Chapitre III. Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion

La constitution mentale des foules nous est maintenant connue, et nous savons aussi quels mobiles impressionnent leur âme. Il nous reste à rechercher comment doivent être appliqués ces mobiles, et par qui ils peuvent être utilement mis en œuvre.

1. Les meneurs des foules

Dès qu’un certain nombre d’êtres vivants sont réunis, qu’il s’agisse d’un troupeau d’animaux ou d’une foule d’hommes, ils se placent d’instinct sous l’autorité d’un chef, c’est-à-dire d’un meneur.

Dans les foules humaines, le meneur joue un rôle considérable. Sa volonté est le noyau autour duquel se forment et s’identifient les opinions. La foule est un troupeau qui ne saurait se passer de maître.

Le meneur a d’abord été le plus souvent un mené hypnotisé par l’idée dont il est ensuite devenu l’apôtre. Elle l’a envahi au point que tout disparaît en dehors d’elle, et que toute opinion contraire lui paraît erreur et superstition. Tel Robespierre, hypno­tisé par ses chimériques idées, et employant les procédés de l’Inquisition pour les propager.

Les meneurs ne sont pas, le plus souvent, des hommes de pensée, mais d’action. Ils sont peu clairvoyants, et ne pourraient l’être, la clairvoyance conduisant générale­ment au doute et à l’inaction. Ils se recrutent surtout parmi ces névrosés, ces excités, ces demi-aliénés qui côtoient les bords de la folie. Si absurde que soit l’idée qu’ils défendent ou le but qu’ils poursuivent, tout raisonnement s’émousse contre leur conviction. Le mépris et les persécutions ne font que les exciter davantage. Intérêt personnel, famille, tout est sacrifié. L’instinct de la conservation lui-même s’annule chez eux, au point que la seule récompense qu’ils sollicitent souvent est le martyre. L’intensité de la foi confère à leurs paroles une grande puissance suggestive. La mul­ti­tude écoute toujours l’homme doué de volonté forte. Les individus réunis en foule perdant toute volonté se tournent d’instinct vers qui en possède une.

De meneurs, les peuples n’ont jamais manqué : mais tous ne possèdent pas, il s’en faut, les convictions fortes qui font les apôtres. Ce sont souvent des rhéteurs subtils, ne poursuivant que leurs intérêts personnels et cherchant à persuader en flattant de bas instincts. L’influence qu’ils exercent ainsi reste toujours éphémère. Les grands convaincus qui soulèvent l’âme des foules, les Pierre l’Ermite, les Luther, les Savo­narole, les hommes de la Révolution, n’ont exercé de fascination qu’après avoir été d’abord subjugués eux-mêmes par une croyance. Ils purent alors créer dans les âmes cette puissance formidable nommée la foi, qui rend l’homme esclave absolu de son rêve.

Créer la foi, qu’il s’agisse de foi religieuse, politique ou sociale, de foi en une œuvre, en une personne, en une idée, tel est surtout le rôle des grands meneurs. De toutes les forces dont l’humanité dispose, la foi a toujours été une des plus consi­dérables, et c’est avec raison que l’Évangile lui attribue le pouvoir de soulever les montagnes. Doter l’homme d’une foi, c’est décupler sa force. Les grands événements de l’histoire furent souvent réalisés par d’obscurs croyants n’ayant que leur foi pour eux. Ce n’est pas avec des lettrés et des philosophes, ni surtout avec des sceptiques, qu’ont été édifiées les religions qui ont gouverné le monde, et les vastes empires étendus d’un hémisphère à l’autre.

Mais, de tels exemples s’appliquent aux grands meneurs, et ces derniers sont assez rares pour que l’histoire en puisse aisément marquer le nombre. Ils forment le sommet d’une série continue, descendant du puissant manieur d’hommes à l’ouvrier qui, dans une auberge fumeuse, fascine lentement ses camarades en remâchant sans cesse quel­ques formules qu’il ne comprend guère, mais dont, selon lui, l’application doit amener la sûre réalisation de tous les rêves et de toutes les espérances.

Dans chaque sphère sociale, de la plus haute à la plus basse, dès que l’homme n’est plus isolé, il tombe bientôt sous la loi d’un meneur. La plupart des individus, dans les masses populaires surtout, ne possédant, en dehors de leur spécialité, aucune idée nette et raisonnée, sont incapables de se conduire. Le meneur leur sert de guide. Il peut être remplacé à la rigueur, mais très insuffisamment, par ces publications périodiques qui fabriquent des opinions pour leurs lecteurs et leur procurent des phrases toutes faites les dispensant de réfléchir.

L’autorité des meneurs est très despotique, et n’arrive même à s’imposer qu’en raison de ce despotisme. On a remarqué combien facilement ils se font obéir sans posséder cependant aucun moyen d’appuyer leur autorité, dans les couches ouvrières les plus turbulentes. Ils fixent les heures de travail, le taux des salaires, décident les grèves, les font commencer et cesser à heure fixe.

Les meneurs tendent aujourd’hui à remplacer progressivement les Pouvoirs pu­blics à mesure que ces derniers se laissent discuter et affaiblir. Grâce à leur tyrannie, ces nouveaux maîtres obtiennent des foules une docilité beaucoup plus complète que n’en obtint aucun gouvernement. Si, par suite d’un accident quelconque, le meneur disparaît et n’est pas immédiatement remplacé, la foule redevient une collectivité sans cohésion ni résistance. Pendant une grève des employés d’omnibus à Paris, il a suffi d’arrêter les deux meneurs qui la dirigeaient pour la faire aussitôt cesser. Ce n’est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours l’âme des foules. Leur soif d’obéissance les fait se soumettre d’instinct à qui se déclare leur maître.

On peut établir une division assez tranchée dans la classe des meneurs. Les uns sont des hommes énergiques, à volonté forte, mais momentanée ; les autres, beaucoup plus rares, possèdent une volonté à la fois forte et durable. Les premiers se montrent violents, braves, hardis. Ils sont utiles surtout pour diriger un coup de main, entraîner les masses malgré le danger, et transformer en héros les recrues de la veille. Tels, par exemple, Ney et Murat, sous le premier Empire. Tel encore de nos jours, Garibaldi, aventurier sans talent, mais énergique, réussissant avec une poignée d’hommes, à s’emparer de l’ancien royaume de Naples défendu pourtant par une armée disciplinée.

Mais si l’énergie de pareils meneurs est puissante, elle est momentanée et ne survit guère à l’excitant qui l’a fait naître. Rentrés dans le courant de la vie ordinaire, les héros qui en étaient animés font souvent preuve, comme ceux que je citais à l’instant, d’une étonnante faiblesse. Ils semblent incapables de réfléchir et de se con­duire dans les circonstances les plus simples, après avoir si bien su conduire les autres. Ces meneurs ne peuvent exercer leur fonction qu’à la condition d’être menés eux-mêmes et excités sans cesse, de sentir toujours au-dessus d’eux un homme ou une idée, de suivre une ligne de conduite bien tracée.

La seconde catégorie des meneurs, celle des hommes à volonté durable, exerce, malgré des formes moins brillantes, une influence beaucoup plus considérable. En elle, on trouve les vrais fondateurs de religions ou de grandes œuvres : saint Paul, Mahomet, Christophe Colomb, Lesseps. Intelligents ou bornés, peu importe, le mon­de sera toujours à eux. La volonté persistante qu’ils possèdent est une faculté infini­ment rare et infiniment puissante qui fait tout plier. On ne se rend pas toujours suffisamment compte de ce que peut une volonté forte et continue. Rien ne lui résiste, ni la nature, ni les dieux, ni les hommes.

Le plus récent exemple nous en est donné par l’ingénieur illustre qui sépara deux mondes et réalisa la tâche inutilement tentée depuis trois mille ans par tant de grands souverains. Il échoua plus tard dans une entreprise identique : mais la vieillesse était venue, et tout s’éteint devant elle, même la volonté.

Pour démontrer le pouvoir de la volonté, il suffirait de présenter dans ses détails l’histoire des difficultés surmontées au moment de la création du canal de Suez. Un témoin oculaire, le Dr Cazalis, a résumé en quelques lignes saisissantes, la synthèse de cette grande œuvre narrée par son immortel auteur. « Et il contait, de jour en jour, par épisodes, l’épopée du canal. Il contait tout ce qu’il avait dû vaincre, tout l’impos­sible qu’il avait fait possible, toutes les résistances, les coalitions contre lui, et les déboires, les revers, les défaites, mais qui n’avaient pu jamais le décourager ni l’abattre ; il rappelait l’Angleterre, le combattant, l’attaquant sans relâche, et l’Égypte et la France hésitante, et le consul de France s’opposant plus que tout autre aux pre­miers travaux, et comme on lui résistait, prenant les ouvriers par la soif, leur refusant l’eau douce ; et le ministère de la Marine et les ingénieurs, tous les hommes sérieux, d’expérience et de science, tous naturellement hostiles, et tous scientifiquement assurés du désastre, le calculant et le promettant comme pour tel jour ou telle heure on promet l’éclipse. »

Le livre qui raconterait la vie de tous ces grands meneurs contiendrait peu de noms ; mais ces noms ont été à la tête des événements les plus importants de la civi­lisation et de l’histoire.

2. Les moyens d’action des meneurs : l’affirmation, la répétition, la contagion

Lorsqu’il s’agit d’entraîner une foule pour un instant et de la déterminer à com­met­tre un acte quelconque : piller un palais, se faire massacrer pour défendre une barricade, il faut agir sur elle par des suggestions rapides. La plus énergique est encore l’exemple. Il est alors nécessaire que la foule soit déjà préparée par certaines circonstances, et que celui qui veut l’entraîner possède la qualité que j’étudierai plus loin sous le nom de prestige.

Quand il s’agit de faire pénétrer lentement des idées et des croyances dans l’esprit des foules – les théories sociales modernes, par exemple – les méthodes des meneurs sont différentes. Ils ont principalement recours aux trois procédés suivants : l’affir­mation, la répétition, la contagion. L’action en est assez lente, mais les effets durables.

L’affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l’esprit des foules. Plus l’affir­mation est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a d’autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d’État appelés à défendre une cause politique quel­conque, les industriels propageant leurs produits par l’annonce, connaissent la valeur de l’affirmation.

Cette dernière n’acquiert cependant d’influence réelle qu’à la condition d’être cons­tamment répétée, et le plus possible, dans les mêmes termes, Napoléon disait qu’il n’existe qu’une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affir­mée arrive, par la répétition, à s’établir dans les esprits au point d’être acceptée com­me une vérité démontrée.

On comprend bien l’influence de la répétition sur les foules, en voyant quel pouvoir elle exerce sur les esprits les plus éclairés. La chose répétée finit, en effet, par s’incruster dans ces régions profondes de l’inconscient où s’élaborent les motifs de nos actions. Au bout de quelque temps, oubliant quel est l’auteur de l’assertion répétée, nous finissons par y croire. Ainsi s’explique la force étonnante de l’annonce. Quand nous avons lu cent fois que le meilleur chocolat est le chocolat X… nous nous imaginons l’avoir entendu dire fréquemment et nous finissons par en avoir la certi­tude. Persuadés par mille attestations que la farine Y… a guéri les plus grands personnages des maladies les plus tenaces, nous finissons par être tentés de l’essayer le jour où nous sommes atteints d’une maladie du même genre. À force de voir répé­ter dans le même journal que A… est un parfait gredin et B… un très honnête homme, nous arrivons à en être convaincus, pourvu, bien entendu, que nous ne lisions pas souvent un autre journal d’opinion contraire, où les deux qualificatifs soient inversés. L’affirmation et la répétition sont seules assez puissantes pour pouvoir se combattre.

Lorsqu’une affirmation a été suffisamment répétée, avec unanimité dans la répétition, comme cela arrive pour certaines entreprises financières achetant tous les concours, il se forme ce qu’on appelle un courant d’opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phénomène s’observe chez les animaux eux-mêmes dès qu’ils sont en foule. Le tic d’un cheval dans une écurie est bientôt imité par les autres chevaux de la même écurie. Une frayeur, un mouvement désordonné de quelques moutons s’étend bientôt à tout le troupeau. La contagion des émotions explique la soudaineté des paniques. Les désordres cérébraux, comme la folie, se propagent aussi par la contagion. On sait combien est fréquente l’aliénation chez les médecins aliénistes. On cite même des formes de folie, l’agoraphobie, par exemple, communiquées de l’homme aux animaux.

La contagion n’exige pas la présence simultanée d’individus sur un seul point ; elle peut se faire à distance sous l’influence de certains événements orientant les esprits dans le même sens et leur donnant les caractères spéciaux aux foules, surtout quand ils sont préparés par les facteurs lointains que j’ai étudiés plus haut. Ainsi, par exemple, l’explosion révolutionnaire de 1848, partie de Paris, s’étendit brusquement à une grande partie de l’Europe et ébranla plusieurs monarchies18.

L’imitation, à laquelle on attribue tant d’influence dans les phénomènes sociaux, n’est en réalité qu’un simple effet de la contagion. Ayant montré ailleurs son rôle, je me bornerai à reproduire ce que j’en disais il y a longtemps et qui, depuis, a été développé par d’autres écrivains :

« Semblable aux animaux, l’homme est naturellement imitatif. L’imitation consti­tue un besoin pour lui, à condition, bien entendu, que cette imitation soit facile, c’est de ce besoin que naît l’influence de la mode. Qu’il s’agisse d’opinions, d’idées, de manifestations littéraires, ou simplement de costumes, combien osent se soustraire à son empire ? Avec des modèles, on guide les foules, non pas avec des arguments. À chaque époque, un petit nombre d’individualités impriment leur action que la masse inconsciente imite. Ces individualités ne doivent pas cependant s’écarter beaucoup des idées reçues. Les imiter deviendrait alors trop difficile et leur influence serait nulle. C’est précisément pour cette raison que les hommes trop supérieurs à leur époque n’ont généralement aucune influence sur elle. L’écart est trop grand. C’est pour la même raison encore que les Européens, avec tous les avantages de leur civilisation, exercent une influence insignifiante sur les peuples de l’Orient.

« La double action du passé et de l’imitation réciproque finit par rendre tous les hommes d’un même pays et d’une même époque à ce point semblables, que même chez ceux qui sembleraient devoir le plus s’y soustraire, philosophes, savants et littérateurs, la pensée et le style ont un air de famille qui fait immédiatement recon­naître le temps auquel ils appartiennent. Un instant de conversation avec un individu quelconque suffit pour connaître à fond ses lectures, ses occupations habituelles et le milieu où il vit »19.

La contagion est assez puissante pour imposer aux hommes non seulement cer­taines opinions mais encore certaines façons de sentir. C’est elle qui fait mépriser à une époque telle œuvre, le Tannhauser, par exemple, et qui, quelques années plus tard, la fait admirer par ceux-là même qui l’avaient le plus dénigrée.

Par le mécanisme de la contagion et très peu par celui du raisonnement, se propagent les opinions et les croyances. C’est au cabaret, par affirmation, répétition et contagion que s’établissent les conceptions actuelles des ouvriers. Les croyances des foules de tous les âges ne se sont guère créées autrement. Renan compare avec justesse les premiers fondateurs du christianisme « aux ouvriers socialistes répandant leurs idées de cabaret en cabaret » ; et Voltaire avait déjà fait observer à propos de la religion chrétienne que « la plus vile canaille l’avait seule embrassée pendant plus de cent ans ».

Dans les exemples analogues à ceux que je viens de citer, la contagion, après s’être exercée dans les couches populaires, passe ensuite aux couches supérieures de la société. C’est ainsi que, de nos jours, les doctrines socialistes commencent à gagner ceux qui en seraient pourtant les premières victimes. Devant le mécanisme de la contagion, l’intérêt personnel lui-même s’évanouit.

Et c’est pourquoi toute opinion devenue populaire finit par s’imposer aux couches sociales élevées, si visible que puisse être l’absurdité de l’opinion triomphante. Cette réaction des couches sociales inférieures sur les couches supérieures est d’autant plus curieuse que les croyances de la foule dérivent toujours plus ou moins de quelque idée supérieure restée souvent sans influence dans le milieu où elle avait pris nais­sance. Cette idée supérieure, les meneurs subjugués par elle s’en emparent, la défor­ment et créent une secte qui la déforme de nouveau, puis la répand de plus en plus déformée dans les foules. Devenue vérité populaire, elle remonte en quelque sorte à sa source et agit alors sur les couches élevées d’une nation. C’est en définitive l’intelligence qui guide le monde, mais elle le guide vraiment de fort loin. Les philo­sophes créateurs d’idées sont depuis longtemps retournés à la poussière, lorsque, par l’effet du mécanisme que je viens de décrire, leur pensée finit par triompher.

3. Le prestige

Si les opinions propagées par l’affirmation, la répétition et la contagion, possèdent une grande puissance, c’est qu’elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nom­mé prestige.

Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s’est imposé principalement par la force irrésistible qu’exprime le mot prestige. Nous saisissons tous le sens de ce terme, mais on l’applique de façons trop diverses pour qu’il soit facile de le définir. Le prestige peut comporter certains sentiments tels que l’admira­tion et la crainte qui parfois même en sont la base, mais il peut parfaitement exister sans eux. Des êtres morts, et par conséquent que nous ne saurions craindre, Alexan­dre, César, Mahomet, Bouddha, possèdent un prestige considérable. D’un autre côté, certaines fictions que nous n’admirons pas, les divinités monstrueuses des temples souterrains de l’Inde, par exemple, nous paraissent pourtant revêtues d’un grand prestige.

Le prestige est en réalité une sorte de fascination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’étonnement et de respect. Les sentiments alors provo­qués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n’auraient jamais régné sans lui.

On peut ramener à deux formes principales les diverses variétés de prestige : le prestige acquis et le prestige personnel.

Le prestige acquis est celui que confèrent le nom, la fortune, la réputation. Il peut être indépendant du prestige personnel. Le prestige personnel constitue, au contraire, quelque chose d’individuel coexistant parfois avec la réputation, la gloire, la fortune, ou renforcé par elles, mais parfaitement susceptible d’exister d’une façon indé­pendante.

Le prestige acquis, ou artificiel, est de beaucoup le plus répandu. Par le fait seul qu’un individu occupe une certaine position, possède une certaine fortune, est affublé de certains titres, il est auréolé de prestige, si nulle que puisse être sa valeur person­nelle. Un militaire en uniforme, un magistrat en robe rouge ont toujours du prestige. Pascal avait très justement noté la nécessité, pour les juges, des robes et des perru­ques. Sans elles, ils perdraient une grande partie de leur autorité. Le socialiste le plus farouche est émotionné par la vue d’un prince ou d’un marquis ; et de tels titres suffisent pour escroquer à un commerçant tout ce qu’on veut20.

Le prestige dont je viens de parler est exercé par les personnes ; on peut placer à côté celui qu’exercent les opinions, les œuvres littéraires ou artistiques, etc. Ce n’est souvent que de la répétition accumulée. L’histoire, l’histoire littéraire et artistique surtout, étant seulement la répétition des mêmes jugements que personne n’essaie de contrôler, chacun finit par répéter ce qu’il apprit à l’école. Il existe certains noms et certaines choses auxquels nul n’oserait toucher. Pour un lecteur moderne, l’œuvre d’Homère dégage un incontestable et immense ennui ; mais qui oserait le dire ? Le Parthénon, dans son état actuel, est une ruine assez dépourvue d’intérêt ; mais il pos­sè­de un tel prestige qu’on ne le voit plus qu’avec tout son cortège de souvenirs historiques. Le propre du prestige est d’empêcher de voir les choses telles qu’elles sont et de paralyser nos jugements. Les foules toujours, les individus le plus souvent, ont besoin d’opinions toutes faites. Le succès de ces opinions est indépendant de la part de vérité ou d’erreurs qu’elles contiennent ; il réside uniquement dans leur prestige.

J’arrive maintenant au prestige personnel. D’une nature fort différente du prestige artificiel ou acquis, il constitue une faculté indépendante de tout titre, de toute auto­rité. Le petit nombre de personnes qui le possèdent exercent une fascination vérita­blement magnétique sur ceux qui les entourent, y compris leurs égaux, et on leur obéit comme la bête féroce obéit au dompteur qu’elle pourrait si facilement dévorer.

Les grands conducteurs d’hommes, Bouddha, Jésus, Mahomet, Jeanne d’Arc, Napoléon, possédèrent à un haut degré cette forme de prestige. C’est surtout par elle qu’ils se sont imposés. Les dieux, les héros et les dogmes s’imposent et ne se discutent pas : ils s’évanouissent même dès qu’on les discute.

Les personnages que je viens de citer possédaient leur puissance fascinatrice bien avant de devenir illustres, et ne le fussent pas devenus sans elle. Napoléon, au zénith de la gloire, exerçait, par le seul fait de sa puissance, un prestige immense ; mais ce prestige, il en était doué déjà en partie au début de sa carrière. Lorsque, général ignoré, il fut envoyé par protection commander l’armée d’Italie, il tomba au milieu de rudes généraux s’apprêtant à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leur expédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sans gestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés. Taine donne, d’après les mémoires des contemporains, un curieux récit de cette entrevue.

Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu’on leur expédie de Paris. Sur la description qu’on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d’avance : un favori de Barras, un général de vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu’il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet c’est dehors seulement qu’il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires ; il convient, avec Masséna, que ce petit b… de général lui a fait peur ; il ne peut pas comprendre l’ascendant dont il s’est senti écrasé au premier coup d’œil.

Devenu grand homme, son prestige s’accrut de toute sa gloire et égala celui d’une divinité pour les dévots. Le général Vandamme, soudard révolutionnaire, plus brutal et plus énergique encore qu’Augereau, disait de lui au maréchal d’Ornano, en 1815, un jour qu’ils montaient ensemble l’escalier des Tuileries :

« Mon cher, ce diable d’homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C’est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand je l’approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d’une aiguille pour me jeter dans le feu. »

Napoléon exerça la même fascination sur tous ceux qui l’approchèrent21.

Davout disait, parlant du dévouement de Maret et du sien : « Si l’Empereur nous disait à tous deux : il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et s’en réchappe, Maret garderait le secret, j’en suis sûr, mais il ne pourrait s’empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien ! moi, de peur de le laisser deviner, j’y laisserais ma femme et mes enfants. »

Cette étonnante puissance de fascination explique ce merveilleux retour de l’île d’Elbe ; la conquête immédiate de la France par un homme isolé, luttant contre toutes les forces organisées d’un grand pays, qu’on pouvait croire lassé de sa tyrannie. Il n’eut qu’à regarder les généraux envoyés qui avaient juré de s’emparer de lui. Tous se soumirent sans discussion.

Napoléon, écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, et comme un fugitif, de la petite île d’Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l’organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime : l’ascendant personnel d’un homme s’affirma-t-il jamais plus étonnamment ? Mais d’un bout à l’autre de cette campagne, qui fut sa dernière, combien est remarquable l’ascendant qu’il exerçait également sur les Alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s’en fallut qu’il ne les écrasât ?

Son prestige lui survécut et continua à grandir. C’est lui qui fit sacrer empereur un neveu obscur. En voyant renaître aujourd’hui sa légende, on constate à quel point cette grande ombre est puissante encore. Malmenez les hommes, massacrez-les par millions, amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possédez un degré suffisant de prestige et le talent nécessaire pour le maintenir.

J’ai invoqué ici un exemple de prestige absolument exceptionnel, sans doute, mais il était utile pour faire comprendre la genèse des grandes religions, des grandes doctrines et des grands empires. Sans la puissance exercée sur la foule par le prestige, cette genèse resterait incompréhensible.

Mais le prestige ne se fonde pas uniquement sur l’ascendant personnel, la gloire militaire et la terreur religieuse ; il peut avoir des origines plus modestes et cependant être considérable encore. Notre siècle en fournit plusieurs exemples. L’un d’eux, que la postérité rappellera d’âge en âge, fut donné par l’histoire de l’homme célèbre déjà cité qui modifia la face du globe et les relations commerciales des peuples en séparant deux continents. Il réussit dans son entreprise grâce à son immense volonté, mais aussi par la fascination qu’il exerçait sur tout son entourage. Pour vaincre l’opposition unanime, il n’avait qu’à se montrer, à parler un instant, et, sous le charme exercé, les opposants devenaient des amis. Les Anglais surtout combattaient son projet avec acharnement ; sa présence en Angleterre suffit pour rallier tous les suffrages. Quand, plus tard, il passa par Southampton, les cloches sonnèrent sur son passage. Ayant tout vaincu, hommes et choses, il ne croyait plus aux obstacles et voulut recommencer Suez à Panama avec les mêmes moyens ; mais la foi qui soulève les montagnes ne les soulève qu’à la condition de n’être pas trop hautes. Les mon­tagnes résistèrent, et la catastrophe qui s’ensuivit détruisit l’éblouissante auréole de gloire enveloppant le héros. Sa vie enseigne comment peut grandir et disparaître le prestige. Après avoir égalé en grandeur les plus célèbres personnages historiques, il fut abaissé par les magistrats de son pays au rang des plus vils criminels. Son cercueil passa isolé au milieu des foules indifférentes. Seuls, les souverains étrangers rendirent hommage à sa mémoire22.

Mais les divers exemples qui viennent d’être cités représentent des formes extrêmes. Pour établir dans ses détails la psychologie du prestige, il faudrait en examiner la série depuis les fondateurs de religions et d’empires jusqu’au particulier essayant d’éblouir ses voisins par un habit neuf ou une décoration.

Entre les termes ultimes de cette série, se placeraient toutes les formes du prestige dans les divers éléments d’une civilisation : sciences, arts, littérature, etc., et l’on verrait alors qu’il constitue l’élément fondamental de la persuasion. L’être, l’idée ou la chose possédant du prestige sont par voie de contagion immédiatement imités et imposent à toute une génération certaines façons de sentir et de traduire les pensées. L’imitation est d’ailleurs le plus souvent inconsciente, et c’est précisément ce qui la rend complète. Les peintres modernes, reproduisant les couleurs effacées et les attitudes rigides de certains primitifs, ne se doutent guère d’où vient leur inspiration ; ils croient à leur propre sincérité, alors que si un maître éminent n’avait pas ressuscité cette forme d’art, on aurait continué à n’en voir que les côtés naïfs et inférieurs. Ceux qui, à l’instar d’un novateur célèbre, inondent leurs toiles d’ombres violettes, ne voient pas dans la nature plus de violet qu’il y a cinquante ans, mais ils sont suggestionnés par l’impression personnelle et spéciale d’un peintre qui sut acquérir un grand prestige. Dans chaque élément de la civilisation, de tels exemples pourraient être aisément invoqués.

On voit par ce qui précède que bien des facteurs peuvent entrer dans la genèse du prestige : un des plus importants fut toujours le succès. L’homme qui réussit, l’idée qui s’impose, cessent par ce fait même d’être contestés.

Le prestige disparaît toujours avec l’insuccès. Le héros que la foule acclamait la veille, est conspué par elle le lendemain si le sort l’a frappé. La réaction sera même d’autant plus vive que le prestige aura été plus grand. La multitude considère alors le héros tombé comme un égal, et se venge de s’être inclinée devant une supériorité qu’elle ne reconnaît plus. Robespierre faisant couper le cou à ses collègues et à un grand nombre de ses contemporains, possédait un immense prestige. Un déplacement de quelques voix le lui fit perdre immédiatement, et la foule le suivit à la guillotine avec autant d’imprécations qu’elle accompagnait la veille ses victimes. C’est toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux.

Le prestige enlevé par l’insuccès est perdu brusquement. Il peut s’user aussi par la discussion, mais d’une façon plus lente. Ce procédé est cependant d’un effet très sûr. Le prestige discuté n’est déjà plus du prestige. Les dieux et les hommes ayant su garder longtemps leur prestige n’ont jamais toléré la discussion. Pour se faire admirer des foules, il faut toujours les tenir à distance.