L'interaction mère-nourrisson : Les données de l'observation et le matériel clinique

Les chapitres ultérieurs présenteront et développeront le concept d’interaction fantasmatique. Ce concept propose un approfondissement de la connaissance de l’interaction mère-nourrisson et notamment nous conduit à envisager et à explorer la dimension inconsciente de l’interaction mère-nourrisson. Ce chapitre concernera l’interaction mère-nourris-son telle qu’elle se présente lorsqu’on l’aborde grâce à différentes méthodes d’observation directe.

L’observation et la clinique de l’interaction mère-nourrisson constituent un champ en pleine expansion. Les lacunes de notre savoir actuel, quand nous les reconnaissons, deviennent une source de stimulation et incitent à s’atteler à la tâche d’observer cliniquement tant la mère que le bébé, et les interactions à travers lesquelles ils communiquent.

Parmi ces lacunes, la plus notable est celle qui concerne nos connaissances sur le bébé. En grande partie privés du moyen privilégié de la psychiatrie et de la psychologie, c’est-à-dire du Langage, nous devons nous tourner, pour comprendre le Nourrisson, vers d’autres canaux de communication. Le Jeu lui-même, qui avait permis aux psychanalystes d’enfants de progresser, est ici parfois utilisable mais pas immédiatement ou plutôt revêt des formes nouvelles et inhabituelles auxquelles nous serons amenés à nous intéresser. U nous faut donc nous tourner vers de nouveaux indices, vers de nouvelles manifestations, vocales, mimiques, affectives et élaborer une nouvelle sémiologie.

Certes, nous reconnaissons de mieux en mieux certaines altérations majeures du développement neuropsychique ou de la psychopathologie du nourrisson ; mais il y a également des altérations moins marquées qui représentent les indices d’une pathologie moins catastrophique tout en restant très préoccupante, et qui reste à identifier et à évaluer.

Il nous semble également que le but de D. W. Winnicott de promouvoir non seulement une absence de pathologie mais aussi un épanouissement de la personnalité, reste aujourd’hui aussi actuel que lorsqu’il fut formulé. Il implique, à mon sens, que nous connaissions mieux les aspects que revêt l’interaction mère-nourrisson lorsque celle-ci se développe harmonieusement et pour le bénéfice des deux partenaires de l’interaction.

L’interaction mère-nourrisson est aujourd’hui conçue comme un processus au cours duquel la mère entre en communication avec son bébé en lui adressant certains « messages », tandis que le nourrisson, à son tour, « répond » à sa mère à l’aide de ses propres moyens. L’interaction mère-nourrisson apparaît ainsi comme le prototype primitif de toutes les formes ultérieures d’échanges. Dans cette « conversation » entre la mère et le bébé, les mots et les phrases sont remplacés, souvent chez la mère, toujours chez le jeune nourrisson, par des messages extra-verbaux : gestes, vocalisations, sourires, etc.

Cependant, cette approche de l’observation de la relation entre la mère et le nourrisson ne remonte qu’à une trentaine d’années tout au plus, et elle n’a connu un véritable développement que depuis une quinzaine d’années. Les premières conceptions de la relation parent-nourrisson faisaient du bébé un objet passif sur lequel s’exerçaient diverses influences parentales ; dans les premières théories, c’était l’environnement du bébé qui allait le façonner, déterminer la direction de son développement et les avatars de celui-ci. De manière métaphorique, cette conception voyait dans le nourrisson un morceau d’argile informe que ses parents pouvaient largement modeler et dans lequel leur marque pourrait facilement s’imprimer. L’action en retour du bébé sur ses parents ne constituait pas un élément majeur de la description de la relation parent-nourrisson.

Depuis la fin des années 60, en revanche, la relation parent-nourrisson ne se présente plus comme une « voie à sens unique ». Le bébé apparaît désormais aussi comme un être capable d’influencer son entourage humain, au même titre qu’il est lui-même sous l’influence de cet entourage. Plusieurs types de démonstrations en furent apportés. Diverses études montrèrent que les attitudes et les comportements parentaux variaient en fonction de caractéristiques propres au bébé, telles que son âge, son sexe, son niveau de développement psychomoteur, etc. De plus, comme les bébés s’avérèrent présenter de grandes différences individuelles dans leur manière d’entrer en interaction avec la mère, il fut possible de montrer comment les différences entre les bébés semblaient être à l’origine de différents types de maternage fournis, en réponse, par leur mère. Enfin, et surtout, les séquences d’interaction mère-bébé furent considérées et analysées comme des séries d’échanges réciproques où chaque partenaire de l’interaction est amené à « répondre » à l’autre, et, ce faisant, à proposer à l’autre un message auquel il pourra — ou non — répondre à son tour. Le modèle de l’interaction mère-nourrisson est donc devenu une séquence d’échanges réciproques utilisant des messages et des signaux propres au stade de développement du nourrisson. Les préoccupations de la recherche se sont donc déplacées vers la structure de ces séquences d’interaction, leur rythme, la synchronie interactive des deux partenaires ou encore le degré de réciprocité dans leurs échanges.

Au moment où, pour la première fois, une mère prend son nouveau-né dans les bras, elle le touche, elle lui parle, elle le regarde, elle lui offre son odeur et sa chaleur ; déjà, ces caractéristiques de la mère sont davantage que des données objectivables telles qu’elles nous apparaissent à nous, adultes : elles sont également d’emblée autant de stimuli interaction-nels que le bébé peut recevoir car il a déjà des capacités sensorielles : visuelles, auditives, olfactives, etc. Et déjà le bébé émet à son tour des messages, ne serait-ce que parce qu’il dort ou crie, ou tète, etc.

Aussi commencerons-nous notre exposé de l’interaction mère-nourrisson par les capacités sensorielles du nouveau-né, capacités qui font que les comportements de la mère à son égard ne sont pas seulement des « soins » mais également les fondements initiaux des premières situations interactives.