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Les fantasmes originaires constituent « ce trésor de fantasmes inconscients que l’analyse peut découvrir chez tous les névrosés et probablement chez tous les enfants des hommes31 ». Ces mots à eux seuls suggèrent que ce n’est pas seulement le fait empirique de leur fréquence, voire de leur généralité, qui les caractérise. Si « chaque fois les mêmes fantasmes sont créés, avec le même contenu32 », si on peut retrouver, sous la diversité des affabulations individuelles, quelques fantasmes « typiques33 », c’est bien que l’histoire événementielle du sujet n’est pas le primum moyens qu’il faut supposer un schème antérieur capable d’opérer comme « organisateur ».

Pour rendre compte de cette antécédence, Freud ne voit qu’un recours : l’explication phylogénique. « Il est possible que tous les fantasmes qu’on nous raconte aujourd’hui dans l’analyse […] aient été jadis, aux temps originaires de la famille humaine, réalité » (ce qui fut réalité de fait serait devenu réalité psychique) « et qu’en créant des fantasmes l’enfant comble seulement, à l’aide de la vérité préhistorique, les lacunes de la vérité individuelle34 ». C’est donc encore une fois un réel qui est postulé en deçà des élaborations fantasmatiques, mais un réel dont Freud ne manque pas de souligner le statut structural et l’autonomie par rapport aux sujets qui, eux, en sont absolument dépendants. Il va même très loin dans ce sens puisqu’il admet la possibilité, entre le « schème » et les expériences individuelles, d’une discordance qui serait une condition du conflit psychique35.

On est tenté de reconnaître dans ce « réel » venant informer le jeu imaginaire et lui imposer sa loi, une préfiguration de « l’ordre symbolique », tel que l’ont défini Lévi-Strauss et Lacan, en en montrant respectivement l’agencement et l’efficacité dans les champs ethnologique et psychanalytique. Ces scènes reportées dans la préhistoire de l’homme dont Totem et Tabou prétend retracer la trame, et attribuées à l’homme originaire (Urmensch), au père originaire (Urvater), Freud les invoquerait moins pour retrouver une réalité qui lui échappe au niveau de l’histoire individuelle que pour limiter un imaginaire qui ne saurait comprendre en lui-même son principe d’organisation et ne constituerait donc pas le « noyau de l’inconscient ».

Sous le masque pseudo-scientifique de la phylogenèse, dans l’appel aux traces mnésiques héritées, il faudrait donc savoir reconnaître la nécessité où se trouve Freud de postuler l’antériorité d’une organisation signifiante par rapport à l’efficacité de l’événement et de l’ensemble du signifié. Dans cette préhistoire mythique de l’espèce, s’affirme l’exigence d’une pré-structure inaccessible au sujet, échappant à ses prises et à ses initiatives, à sa « cuisine » intérieure (aussi riche en ingrédients que nos nouvelles sorcières veuillent en imaginer la composition). Mais Freud serait littéralement pris au piège de sa conceptualisation ; il retrouverait, dans cette fausse synthèse qu’est le passé de l’espèce humaine conservé en schèmes héréditairement transmis, l’opposition qu’il cherche en vain à dépasser de l’événement et de la constitution.

Soit. Ne nous hâtons pourtant pas trop de substituer à l’« explication phylogénique » une interprétation de type structuraliste. En deçà de l’histoire du sujet, mais néanmoins dans l’histoire, discours et chaîne symbolique, mais imprégné d’imaginaire, structure mais agencée à partir d’éléments contingents, le fantasme originaire est d’abord fantasme et comme tel marqué de certains traits qui le rendent difficilement assimilable à un pur schème transcendantal, même s’il vient fournir à l’expérience ses conditions de possibilité.

Nous ne prétendons pas développer ici – comme l’exigerait une théorie psychanalytique cohérente – la question des relations entre le niveau de la structure œdipienne et celui des fantasmes originaires. Il faudrait d’abord préciser ce qu’on entend par structure œdipienne. On notera que l’aspect structural du complexe d’Œdipe – considéré aussi bien dans sa fonction instituante que dans sa forme triangulaire – a été dégagé très tardivement par Freud : il est rigoureusement inaperçu dans les Trois essais (1905) par exemple. La formule dite généralisée de l’Œdipe n’est donnée qu’avec Le moi et le ça (1923) et la « généralisation » en cause ne saurait être interprétée dans un sens formaliste : elle désigne une série limitée de positions concrètes au sein de ce champ inter-psychologique que constitue le triangle père-mère-enfant. Dans la perspective de l’anthropologie structurale, on peut y voir une des modalités de la loi qui fonde les échanges interhumains, loi susceptible, selon la diversité des cultures, de s’incarner en d’autres personnages et sous d’autres formes, la fonction interdictrice de la loi pouvant par exemple être remplie par une autre instance que celle du père. S’il faisait sienne une telle solution, le psychanalyste aurait conscience de perdre une dimension fondamentale de son expérience : le sujet est bien inséré dans une structure d’échange, mais celle-ci lui est transmise par l’inconscient parental, elle est donc moins assimilable au système d’une langue qu’à l’agencement singulier d’un discours.

En fait, chez Freud, la conception de l’Œdipe est marquée de réalisme : qu’il soit représenté comme conflit interne (« complexe nucléaire ») ou comme institution sociale, le complexe reste une donnée ; le sujet le rencontre, « tout être humain se voit imposer la tâche de le maîtriser36 ».

Peut-être est-ce cette conception réaliste qui a engagé Freud à faire coexister au côté du complexe d’Œdipe, et sans souci d’articulation, la notion de fantasme originaire : cette fois, le sujet ne rencontre pas la structure, il est porté par elle, mais, répétons-le, à l’intérieur du fantasme, à savoir d’une configuration de désirs inconscients, et non comme terme d’une combinatoire.

Le texte où Freud fait mention pour la première fois des Urphantasien ne laisse aucun doute à cet égard37. Il y rapporte le cas d’une paranoïaque qui déclare avoir été observée et photographiée pendant qu’elle était couchée auprès de son amant ; elle aurait alors entendu un « petit bruit », le déclic de l’appareil. Derrière ce délire, Freud retrouve la scène primitive : le bruit, c’est le bruit des parents qui réveille l’enfant, c’est aussi celui que l’enfant redoute de faire, et qui trahirait son écoute. Comment apprécier son rôle dans le fantasme ? En un sens, nous dit Freud, ce n’est qu’une « provocation », qu’une cause occasionnelle ; il viendrait seulement « activer le fantasme typique d’être aux écoutes, qui fait partie du complexe parental » ; mais, rectifie-t-il aussitôt, « il est douteux que nous puissions qualifier à bon droit ce bruit d’“accidentel” […]. Il constitue au contraire une partie nécessaire du fantasme d’être aux écoutes38. » En effet le bruit invoqué par la patiente39 reproduit dans l’actuel l’indice de la scène primitive, cet élément à partir duquel a pu prendre toute l’élaboration fantasmatique ultérieure. Autrement dit, l’origine du fantasme est intégrée dans la structure même du fantasme originaire.

Dans les premières ébauches théoriques que lui suggère la question des fantasmes, Freud valorise – d’une façon qui peut intriguer ses lecteurs – le rôle de l’entendu40. Sans vouloir trop mettre l’accent sur ces textes fragmentaires où Freud semble avoir surtout en vue les fantasmes paranoïaques, on doit se demander d’où vient ce privilège accordé à l’entendu. On peut, selon nous, lui trouver deux motifs. L’un tient au sensorium en cause : l’entendu, quand il fait irruption, rompt la continuité d’un champ perceptif indifférencié et en même temps fait signe (le bruit guetté et perçu dans la nuit), mettant le sujet en position d’interpellé ; dans cette mesure, le prototype du signifiant appartient bien à l’entendu, même s’il trouve des équivalences dans les autres registres sensoriels. Mais l’entendu, c’est aussi – second motif auquel Freud fait explicitement allusion dans le passage en question – L’histoire, ou la légende, des parents, des grands-parents, de l’ancêtre : le dit ou le bruit familial, ce discours parlé ou secret, préalable au sujet, où il doit advenir et se repérer. C’est en tant qu’il peut rétroactivement servir de point d’appel à ce « discours » que le petit bruit – ou tout autre élément sensoriel discret pouvant avoir fonction d’indice – va prendre cette valeur.

Dans leur contenu même, dans leur thème (scène primitive, castration, séduction…), les fantasmes originaires indiquent aussi cette postulation rétroactive : ils se rapportent aux origines. Comme les mythes, ils prétendent apporter une représentation et une « solution » à ce qui, pour l’enfant, s’offre comme énigmes majeures ; ils dramatisent comme moments d’émergence, comme origine d’une histoire, ce qui apparaît au sujet comme une réalité d’une nature telle qu’elle exige une explication, une « théorie ».

Fantasmes des origines : dans la scène primitive, c’est l’origine de l’individu qui se voit figurée ; dans les fantasmes de séduction, c’est l’origine, le surgissement, de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes. Dans leur thème, on retrouve donc, signifié de façon redoublée, le statut de déjà-là des fantasmes originaires.

Convergence du thème, de la structure et sans doute de la fonction : dans l’indice qui fournit le champ perceptif, dans le scénario construit, dans la recherche modulée des commencements, se donne sur la scène du fantasme ce qui « origine » le sujet lui-même.

Si nous nous demandons ce que signifient ces fantasmes des origines pour nous, nous nous plaçons à un autre niveau d’interprétation. Nous voyons alors comment on peut dire d’eux non seulement qu’ils sont pris dans le symbolique, mais qu’ils traduisent, par la médiation d’un scénario imaginaire qui prétend la ressaisir, l’insertion du symbolique le plus radicalement instituant dans le réel du corps. Que figure pour nous la scène primitive ? La conjonction entre le fait biologique de la conception (et de la naissance) et le fait symbolique de la filiation, entre « l’acte sauvage » du coït et l’existence d’une triade mère-enfant-père. Dans les fantasmes de castration la conjonction réel-symbolique est encore plus évidente. Ajoutons, quant à la séduction, que ce n’est pas seulement, comme nous croyons l’avoir montré, parce qu’il avait rencontré de nombreux faits réels de séduction que Freud a pu faire d’un fantasme une théorie scientifique, découvrant finalement par ce détour la fonction même du fantasme ; c’est bien parce qu’il cherchait à rendre compte, en termes d’origines, de la façon dont la sexualité advient à l’être humain.