Chapitre I. Le nouveau-né : capacités sensorielles et interactionnelles

L’un des domaines les plus étonnants et les plus captivants qu’aient découverts les recherches récentes concerne les capacités du nouveau-né et, notamment, ses capacités sensorielles et interactionnelles. Pour comprendre l’interaction parent-nou-veau-né, il est souhaitable de voir sur quelles perceptions et sur quelles sensations elle peut venir s’étayer et se fonder.

La vision

L’étude de Greenman65 montre qu’une impressionnante majorité de nouveau-nés (95 %), dès les 4 premiers jours de leur vie, se révèlent capables de suivre des yeux un objet de couleur vive tel qu’un anneau rouge. Certes, les mouvements oculaires sont parfois irréguliers, et les yeux se déplacent souvent de manière saccadée pour « rattraper » l’objet en mouvement. Le bébé suspend ses propres mouvements corporels pendant cette période d’attention visuelle de sorte qu’il paraît profondément absorbé par son intérêt pour sa cible visuelle. Certains nouveau-nés vont même jusqu’à tourner la tête pour faciliter le mouvement de poursuite oculaire.

De son côté, R. L. Fantz66 montra que des nouveau-nés,

âgés de io heures à 5 jours, consacraient une durée de fixation visuelle plus longue quand on leur présentait des cibles visuelles où figurait une forme structurée (visage, cercles concentriques, caractères d’imprimerie) que lorsque les cibles visuelles étaient constituées par une couleur unie. Il en conclut qu’une reconnaissance du caractère structuré d’une cible visuelle existait dès la période néo-natale. La fixation visuelle chez ces nouveau-nés semblait indiquer qu’ils préféraient regarder des images ayant une certaine complexité plutôt que des formes très simples ou des fonds unis.

De telles études ont renversé les concepts antérieurs selon lesquels le nouveau-né était un organisme dont le système nerveux utilisait le tronc cérébral à l’exclusion de son cortex. Elles ont donné un crédit supplémentaire aux mères qui, dès la période néo-natale, affirment que leur bébé les regarde. D’ailleurs, tenir et câliner le bébé sont précisément les gestes qui, au cours de l’étude de Greenman, favorisaient l’ouverture des yeux des nouveau-nés et donc rendaient possible la poursuite visuelle du stimulus. Le regard du bébé, dès la période néo-natale, apparaît comme une manière dont le bébé peut développer la force du lien affectif entre sa mère et lui-même.

Le nouveau-né peut-il accommoder et donc adapter son appareil visuel aux distances variées qui le séparent des objets ? D’après Haynes et coll.67, avant l’âge de 1 mois, il semble que le système d’accommodation visuelle ne s’ajuste pas aux variations de la distance des cibles visuelles et qu’il soit adapté à des objets situés à une distance de 20 cm environ. En revanche, à partir du deuxième mois de la vie, ce système mûrit de telle sorte qu’à l’âge de 4 mois le nourrisson a les mêmes capacités d’accommodation que l’adulte.

M. Haith68 attire l’attention sur les stratégies que le nouveau-né utilise pour explorer visuellement les objets. Il montre que le nouveau-né fixe les contours des objets, les frontières séparant deux zones de couleurs différentes ; si on lui présente un triangle, il balaie visuellement les angles de la figure. Ainsi, il dirige son regard vers les zones où il y a le plus d’informations visuelles.

Il semble ainsi se comporter comme s’il « traitait » de manière active les informations venant de son environnement, et d’une manière telle qu’il puisse organiser sa perception visuelle et distinguer les différents objets extérieurs en se concentrant sur leurs contours.

Il existe d’ailleurs chez les nouveau-nés une préférence visuelle pour des cibles offrant une certaine complexité (figures à 10 angles) : celles-ci sont davantage fixées que des structures plus simples (figures à 5 angles)69.

De l’ensemble des travaux, il ressort que le nouveau-né humain semble explorer visuellement son environnement d’une manière active, et de telle sorte qu’il puisse organiser sa perception de celui-ci.

L’odorat et le gout

U odorat. — Dès l’âge de deux jours, le nouveau-né humain se révèle doué de capacités olfactives. Les études de McFar-lane70 ont permis de mettre en évidence ces capacités olfactives en utilisant le procédé expérimental suivant : chaque bébé recevait, placé à quelques centimètres à côté de son nez, d’un côté un tampon d’ouate imprégné de l’odeur du sein de sa mère, de l’autre côté un tampon d’ouate imprégné de l’odeur du sein d’une autre mère. Ces études contrôlaient des facteurs d’erreur (tels qu’une préférence des bébés pour un côté ou un autre indépendamment de la présence des tampons d’ouate). Les résultats montrèrent que, de manière statistiquement significative, les nouveau-nés, à partir de l’âge de 6 jours, tournaient préférentiellement, c’est-à-dire plus longuement, la tête vers le tampon imprégné par l’odeur maternelle.

Ces résultats autorisèrent à penser que les nouveau-nés, d’une part étaient doués de capacités sensorielles olfactives et, d’autre part, pouvaient en plus discriminer et distinguer deux odeurs proches l’une de l’autre.

Peut-être les sensations olfactives sont-elles plus fines chez le nouveau-né que chez l’enfant et l’adulte. C’est probablement un exemple pour lequel, à l’inverse d’autres domaines sensoriels, c’est le nouveau-né dont les performances sensorielles sont les plus remarquables. Ceci peut être rapproché de l’importance de l’olfaction chez les animaux, y compris les mammifères supérieurs, et mis en relation avec la loi de Serres et Haeckel selon laquelle l’évolution (ontogénétique) de l’individu doit reproduire l’évolution (phylogénétique) de l’espèce.

De manière plus pratique, ces faits expérimentaux laissent penser que l’olfaction facilite la recherche et la prise du sein maternel. Ils nous donnent aussi à penser que, dans l’expérience vécue du nouveau-né, les perceptions olfactives jouent un rôle relativement plus important que chez l’enfant et l’adulte.

Il est intéressant de remarquer, à ce propos, combien les mères disent fréquemment qu’elles sentent leurs nouveau-nés, même et y compris celles qui, dans d’autres circonstances de leur vie, n’attachent que peu d’intérêt et d’attention aux indices olfactifs de leur environnement.

Le goût. — Les sensations gustatives revêtent probablement une importance majeure chez le nouveau-né, à la mesure de la place que tient l’expérience alimentaire à ce stade de la vie. Déjà, au cours de la vie intra-utérine, il a été possible de mettre en évidence que les quantités de liquide amniotique dégluties par le fœtus varient en fonction du goût de ce liquide, et augmentent après introduction artificielle d’une substance sucrée, alors qu’elles diminuent avec une substance amère71. Les mêmes phénomènes s’observent après la naissance. Kobre et Lipsitt72 l’ont montré en étudiant la succion de trois groupes de nouveau-nés qui recevaient respectivement une solution sucrée (15 % de glucose dissous dans l’eau) ; de l’eau ; et l’alternance de la solution sucrée et de l’eau. Il apparut clairement que la déglutition des bébés du troisième groupe devenait plus active à chaque fois qu’ils recevaient la solution sucrée. De plus, lorsque les bébés du troisième groupe recevaient de l’eau (entre les apports de la solution sucrée), leur succion était moins intense que les bébés du deuxième groupe qui n’avaient reçu que de l’eau au cours de ce protocole. Il y a donc eu un processus au cours duquel les bébés du troisième groupe ont « appris » que les apports d’eau étaient suivis d’apports de la solution sucrée.

L’audition

L’audition du nouveau-né a des précurseurs fœtaux, qu’il a été possible d’étudier en utilisant, comme témoins de la sensation auditive, la réponse du rythme cardiaque ou les mouvement fœtaux. Il s’avéra alors que les fœtus répondaient par des variations du rythme cardiaque et de leur activité motrice à des sons purs qui leur étaient présentés à travers la paroi abdominale de la mère et ceci était observé à partir de la vingt-sixième semaine de la gestation73. La mère au cours de certaines de ces expériences est porteuse d’un casque l’empêchant d’entendre elle-même ces sons.

De plus, les fœtus s’avèrent capables de discriminer plusieurs sons de fréquence différente : si l’on répète la présentation d’un même son, les réponses tendent à diminuer et à s’éteindre (habituation) ; la présentation d’un son de fréquence différente après habituation déclenche la réapparition des réponses cardiaques et motrices.

Gomme le milieu utérin n’est pas, dans les conditions naturelles, silencieux (l’intensité sonore en provenance de la mère est de l’ordre de 72 dB), il est possible que le fœtus soit exposé à la voix de sa mère et, dans une moindre mesure, à celle de son père, et que cela soit un facteur de ses réactions postnatales à la voix humaine et notamment à celles de ses parents.

L’audition du nouveau-né. — Lorsqu’un nouveau-né est dans un état de vigilance calme et attentif, la présentation d’un son — par exemple celui d’une clochette — à droite ou à gauche du bébé, déclenche de manière très fréquente des réactions d’orientation : le bébé tourne les yeux, et parfois également la tête, en direction de la source sonore.

Lorsque le bébé est somnolent, la présentation d’un son a pour effet de susciter l’ouverture des yeux. Lorsque, à l’opposé, les nouveau-nés pleurent, on a pu observer qu’un son continu (250 cycles par seconde, 85 dB) peut mettre fin aux cris, et s’avère en cela aussi efficace qu’une sucette sucrée74.

Non seulement le nouveau-né paraît entendre, mais encore il fait preuve de capacités de discrimination vis-à-vis des stimuli sonores. De telles capacités de discrimination ont été notées pour la fréquence et le volume sonores. La voix humaine a, quant à elle, des effets qui se distinguent des autres sons et, notamment, durant la deuxième semaine de la vie, la voix (de la mère, d’une autre femme, d’un homme) est susceptible de susciter des sourires plus fréquemment que d’autres stimulations sonores75. Il a même été possible de montrer que des bébés de 1 mois pouvaient effectuer de fines discriminations auditives et distinguer ainsi le « p » du « b ». La technique utilisée pour mettre cela en évidence fut la suivante : les nouveau-nés de cette étude76 suçaient une tétine reliée à un haut-parleur de telle sorte que les mouvements de succion produisent un son répétitif : pa-pa-pa-pa. Après une période de succion vigoureuse, on observa un déclin de cette activité. Les expérimentateurs changèrent alors le montage de telle sorte que la succion produisît le son : ba-ba-ba-ba. Une recrudescence de l’activité de succion fut alors notée. Le déclin observé initialement dans cette expérience correspond au phénomène bien connu de l’habituation en vertu duquel la répétition d’une stimulation identique s’accompagne d’une décroissance de l’intérêt La recrudescence de la succion témoigne du fait que le son ba-ba-ba a été reconnu comme nouveau et donc distingué du son précédent pourtant très proche.


65    G. W. Greenman, « Visual Behavior in Newborn Infants », in Modem perspectives in child development, Ed. A. J. Solnit and S. A. Provence, New York, Hallmark, 1963.

66    R. L. Fantz, « Pattern Vision in Newborn Infants », Science, 1963, 140, 296-297.

67    H. Haynes, B. L. White et R. Held, « Visual Accomodation in Human Infants », Science, 1965, 148, 528-530.

68    « Regarder, chercher... découvrir », entretien avec M. Haith, in L'Aube des Sens, E. Herbinet et M.-C. Busnel (Ed.), Paris, Stock, 1982.

69    M. Hershenson, H. Munsinger et W. Kessen, « Preference for Shapes of Intermediate Variability in the Newborn Human », Science, 1965, 147, 630-631.

70    A. Macfarlane, « Olfaction in the development of social preferences in the human neonate », in ParentInfant Interaction, Ciba Foundation Symposium 33, Amsterdam, Associated Scientific Publishers, 1975.

71    R. M. Bradley et C. M. Mistretta, « Fetal sensory receptors », Physio-logkal Reviews, 1975, 55, 352-382 ; A. W. LiLEY,« The foetus as a personality », Australian and New Zealand Journal of Psychiatry, 1972, 6, 99-105.

72    A. Kobre et L. P. Lipsitt, « A negative contrast effect in newborns », Journal of Expérimental Child Psychology, 1972, 14, 81-91.

73 Y. TanAka et T. Arayama, « Fetal responses to acoustic stimuli », Practica oto-rhino-laryngologica, 1969, 31, 269-273.

74    B. Birns, M. Blank et W. H. Bridger (1966), « The Effectiveness of Various Soothing Techniques on Human Neonates », Psychosomatic Medicine, s8, 316-322.

75    P. H. Wolff, « Observations on the Early Development of Smiling », in B. M. Foss (Ed.), Déterminants of Infant Behaviour, II, New York, Wiley, 1963.

76    P. D. Eimas, E. R. Siqueland, P. Jusczyk et J. Vigorito, « Speech perception in infants », Science, 1971, 171, 303-306.