Chapitre VI. L'utilité de la théorie psychanalytique dans l'étude des interactions précoces

Nous venons d’essayer de montrer que la théorie étholo-gique et cybernétique du comportement de l’attachement risque de faire oublier les dimensions psychiques qu’on ne peut évacuer. Lorsqu’on lit un des plus récents travaux de John Bowlby (Psychoanalysis as a natural science, 1981)48, on s’aperçoit de l’extrême distance prise par cet auteur avec la théorie freudienne, quelques précautions qu’il prenne pour éviter cette impression. Il affirme, en effet, qu’il reste fidèle à l’idée du « projet » (« Esquisse pour une psychologie scientifique », i95o)a, à savoir que la psychologie appartient au domaine des sciences de la nature. Bowlby pense que la définition freudienne de 1925, suivant laquelle la psychanalyse est « la science des processus mentaux inconscients »49, ne change rien à cette idée initiale. Sans doute les mécomptes que certains ont éprouvés, en constatant que la métapsycho-logie était insuffisante pour constituer une théorie holistique, les ont amenés à ranger la psychanalyse dans les sciences humaines. Telles sont les raisons pour lesquelles, se trouvant fidèle aux ambitions freudiennes, Bowlby propose que soient utilisées des données nouvelles. Il y inclut, outre l’analyse des patients, l’observation directe de l’interaction entre les enfants et les parents. Celle-ci lui semble liée aux conduites d’attachement et d’exploration qui lui paraissent primaires. Les différences individuelles, dans ces conduites, sont expliquées selon lui par les expériences et les événements que chacun a vécus avec ses propres parents. Cette théorie impose qu’on recoure aux données de l’éthologie, de la théorie des systèmes et de l’information.

Les modèles représentatifs des processus conscients et inconscients impliquent qu’une différenciation soit faite entre la cause, la fonction et le but d’une conduite, ainsi qu’entre le monde biologique et le monde psychologique : la théorie de la motivation diffère radicalement de la théorie freudienne de la libido ou des pulsions et la théorie du développement n’est pas assimilable à la description des stades de l’évolution libidinale. Le concept d’attachement a droit à un statut aussi important que les conduites sexuelles, orales, anales, etc., d’autant plus qu’il s’étale sur toute la vie.

Dans un travail récent (une lecture en 1981 de l’article de S. Freud : « Une difficulté dans la psychanalyse », S. Lebovici, ï98i)50, j’ai rappelé, comme Bowlby, que Freud était né dans un milieu où les théories biologiques régnantes ne pouvaient manquer de l’influencer. De ce point de vue, il est fidèle à la formule de Haeckel, le prophète du darwinisme (en 1859) : « De même que Copernic (1543) a donné un coup mortel aux dogmes gé ocentriques fondés sur la Bible, Darwin (1859) en a fait autant aux dogmes anthropocentriques intimement connexes aux premiers. » L’épistémologie freudienne, selon le titre de P„-L. Assoun (1981)51, se situe directement dans la foulée du Cercle de Berlin qui voulait ramener la physiologie, science de la nature, et la psychologie, qui doit être physiologique, aux modèles physico-chimiques. A l’origine, séduit, comme nous l’a raconté Jones, par Goethe, qui l’aurait conduit vers la médecine, lorsqu’il entendit lire son essai sur la nature, Freud suivit le chemin qui, selon Haeckel, menait jusqu’à Darwin. Enthousiasmé par la philosophie romantique de la nature, il fut de ceux qui écoutèrent ce dernier et qui voyaient dans ses thèses l’annonce d’une attitude scientifique positiviste. Mais là s’arrête précisément l’adoption par Freud des perspectives du positivisme conquérant, bien qu’il fût évidemment obligé de développer son œuvre suivant le modèle alors régnant. La psychanalyse offre une psychologie aux limites du monde de la réalité et de la réalité psychique : aux modèles qui lui étaient proposés, Freud répond par la métapsychologie qui est « son enfant » et qui, « sorcière », se situe au niveau de la pulsion, qui n’est ni corporelle ni psychique, mais au niveau de ses représentations et des fantasmes. Freud devait, de ce fait, accepter l’idée d’un dualisme psychosomatique. Le modèle anatomique et physiologique restait à ses yeux valable pour parler de la vie psychique, à condition qu’on considère que celle-ci s’était organisée en dérivation de l’arc réflexe et des quantités d’énergie nécessaires pour préserver la constance de l’excitation d’origine interne.

En d’autres termes, l’hallucination de la satisfaction est, aux yeux de Freud, la manière dont l’homme, lorsqu’il vient de naître, crée sa vie mentale. Son désir inconscient est la réponse à la détresse initiale du nouveau-né.

Comme la lecture de l’article de Sylvia Brody, évoquée dans le chapitre précédent, le montre, la description par Bowlby des conduites d’attachement conduit à négliger les motivations inconscientes : commentant, par exemple, un cas qu’il présente brièvement et qu’il classe dans les désordres narcissiques, J. Bowlby propose l’explication suivante : « Une explication de l’état de cette femme, que je crois plus valable dans l’état actuel de nos connaissances sur le premier développement des liens affectifs et que je trouve plus cohérente, avec ce que nous connaissons sur les processus de l’information humaine, pourrait être la suivante : la conséquence de douleurs intenses survenues pendant les premières années à la suite de frustrations prolongées et probablement répétées de sa conduite d’attachement, est un besoin répété de trouver des frustrations dans le désir d’amour et de soins. Son système comportemental commandant ses conduites d’attachement a été séparé de l’activité et a subsisté, cependant, sous la forme de vœux contraires à ce qu’elle désirait. Il en est résulté que ses désirs, ses pensées et ses sentiments qui font partie de ses conduites d’attachement, échappent à sa connaissance » (p. 251) (traduction personnelle). Bowlby ajoute que cette description éthologique est très proche de ce que pourrait dire Winnicott lorsqu’il attribue certaines pathologies à la défaillance de l’environnement maternel (« mère insuffisamment bonne »).

Il ajoute que l’exclusion sélective, dont il postule l’existence chez cette patiente, est conforme à ce que nous savons de notre appareil cognitif. Il la définit comme l’exclusion défensive qui requiert une activité constante au niveau inconscient. « Le fait que le système de comportement reste intact et capable d’être réactivé... rend compte des phénomènes qui ont conduit Freud à parler d’un inconscient dynamique et du refoulement. En fait l’exclusion défensive que je postule n’est rien de plus que le refoulement » (p. 251) (traduction personnelle). Bowlby estime que cette nouvelle terminologie est plus conforme aux références dont il propose l’utilisation. Le processus psychanalytique peut être lié au fait que le patient, dans l’atmosphère sécurisante de l’analyse, peut acquérir le courage de prendre connaissance des informations exclues. Cela suppose évidemment chez l’analyste le désir d’aider le patient à faire face aux informations mémorisées. De ce fait, ces informations se divisent en informations directes venant du passé, et en informations transférées. Bien entendu, l’acceptation des informations par le patient active ses conduites d’attachement.

Nous nous sommes attachés à une analyse suffisamment détaillée de ce récent travail de Bowlby pour montrer comment il aboutit à une négation du fonctionnement inconscient de la vie mentale, à moins de limiter ce terme à son acception connue bien avant Freud sur l’existence de pensées et de sentiments non conscients.

Lorsque nous décrirons ce que nous proposons d’appeler les interactions fantasmatiques, nous verrons l’importance des fantasmes maternels dans l’organisation et le développement de ces interactions. Mais lorsqu’on veut seulement tenir compte des descriptions qui se sont accumulées relativement aux compétences précoces du très jeune enfant, on peut dire que les signaux qui s’y manifestent sont compris par la mère grâce à ses anticipations. Autrement dit, pourrait-on se passer de la référence aux désirs inconscients de la mère ?

Évoquer d’une manière aussi brutale l’opposition entre les descriptions comportementalistes des interactions et les références à la théorie psychanalytique serait probablement oublier que de nombreux analystes ont contribué aux découvertes actuelles sur l’évolution des jeunes bébés. Et pourtant, on ne peut éviter de se demander si le recours à la métapsychologie freudienne est utile. C’est la question que se pose W. W. Meissner dans son article : « La métapsychologie — qui en a besoin ? » (1981)6.

Les critiques principales contre la métapsychologie freudienne proviennent de ceux qui réfutent son modèle où est postulée une constante activité pulsionnelle. Les vues modernes mettent plutôt en lumière le fait que les excitations extérieures (« inputs ») modifient réactivement le système nerveux, dont les fonctions ne consistent pas à transmettre de l’énergie, mais à propager, par des systèmes équilibrés, les impulsions neurales qui sont différentes de ce qu’on sait sur les énergies physiques habituelles. Il s’agirait d’un jeu de forces et d’énergie transmettant les informations au travers de réciprocités inter-actionnelles. D’où l’idée que, la théorie du système nerveux ayant changé, il faut modifier la théorie psychanalytique qui s’appuyait sur des conceptions fallacieuses et périmées de la neurophysiologie (Holt, 1965)52. On a vu que d’autres critiques portent sur le statut scientifique de la psychanalyse. De ce point de vue, on dit souvent que la science répond à la question comment, tandis que la psychanalyse donne « des raisons » sous la forme de ses interprétations reconstructives. « Il serait faux d’utiliser le modèle de sciences humaines, qui conduit à des explications en terme de motivations, au monde de l’observation naturelle. Il en est de même lorsqu’on veut appliquer les raisonnements scientifiques à l’étude des motivations humaines et à celles des événements personnels ou intrapersonnels », W. W. Meissner (p. 925). Ces critiques ont conduit certains auteurs, comme George Klein, à opposer les concepts cliniques et les concepts théoriques de la méta-psychologie (1973)53. Cet auteur remarque, par exemple, que les psychanalystes ont fait une œuvre très valable en montrant qu’on peut comprendre le sens du rêve, des lapsus, des symptômes, etc., ainsi que leur lien avec des vœux sexuels et agressifs, des événements conscients et inconscients. Malheureusement, ils ont voulu unifier leurs explications en adoptant un certain maniérisme scientifique alors qu’aucune théorie scientifique ne paraît vraiment nécessaire et n’ajoute quoi que ce soit aux propositions cliniques.

Dans le même travail, G. Klein propose de substituer à la distinction entre théorie clinique et théorie métapsycholo-gique, l’opposition entre ce qui est du domaine de l’expérience « intraphénoménologique », qu’on pourrait appeler intersubjective, et le domaine fonctionnel. L’expérience intraphénoménologique est attribuée au patient, même s’il n’en est pas conscient : l’analyste est en droit de supposer qu’une fantaisie inconsciente est le chemin essentiel par lequel le patient fait l’expérience de ce qui lui arrive ou de ses relations avec les autres. De ce fait, l’important de ce qui se produit dans une séance de psychanalyse peut être assimilé à ce que les expériences du patient provoquent chez l’analyste. Les phénomènes fonctionnels jouent également un rôle dans la théorie clinique : il s’agit de phénomènes connus dans la technique psychanalytique, comme il en est, par exemple, pour les mécanismes de défense.

Roy Schafer (1976)54 propose une théorie relativement analogue en se référant au « langage action » : « Les notions de la métapsychologie freudienne sont empruntées aux sciences de la nature. Freud, Hartmann, et d’autres auteurs ont délibérément utilisé le langage des forces, des énergies, des fonctions, des structures d’appareils, tous principes visant à établir et à développer la psychanalyse en conformité avec une psychobiologie physicaliste. Un tel langage scientifique ne permet pas de parler d’intentions, de significations, et d’expériences subjectives. En accord avec cette stratégie, les raisons deviennent des forces, ce qui est important s’appelle énergie, l’activité devient une fonction, les pensées, des représentations, les affects, des décharges ou des signaux, etc. Rester confiné à ce déterminisme accompli interdit l’utilisation du mot choix dans le vocabulaire métapsychologique » (p. 103) (traduction personnelle).

R. Schafer estime qu’une des conséquences de cette approche scientiste est l’utilisation constante, par les psychanalystes, de métaphores anthropomorphiques, que cet auteur assimile volontiers à une régression au système primaire de pensée ou à une réification qui ne mérite guère le nom de théorie. Selon lui, ce qui est essentiel, c’est que la psychanalyse utilise l’idée qu’une personne est un agent ; l’analyste qui interprète ne s’adresse pas à un mécanisme, mais à un être humain. De même, dit-il, l’alliance thérapeutique ne se constitue pas avec des mécanismes, mais avec des personnes.

Ces approches de la théorie psychanalytique opposent la clinique et la métapsychologie dans le hic et nunc. Roy Schafer parle même (Here and now, interprétations, 1982)55 « d’un narratif » du présent et du passé qui s’interpénétrent dans le processus psychanalytique. En cherchant les répétitions de ce récit et en établissant la névrose de transfert, l’analyse actualise l’activité mentale inconsciente qui n’est pas temporalisée. « La sélection que l’analyste fait dans la masse des possibilités narratives du contenu des séances est guidée et contrôlée par son orientation théorique et par les réponses du patient à ses interventions. Finalement, l’histoire de la vie, telle qu’elle est présentée par l’analyse, et l’histoire de l’analyse sont constituées par un mixte de théories et d’observations, de sujets et d’objets du présent et du passé » (p. 81-82, ma traduction personnelle).

Cette révision théorico-clinique, comme celle de G. Klein, ne met donc pas seulement en cause la métapsychologie freudienne, mais la validité qui est celle de la psychanalyse à permettre des (re) constructions du passé le plus lointain. « La narration » des séances n’est qu’un langage, qui s’entremêle avec celui de l’analyste qui établit la névrose de transfert, et actualise ce qui n’est pas conscient.

Ces théories mettent donc également en cause la capacité qu’offre le processus psychanalytique de comprendre le déterminisme des productions mentales.

Dans un travail intitulé « L’étude des déterminations des comportements humains », D. Widlôcher (1982)56 défend le langage de l’action, en reprenant les thèses de Wallon et de Lagache et en rappelant que le fossé qui sépare la métapsychologie freudienne et le behaviourisme n’est pas comblé. Il s’agit d’un véritable dilemme qui oppose « une théorie idéaliste (cartésienne) du comportement conçu comme l’expression d’un organisme-sujet, et une théorie positiviste dans laquelle le comportement, apparaissant comme la propriété quasi mécanique d’un organisme-objet (l’appareil psychique pour Freud), n’a pas été résolu ».

Il faut, pense-t-il, traiter le comportement comme un objet de science et passer de l’étude des motivations et des mobiles à l’explication de la conduite. Il n’y a pas lieu, selon D. Widlôcher, de se référer à une réalité psychologique en deçà de l’action et il faut, au contraire, considérer des termes tels que le désir, comme un des prédicats de celle-ci : « Désirer, c’est tenter de faire ou se représenter faire, mais dans les deux cas, c’est agir. »

Déjà, dans son rapport au congrès des psychanalystes de langue française, D. Widlôcher (1981)57 avait mis en cause la théorie métapsychologique dans sa description de la place des fantasmes par rapport au déroulement de la vie libidinale. Au processus de temporalisation qu’elle implique, il proposait qu’on substitue l’étude d’une génétique diachronique qui se comprendrait à la lumière de la succession des pensées.

Celle-ci peut être comprise, selon lui, comme :

a)    Une communication informative où sont opposées la réalité du Soi vécu comme une continuité d’expériences impliquant, à partir de bases neurobiologiques, une reconstitution, sinon une reconstruction, et les représentations engrangées dans le préconscient.

b)    Une communication interactive au cours de l’expérience psychanalytique : la réponse présupposée du psychanalyste fait démarrer un processus interactif de pensées. Selon D. Widlôcher, le psychanalyste « co-participe » à la mise en œuvre de ce processus en proposant des représentations d’interactions et suscite l’attention du Moi-observant grâce à l’alliance thérapeutique. L’interprétation qui peut être donnée à la lumière de ce processus favorise Yinsight, alors que le patient et ses interlocuteurs habituels utilisent la communication informative.

Mais en proposant la théorie de l’interaction de pensées comme base de l’expérience psychanalytique, D. Widlôcher parle pourtant d’instants privilégiés de la communication analytique « qui nous permettent d’observer ce déplacement d’investissement, quand le surinvestissement est juste suffisant pour que la communication de la représentation soit possible, sans altérer pour autant la dynamique associative propre à cette forme de régulation » (p. 35).

Ce type d’interaction entre l’analyste et son patient représente un moment de communication « plein » où il est difficile de ne parler qu’en terme de pensées et de représentations et de ne pas traiter en même temps de l’affect. Telles sont les raisons pour lesquelles je pouvais me séparer de D. Widlôcher : « Sans vouloir discuter ici des aspects énergétiques qui sous-tendent les représentations de mots ou tout le code symbolique qui est à notre disposition et dont il est difficile de faire une masse « froide », je voudrais évoquer le problème des liens entre pensée ou représentation, d’une part, et affect d’autre part. La réactivation affective de nos systèmes de pensée constitue aussi, me semble-t-il, une remise en ordre de l’équilibre entre affects et représentations. Le travail de refoulement ne porte que sur la représentation, c’est du moins ce que la lecture de Freud peut nous apprendre, bien qu’on puisse discuter ce point de vue. Les systèmes ou les structures de pensée ne sont mobilisables, selon mon expérience en psychanalyse d’adultes ou d’enfants, que lorsqu’ils se conjoi-gnent avec des expériences affectives revécues, pour leur donner un sens, celui du temps ou d’un passé recomposé » (S. Lebovici, 1981) (p. 1050)58.

Ces quelques lignes veulent interroger la récusation par D. Widlôcher de la séquence métapsychologique traditionnelle qui conduit de la pulsion à l’action par l’intermédiaire des fantasmes et, par conséquent, son modèle biologique de l’excitation interne. Pour lui, la pulsion ne définit donc rien de plus que l’état d’investissement d’un mode d’être, ce qui se traduit, dans l’expérience psychanalytique, par les pensées qui l’ont précédé : « Il me semble que l’apport de la psychanalyse est d’avoir montré une forme de causalité où l’enchaînement des représentations est l’agent de leur investissement successif et d’avoir démontré l’inutilité d’une référence biologique d’autre nature » (D. Widlôcher, 1981) (p. 70).

Dans cette hypothèse, on pourrait aller jusqu’à dire que tout se passe comme si l’interaction de l’instant-état somatique et de l’instant-état de l’environnement pouvait donner lieu à un système de pensées dont l’enchaînement diachronique fournirait la base de la succession des fantasmes. Sans doute cette théorie ne contredit-elle pas celle qui situe dans les conséquences de la néoténie et du principe initial de l’unité du nouveau-né et des soins maternels, la genèse de la vie mentale. Mais l’étayage pulsionnel qui s’organise sur ces bases n’est pas retenu par D. Widlôcher comme le moteur du frayage liant les perceptions et les dérivés de l’inconscient d’une part, le travail mental, d’autre part.

Sans doute parle-t-il d’un fantasme initial, de fantasmes primitifs qui conservent leurs formes et leur investissement grâce à des renforcements constants, qu’ils trouvent dans la vie mentale et la réalité extérieure où ils s’ancrent plus ou moins profondément. Il reconnaît aussi « que l’illusion consciente ou inconsciente de la réalisation possible du fantasme modèle l’appréhension de cette réalité et entretient l’activité fantasmatique ». Mais il oppose le déroulement temporel de la pensée et de la vie psychique au temps de la diachronie, bien différent de la métaphore qui lie temps et espace dans un système linéaire. La réalité psychique appartient, selon lui, à l’ordre du temps et le développement de l’enfant n’est pas autrement caractérisé dans cette perspective que par l’accumulation progressive des formes de pensée et d’action, étant bien entendu que la temporalisation n’est pas seulement accommodation et adaptation, mais aussi résistance et répétition. Ce que nous voyons mal, dans cette description qui assimile pensée et action, c’est la puissance de ces moments féconds, structurels et vivifiants où interviennent le langage des affects maternels et, mutatis mutandis, ces instants privilégiés où l’hystérisation de la pensée de l’analyste permet des communications interprétatives modelant la relation de transfert, dans des sens différents de ceux auxquels préside généralement l’automatisme de répétition.

Le psychanalyste, aux prises avec les révisions de la métapsychologie freudienne, se trouve renvoyé, par d’autres, à son expérience quotidienne et aussi à une reconstruction qui n’est plus axée sur le modèle archaïque qui concerne l’enfant.

Dans « La chambre des enfants » J.-B. Pontalis (1979)59 nous dit, en effet, qu’on ne se trouve pas dans la chambre mentale de l’Inconscient : « Paradoxalement, c’est la psychanalyse d’enfants qui devrait nous délivrer plus radicalement que la psychanalyse d’adultes de l’illusion archaïque », écrit-il (p. 9) — et plus loin : « La leçon est d’importance et elle est double. D’abord, à se maintenir aux aguets de ce qui se passe dans la chambre des enfants — qu’on reste à la porte ou qu’on y fasse intrusion — on risque fort de n’entendre que le bruit de son propre discours intérieur. Ensuite et surtout le fantasme des origines qui sous-tend la recherche de l’analyste comme, notons-le, il anime celle de l’enfant, conduit de proche en proche, par une pente régressive quasi irrésistible, à rabattre l’originaire sur l’origine pour incarner finalement celle-ci dans une réalité. Que cette réalité soit conçue comme matérielle — « l’environnement précoce » — ou comme psychique —- « les fantasmes archaïques » — ne change rien à l’affaire » (également p. 9).

Dans un article publié dans le même numéro de la Nouvelle Revue de Psychanalyse, A. Green (1979)60 oppose la face scientiste de la psychanalyse à sa version herméneutique. Attaquant vigoureusement les perspectives développementales, il les assimile à des vues médicales et inévitablement « orthogéniques », même si elles sont sous-tendues par le désir de soigner. « La psychanalyse “ développementale ” n’a pas théorisé “ l’enfant de Freud ”, elle n’en a fait que l’hagiographie naïve » (p. 42). D’où les critiques vigoureuses qu’il espère porter à l’observation directe par les psychanalystes. Il oppose l’enfant vrai de la psychanalyse — l’enfant de sa vérité historique construite — à l’enfant réel de la psychologie. Le modèle freudien du travail sur le rêve a permis à la psychanalyse, nous dit Green, de repérer le désir infantile. L’enfant s’inscrit dans la théorie psychanalytique comme le fantasme, le transfert ou le symptôme. « Lorsque (dans un temps ultérieur), le dernier pour la constitution de la théorie, Freud s’attaque à la sexualité infantile, il ne l’observe pas ou ne fait pas que l’observer, il construit en même temps les hypothèses de l’inobservable : l’étayage par exemple qu’aucune observation ne permet de déduire, mais qu’une pensée peut construire. Et surtout, il introduit la discontinuité essentielle d’une sexualité humaine présente dès les origines (refoulée ou rendue latente, puis renaissant en pleine floraison : vie-mort (apparente), renaissance » (A. Green, même travail, p. 47).

En fin de compte, ceux qui, après Bowlby, ont critiqué la version métapsychologique de la construction du passé rejoignent ceux qui refusent aux psychanalystes de proposer une étude de son passé par l’observation de ses interactions précoces.

Plusieurs positions sont possibles, lorsqu’on prend connaissance de ces critiques. On peut mettre en doute la validité des travaux sur les interactions précoces et sur leur formalisation scientifique, voire expérimentale, qui ne tient pas compte de l’unicité de l’expérience humaine de chacun et qui introduit un réductionnisme objectivant. On peut se réfugier aussi dans le modèle psychanalytique qui serait irréductible à toute interdisciplinarité, surtout dans la construction de l’histoire de l’enfant. D’autres psychanalystes, on l’a vu

— et c’est le cas de Bowlby — abandonnent simplement la théorie psychanalytique.

Certains, comme Robert N. Emde (1981)61, proposent aux psychanalystes qui prennent connaissance de nouveaux modèles concernant l’enfance de réfléchir aux problèmes qui en résultent. Selon lui, ils concernent :

a)    La « réalité » historique, le « se faisant » de la biographie, qui implique la connaissance de l’actuel et du réel ;

b)    "La. tendance à l’autocorrection qui ramène aux voies de développement prévues de l’enfant en développement, lequel en a dévié ;

c)    La capacité à supporter, sans forcément de grands dommages, des expériences précoces très gravement trau-matiques ;

d)    La possibilité de modifier par les interactions avec l’environnement la typologie même du style des relations objectales, ce qui accentue l’importance de l’étude « des interfaces » par rapport à la réalité intrapersonnelle.

Finalement, ce qui frappe dans les révisions métapsycholo-giques proposées, aussi bien que dans le refus de prise en considération des faits éthologiques et des observations de développement, c’est l’absence d’une lecture de Freud qui tienne compte du point de vue énergétique et économique. Les affects, les investissements et les contre-investissements y sont oubliés.

Dans un premier temps, nous l’avons vu, et après Freud, les psychanalystes ont cherché à (re)construire le plus archaïque ; puis, ils ont cru améliorer et assurer la rigueur de ces constructions en confrontant les résultats des études sur le développement de l’enfant avec leur théorie et leur pratique de la psychanalyse. En présence de la nouveauté des études sur les interactions précoces, ils peuvent ne pas vouloir confondre l’enfant de la réalité et l’enfant de la psychanalyse. Ils peuvent aussi penser que l’enfant, quelle que soit la voie par laquelle on l’aborde et on essaie de le comprendre, est l’objet de notre étude. Ni les psychanalystes ni les éthologues n’en sont les propriétaires.

C’est la raison pour laquelle nous croyons qu’une étude transdisciplinaire des interactions du bébé et de ses parents est possible pour des psychanalystes qui doivent connaître les nombreux travaux sur les transactions intrafamiliales et qui savent aussi que, comme l’écrit S. Freud, le bébé, si seulement on y inclut les soins maternels, réalise (en fait) un (tel) système mental (S. Freud) (1911)62.

Il faudrait, aujourd’hui, modifier cette formule souvent citée, en écrivant, si on y inclut les soins et les fantasmes maternels. C’est à illustrer cette proposition que nous nous attacherons dans la suite de cet ouvrage.


48    J. Bowlby, « Psychoanalysis as a natural science », Int. Rev. Psychoanal. (1981), 8, 243.

49    S. Freud, « Une étude autobiographique », 1925, Standard Edition, go.

50    S. Lebovici, Une lecture en 1981 de l’article de S. Freud : « Une difficulté dans la psychanalyse » (1917), Rev. franç. Psychanalyse, 6, 1981.

51    P.-L. Assoun, Introduction à l’ipistémologiefreudienne, Paris, Payot, 1981.

   W. W. Meissner, « Metapsychology — Who needs it ? », J. Amer. Psycho-anal. Assoc., 1981, sg, 4, 921-938.

52    R. R. Holt, « A review of some of Freud’s biological assumptions and their influence on his theories », in Psychoanalysis and Current Biological Thought, Madison, Univ. Wisconsin Press, Ed. N. S. Greenfield & W. C. Lewis, p. 93-234,

>965-

53    G. S. Klein, Psychoanalytic Theory : an exploration of Essentials, New York, Int. Univ. Press, 1976.

54    R. Schafer, A New Language for Psychoanalysis, New Haven, Yale Univ. Press, 1976.

55 R. Schafer, « The relevance of the “ Here and now ” transference interprétation to the reconstruction of early development », Int. J. Psychoanal., 1982, 63, 1. 77-82.

56    D. Widlôcher, « L’étude des déterminismes des comportements humains », à paraître dans Psychiatrie enfant.

57    D. Widlôcher, « Genèse et changement », Revue franç. Psychanalyse, 45, 4. 889-976.

58 S. Lebovici, « A propos du rapport de D. Widlôcher », Revue franç. Psychanalyse, 1981, 45, 4, 1048-1056.

59    J. B. Pontalis,« La chambre des enfants », Nouvelle Revue de Psychanalyse, r979> 19, 5-ia.

60    A. Green, « L’enfant modèle », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1979, 19, 27-48.

61 R. N. Emde, « Changing Models of Infancy and the Nature of Early Development : Remodeling the Foundations », J. Amer. Psychoanal. Assoc., 1981, 29, I, 179-220.

62 S. Freud, « Les deux principes du fonctionnement mental », 1911, Standard Ed., m.