Chapitre V. Relation objectale et attachement

L’œuvre de Bowlby a sans aucun doute modifié considérablement la compréhension des interactions entre le bébé, sa mère et ses parents. Lorsque cet auteur a commencé à définir les liens entre la mère et le bébé à partir du concept d’attachement, les protestations n’ont pas manqué de se manifester chez les psychanalystes qui voyaient un des leurs renoncer progressivement à l’outil théorique et métapsycho-logique qui l’unissait à eux. La mise en cause de la validité de la théorie de l’économie pulsionnelle et de ses représentations a en effet éloigné Bowlby des explications patiemment recueillies, reconstruites et observées, sur la genèse de la relation objectale chez l’enfant.

Néanmoins, la lecture de nombreux travaux sur les interactions de l’enfant, dont beaucoup ont pour auteurs des psychanalystes, montre que cette opposition irréductible a perdu de son acuité. Les psychanalystes ne sont pas loin, actuellement, de se référer non seulement à la notion d’attachement, mais aussi à celle de bonding (M. H. Klaus et J. H. Kennell, 1976)44. On le verra, par exemple, dans un travail présenté par Sylvia Brody en 198145.

En décrivant les liens qui unissent le bébé et sa mère, dès les premières heures de la vie, Klaus et Kennell ont montré le danger qui affecte les enfants, lorsque les mères les négligent, lorsqu’elles leur infligent des sévices, et aussi dans les cas de prématurité ou de difficultés diverses du domaine de la néo-natologie. Ces dernières situations supposent en effet un certain retard dans l’établissement de ce lien. Cette théorie a conduit à mettre en œuvre la pratique du rooming-in dans les services d’accouchement46. Ces auteurs estiment que le bonding est une relation spécifique et privilégiée qui est caractérisée du côté de la mère par la tendance à toucher, caresser, tenir, soigner, entrer en contact œil à œil avec son bébé. Us font l’hypothèse qu’il s’agit de conduites survenant à une période sensible de la mère, et liées à des événements aussi bien biochimiques que sensoriels. Selon eux, les mouvements intra-utérins du bébé ont aussi préparé la synchronie qui règne alors.

Klaus et Kennell ont préconisé, de ce fait, le développement de ce qu’ils ont appelé extended contact (EC). On pourrait traduire cette expression par contact intensif et extensif. Les mêmes auteurs estiment que des mères qui ont pu coucher nues avec leur bébé contre elles, pendant une heure, au cours des deux premières heures qui suivent la naissance, et pendant cinq heures chacun des trois jours qui ont suivi la naissance, ont été capables de mieux organiser le dialogue face à face que les mères d’un groupe témoin. A l’âge d’un an, « les mères ec » passaient un plus grand temps auprès de leur bébé. A 13 mois, leur conduite maternelle paraissait plus stable. A 2 ans, leur conduite était encore notablement spécifique : par exemple, le dialogue verbal était plus riche. A 5 ans, le quotient intellectuel des enfants du groupe ec était meilleur et le langage des enfants plus développé. Ces mêmes auteurs ont conduit une recherche plus vaste au Guatemala avec des résultats moins nets, contradictoires même ; ces résultats ont d’ailleurs fait l’objet de discussions multiples. Cependant, différents travaux semblent indiquer l’intérêt de ce type de pratiques et paraissent confirmer, en tout cas, l’existence d’une phase sensible pour ce contact peau à peau.

Il est cependant assez remarquable que Klaus et Kennell eux-mêmes aient quelques difficultés à donner tout leur poids aux hypothèses éthologiques concernant les conduites d’attachement.

Bowlby, on l’a vu, a été largement critiqué par les psychanalystes qui estiment que les liens sociaux sont secondaires à la dépendance et aux représentations pulsionnelles qu’elle organise. En d’autres termes, les références aux travaux qui insistent sur l’importance de la théorie de la sexualité infantile convergent toutes sur un certain nombre de points qu’on pourrait résumer de la façon suivante :

a)    L’importance du principe général de plaisir qui conduit finalement à l’organisation tripartite du fonctionnement mental implique la naissance des afïects et des représentations ; on ne saurait les négliger. De ce fait, on pourrait dire que le Moi est responsable, par les fonctions qui s’y développent, de la socialisation.

b)    Il est difficile d’éviter totalement de se référer à l’existence de motivations et d’éliminer complètement leur caractère éventuellement inconscient.

c)    Les vicissitudes inévitables liées à l’apport frustrant de la réalité extérieure induisent la notion d’ambivalence et d’organisation de conflits.

En outre, il va sans dire que l’introduction du langage dans les relations interactives ne permet pas de comparer totalement ce qui se passe chez l’animal et ce qui se passe chez l’enfant.

Dans l’article auquel nous avons fait allusion plus haut, Sylvia Brody indique que la répétition des conduites infantiles tend, dans une certaine mesure, à diminuer les tensions. Le plaisir emmagasiné au cours des expériences positives maintient aussi l’éveil de l’enfant tant qu’il dure ou ne contribue pas à un état de surexcitation. Bien entendu, les gratifications ne viennent pas seulement de l’état de confort intérieur, mais aussi de ce que l’enfant est capable de susciter comme réponses positives chez la mère. Cet auteur propose l’idée qu’il existe une continuité entre ce qu’elle appelle l’anxiété physiologique et l’anxiété psychologique, dans la mesure où les stimuli externes sont progressivement différenciés des sensations internes (Brody et Axelrad, 1970)47. Conformément à la théorie freudienne, cette anxiété est un signal interne de danger qui témoigne de la capacité de l’enfant à l’appréhension d’un futur désagréable. La conscience de la satisfaction, ou son absence, constitue une gamme d’expériences cumulatives du plaisir et du déplaisir. Sylvia Brody pense que le contact étendu dès la naissance introduit déjà une expérience vécue d’objet de plaisir. Ce même auteur pense que lorsque la mère en a terminé avec les affres et l’angoisse de l’accouchement, le contact peau à peau a une réelle valeur érogène, comme c’est le cas d’ailleurs pour l’allaitement au sein. Dans ces cas, la mère et l’enfant forment un milieu capable de provoquer chez la première des gratifications pour les pulsions et les dérivés pulsionnels, pendant que ce qu’on pourrait considérer comme un masochisme érogène reçoit une satisfaction ultérieure. Lorsque le bébé lui est retiré, la mère se sent triste, seule et, dans un grand nombre de cas, déprimée. Avec Klaus et Kennell, on pourrait parler d’un véritable deuil, d’autant plus que des liens solides, véritables bonding, ont pu se constituer avec l’enfant imaginaire, pendant la grossesse. Pour notre compte personnel, nous ajouterions ici que ce deuil, à la fois perte objectale et blessure narcissique, confronte en effet la jeune accouchée à la perte de l’enfant imaginaire de ses fantasmes, tandis qu’elle doit se satisfaire de l’enfant de la réalité dont l’aspect n’est pas toujours conforme à ses vœux.

Pour toutes ces raisons, Sylvia Brody estime que les termes d’attachement et de liens, en dépit des travaux qui les ont justifiés, risquent de faire oublier toutes les difficultés qui peuvent survenir chez certaines mères, au moins dans notre culture, et chez certains bébés. Les dimensions psychologiques des interactions et leurs vicissitudes éventuelles lui font préférer l’emploi de l’expression : relations précoces entre le bébé et sa mère. Même lorsqu’il s’agit de n’observer que le comportement, ou lorsque l’action entreprise consiste à essayer de le modifier, la connaissance de la socialisation de ces liens précoces implique le pouvoir métaphorique de la théorie psychanalytique : il nous rappelle que les êtres humains ont un fonctionnement mental.