Introduction

Les textes rassemblés dans ce volume jalonnent, de 1894 à 1924, l’évolution de la pensée freudienne concernant la psychopathologie. Ils doivent évidemment être lus en tenant compte de leur situation chronologique et rapprochés, pour permettre une vue d’ensemble, d’ouvrages publiés séparément en français : Études sur l’hystérie (1895), Cinq psychanalyses1, Métapsychologie (1915), Introduction à la psychanalyse (1917), Inhibition, symptôme et angoisse (1926). Certains articles ne comportent que quelques pages, d’autres sont développés aux dimensions de véritables essais, soit à partir de l’approfondissement d’une question, soit en se fondant sur l’interprétation et la discussion d’un ou plusieurs cas. Théorie et clinique : nulle part on ne trouverait trace ici d’un clivage entre ces deux aspects, ni à plus forte raison d’un privilège accordé à l’un ou l’autre. Freud aime à répéter la formule de Charcot : « La théorie, c’est bon mais ça n’empêche pas d’exister. » Sa leçon est d’admettre l’existant, le « cas », dans sa brutalité, son atopie, voire sa « contradiction avec la théorie » (comme le rappelle précisément le titre d’un article), non pas pour jeter par-dessus bord tout effort théorique, mais bien pour contraindre dialectiquement la théorie à des remaniements, des éclatements ou des révolutions. Maxime élémentaire de toute démarche scientifique, que Freud après d’autres n’a fait que mettre en œuvre ; mais on voit la distance qui le sépare de tous ceux qui aujourd’hui, d’un vagissement ininterrompu, réclament toujours plus de « clinique », et proclament qu’il faut purger la psychanalyse de son démon philosophique (germanique ou cartésien, peu leur importe). Ici la « clinique » n’est trop souvent qu’alibi pour un retour à la platitude préanalytique, ou camouflage d’une théorie indigente qui craint de s’exposer ouvertement ; là, chez Freud, le « cas » est défi (qui doit être relevé) à la théorie, le « manifeste » n’a d’intérêt que comme provocation à l’interprétation et à la construction.

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Non sans artifice, et bien que chacun de ces articles puisse se suffire à lui-même, on peut proposer, dans leur séquence, un certain nombre de regroupements. Les six premiers textes se situent entre 1894 et 1896 ; ils trouvent leur centre de gravité dans le grand ouvrage publié avec Breuer en 1895, les Études sur l’hystérie, et peuvent être éclairés par la correspondance avec Fliess (Naissance de la psychanalyse). Il s’agit d’articles qui n’étaient pas, à ce jour, accessibles au lecteur français. Trois dimensions principales doivent être soulignées :

On sait que Freud avait laissé à Breuer le soin de rédiger le chapitre théorique des Études sur l’hystérie. Bien léger serait celui qui penserait trouver dans ces Considérations théoriques de Breuer l’expression d’un « état » de la pensée freudienne. Au contraire, c’est séparément, et sur des voies bien personnelles, que Freud élabore sa théorie de l’hystérie, dont l’expression la plus achevée est donnée dans L’étiologie de l’hystérie. Il est commode, mais dangereux, de désigner cette élaboration du terme de « théorie de la séduction », car on met ainsi l’accent sur l’aspect événementiel et par conséquent discutable de cette « séduction » dont on répète, après Freud, qu’il l’a « abandonnée ». Mais au-delà de cet élément contingent, c’est bien une structure fondamentale de la causalité psychique qui est découverte là, si bien que cette théorisation de l’hystérie nous parait n’avoir jamais été dépassée ou invalidée par Freud lui-même. On la désignerait mieux en parlant de « traumatisme en deux temps », ou de « théorie du corps étranger interne ».

Autre intérêt de ces premiers textes : ils permettent de suivre, par étapes, l’élargissement de la théorie freudienne à l’ensemble du champ des psychonévroses, étant entendu par là non seulement la névrose obsessionnelle (qui trouve ici son acte de naissance dans la nosographie psychiatrique et psychanalytique) mais un certain nombre de psychoses, dites « de défense ».

Un dernier point enfin serait à développer : le champ des psychonévroses de défense n’est lui-même compréhensible que mis en relation avec un domaine fort différent, celui des affections dont la causalité est bien d’ordre sexuel mais ne passe pas par une médiation psychique : les « névroses actuelles ». Des articles comme « Qu’il est justifié… » et « Obsessions et phobies » sont la conclusion d’une investigation clinique extensive dont témoigne la correspondance avec Fliess. Et, si le terme de « névroses actuelles » est aujourd’hui un peu délaissé, l’« actualité » de ces textes reste entière pour qui s’interroge par exemple sur le mécanisme de l’angoisse ou sur les symptômes psychosomatiques.

Les onze articles étalés entre 1899 et 1913 n’ont entre eux que des liens plus lâches. Nous sommes dans une période où la théorie des névroses s’enrichit par touches successives. La découverte de la dimension fantasmatique est ici le fil conducteur ; il s’agit de repérer les différents avatars du fantasme, de montrer son efficace et son déguisement dans le symptôme, mais aussi d’en dévoiler les structures fondamentales, les fantasmes dits « originaires ». Cette suite de textes se conclut sur deux articles à visée plus générale, où Freud aborde le déterminisme de la névrose en ses deux points extrêmes : déclenchement ou « entrée dans la névrose » manifeste et, à l’autre extrémité, existence et signification d’une « disposition » névrotique. On notera, dans le premier de ces textes, une influence manifeste de la pensée de Jung.

Entre 1915 et 1922 voici quatre grands articles soigneusement élaborés et appuyés sur des observations nombreuses et approfondies. La théorie psychopathologique est bien fondée ; il s’agit désormais de la confirmer en l’élargissant aux domaines les moins bien explorés, perversions et psychose. La richesse et l’originalité des points de vue qui sont développés, la maîtrise de Freud à tracer la dialectique inconsciente des cas cliniques font de ces quatre articles des textes fondamentaux, compléments indispensables des cinq grandes Psychanalyses.

Enfin, avec les trois derniers textes, publiés en 1924, c’est un autre souci qui apparaît : reformuler la psychopathologie analytique en fonction des grands remaniements théoriques de 1920. Ainsi les deux textes sur « névrose et psychose » veulent marquer l’opposition de ces deux modalités pathologiques en les situant dans le schéma topique de Le moi et le ça. Le problème économique du masochisme, pour sa part, prolonge les réflexions D’Au-delà du principe de plaisir sur la pulsion de mort, en montrant leur signification pour la clinique du masochisme.

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La psychopathologie constitue le terrain originaire et fondamental de la pensée psychanalytique, et il ne saurait être question d’en donner ici un aperçu. Nous voudrions simplement mentionner certaines constantes de la démarche freudienne. Nous avons déjà indiqué le lien indissociable établi par Freud entre « clinique » et « théorie », de ce lien, nous verrons un témoignage supplémentaire dans l’attitude freudienne envers la nosographie. À l’inverse (ici encore) d’une certaine tendance contemporaine, Freud porte un intérêt particulièrement attentif aux distinctions nosographiques ; on ne saurait même sous-estimer l’importance de ses contributions pour la délimitation des grandes catégories utilisées par la psychiatrie moderne. Un texte comme « Qu’il est justifié… », est un exemple, parmi d’autres, de cette attention. À sa lecture, et malgré un certain style « question de concours », on repérera vite ce qui distingue ce souci nosographique d’une attitude classificatoire banale, extérieure à son objet. Non seulement le cadre nosologique doit rendre compte, selon un principe d’économie, de faits constatés, mais surtout il n’a de sens que s’il peut être rapporté à une structure précise et univoque, et si, à son tour, cette structure entre en rapport avec celles d’autres affections, selon des relations bien définies : correspondances, oppositions, complémentarité, etc. Ainsi, entre névrose et psychose, entre névrose et perversion, entre psychonévroses et névroses actuelles, se tendent des liens structuraux, sans doute fréquemment brouillés par la complexité des cas concrets, mais que Freud s’attache constamment à repréciser. À l’aube de sa théorie, dans les lettres à Fliess, on trouve déjà le souci de situer selon les mêmes dimensions, dans un même tableau, hystérie, névrose obsessionnelle, paranoïa, confusion hallucinatoire et psychose hystérique : souci qu’on retrouve inchangé en 1924. Les axes de référence majeurs qui orientent ce tableau des structures, on sait que ce sont les dimensions principales de la métapsychologie, celles selon lesquelles s’organise et se joue le conflit psychique : champ topique, référence génétique, facteurs économiques. Quant à ce qu’on désigne comme point de vue dynamique, on peut aussi bien le considérer comme résumant et englobant tous les autres : c’est précisément la prise en considération du conflit défensif dans ce qu’il a de particulier à chaque type nosologique. Définition, délimitation, description des modes de défense spécifiques des névroses, des psychoses et des perversions, c’est la tâche centrale que se propose Freud tout au long de l’élaboration de sa psychopathologie.