Introduction

Nous avons jusqu’à présent présenté le point de vue de la théorie freudienne sur la naissance de la vie mentale chez le très jeune enfant, puis les conséquences de la révision introduite par les études sur la nature des liens d’attachement. Dans les deux premières parties de cet ouvrage, nous avons tenté d’étudier les travaux récents et nous avons pu nous faire quelque idée sur les problèmes méthodologiques et épisté-mologiques que doivent se poser les chercheurs et les psychanalystes, lorsqu’il s’agit de proposer des modèles pour la compréhension de ce qui se passe entre une mère et son bébé.

D’innombrables travaux correspondent à ces directions de recherche : certaines visent à préciser les compétences des très jeunes enfants63. Elles sont surprenantes et rétablissent à vrai dire la valeur des constatations inscrites dans les traditions populaires. Elles conduisent à réviser l’idée pseudo-scientifique, suivant laquelle le nourrisson est un être vivant à nourrir et à laisser dormir. L’observation éthologique du bébé a d’autre part été appliquée selon les procédures employées par des spécialistes de l’étude du comportement animal.

Ces deux grandes directions de recherches se sont constituées à partir de la révision proposée et élaborée par J. Bowlby, comme on l’a vu dans la deuxième partie de ce livre. Ce dernier estime déjà que les relations d’attachement sont définies par l’équilibre interactif d’un système.

Cette hypothèse est de fait la base théorique qui sous-tend les travaux sur les interactions précoces. Dans l’ensemble, ils ne définissent pas seulement l’attachement du bébé à sa mère, mais les comportements généralement programmés suivant lesquels l’un influence l’autre et réciproquement. Leur originalité consiste donc à dresser le répertoire des comportements du bébé qui semblent agir sur le comportement maternel.

Tout compte fait, ces observations minutieuses, ces recherches et ces travaux permettent de décrire l’extraordinaire développement des systèmes interactifs ultra-précoces. Bien que les conduites d’attachement, selon J. Bowlby, jouent un rôle durant toute la vie de chaque être humain, les chercheurs se sont surtout préoccupés de la description des interactions chez le très jeune enfant, pendant les trois premières années de sa vie.

Les observations comportementalistes se veulent dénuées de toute préoccupation théorique ; cependant la recherche des liens entre la conduite de la mère ou du bébé, d’une part, et les modifications des systèmes neurophysiologiques et neuro-hormonaux, d’autre part, sous-tend les espoirs de bien des chercheurs. Par ailleurs, les nombreux psychanalystes qui, on l’a vu, se sont intéressés à l’observation des jeunes enfants, ne peuvent manquer d’essayer de rétablir une continuité entre leurs théories qu’ils acceptent éventuellement de réviser et les nouvelles découvertes qui s’accumulent.

On pourrait dire que les comportementalistes se sont attachés à la description des interactions sociales. Mais les psychanalystes ne peuvent pas manquer de tenir compte des dimensions de la vie psychique des parents, de leurs conflits inconscients ou conscients. Ils seront conduits à mettre en évidence l’importance de la vie émotionnelle des protagonistes de l’interaction. Us décriront donc l’aspect interactif des affects éprouvés par la mère et le bébé. En France, nous avons été également préoccupés de la nature des liens interpersonnels qui unissent l’enfant et sa mère et du rôle que les fantasmes de cette dernière jouent dans l’élaboration de la vie mentale de son bébé. D’où la notion d’interactions fantasmatiques (L. Kreisler et B. Cramer, 1980)2 (S. Lebovici, 1982)3.

La troisième partie de ce livre comprendra donc deux sections :

—    L’une, rédigée par S. Stoléru, fera le point sur ce que l’on peut penser des très nombreux travaux sur les compétences du bébé et les interactions précoces.

—    L’autre nous conduira sur le chemin qui va de l’attachement à l’interaction fantasmatique.

9. L. Kreisler et B. Cramer, « Sur les bases cliniques de la psychiatrie du nourrisson », Psychiatrie enfant, 1981, 24, 1, 223-263.

3. S. Lebovici,« Pour une clinique de l’interaction », à paraître dans Perspectives psychiatriques, 1983.