Le temps « auto » : origine de la sexualité

Quand Freud se demande s’il existe chez l’homme quelque chose de comparable à « l’instinct des animaux58 », ce n’est pas dans les pulsions (Triebe) qu’il trouve cet équivalent, c’est précisément dans les fantasmes originaires59. Indication précieuse, d’abord en ce qu’elle nous fournit une preuve latérale d’une répugnance à trouver la solution au problème du fantasme dans une thèse biologique : loin de chercher à fonder le fantasme sur les pulsions, Freud ferait plutôt dépendre le jeu pulsionnel de structures fantasmatiques antécédentes. Précieuse aussi en ce qu’elle aide à situer certaines conceptions contemporaines. Enfin elle nous conduit à nous interroger sur le rapport étroit, qui s’inscrit dans le terme de Wunschphantasie, entre fantasme et désir.

Susan Isaacs, par exemple, fait des fantasmes inconscients « une activité parallèle aux pulsions dont ils émergent », elle y voit l’« expression psychique » d’un vécu lui-même défini par le champ de forces que constituent les mouvements pulsionnels – libidinaux et agressifs – et les défenses qu’ils provoquent, elle s’attache enfin à rapporter étroitement les formes spécifiques que prend la vie fantasmatique aux zones corporelles qui sont le siège du fonctionnement pulsionnel. N’est-elle pas ainsi entraînée à méconnaître une part de l’apport freudien, à la fois quant à la pulsion et quant au fantasme ? Le fantasme en effet n’est plus pour elle que la transcription imaginaire de la visée première de toute pulsion, visée qui d’emblée porte sur un objet spécifique ; la « poussée instinctuelle » est nécessairement ressentie comme un fantasme qui, quel que soit son contenu (par exemple, envie de téter chez le nourrisson), se présentera sous la forme – une fois qu’il pourra être verbalisé60 – d’une « phrase » comprenant trois éléments : sujet (je) verbe (avaler ou mordre ou rejeter) objet (sein, mère)61. Certes, en tant que la pulsion est pour les kleiniens, d’emblée et par nature, relation, Susan Isaacs montre comment un tel fantasme d’incorporation est aussi bien vécu dans l’autre sens, l’actif devenant passif ; bien plus, cette crainte d’un retour à l’envoyeur est constitutive du fantasme lui-même. Mais suffit-il de reconnaître dans le fantasme d’incorporation l’équivalence de manger et d’être mangé ? Tant qu’est maintenue l’idée d’une place du sujet, même si celui-ci peut y être passivé, sommes-nous dans la structure du fantasme le plus fondamental ?

Si le fantasme constitue pour Susan Isaacs une expression immédiate de la pulsion, presque consubstantielle à celle-ci, et s’il peut finalement se réduire au rapport qui lie un sujet à un objet par un verbe indiquant une action (sur un mode de souhait omnipotent), c’est bien parce que, pour elle, la structure de la pulsion est celle d’une intentionalité subjective inséparable de ce qu’elle vise : la pulsion intuitionne, « connaît » l’objet qui doit la satisfaire. Comme le fantasme, qui d’abord exprime des pulsions libidinales et destructrices, se mue rapidement en mode de défense, c’est finalement l’ensemble de la dynamique interne du sujet qui se déploie selon ce type unique d’organisation. Enfin, une telle conception postulant, d’ailleurs en accord avec certaines formulations freudiennes, que « tout ce qui est conscient a eu un stade préliminaire inconscient » et que « le moi est une partie différenciée du ça », on est nécessairement conduit à doubler toute opération mentale d’un fantasme sous-jacent, lui-même réductible par principe à l’expression élémentaire d’une visée pulsionnelle. Le sujet biologique est en continuité directe avec le sujet du fantasme, sujet sexuel et humain, selon la série : somatique → ça → fantasme (de désir, de défense) → mécanisme du moi ; l’action du refoulement ne peut que se laisser mal saisir, la « vie fantasmatique » étant plutôt implicite que refoulée et comportant en elle-même ses propres conflits par le seul effet de la coexistence au sein du psychisme de fantasmes à visées contradictoires. « Profusion » du fantasme, en effet, où l’on ne saurait reconnaître le type bien particulier de structure que Freud a cherché à dégager, où se dissout aussi le rapport, difficile à déterminer mais électif, qu’il établit entre le fantasme et la sexualité.

On peut s’étonner que Freud – en un temps où il a pleinement reconnu l’existence et la portée de la vie sexuelle et des fantasmes chez l’enfant – ait continué, dans une note ajoutée en 1920 aux Trois essais62, par exemple, à rattacher l’activité fantasmatique essentiellement à la période de la masturbation pubertaire et pré-pubertaire63. N’est-ce pas parce qu’il existe à ses yeux entre le fantasme et l’auto-érotisme une corrélation étroite dont ne rend pas compte seulement l’idée que le second serait camouflé par le premier ?

Ne fait-il alors que rejoindre la conception commune qui veut qu’en l’absence d’objets réels, le sujet cherche et se crée une satisfaction imaginaire ?

Freud lui-même, quand il a cherché à donner un modèle théorique de la constitution du désir dans son objet et sa visée64, n’a-t-il pas accrédité cette façon de voir ? Le fantasme trouverait son origine dans la satisfaction hallucinatoire du désir, le nourrisson reproduisant sous forme hallucinée, en l’absence de l’objet réel, l’expérience de satisfaction originelle. En ce sens, les fantasmes les plus fondamentaux seraient ceux qui tendent à retrouver les objets hallucinatoires liés aux toutes premières expériences de la montée et de la résolution du désir65.

Mais, avant même de dégager ce dont veut rendre compte la fiction (Fiktion) freudienne, il faudrait s’interroger sur son sens, d’autant que, rarement formulée dans son détail, elle est toujours présupposée par Freud dans sa conception du processus primaire. On pourrait y voir un mythe d’origine : ce que Freud prétend en effet ressaisir, en en donnant une représentation figurée, c’est le temps même du surgissement du désir. C’est là une « construction », ou un fantasme, analytique qui cherche à atteindre ce moment de clivage de l’avant et de l’après qui les contiendrait encore l’un et l’autre : moment mythique de la disjonction entre l’apaisement du besoin (Befriedigung) et l’accomplissement du désir (Wunscherfüllung), entre les deux temps de l’expérience réelle et de sa reviviscence hallucinatoire, entre l’objet qui comble et le signe66 qui inscrit à la fois l’objet et son absence : moment mythique du dédoublement de la faim et de la sexualité en un point d’origine…

Si nous prétendions maintenant, pris à notre tour dans le fantasme des origines, retrouver l’émergence du fantasme – cette fois en nous plaçant dans le cours réel de l’histoire de l’enfant, dans le développement de sa sexualité (perspective des Trois essais dans leur deuxième chapitre) – nous la relierions à l’apparition de l’auto-érotisme : moment où, du monde des besoins, ces fonctions « d’importance vitale » dont les buts et les appareils sont assurés, dont les objets sont préformés, se détachent – non comme plaisir trouvé à l’accomplissement d’une fonction, quelle qu’elle soit, à l’apaisement de la tension que fait naître le besoin, mais comme produit marginal – ce que Freud nomme la « prime de plaisir ».

Mais, en parlant d’une apparition de l’auto-érotisme, même avec les réserves qui interdisent d’en faire un stade de développement libidinal, même en soulignant sa permanence et sa présence dans tout comportement sexuel adulte, on risquerait de perdre ce qui fait le sens même de la notion et ce qu’elle peut mettre en évidence de la fonction comme de la structure du fantasme.

Si la notion d’auto-érotisme est souvent critiquée en psychanalyse, c’est qu’elle est à tort comprise, par référence à la catégorie d’objet, comme un premier stade, fermé sur lui-même, à partir duquel le sujet aurait à rejoindre le monde des objets. On montre alors aisément, à grand renfort d’observations, la variété et la complexité des liens qui unissent d’emblée le nourrisson à l’objet extérieur, et, en premier lieu, à sa mère. Mais quand Freud parle principalement dans les Trois essais, d’auto-érotisme, il n’a pas l’intention de nier l’existence d’une relation primaire à l’objet, il indique tout au contraire que la pulsion ne devient auto-érotique qu’après avoir perdu son objet67. Si on peut dire de l’autoérotisme qu’il est sans objet (objektlos) ce n’est donc nullement parce qu’il apparaîtrait antérieurement à toute relation a un objet68, ni même parce qu’avec son avènement tout objet cesserait d’être présent dans la recherche de la satisfaction, mais seulement parce que le mode naturel d’appréhension de l’objet se trouve clivé : la pulsion sexuelle se sépare des fonctions non sexuelles (alimentaire, par exemple), sur lesquelles elle s’étaye (Anlehnung)69 et que lui indiquaient son but et son objet.

« L’origine » de l’auto-érotisme, ce serait donc ce moment – plus abstrait que datable puisqu’il est toujours renouvelé et qu’il faut bien supposer l’antécédence d’une excitation érotique pour admettre quelle puisse être recherchée comme telle – où la sexualité se détache de tout objet naturel, se voit livrée au fantasme et par là même se crée comme sexualité. Mais on peut aussi bien dire, à l’inverse, que c’est l’irruption du fantasme qui provoque cette disjonction de la sexualité et du besoin70. Causalité circulaire ou naissance simultanée ? Le fait est qu’ils trouvent leur origine, aussi loin qu’on remonte, en un même point.

La satisfaction auto-érotique, dans la mesure où elle se laisse repérer à l’état autonome, se définit par un trait bien précis : produit de l’activité anarchique des pulsions partielles, étroitement liée à l’excitation de zones érogènes spécifiées – excitation qui naît et s’apaise sur place –, elle n’est pas plaisir global de fonction mais plaisir morcelé, plaisir d’organe (Organlust) strictement localisé.

On sait que l’érogénéité peut être rattachée à des régions du corps « prédestinées » (ainsi, dans l’activité de succion, la zone orale est vouée par sa physiologie même à prendre valeur érogène) mais qu’elle est généralisable à n’importe quel organe (même interne), n’importe quelle région ou fonction du corps. Dans tous les cas, la fonction ne sert que d’appui, l’ingestion des aliments tenant lieu par exemple de modèle à l’incorporation fantasmatique. Modelée sur la fonction, la sexualité est tout entière dans sa différence d’avec la fonction ; en ce sens, son prototype n’est pas la succion mais le suçotement, ce moment où l’objet extérieur est abandonné, où le but et la source prennent leur autonomie par rapport à l’alimentation et au système digestif. L’idéal, si l’on peut dire, de l’auto-érotisme, ce sont « des lèvres qui se baisent elles-mêmes71 » : ici, dans cette jouissance apparemment fermée sur soi, comme au plus profond du fantasme, ce discours qui ne s’adresse plus à personne, toute répartition du sujet et de l’objet est abolie.

Si l’on ajoute que Freud a constamment insisté sur le rôle de séductrice tenu effectivement par la mère (ou d’autres), quand elle lave, lange, caresse son enfant72, et si l’on remarque que les zones érogènes privilégiées (orale, anale, uro-génitale, peau) sont à la fois les régions qui captent le plus l’attention de la mère et celles qui ont une signification manifeste d’échange (orifices ou revêtement cutané), on voit comment certains points électifs du corps propre peuvent non seulement servir de support à un plaisir local mais le lieu de rencontre avec le désir, avec le fantasme maternels et, par là, avec une modalité du fantasme originaire.

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En situant l’origine du fantasme dans le temps de l’auto-érotisme, nous avons marqué la liaison du fantasme avec le désir. Mais le fantasme n’est pas l’objet du désir, il est scène. Dans le fantasme, en effet, le sujet ne vise pas l’objet ou son signe, il figure lui-même pris dans la séquence d’images. Il ne se représente pas l’objet désiré mais il est représenté participant à la scène, sans que, dans les formes les plus proches du fantasme originaire, une place puisse lui être assignée (d’où le danger, dans la cure, des interprétations qui y prétendent). Conséquences : tout en étant toujours présent dans le fantasme, le sujet peut y être sous une forme désubjective, c’est-à-dire dans la syntaxe même de la séquence en question. D’autre part, dans la mesure où le désir n’est pas pur surgissement de la pulsion, mais est articulé dans la phrase du fantasme, celui-ci est le lieu d’élection des opérations défensives les plus primitives telles que le retournement contre soi, le renversement dans le contraire, la projection, la dénégation ; ces défenses sont même indissolublement liées à la fonction première du fantasme – la mise en scène du désir – s’il est vrai que le désir lui-même se constitue comme interdit, que le conflit est conflit originaire.

Quant à savoir qui signe la mise en scène, pour en décider, le psychanalyste ne devrait plus se fier aux seules ressources de sa science ni même à celles du mythe. Il faudrait encore qu’il se fasse philosophe.