Avant-propos

Ce livre, dont au premier abord la forme semblera peut-être insolite, voire déroutante, au lecteur non prévenu, constitue une illustration – ou plus exactement une série d’illustrations – des vues de Laing sur les modes de relation entre les individus, c’est-à-dire sur ce qu’il a lui-même appelé « l’expérience et le comportement interpersonnels ». À l’intention de ceux qui n’auraient pas lu les précédents ouvrages du même auteur traduits en français1, précisons qu’on trouvera un exposé théorique de ces vues notamment dans les premiers chapitres de la Politique de l’expérience. Il n’est peut-être pas inutile d’en rappeler ici les grandes lignes. Chacun de nous, selon Laing, se fait du comportement d’autrui une idée subjective qui représente son « expérience » de l’autre : « Je vous vois et vous me voyez. J’ai une certaine conception de vous et vous de moi. Je vois votre comportement et vous voyez le mien, mais je ne vois pas, je n’ai jamais vu et ne verrai jamais votre expérience de moi, pas plus que vous ne pouvez voir mon expérience de vous (…) Je ne peux pas faire l’expérience de votre expérience, ni le contraire. Nous sommes l’un et l’autre des hommes invisibles. Tous les hommes sont invisibles les uns aux autres. » (Flaubert disait déjà, dans une lettre à Maupassant : « Personne ne comprend personne ; nous vivons dans un désert… ») Néanmoins, « lorsque deux personnes sont en relation, le comportement de chacune à l’égard de l’autre est modifié par le comportement de l’autre, de même que l’expérience de chacune est modifiée par le comportement de l’autre ». Cette connaissance personnelle que nous avons de l’autre, ou plus exactement l’idée que nous nous faisons de lui et de son comportement, ne correspond pas nécessairement à la réalité de cet autre ni à l’idée qu’il se fait lui-même de son propre comportement. Il en résulte que les rapports humains, les relations « interpersonnelles » se fondent fréquemment, pour ne pas dire toujours, sur un certain nombre de malentendus, générateurs de ce que Laing appelle, dans la brève introduction du présent volume, des « nœuds, enchevêtrements, impasses, disjonctions, cercles vicieux ».

Exemple : dans le couple que forment Jack et Jill, chacun des deux souhaite être désiré par l’autre, mais n’est pas sûr qu’il le soit. Il (ou elle) va donc s’employer à susciter chez l’autre le désir qu’il (ou elle) souhaite lui inspirer, en feignant lui-même (ou elle-même) d’éprouver du désir pour elle (ou pour lui). Il s’agit là, selon la formule de Laing, d’un « contrat parfait », dont il formule ainsi les termes :

Elle désire qu’il la désire

Il désire qu’elle le désire

*

Pour le faire la désirer

 

elle fait semblant qu’elle le désire

 

Pour la faire le désirer

 

il fait semblant qu’il la désire

 

*

Jack désire

le désir qu’a Jill de Jack

donc

 

 

Jack dit à Jill

 

que Jack désire Jill

*

Jill désire

le désir qu’a Jack de Jill

donc

 

Jill dit à Jack

 

que Jill désire Jack

*

Ce genre de situation – ambiguë mais classique – se retrouve dans tous les domaines et à tous les niveaux des relations « interpersonnelles », qu’il s’agisse des rapports entre époux, amants, amis, parents et enfants, psychiatre et patient – voire même dans les rapports de l’individu avec lui-même, c’est-à-dire dans la relation souvent équivoque et parfois conflictuelle qui existe entre son comportement réel et l’idée qu’il s’en fait (cf. p. 1, infra et suivantes). Dans le présent ouvrage, Laing propose sous une forme condensée une suite d’exposés de situations de cette sorte, présentées « à l’état brut » et sans aucun commentaire interprétatif. Il appartient au lecteur d’imaginer ou de reconstituer leur contexte, de « mettre en scène », en quelque sorte, les situations et les personnages dont l’auteur s’est borné à indiquer les fondements psychologiques. Répétons cependant, à l’intention de ceux qui pourraient trouver obscurs ces « théorèmes psychologiques », qu’ils en trouveront une méthode de lecture dans les autres livres de Laing, et plus particulièrement dans les chapitres de la Politique de l’expérience intitulés « Personnes et expérience », « La mystification de l’expérience » et « Nous et Eux ». On peut penser néanmoins que le lecteur d’aujourd’hui, quelque peu averti des données et des méthodes de la psychologie moderne, ne sera pas rebuté par le caractère schématique de ces textes mais qu’il sera au contraire sensible à ce qu’ils ont de stimulant pour l’imagination et la réflexion, qu’il verra en eux autant de miroirs où, à mieux y regarder, il découvrira parfois une image inattendue et peut-être cruelle de lui-même. C’est sans doute la première fois qu’un ouvrage de ce genre ne se présente pas sous une forme théorique, discursive ou dogmatique, que les « cas » considérés sont exposés en quelque sorte in vivo et que le lecteur est invité à participer activement à leur analyse, on pourrait presque dire à les vivre lui-même.

Notons encore que, dans la dernière partie du volume (p. 1,infra et suivantes), un lien subtil se noue entre l’expérience psychologique et l’expérience spirituelle, ou, pour reprendre la formule du critique américain James S. Gordon, « les racines des relations interpersonnelles sont considérées comme s’enfonçant dans le même sol que le mysticisme religieux », et plus précisément la mystique orientale (des mots ou des expressions tels que dharma, nirvãna, « doigt pointé vers la lune » ou « porte sans porte », notamment, sont familiers à ceux qui ont quelque connaissance du bouddhisme zen). C’est dire que le lecteur pressé aurait tort de ne voir dans ce petit livre qu’un « exercice de style » littéraire ou poétique : en moins de cent pages, Ronald D. Laing y a condensé la matière de plusieurs volumes, et l’essentiel de sa déjà longue expérience de psychologue et de psychiatre – l’un des plus originaux et des plus audacieux de notre temps.

Le Traducteur