Chapitre IV. Nous et eux

C’est seulement lorsque quelque chose est devenu problématique que nous commençons à poser des questions. Le désaccord nous tire de notre somnolence et nous oblige à considérer notre propre point de vue par opposition à une autre personne, qui ne le partage pas. Mais nous résistons à de telles confrontations. L’histoire de toutes sortes d’hérésies atteste plus que la tendance à rompre la communication avec (à prononcer l’excommunication de) ceux qui défendent d’autres dogmes ou d’autres opinions : cette

histoire atteste notre intolérance à l’égard de structures fondamentales d’expérience différentes des nôtres. Nous semblons avoir besoin de partager une conception commune de l’existence humaine, de donner avec les autres un même sens au monde, de préserver un consensus.

Mais il semble qu’une fois partagées certaines structures fondamentales d’expérience, elles en viennent à être considérées comme des entités objectives. Ces projections « objectivées » de notre liberté sont alors « subjectivées >. Lorsque les sociologues entreprennent de les étudier, elles ont pris l’apparence de choses. Ce ne sont pas des choses, ontologiquement, mais des pseudo-choses. Jusqu’à ce point, Durkheim avait raison de souligner que les représentations collectives en viennent à être considérées comme des choses extérieures à chacun. Elles prennent la force et le caractère de réalités partielles et autonomes, dotées d’une existence propre. Une norme sociale peut arriver à imposer à tout le monde une obligation contraignante, même si peu de gens la sentent comme telle.

Aujourd’hui, nous sommes tous prisonniers de l’enfer de la passivité. Nous nous sentons menacés d’une extermination réciproque que personne ne souhaite, que tout le monde redoute, qui pourrait se produire simplement parce que personne ne sait comment l’empêcher. 11 existe pourtant une (seule) possibilité de le faire, à condition que nous comprenions la nature de notre aliénation par rapport à notre expérience, de notre expérience par rapport à nos actes et de ceux-ci par rapport à la loi humaine. Chacun exécute des ordres – mais d’où viennent-ils ? Toujours d’ailleurs. Est-il encore possible de soustraire notre destinée à cette fatalité infernale et inhumaine ?

À l’intérieur de ce cercle entre tous vicieux, nous obéissons à des êtres et à des groupes qui n’existent que dans la mesure où nous continuons à les inventer et à les perpétuer. Quelle valeur ontologique ont-ils donc ?

Le théâtre humain est fait de mirages, de pseudo-réalités démoniaques, parce que chacun croit que chacun le croit.

Comment trouver la voie qui nous ramènera à nous-mêmes ? Commençons par essayer d’y réfléchir.

Nous agissons non seulement en fonction de notre expérience mais en fonction de ce que nous croyons être l’expérience des autres, en fonction de ce que nous croyons qu’ils croient être la nôtre, et ainsi de suite, selon une spirale vertigineuse qui se déroule à l’infini.

Notre langage n’est que partiellement adéquat pour exprimer cet état de choses. Au niveau 1, deux individus ou deux groupes sont en accord ou en désaccord. Comme on dit, ils voient les choses du même œil ou non, d’un même point de vue. Mais au niveau 2, peut-être croient-ils ou non être d’accord ou en désaccord – et dans l’un et l’autre cas ils peuvent se tromper ou non. Alors qu’au niveau 1 il s’agit d’accord ou de désaccord, au niveau 2 il s’agit de compréhension ou d’incompréhension. Au niveau 3 se pose la question : que pensé-je que vous pensez que je pense ? H s’agit cette fois d’atteindre ou non la compréhension ou l’incompréhension du niveau 2 sur la base de l’accord ou du désaccord du niveau 1. Théoriquement, il n’y a pas de limite à la série de ces niveaux.

Essayons d’expliquer ce processus plus clairement. Désignons par la lettre A l’accord et par la lettre D le désaccord, par C la compréhension, par I l’incompréhension, par P la prise de conscience de la compréhension ou de l’incompréhension, par E l’échec de cette tentative de prise de conscience. La série P C A C P peut dès lors signifier, appliquée à deux époux, que le mari a conscience que sa femme comprend qu’ils sont d’accord et qu’elle a conscience de sa compréhension à lui. Cela peut se traduire par le schéma suivant :

Mari

Femme

 

Mari

Femme

P

C

A

C

P

Mais on peut imaginer un autre schéma signifiant que les deux époux sont en désaccord, qu’ils ne se comprennent pas mutuellement et qu’aucun des deux n’a conscience de cette incompréhension :

Mari

Femme

 

Mari

Femme

E

I

D

I

E

Les possibilités ouvertes par les trois niveaux de perspective peuvent être représentées ainsi17 18 :

Conscience Echec de la conscience

compréhension incompréhension compréhension incompréhension

penser ce que peu de gens pensent et de croire qu’on fait partie de la majorité. Il est possible d’avoir le sentiment qu’ils pensent qu’on est pareil à Eux alors qu’on ne l’est pas – et qu’ils ne le pensent pas.

Il est aussi possible de dire : « Je crois ceci mais Ils croient cela, eh bien ! tant pis… »

Eux

Le bavardage et le scandale sont toujours et partout le fait des autres. Chaque personne est « l’autre » pour les autres. Les membres d’un « réseau » de scandale peuvent être unis par des idées qu’aucun n’admettra être les siennes. Chaque personne pense ce qu’elle pense que l’autre pense. L’autre, à son tour, pense à ce qu’un autre encore pense. Personne n’est hostile à l’idée d’avoir un locataire de couleur, mais pense à ce que son voisin en pensera – et chacun est le voisin de son voisin. Ce qu’//s pensent est tenu pour indubitable et incontestable. Le « groupe de scandale » est une série d’« autres » que chacun, individuellement, répudie tout bas.

Ce sont toujours « les autres », c’est toujours « ailleurs », et chacun se sent incapable d’agir autrement qu’Eux. « Je ne vois vraiment aucune objection à ce que ma fille épouse un aryen, mais après tout nous vivons dans un quartier juif… » : cette puissance collective est proportionnelle à l’idée que s’en fait chacun et à sa propre impuissance.

La chose est clairement illustrée par l’exemple suivant, où l’on retrouve, inversée, la situation de Roméo et Juliette.

John et Mary ont une liaison et, au moment où elle arrive à son terme, Mary s’avise qu’elle est enceinte. Les deux familles sont au courant. Mary ne désire pas épouser John. John ne désire pas épouser Mary. Mais John croit que Mary veut qu’il l’épouse et Mary ne veut pas heurter les sentiments de John en lui disant qu’elle ne souhaite pas l’épouser – car elle croit que John souhaite l’épouser et qu’il pense qu’elle souhaite qu’il l’épouse.

Les deux familles, dans le même temps, ajoutent à la confusion. La mère de Mary pousse les hauts cris en pensant à la honte qui l’accable, à ce que les gens doivent dire de la manière dont elle a élevé sa fille. Elle ne prend pas la situation en soi au tragique, puisque Mary va se marier, mais elle se soucie de ce que les autres vont dire. Aucun membre d’aucune des deux familles ne se fait de souci pour soi-même, mais chacun se soucie énormément de l’effet des « bavardages » et du « scandale » sur chacun des autres. Ceux dont on se préoccupe le plus sont le père de John et la mère de Mary, qui passent pour les principales victimes du drame. Le père de John, pour sa part, se demande ce que la mère de Mary va penser de lui, et la mère de Mary ce que « tout le monde » pensera d’elle. John se demande ce que la famille pense de ce qu’il a fait à son père, et ainsi de suite. Tout cela, en quelques jours, met en cause tous les membres des deux familles et se traduit par force larmes, récriminations, manifestations de désespoir et excuses. On échange des propos de ce genre :

la mère a la fille : Même s’il veut t’épouser, comment pourra-t-il te respecter lorsqu’il saura ce que les gens auront dit de toi ?

la fille (un peu plus tard) : J’en avais assez de lui lorsque je me suis aperçue que j’étais enceinte, mais je n’ai pas voulu lui faire de peine parce qu’il m’aimait.

le garçon : Si je n’avais pas pensé à mon père et à tout ce que je lui dois à cause de ce qu’il a fait pour moi, je me serais arrangé pour qu’elle se fasse avorter. Mais tout le monde était déjà au courant…

Tout le monde était au courant, oui, parce que le fils l’avait dit à son père, qui l’avait dit à sa femme, qui l’avait dit au frère de John, qui l’avait dit à sa propre femme, qui l’avait dit…, etc.

De tels processus semblent avoir un dynamisme qui ne dépend pas des individus. Mais dans ce cas comme dans tous les autres, ce processus est une forme d’aliénation, intelligible quand et seulement lorsque les étapes de cette aliénation peuvent être ramenées à leur unique origine : l’expérience et les actions de chacun des intéressés.

Ce qu’il y a de curieux à propos d’Eux, c’est qu’ils sont créés par chacun de nous au mépris de notre propre identité. Lorsque nous Les avons installés en nous, nous ne sommes plus qu’une pluralité de solitudes au sein de laquelle chacun rend l’autre responsable de ses propres actions. Chaque personne, en tant qu’autre pour l’autre, fait la loi pour l’autre. Chacun nie avoir avec les autres des liens intérieurs, chacun proclame sa propre inexistence : « Je n’ai fait qu’exécuter les ordres. Si je ne l’avais pas fait, quelqu’un d’autre l’aurait fait », « Pourquoi ne signez-vous pas cette pétition ? Tout le monde l’a signée », etc. Et pourtant, bien que cela ne change rien à rien, je ne puis agir autrement. Aucune autre personne ne m’est plus nécessaire que je ne prétends l’être pour Eux. Mais de même que l’autre est pour moi « l’un d’entre Eux », je suis « l’un d’entre Eux » pour lui. Dans cet ensemble d’indifférences réciproques, de solitudes et d’inutilités, il apparaît qu’il n’existe aucune liberté. Il y a conformité à une présence qui, partout, est ailleurs.

Nous

La nature de tout groupe, du point de vue des membres de ce groupe, est très curieuse. Si je pense à « vous » et à « lui » comme pareils à moi, et aux autres comme différents de moi, j’ai déjà formé deux synthèses rudimentaires : Nous et Eux. Cependant, cet acte subjectif de synthèse ne constitue pas lui-même un groupe. Pour que Nous devienne un groupe, il est nécessaire non seulement que je considère vous, lui et moi comme Nous mais encore que vous et lui pensiez à nous en tant que Nous. J’appellerai action de synthèse de groupe rudimentaire cet acte consistant à concevoir un certain nombre de personnes comme un tout collectif. Chacun de nous (moi, vous, lui) a accompli une telle action, mais il ne s’agit jusqu’ici que de trois actions personnelles distinctes. Pour qu’un groupe se constitue réellement, je dois avoir conscience que vous vous pensez comme l’un de Nous, ainsi que je le fais, et que lui fait de même. Je dois en outre m’assurer que vous et lui avez conscience que je me considère comme lié à vous deux et il faut que, de même, vous et lui soyez sûrs que les deux autres ont conscience que ce Nous nous est commun, qu’il n’est pas une illusion que s’en font seulement deux d’entre nous.

Ce qui précède pourrait se résumer ainsi : j’« intériorise » votre synthèse et celle du troisième d’entre nous ; vous intériorisez la mienne et la vôtre ; j’intériorise votre intériorisation de la mienne et de la sienne ; vous intériorisez la vôtre et la sienne ; il intériorise mon intériorisation de la sienne et de la vôtre – et ainsi de suite, à l’infini.

Le groupe, considéré avant tout du point de vue de l’expérience de ses propres membres, n’est pas un objet social situé dans l’espace. Il est un être formé par la synthèse que chacune des personnes en cause accomplit de la même multiplicité, dont elle fait Nous, et par la synthèse que chacun accomplit de la multiplicité de ces synthèses.

Le groupe, considéré de l’extérieur, apparaît comme un objet social, dont l’apparence donne l’illusion d’un organisme cohérent. Ce n’est là qu’un mirage, car à mieux y regarder il n’est nullement un organisme.

J’appellerai connexion un groupe dont l’unification est accomplie par l’intériorisation réciproque de chacun par chacun mais où ni « objet commun », ni structure organisationnelle ou institutionnelle n’entrent en jeu et ne font office de « ciment ». L’unité de la connexion est à l’intérieur de chaque synthèse. Chacun des actes de synthèse est lié par intériorité récipropre à chaque autre synthèse de la même connexion, dans la mesure où il est aussi l’intériorité de chaque autre synthèse. L’unité de la connexion est l’unification, effectuée par chaque personne, de la pluralité des synthèses.

La structure sociale de la connexion ainsi accomplie est son unité en tant qu’ubiquité. La connexion n’existe que dans la mesure où chaque personne l’incarne. La connexion est en chacune et nulle part ailleurs. Elle est aux antipodes d’Eux en ce que chaque personne se sent partie d’elle, considère l’autre comme co-essentiel à elle et tient pour acquis que l’autre se considère comme co-essentiel à l’autre.

Chesterton écrivait :

« Nous sommes tous dans le même bateau, sur une mer déchaînée. Et nous nous devons l’un à l’autre une terrible fidélité… »

Dans ce groupe de fidélité réciproque, de fraternité jusqu’à la mort, chaque liberté est garante de et fiée à celle de l’autre.

Dans la connexion familiale, l’unité du groupe est accomplie expé-rientiellement par chacun de ses membres et le danger, pour chacun (dès lors que la personne est essentielle à l’ensemble et l’ensemble essentiel à chaque personne), est la dissolution ou la dispersion de la « famille ». Une « famille » unie n’existe qu’aussi longtemps que chaque personne agit en fonction de l’existence du groupe. Chacune peut dès lors agir sur l’autre pour l’obliger (par sympathie, chantage, obligation, culpabilisation, gratitude ou simple violence) à préserver intacte son intériorisation du groupe.

La connexion familiale est ainsi l’« entité » qui doit être préservée en chaque personne et servie par chacune, l’entité pour laquelle on vit et on meurt et qui, en retour, offre la vie en cas de fidélité et la mort en cas de désertion. Toute défection (trahison, reniement, hérésie, etc.) est, selon l’éthique du groupe, punissable et le pire châtiment concevable pour les membres du groupe est l’exil ou l’excommunication, c’est-à-dire la mort du groupe.

La condition de permanence d’une telle connexion, dont la seule existence réside dans l’expérience que chaque membre en fait, est la réinvention de tout ce qui donne à cette expérience sa raison d’être 19. S’il n’y a pas de danger extérieur, le danger et la terreur devront être inventés et affirmés. Chaque personne doit agir sur les autres pour défendre en eux la connexion.

Certaines familles vivent dans la crainte perpétuelle de ce qui, pour elles, est un monde extérieur menaçant. Les membres de la famille vivent dans une sorte de ghetto familial et c’est là l’une des bases de ce qu’on appelle la « sur-protection maternelle ». Du point de vue de la mère il ne s’agit pas de sur-protection – ni d’ailleurs souvent, du point de vue des autres membres de la famille…

La « protection » qu’une telle famille offre à ses membres semble être fondée sur plusieurs préconditions : 1° une image du monde extérieur considéré comme extraordinairement dangereux, 2° la mise en œuvre à l’intérieur de la famille d’une réaction de terreur devant le danger extérieur. La « fonction » de la connexion est d’engendrer cette terreur. C’est une fonction de violence.

La stabilité de la connexion est le produit de la terreur engendrée dans ses membres par l’œuvre (de violence) accomplie par les membres du groupe sur chacun d’entre eux. Une telle homéostasie est le produit d’actions réciproques accomplies sous le signe de la violence et de la terreur.

Le plus haut principe éthique de la connexion est le souci réciproque. Chaque personne se soucie de ce que l’autre pense, sent, fait. Chacune peut en arriver à considérer comme son droit d’attendre que les autres se soucient également d’elle et à considérer comme son devoir de se soucier des autres de la même manière. Je ne fais pas un geste sans estimer avoir le droit que vous en soyez heureux ou triste, fier ou honteux. Chacune de mes actions concerne les autres membres du groupe, et je vous tiendrai pour insensible si vous ne vous souciez pas de ce que je pense de vous lorsque vous faites quelque chose.

Une famille peut agir comme une bande de gangsters s’offrant les uns aux autres protection mutuelle contre la violence des uns et des autres. Il s’agit d’un terrorisme réciproque, impliquant offre de protection et de sécurité contre la violence dont chacun menace l’autre ou dont il est menacé par l’autre si l’un des membres ne marche pas droit.

Mon souci, mon souci de votre souci, votre souci, votre souci de mon souci, etc. – voilà encore une spirale infinie dont procède ma fierté ou ma honte de mon père, de ma sœur, de mon frère, de ma mère, de mon fils, de ma fille.

La caractéristique essentielle de la connexion est que toute action d’une personne est censée concerner et influencer chacune des autres et réciproquement.

Chaque personne est tenue de contrôler les autres et d’être contrôlée par elles, par l’action réciproque que chacune exerce sur l’autre. Etre affecté par les actions ou les sentiments des autres est « naturel ». Il n’est pas « naturel » qu’un père ne soit ni fier ni honteux de son fils, de sa fille, de sa femme, etc. Selon cette éthique, la plus noble forme d’action est celle qui est accomplie pour faire plaisir, pour rendre heureux, pour manifester sa gratitude à l’autre. Dans ce « jeu », il est déloyal de tirer parti de cette interdépendance pour blesser l’autre, sauf si c’est au profit de la famille elle-même – mais le pire des crimes est encore de refuser les données mêmes du jeu.

Exemples : Pierre donne quelque chose à Paul. Si Paul n’en est pas touché et refuse le cadeau, il est ingrat. Ou encore : Pierre est malheureux d’une chose qu’a faite Paul. Dès lors, si Paul a fait cette chose, il a rendu Pierre malheureux et Paul est une brute insensible, un égoïste, un ingrat. Ou encore : si Pierre est disposé à faire des sacrifices pour Paul, Paul doit être disposé à faire des sacrifices pour Pierre, sans quoi il est un égoïste, un ingrat, une brute, etc. Le « sacrifice », dans cette optique, consiste dans le fait que Pierre s’appauvrit lui-même pour faire quelque chose pour Paul. C’est la tactique de la dette imposée. Dans le langage de certains psychiatres, on dirait que chaque personne investit dans l’autre.

Le groupe – qu’il s’agisse de Nous, de Vous ou à’Eux – n’est pas un nouvel individu, un nouvel organisme ou hyper-organisme sur la scène sociale. Il n’a ni action ni conscience propres. Cependant nous sommes parfois prêts à verser notre sang et celui des autres pour cette présence sans vie propre.

Le groupe est une réalité – mais quelle sorte de réalité ? Le Nous est une forme d’unification d’une pluralité composée par ceux qui partagent l’expérience commune de son ubiquité.

Vu de l’extérieur, un groupe (Eux) peut apparaître sous un autre aspect. C’est également une forme d’unification imposée à une multiplicité, mais cette fois ceux qui inventent cette unification n’en font pas partie. Eux apparaît comme une sorte de mirage social : les Rouges, les Blancs, les Noirs, les Juifs… Sur la scène humaine, pourtant, de tels mirages peuvent créer leur propre réalité. L’invention d’Eux crée le Nous et nous pouvons avoir besoin d’inventer Eux pour nous réinventer en tant que Nous.

L’une des formes les plus ambiguës de la solidarité qui nous lie se manifeste lorsque nous voulons la même chose, mais ne voulons rien recevoir l’un de l’autre. Supposons que nous ayons en commun le désir de nous asseoir à la dernière place libre dans le métro ou de réaliser la meilleure affaire à une vente en solde. Nous serions heureux de nous trancher mutuellement la gorge, mais nous sentons néanmoins un certain lien entre nous, une unité négative pourrait-on dire, au sein de laquelle chacun sent que l’autre est en trop et se sent, au fond de lui, en trop pour l’autre. Chacun des deux est en trop en tant qu’autre – pour l’autre. Nous partageons le désir de nous approprier le même objet réel ou imaginaire (de la nourriture, un terrain, une position sociale), mais en fait nous ne partageons rien entre nous et ne le souhaitons pas. Deux hommes aiment la même femme, convoitent la même maison ou la même situation : cet objet commun les sépare et les unit en même temps. L’objet en question peut être animal, végétal, minéral, humain ou divin, réel ou imaginaire, unique ou multiple. L’« idole » de la chanson par rapport à ses « fans », par exemple, est un objet humain unissant plusieurs êtres. Tous peuvent le posséder, encore que d’une manière irréelle, magique. Lorsque cette magie se traduit dans la réalité, l’« idole » court le risque d’être déchiquetée par des < fans » frénétiques qui essayent de s’en approprier un morceau.

L’objet peut être multiple. Deux firmes rivales se lancent dans une intense campagne publicitaire avec, chacune, l’impression que ses clients risquent d’aller chez l’autre. Les études de marché révèlent parfois à quel point tout cela se passe sur le plan du fantasme : on n’a pas encore découvert les lois qui gouvernent la conception, l’invention et la conquête de cet être social multiple qu’on appelle « les consommateurs ».

Le lien commun qui Nous lie peut être l’autre. L’Autre peut n’être même pas un Eux défini. Sur le plan du scandale, des potins, de la discrimination raciale inavouée, l’Autre est partout et nulle part. L’Autre qui gouverne chacun n’existe pas en tant que Soi mais en tant qu’Autre. Chaque Soi, cependant nie être lui-même l’autre qu’il est pour l’Autre. L’Autre est l’idée que s’en fait chacun.

La manière la plus étroite, peut-être, dont Nous puissions être unis consiste à faire partie d’une même présence, intérieure à chacun de nous. Ce mysticisme de groupe se manifestait notamment, avant la guerre, dans les discours des congrès du parti national-socialiste. Rudolf Hess proclamait : € Nous sommes le Parti, le Parti est le Reich, Hitler est le Parti, Hitler est l’Allemagne », etc. Nous sommes chrétiens dans la mesure où nous sommes frères en Jésus-Christ. Nous sommes en Jésus et Jésus est en chacun de nous.

On ne peut pourtant s’attendre à voir un groupe exister longtemps comme tel par la seule vertu d’une expérience unifiée. Les groupes sont appelés à disparaître sous les coups d’autres groupes ou à cause de leur incapacité de se défendre contre la faim, la maladie, les dissensions internes, etc. Mais la menace la plus simple et la plus permanente qui pèse sur tous les groupes réside dans la simple défection de leurs membres. Il s’agit en quelque sorte du danger d’évaporation.

Sous la forme de fidélité, de fraternité, d’amour du groupe on voit apparaître une éthique dont la base est mon droit d’accorder protection à l’autre contre ma violence s’il m’est fidèle, d’attendre sa protection contre sa violence si je lui suis fidèle, et mon devoir de le menacer de ma violence s’il cesse d’être fidèle.

Ne nous faisons pas d’illusions sur la fraternité humaine… Mon frère, qui m’est aussi cher que moi-même, mon jumeau, mon double, ma chair et mon sang, peut être aussi bien mon complice dans un lynchage que mon compagnon de martyre, et dans les deux cas il peut s’attendre à ce que je le tue s’il change d’opinion. La fraternité humaine est invoquée par les hommes selon les circonstances, mais elle s’étend rarement à tous les hommes. Au nom de notre liberté et de notre fraternité, nous sommes prêts à détruire l’autre moitié de l’humanité – et réciproquement.

Ce problème est une question de vie ou de mort, au sens propre, car notre existence est gouvernée par des fantasmes sociaux aussi primitifs que ceux-là. Quelle est la réalité des « Rouges » pour vous et pour moi ? Quelle est la nature de la chose ou de la présence évoquées par ce mot magique ? Qu’est-ce que « l’Est » ? Eprouvons-nous vraiment le besoin de le menacer ou de le séduire ? « La Russie » ou « la Chine » n’existent vraiment, n’ont d’Etre que dans l’imagination de chacun – y compris dans celle des Russes et des Chinois. Cet Etre dont les Russes s’imaginent qu’ils font partie, qu’ils ont à le défendre, et que les non-Russes imaginent comme une chose étrangère contre laquelle ils ont à défendre leur liberté, peut, si nous nous soumettons tous à ce fantasme de masse préontologique, aboutir à ce que nous soyons tous détruits par une chose qui n’existe que dans la mesure où nous l’inventons tous.

Nous ne disons jamais que les corps chimiques se combinent parce qu’ils s’aiment les uns les autres. Ce n’est pas la colère ou la haine qui font éclater les atomes, mais les hommes, eux, agissent par amour et par haine, s’associent pour se défendre, pour attaquer ou pour le plaisir d’être ensemble.

Tous les gens qui tentent de diriger le comportement de grands nombres d’autres êtres agissent sur l’expérience de ces autres, sur leurs sentiments ou leurs perceptions. Une fois que des êtres sont amenés à éprouver les mêmes sentiments et les mêmes perceptions, on peut s’attendre à ce qu’ils se comportent de la même manière. Amenez-les à vouloir ou à haïr la même chose, à sentir la même menace, vous serez déjà maître de leur comportement – et vous aurez sous la main vos clients ou votre chair à canon. Amenez-les à considérer les Nègres comme des sous-hommes ou les Blancs comme des pervers, leur comportement pourra être déterminé en conséquence.

La passivité des groupes humains, qui semble être la négation même de l’action, est en fait le produit d’une action. Elle peut, en outre, être un instrument de mystification si on y voit l’expression de « l’ordre naturel des choses ». Le mésusage idéologique de cette idée est évident, car il sert les intérêts de ceux qui souhaitent que la masse croie que le statu quo fait partie de cet « ordre naturel », ordonné par Dieu ou les lois « naturelles ».

Le groupe devient une machine, et on oublie que c’est une machine faite par l’homme, et que cette machine est faite des hommes mêmes qui la font. C’est une machine très différente de celles qui, une fois fabriquées, ont une existence propre. Le groupe, ce sont des hommes s’organisant eux-mêmes en machine, s’assignant et assignant aux autres divers pouvoirs, rôles, fonctions, droits, devoirs, etc.

Le groupe ne peut devenir une entité distincte des hommes qui le composent, mais les hommes peuvent former des cercles pour encercler d’autres hommes.

Tout se passe comme si nous préférions tous mourir pour préserver nos ombres – car le groupe ne peut être rien d’autre que la multiplicité des points de vue et des actions de ses membres, et cela reste vrai même lorsque, par l’intériorisation de cette multiplicité synthétisée par chacun, celle-ci devient commune à tous et dotée d’une existence durable.

Il est encore heureux que l’homme soit un animal social, considérant la complexité et les contradictions terrifiantes du monde social dans lequel il lui faut vivre, même si l’on tient compte des simplifications incroyables imposées à cette complexité et dont nous avons étudié plus haut quelques exemples.

Notre société est plurale à beaucoup d’égards. Chaque personne sera vraisemblablement amenée à faire partie de plusieurs groupes qui peuvent avoir non seulement des compositions différentes mais encore différentes formes d’unification.

Chaque groupe exige des personnes qui le composent une transformation intérieure plus ou moins radicale. Qu’on pense aux métamorphoses qui s’imposent au même homme en une seule journée, selon qu’il passe d’un groupe social à un autre, et qui font de lui successivement un membre d’une famille, un grain de poussière dans la foule, un fonctionnaire, un ami. Il ne s’agit pas simplement de rôles différents : chacun implique tout un passé, un présent, un futur, différentes options et contraintes, différents degrés de transformation ou d’inertie, différentes formes d’intimité ou de distance, différents droits et devoirs, différentes sortes d’engagement. Je ne connais aucune théorie de l’individu qui tienne vraiment compte de cela. On est toujours tenté de partir de la notion d’une prétendue personnalité fondamentale, mais les effets seconds ne sont pas réductibles à un unique système intérieur. Le père de famille fatigué au bureau et l’homme d’affaires fatigué chez lui attestent que les êtres transportent d’un contexte à un autre (souvent totalement contradictoires) non point un unique ensemble d’objets intérieurs mais divers modes d’êtres sociaux intériorisés.

De même, il n’existe pas des émotions ou des sentiments constants, amour, haine, colère, confiance ou méfiance. Quelque définition générale qui puisse être donnée de chacun de ces sentiments ou de ces émotions sur le plan le plus abstrait, chacun d’eux est en fait toujours « modulé » d’une certaine manière selon les conditions du groupe où il se manifeste. Il n’y a pas d’émotions, de sentiments, d’instincts ou de personnalités « basiques », indépendants des relations qu’une personne a à l’intérieur de tel ou tel contexte socialx.

Nous menons une course contre la montre. Il est possible qu’une nouvelle transformation de l’homme soit envisageable si les hommes en viennent à se concevoir eux-mêmes comme « Un de Nous » ; si – même sur la base du pire égoïsme – nous pouvons nous rendre compte que Nous et Eux devons être transcendés dans la totalité de la race humaine, si, en les détruisant, nous ne nous détruisons pas tous.

À mesure que la guerre se poursuit, les deux adversaires se ressemblent de plus en plus. Le serpent se mord la queue. La roue tourne sur elle-même et fait un tour complet. Comprendtons-nous que Nous et Eux sommes les ombres les uns des autres ? Nous sommes Eux pour Eux comme Ils sont Eux pour Nous. Quand le voile sera-t-il levé ? Quand la charade deviendra-t-elle carnaval ? Il se peut que des saints embrassent encore des lépreux. Il est grand temps que le lépreux embrasse le saint. 20