence déguisée en amour.

Je suis un spécialiste, hélas, de tout ce qui se passe dans l’espace et le temps intérieurs, de toutes ces expériences appelées pensées, images, rêveries, souvenirs, rêves, visions, hallucinations, souvenirs rêvés, rêves remémorés et autres réfractions de réfractions de réfractions de l’expérience et de la réalité, de cette Réalité sur le refoulement, le reniement, la dissociation, la falsification, la désacralisation et la profanation de laquelle est basée notre civilisation. Nous vivons également hors de notre corps et hors de notre esprit. M’intéressant comme je le fais à ce monde intérieur, observant chaque jour sa dévastation, je pose la question : pourquoi cela est-il arrivé ?

L’un des éléments de la réponse que j’ai proposée dans le premier chapitre de cet ouvrage est que nous pouvons agir sur notre expérience de nous-mêmes, des autres et du monde, aussi bien qu’agir sur le monde par notre comportement lui-même. La dévastation dont je parlais est pour une grande part le résultat de la violence qui a été perpétrée sur chacun de nous, et par chacun de nous sur nous-mêmes. Le nom habituel sous lequel une grande part de cette violence se dissimule est amour.

Nous agissons sur notre expérience sous la pression des autres, exactement comme nous apprenons à nous comporter en accord avec eux. On nous enseigne ce dont il faut ou ne faut pas faire l’expérience, ce qu’il faut ou ne faut pas éprouver, comme on nous enseigne quels mouvements accomplir et quels sons émettre. Un enfant de deux ans est déjà soumis, sur tous ces plans, à une morale : il fait les gestes et émet les sons « qui conviennent », il sait ce qu’il doit ou non ressentir. Ses mouvements sont devenus des stéréotypes, permettant à un anthropologue de reconnaître, à travers son rythme et ses attitudes, ses caractéristiques nationales, voire régionales. De même qu’on lui apprend à se mouvoir d’une manière spécifique, on lui apprend à sentir d’une manière particulière, à l’exclusion de toutes les autres.

Une grande partie des sciences sociales actuelles approfondit la mystification. La violence n’est pas décelable pour les adeptes du positivisme.

Une femme gave une oie au moyen d’un entonnoir : s’agit-il d’un acte de cruauté à l’égard d’un animal ? Elle niera, quant à elle, toute intention de cruauté. Si nous décrivions cette scène objectivement, nous la dépouillerions de ce qui se passe objectivement ou, mieux, ontologiquement, dans cette action. Toute description d’un acte est fondée sur nos idées préalables, sur nos prémisses ontologiques touchant la nature de l’homme, de l’animal et de leurs rapports mutuels.

Si un animal est rabaissé à l’état de produit, d’une sorte de complexe biochimique (en sorte que sa chair et ses organes ne sont qu’un matériau comestible), dans ce cas décrire l’animal de cette manière, d’une manière positiviste, revient à se rabaisser soi-même en rabaissant la nature de l’être. Une description positiviste n’est ni « neutre » ni « objective ». Dans notre exemple de l’oie, considérée comme matière première du foie gras, on ne peut se livrer qu’à une description négative, si la description se veut étayée par une ontologie valable. C’est-à-dire que la description est effectuée à la lumière du fait que cet acte de gavage est une violation, un avilissement, une profanation de la vraie nature des êtres humains et des animaux.

La description doit être effectuée à la lumière du fait que les humains sont à ce point déshumanisés, uniformisés, conditionnés qu’ils n’ont plus conscience de leur propre avilissement. Ce n’est pas là superposer à la description « neutre » certains jugements de valeur qui ont perdu toute validité « objective », c’est-à-dire une validité que chacun éprouve le besoin de prendre vraiment au sérieux. Sur les questions « subjectives », tout va bien. Mais d’un autre côté, les idéologies politiques sont criblées de jugements de valeur, non reconnus comme tels, qui n’ont aucune validité ontologique. Des pédants enseignent à la jeunesse que ces questions de valeur sont sans réponse, ou invérifiables, ou qu’elles ne sont pas vraiment des questions, ou encore que ce dont nous avons besoin ce sont des méta-questions. Dans le même temps, la guerre se poursuit au Vietnam…

Sous le signe de l’aliénation, chaque aspect de la réalité humaine est sujet à falsification et une description positive ne peut que perpétuer l’aliénation. Ne pouvant la décrire vraiment, elle ne réussit qu’à l’aggraver en la déguisant et en la masquant davantage.

Nous devons dès lors répudier un positivisme qui assure sa « crédibilité » en masquant avec succès ce qui est et ce qui n’est pas, en imposant des clichés du monde et en faisant passer ces clichés pour des données exactes, enfin en dépouillant le monde de son Etre et en exilant le fantôme de l’Etre dans un pays obscur de « valeurs » subjectives.

Le vocabulaire théorique et descriptif d’une grande partie de la recherche en matière de sciences sociales affecte une apparente neutralité * objective », mais nous avons vu combien cela peut être trompeur. Le choix d’une syntaxe et d’un vocabulaire sont des actes politiques qui définissent et circonscrivent la manière dont les faits doivent être conçus. On peut même dire que cette syntaxe et ce vocabulaire vont plus loin et aboutissent à créer les faits étudiés.

Les « données » de la recherche sont moins données que puisées et choisies dans une matrice d’événements, et certains de ceux-ci sont constamment éludés. Le blé qui est porté aux moulins des études et des statistiques est l’image de ce que nous faisons à la réalité et non des processus de la réalité.

Les recherches scientifiques portent sur des objets, ou sur des choses, ou sur les rapports entre les choses, ou sur des systèmes d’événements. Les personnes se distinguent des choses en ce qu’elles font l’expérience du monde, alors que les choses sont ou agissent dans le monde. Les événements-choses n’ont pas d’expérience. Les événements personnels sont expérientiels. L’erreur du scientisme consiste à transformer les personnes en choses par un processus dit de réification qui, lui-même, ne fait pas partie de la vraie méthode scientifique. Les résultats ainsi obtenus doivent donc être reconsidérés, « déréifiés », avant de pouvoir être réintroduits dans le royaume du langage humain.

L’erreur fondamentale consiste à ne pas se rendre compte qu’il y a une discontinuité ontologique entre les êtres humains et les choses. Les premiers sont reliés entre eux non pas seulement extérieurement, comme deux boules de billard, mais par les rapports des deux mondes d’expérience qui s’affrontent lorsque deux personnes se rencontrent. Si les êtres humains ne sont pas étudiés comme tels, il y a encore une fois violence et mystification.

Dans beaucoup d’écrits contemporains sur l’individu et la famille, on voit avancer l’hypothèse qu’entre nature et éducation il y a une assez heureuse confluence, pour ne pas dire une harmonie préétablie. Peut-être certains ajustements sont-ils nécessaires des deux côtés, mais les choses, dit-on, collaborent pour le bien de ceux qui souhaitent seulement la sécurité et l’équilibre. Plus question de tragédie ou de passion, plus question de joie, de bonheur, de sexe, de violence. Le langage utilisé est celui d’un conseil d’administration : il n’est plus question de scènes de famille mais de « coalitions parentales » ; on ne dit plus qu’un enfant refoule son attachement sexuel à ses parents mais qu’il < abroge ses désirs œdipiens ». Exemple :

« La mère peut adéquatement investir ses énergies pour le bien du jeune enfant lorsque la subsistance matérielle, le niveau de vie et la protection de la famille sont assurés par le père. Elle peut aussi mieux limiter à ses sentiments maternels sa cathexis de l’enfant lorsque ses besoins d’épouse sont satisfaits par son triari \ »

Il n’est pas question dans ces lignes de rapports sexuels, de scènes de famille ou autres formules grossières. On utilise avec bonheur le langage économique : la mère « investit » dans son enfant et la fonction du mari est d’assurer – dans l’ordre – subsistance matérielle, niveau de vie et protection.

Nombreuses, dans ce domaine, sont les références à la sécurité, à l’estime des autres. On est censé souhaiter et ne vivre que pour « tirer plaisir de l’estime et de l’affection d’autrui * » Sinon, on est un psychopathe.

De telles affirmations sont vraies, dans un sens. Elles s’appliquent 12 13 aux êtres effrayés, asservis, abjects qu’on nous invite à être si nous voulons être normaux et nous offrir l’un à l’autre protection mutuelle contre notre propre violence. La famille est un « racket de protection ».

Mais derrière ce langage se cache la terreur que dissimule aussi tout ce système de réconfort mutuel fondé sur l’estime, le niveau de vie, le soutien, la protection, la sécurité accordés et reçus. À travers cette urbanité affable, on sent la fissure.

Dans notre monde, nous sommes « des victimes sur le bûcher, appelant à l’aide à travers les flammes », mais pour Lidz et ses pairs les choses suivent leur petit bonhomme de chemin. « La vie contemporaine exige une certaine faculté d’adaptation », nous devons « utiliser notre intellect » et nous avons besoin d’« un équilibre émotionnel qui permette à une personne d’être malléable, de s’adapter aux autres sans craindre de perdre son identité dans le changement. Cela demande une confiance profonde dans les autres et dans l’intégrité de son moi12 ». Parfois, pourtant, se fait jour une lueur de plus grande honnêteté. Par exemple, « lorsque nous considérons la société plutôt que l’individu, chaque société porte un intérêt vital à l’endoctrinement des enfants, qui constituent ses nouvelles recrues12 ».

Ce que disent de tels auteurs est peut-être teinté d’ironie, mais rien ne le prouve…

Adaptation à quoi ? À la société ? À un monde devenu fou ?

La fonction de la Famille est de refouler l’Eros, de donner un faux sentiment de sécurité, de nier la mort en évitant la vie, de nier toute transcendance, de croire en Dieu mais de ne pas faire l’expérience du Vide, de créer un homme unidimensionnel, de promouvoir le respect, l’obéissance, la conformité, d’empêcher l’enfant de jouer, de donner la crainte de l’échec, le respect du travail et le respect de la « respectabilité ».

Certains assurent que la science est neutre et que tout cela est affaire de jugement de valeur. Lidz voit dans la schizophrénie un échec de la faculté d’adaptation : n’est-ce pas, là aussi, un jugement de valeur ? Quelqu’un dira peut-être qu’il s’agit d’un fait objectif ? Très bien. Disons alors que la schizophrénie est une tentative réussie 14 15 de ne pas s’adapter à de pseudo-réalités sociales. Cela est-il également un fait objectif ? La schizophrénie est un échec du fonctionnement de l’ego. Est-ce là une définition « neutraliste » ? Mais qu’est-ce que l’ego, ou qui est-ce ? Pour remonter à la nature de l’ego, à la réalité à laquelle il correspond, il nous faut le dé-diviser, le dé-dépersonnaliser, le désabstractiser, le désobjectifier – et nous revenons à vous et moi, à nos relations mutuelles dans le contexte social. L’ego est par définition un instrument d’adaptation ; nous nous retrouvons dès lors devant toutes les pétitions de principe de cet apparent neutralisme. La schizophrénie est-elle une manière d’éviter l’adaptation de l’ego ? La schizophrénie est une étiquette attachée par certains êtres sur d’autres dans des situations où se produit une disjonction interpersonnelle d’une certaine sorte : il me semble difficile pour l’instant de s’approcher davantage de ce qu’on appelle une affirmation « objective ».

La famille est, avant tout autre chose, l’instrument habituel de ce qu’on nomme la « socialisation », c’est-à-dire le processus qui consiste à amener toute nouvelle « recrue » de la race humaine à se comporter et à sentir approximativement de la même manière que ses prédécesseurs. Nous sommes tous des Fils de la Prophétie, qui avons appris à mourir en Esprit et à renaître dans la chair. Cela s’appelle aussi vendre son droit d’aînesse pour un plat de lentilles…

Je voudrais citer ici quelques passages d’une étude de Jules Henry, professeur d’anthropologie et de sociologie américain, sur le système scolaire aux Etats-Unis 1 :

« L’observatrice entre dans la classe (5’ primaire). La maîtresse dit : € Vous êtes tous des garçons polis et gentils. Qui aimerait prendre le manteau de la dame et l’accrocher au portemanteau ? » Toutes les mains se lèvent pour revendiquer cet honneur. La maîtresse désigne un des écoliers (…). Elle commence presque toutes les leçons d’arithmétique par la question : « Qui aimerait résoudre le problème suivant ? » Chaque fois, de nombreuses mains se lèvent et s’agitent. C’est à qui aspire à répondre, dirait-on.

« Ce qui frappe, dans ce système, c’est l’habileté de la maîtresse à stimuler les enfants, à leur faire adopter le comportement social approprié, et la rapidité avec laquelle ils réagissent. Le nombre des mains qui se lèvent montre que la plupart des enfants sont déjà robo-

1. J. Henry : Culture against Man (la Culture contre l’Homme, 1963).

tisésmais ils n’ont pas le choix : que se passerait-il s’ils ne réagissaient pas ?

« Une institutrice habile provoque des situations où une attitude négative serait interprétée comme une trahison. La fonction de questions du genre : « Qui de vous, qui êtes des garçons polis et gentils, aimerait prendre le manteau de la dame et l’accrocher au portemanteau ? > est de rendre les enfants aveugles à leur absurdité, de les forcer à croire que l’absurdité est l’existence et qu’il vaut mieux être absurde que de ne pas exister. Le lecteur aura remarqué que la question posée n’est pas : « Qui connaît la réponse du problème suivant ? » mais : « Qui aimerait la donner ? » Ce qui, jadis, était formulé comme une invite à faire montre de son savoir devient une invitation à une participation de groupe. C’est là toute l’alchimie du système.

« Dans une société où la compétition en vue de l’acquisition des « biens culturels » est un ferment d’action, on ne saurait enseigner aux individus à s’aimer les uns les autres. Il devient dès lors nécessaire à l’école d’enseigner à hoir sans en avoir l’air, car notre culture ne saurait tolérer l’idée que des écoliers puissent et devraient se hoir. Comment l’école résout-elle ce problème ? »

Voici un autre exemple proposé par J. Henry :

« Boris a du mal à réduire à sa plus simple expression la fraction 12/16 et il s’arrête à 6/8. La maîtresse lui demande gentiment s’il ne peut aller plus loin et l’invite à réfléchir. La plupart des autres enfants agitent les mains pour répondre à sa place. Boris a l’air malheureux. Il est probablement « bloqué » mentalement. La maîtresse, patiente et douce, ignore les autres et ne s’occupe que de Boris. Au bout d’une minute ou deux elle se tourne vers la classe et dit : « Eh bien, qui peut donner la réponse à Boris ? » Les mains se lèvent. La maîtresse choisit Peggy, qui donne la bonne réponse.

« C’est l’échec de Boris qui a permis à Peggy de briller ; le désarroi du premier a été pour la seconde une occasion de triomphe. Cela se passe quotidiennement dans toutes les écoles primaires d’Amérique. À un Indien zuni, hopi ou du Dakota, la conduite de Peggy semblerait d’une incroyable cruauté, car la compétition, le fait de tirer gloire de l’échec de quelqu’un, est une forme de torture inconnue de ces cultures non compétitives.

« Considéré du point de vue de Boris, ce cauchemar vécu au tableau noir a peut-être été une leçon de contrôle de lui-même, en lui apprenant à ne pas sortir de la classe en pleurant. De telles expériences amènent les hommes élevés dans notre civilisation à rêver sans cesse, nuit et jour, non pas de réussite mais d’échec. Le cauchemar vécu à l’école les marquera pour la vie. Boris n’a pas seulement appris l’arithmétique : il a appris aussi le cauchemar essentiel. Pour réussir, dans notre civilisation, on doit apprendre à rêver d’échec. »

Selon Henry, l’éducation, dans la pratique, n’a jamais été un instrument de libération de l’intelligence et de l’âme, mais un moyen de les asservir. Nous croyons souhaiter des enfants à l’esprit créateur, mais que voulons-nous qu’ils créent ? « Si dès l’école les jeunes étaient incités à mettre en question les Dix Commandements, la sainteté de la religion révélée, les fondements du patriotisme, le goût du profit, la monogamie, le tabou de l’inceste, etc 16… alors apparaîtrait une telle créativité que la société ne saurait plus de quel côté se tourner.

Les enfants ne renoncent pas facilement à leur imagination, à leur curiosité, à leurs rêves innés. Il faut les « aimer » pour les amener à le faire. L’amour est le chemin qui mène à la discipline en passant par la tolérance – et de la discipline, trop souvent, à la trahison de soi-même.

L’école donne aux enfants le désir de penser de la façon qu’elle veut qu’ils pensent. « Ce à quoi nous assistons dans les jardins d’enfants et les écoles primaires américains – écrit encore Henry – c’est la pathétique capitulation de bébés. >

La chose la plus difficile au monde est justement de se rendre compte de cela dans notre propre milieu.

J’ai souvent, comme mes collègues, observé dans les familles britanniques des faits similaires à ceux que cite J. Henry. Dans une classe de Londres, on avait proposé un concours à des fillettes d’une dizaine d’années. Il s’agissait pour elles de cuire un gâteau, le jury étant formé par les garçons. Une des fillettes l’emporta – sur quoi son « amie » révéla qu’elle avait acheté son gâteau au lieu de le faire elle-même. La gagnante fut disqualifiée. Commentaires :

1° L’école, dans le cas cité, installe les enfants dans des rôles en rapport spécifique avec leur sexe.

2° Personnellement, je trouve inadmissible qu’on enseigne à des fillettes que leur mérite dépend de leurs talents culinaires.

3° Des valeurs morales sont mises en jeu dans une situation qui est, au mieux, une mauvaise plaisanterie. S’il est contraint par les adultes à se prêter à de tels jeux, le mieux que puisse faire un enfant est d’en tourner les règles sans se faire prendre. J’admire surtout la fillette qui a gagné et j’espère qu’à l’avenir elle choisira mieux ses « amies »…

La double action consistant d’une part à nous détruire nous-mêmes et de l’autre à appeler cela « amour » est un tour de passe-passe assez étonnant. Les êtres humains semblent avoir une capacité presque illimitée de se duper eux-mêmes et de prendre leurs propres mensonges pour la vérité. Par cette mystification, nous accomplissons et consolidons notre adaptation, notre « socialisation » – mais le résultat de cette adaptation à notre société est que, ayant été abusés et nous étant abusés nous-mêmes, nous avons en même temps été enfermés dans l’illusion que nous sommes des « moi » séparés. Ayant à la fois perdu notre vraie personnalité et acquis l’illusion que nous sommes des egos autonomes, on attend de nous que nous nous pliions aux contraintes extérieures, et ce dans une mesure presque incroyable.

Nous ne vivons pas dans un monde de définitions, de besoins, de peurs, d’espoirs et de désillusions sans ambiguïté. Les terribles réalités sociales de notre temps sont des fantômes, des spectres des dieux assassinés et de notre propre humanité, revenus pour nous hanter et nous détruire. Les Noirs, les Juifs, les Rouges, Eux, vous et moi, même, si nous sommes vêtus différemment : l’édifice de ces hallucinations partagées, voilà ce que nous appelons réalité, et nous appelons santé mentale notre folie commune et complice.

Qu’on ne nous dise pas que cette folie existe seulement quelque part dans le ciel nocturne ou diurne que sillonnent nos oiseaux de mort : elle existe dans les interstices de notre vie personnelle la plus intime. Nous avons tous été couchés sur des lits de Procuste et seuls quelques-uns d’entre nous ont appris à haïr ce qu’on a fait de nous.

Nous voyons inévitablement dans l’« autre » comme le reflet ou la cause de notre propre autodestruction. Les autres sont devenus parties de nous-mêmes et nous les appelons « nous-mêmes ». Personne n’étant soi-même pour soi-même ni pour l’autre, pas plus que l’autre n’est lui-même pour lui-même ou pour nous, chacun étant un autre pour l’autre, personne ne se reconnaît plus dans autrui ni ne reconnaît autrui en lui-même. Il en résulte au moins une double absence, hantée par le fantôme de chaque soi assassiné – et quoi d’étonnant alors à ce que l’homme moderne soit obsédé par les autres et à ce que, plus il l’est, moins il soit satisfait et plus solitaire il se sente ?

Mais le cercle vicieux ne s’arrête pas là, car voici que l’amour devient une aliénation supplémentaire, un acte de violence supplémentaire. Mon besoin est le besoin qu’on ait besoin de moi, mon désir est le désir d’être désiré. Mes actes tendent à installer ce que je tiens pour moi-même dans ce que je tiens pour le oœur de l’autre. Marcel Proust écrit : « Comment avons-nous le courage de souhaiter vivre, comment pouvons-nous faire un geste pour nous préserver de la mort dans un monde où l’amour est provoqué par un mensonge et consiste uniquement dans le besoin de voir nos souffrances apaisées par l’être même qui nous a fait souffrir ? » Mais personne ne nous a fait souffrir. La violence que nous perpétrons, que nous nous sommes faite, les récriminations, les réconciliations, les extases et les tortures de l’amour sont fondées sur l’illusion socialement provoquée que deux personnes réelles sont en relation. Dans ces conditions, il s’agit d’un dangereux état d’hallucination et de délire, d’un brouillamini de fantasmes, de cœurs brisés, de replâtrages et de vengeances.

Pourtant, dans tout cela, je n’exclus pas les circonstances où les amants peuvent se découvrir l’un l’autre, les moments où ils se reconnaissent, où l’enfer devient paradis et redescend sur terre, où la joie devient possible, où deux enfants perdus peuvent se manifester sympathie et compassion.

Mais lorsque la violence se déguise en amour, une fois consommée la rupture entre le soi et l’ego, entre l’intérieur et l’extérieur, le bien et le mal, tout le reste n’est plus qu’une danse infernale de fausses dualités. Il a toujours été reconnu que si l’Etre est fendu en son milieu, si l’on s’obstine à vouloir saisir ceci en laissant cela de côté, si l’on s’en tient au bon en négligeant le mauvais ou en le niant, il se passe que l’instinct du Mal, dissocié et doublement funeste, s’empare du Bien et se l’incorpore.

Comme il est dit dans le Tao tô King :

« Quand le grand Tao est abandonné apparaissent la bonté et la justice.

Quand la sagesse et le savoir se manifestent apparaissent de grands hypocrites.

Quand les rapports familiaux cessent d’être harmonieux apparaissent les enfants soumis et les parents dévoués.

Quand la nation est plongée dans la confusion et le désordre apparaissent les vrais patriotes. »

Nous devons être très prudents en ce qui concerne notre aveuglement affectif. Les Allemands apprenaient à leurs enfants à considérer comme leur devoir d’exterminer les Juifs, d’adorer le Führer, de tuer et de mourir pour la Patrie. La majorité des hommes de ma génération ne considéraient ou ne considèrent pas comme une folie furieuse de préférer la mort au communisme. En revanche, aucun d’entre nous, je crois, n’a perdu beaucoup d’heures de sommeil à penser à la menace d’annihilation imminente qui pèse sur l’espèce humaine et à notre propre responsabilité dans cet état de choses…

Au cours des cinquante dernières années, nous avons assassiné de nos propres mains quelque cent millions de nos semblables. Nous sommes sous la menace constante de notre extermination totale. Nous semblons aspirer à la mort et la destruction autant qu’à la vie et au bonheur. Nous sommes aussi entraînés à tuer et à être tués qu’à vivre et à laisser vivre. Ce n’est que par le viol le plus scandaleux de nous-mêmes que nous avons acquis notre aptitude à vivre en harmonie relative avec une civilisation qui tend apparemment à sa propre destruction.

Peut-être, dans une mesure limitée, pouvons-nous remédier au mal qui nous a été fait et que nous nous sommes fait à nous-mêmes. Peut-être les hommes et les femmes étaient-ils faits pour s’aimer, simplement, spontanément, plutôt que pour cette comédie que nous osons appeler l’amour. Si nous pouvions nous arrêter de nous détruire nous-mêmes, peut-être pourrions-nous cesser de détruire les autres.

Mais pour cela il nous faut commencer par reconnaître et même accepter notre violence plutôt que de l’utiliser pour nous détruire si aveuglément – et par nous rendre compte, du même coup, que nous avons une peur aussi profonde de vivre et d’aimer que de mourir.