Chapitre V. L'interaction parent - nouveau-né

Il apparaît de plus en plus clair que l’interaction parent -nouveau-né ne représente pas le véritable début de l’interaction entre le bébé et sa mère puisqu’il semble que le fœtus subisse des influences non seulement métaboliques ou infectieuses en provenance de sa mère, mais qu’il réagisse aussi à ses vécus émotionnels129. Cependant, avec la naissance, c’est à un nouveau monde que le bébé va être confronté, de même que ses parents vont être confrontés à un bébé qui n’est pas tout à fait celui qu’ils imaginaient.

Klaus et ses collaborateurs130 ont étudié le comportement maternel durant les minutes qui suivent la naissance. Il est clair que les descriptions varient selon les circonstances de l’accouchement et notamment du lieu — à l’hôpital, ou à la maison — où l’accouchement se produit.

Dans cette étude, une même séquence de comportement fut notée lors du premier épisode d’interaction entre les mères et leurs nouveau-nés environ cinq heures après un accouchement en milieu hospitalier. Chacune commença par toucher les membres du bébé avec le bout des doigts, puis, dans les quatre à huit premières minutes de la séquence, à

caresser et à « contenir » le tronc du bébé avec la paume de la main ; souvent elles exprimaient une excitation de plus en plus vive pendant plusieurs minutes. Puis leur activité décroissait à tel point que parfois elles s’endormaient. Pour chaque mère, on observa ce passage d’un contact du bout des doigts à un contact avec la paume des mains. Dès cette première interaction, l’intérêt des mères pour les yeux de leurs nouveau-nés se fit jour. Beaucoup exprimèrent le désir de réveiller le bébé pour voir ses yeux, ou dirent qu’elles se sentaient plus proches d’eux s’ils les regardaient. La question du regard et des échanges mutuels de regards sera développée à propos du nourrisson plus grand, mais on peut déjà remarquer que ce mode d’interaction débute avec les premières sensations visuelles néo-natales et que, d’emblée, le regard humain est une expérience en partie interactive et interpersonnelle.

Les observations des mêmes auteurs, effectuées lors d’accouchements ayant lieu à domicile, montrent que, à la différence des accouchements en milieu hospitalier, la femme qui accouche à la maison paraît maîtriser davantage le processus en cours. Elle choisit la pièce de la maison et l’endroit de la pièce où aura lieu l’accouchement, ainsi que les personnes dont elle souhaite la présence. Elle participe activement au travail et à l’accouchement au lieu d’être une patiente passive. Quelques minutes après l’accouchement, et avant la délivrance du placenta, les mères prennent leurs nouveau-nés dans les bras et souvent les disposent de telle manière qu’elles et eux soient face à face. Immédiatement après la délivrance, les mères sont décrites dans cette étude comme étant dans un état d’extase. Les personnes présentes paraissent partager ce sentiment de joie et offrent leur soutien à la mère. Il faut noter également l’apaisement du nouveau-né quand il est pris par la mère. Presque toujours la mère parcourt et caresse la peau du bébé avec le bout des doigts. Ceci se produit avant la première tétée et avant même la délivrance du placenta. Généralement, la mère donne le sein au bébé, mais celui-ci ne tète pas immédiatement. Le plus souvent, le bébé commence par lécher à plusieurs reprises le mamelon de la mère. La plupart des mères et des pères adoptent une voix caractérisée par un timbre élevé quand ils parlent à leur bébé, et l’intensité de leur joie paraît dépasser celle qui prévaut lors des accouchements en milieu hospitalier. Bien des mères ayant accouché à la maison ont dit avoir éprouvé des sensations analogues à celles de l’orgasme au moment de l’accouchement.

Dès le début de la vie du bébé, l’interaction avec la mère utilise différents canaux — ou modalités — de communication et notamment la modalité visuelle et le regard ; la modalité tactile ; la modalité auditive et le langage. En pratique, et notamment dans la situation d’allaitement, ces diverses modalités sont combinées, dans des proportions variées qualitativement et quantitativement. Dans la situation d’allaitement, s’ajoute également une modalité spécifique, l’expérience fondamentale de la sensation de replétion orale et de succion.

L’une des observations les plus surprenantes fut faite par Condon et Sander131. Us montrèrent qu’à la naissance, le nouveau-né normal est doté d’un système interactionnel complexe au sein duquel l’organisation de son comportement moteur peut être « entraînée » par — et synchronisée avec — la parole de l’adulte, que celle-ci soit exprimée en langue anglaise, en chinois ou dans une autre langue. Tout se passe comme si, à l’inverse de ce qui se produit avec le chef d’orchestre, c’était la parole de la mère qui déterminait et rythmait les mouvements de son nouveau-né.

Une telle observation doit être accueillie avec une certaine prudence d’autant qu’il n’existe pas, à ma connaissance, d’étude répliquant celle de Condon et Sander. De plus, Stern132 pense que ce type de synchronie interactionnelle peut se produire pendant de courtes durées caractérisées par un haut degré d’éveil, et ne constitue pas un phénomène général et permanent.

Le travail de Meltzoff et Moore133 se rapproche du précédent. Ces deux auteurs ont montré, avec une méthodologie très rigoureuse, que les nouveau-nés, à l’âge de 12 à 21 jours étaient capables de reproduire eux-mêmes les mimiques apparaissant sur les visages d’adultes. Pour cela, l’adulte se plaçait en face du bébé et dessinait un « O » avec la bouche ou tirait la langue. Avec surprise, ils observèrent que les bébés « répondaient » à leurs mimiques en adoptant la même mimique et ceci d’une manière statistiquement significative. L’explication d’un tel phénomène reste conjecturale, car il implique des capacités sensorielles, motrices et intégratives remarquables pour un organisme aussi immature.

L’un des points communs réunissant les phénomènes décrits par Condon et Sander (« l’entraînement par la voix de la mère ») et celui rapporté par Meltzoff et Moore (« l’imitation » des mimiques) semble être le suivant : nous pouvons, de manière spéculative, penser que le nouveau-né reçoit une impression sensorielle se rapportant à un message humain (la voix, l’expression mimique) et il y « répond » en exprimant, de manière immédiate, par sa motricité corporelle ou faciale, le vécu suscité par les messages interactifs qu’il a perçus. U n’y a pas de délai entre la sensation et la réaction ; il y a immédiateté de la réponse. Ceci nous paraît important dans la mesure où une telle expérience peut s’associer chez le bébé à l’impression de ne faire qu’un avec l’adulte, à une emprise de l’adulte, ou à une mutualité affective. L’expérience est-elle vécue passivement par le bébé, est-il « entraîné » par la mère à la manière du cœur par un pace-maker ? Dans ce cas, l’expérience peut être vécue sur le mode d’une emprise extrêmement puissante de l’adulte, le bébé n’ayant pas de contrôle sur l’influence que la mère a sur lui. Ou bien, au contraire, l’expérience est-elle vécue sur le mode d’une participation active du bébé, d’une mutualité interactive, à la manière d’une danse où chaque partenaire épouse le mouvement de l’autre ? Nous reviendrons sur ces points à propos des premières expériences « d’être-avec », de « co-existence » au sein du couple mère-nourrisson.

Les premières expériences alimentaires

I. Lézine6 décrit les conduites de la mère et du nouveau-né au cours des premières expériences alimentaires (au biberon). Certaines mères, constituant un premier groupe, sont rigides dans plusieurs domaines : « Elles sont crispées, s’installant de façon visiblement inconfortable pour tenir le bébé [...]. L’enfant se trouve éloigné du corps de la mère, qui, souvent, évite le contact peau contre peau. Elles refusent le plus souvent d’interpréter les conduites de l’enfant, elles paraissent de ce fait peu sensibles à ses manifestations de bien-être (sourires, détente corporelle) et sont de même impassibles devant les larmes du bébé, attendent qu’il se calme seul. Elles manifestent leur attachement à des horaires de repas et de soins réguliers, n’hésitant pas à réveiller l’enfant si elles estiment que l’heure est venue [...] ; au cours du repas, elles impriment de fréquents arrêts à contretemps [...] ; elles exercent souvent un forçage au niveau des lèvres, allant jusqu’à appuyer sur le menton ou pincer le nez pour lutter contre le resserrement des gencives ; elles se montrent peu tolérantes vis-à-vis des arrêts spontanés de l’enfant, secouant le biberon dans sa bouche dès que la succion se ralentit. »

Le point fondamental du point de vue interactionnel est que ces mères ne répondent pas de manière adéquate — c’est-à-dire qu’elles ne favorisent pas le confort de l’enfant -—, soit parce qu’elles ne perçoivent pas les signaux du bébé, soit parce qu’elles refusent d’en tenir compte, soit parce qu’elles les interprètent de manière erronée. De tels faits suggèrent certains types d’organisation mentale chez ces mères ainsi que, peut-être, des expériences particulières et parfois analogues avec leurs propres mères.

Les mêmes remarques s’appliquent aux mères du deuxième groupe, caractérisées par une conduite incohérente : « Ces femmes agitées impriment au corps de l’enfant des changements de position brusques et fréquents (on a noté 24 poses différentes en quinze minutes). Les femmes qui restent plus molles et affaissées présentent une absence totale de gestes nécessaires à l’enfant et maintiennent avec lui un contact surtout visuel [...].

« Certaines ont une grande sensibilité aux larmes de l’enfant, mais sont totalement incapables de conduites de consolation efficaces [...]. » Les techniques pour calmer l’enfant sont totalement inopérantes parce que exagérées (comme d’enfoncer trop loin le poing dans la bouche de l’enfant) ou à peine perceptibles pour lui (très légers pincements ou effleurements).

Un troisième groupe rassemble des mères « aux attitudes souples et libérales ». « Ces femmes adoptent des positions confortables, tenant leur bébé de façon caressante et apaisante ; l’enfant paraît blotti dans un contact peau contre peau à la fois évoqué et ressenti. Elles parlent beaucoup au bébé, introduisent immédiatement le père dans la relation. Elles qualifient les conduites de l’enfant de manière positive [...]. Ces mères ont souvent une sensibilité immédiatement adaptée aux moindres manifestations de l’enfant (elles réagissent aux malaises gastriques par des manœuvres efficaces et douces). Elles n’ont que rarement des difficultés à introduire la tétine dans la bouche du bébé [...]. Les arrêts introduits au cours de l’absorption du lait sont peu fréquents et opportuns ; elles ne perturbent pas l’installation du rythme personnel de succion. »

Pour ces couples mère - nouveau-né, la mère et le bébé interagissent de manière harmonieuse. A la douceur des bras de la mère répond le blottissement du bébé ; aux régurgitations du bébé répondent des manœuvres adaptées ; les interruptions de succion du bébé ne déclenchent aucun forçage, mais une pause dans l’activité de nourrissage de la mère qui respecte le signal du bébé.

Dans un domaine comme celui de l’allaitement, les indices interactionnels observables de l’extérieur ne sont pas aussi évidents que dans d’autres activités. C’est peut-être la raison pour laquelle les spécialistes des recherches sur l’observation directe ont assez peu étudié l’allaitement. Sur quoi se fonder, en effet, pour caractériser l’interaction mère-bébé en situation de tétée ? La posture de la mère est, en elle-même, une communication. Elle exprime l’attitude mentale, la position affective de la mère, son confort, sa détente, ses tensions, son inhibition. La manière dont elle tient l’enfant définit aussi le rapport qu’elle établit avec lui : par exemple, l’enserrant de très près de manière à se retirer du monde avec lui ; ou le tenant dans une pose très inconfortable sous la nuque et loin de son corps, en conservant une distance avec le bébé.

F. Cukier-Hemeury et ses collaborateurs134 décrivent plusieurs observations de postures d’allaitement au sein chez les femmes primipares.

Trois types sont décrits.

Un premier type est désigné sous le nom de « postures ajustées ayant abouti à un repas détendant ». C’est le cas, par exemple, d’une mère allongée sur le dos dans son lit ; l’enfant est placé contre le corps de sa mère, et tète le sein droit. L’enfant est bien tenu par le bras droit, la tête calée au creux du coude de la mère. Les échanges de regards sont possibles, la main gauche de la mère, libre, peut caresser le bébé.

Un deuxième type regroupe les « postures ajustées au prix d’un effort de la mère. Repas satisfaisant pour l’enfant ». C’est le cas, par exemple, d’une mère assise de manière assez instable sur le bord de son lit. La tête de l’enfant, qui tète le sein gauche, repose sur le bras gauche de la mère, son corps repose sur les genoux de la mère. La mère doit incliner fortement le tronc et la tête pour que son sein reste à la portée du bébé. Cette posture, maintenue plusieurs minutes, entraîne fatigue et inconfort maternels.

Un troisième type est appelé « posture non ajustée inefficace. Adaptation réciproque impossible ». C’est le cas d’une mère couchée sur le côté droit, donnant le sein droit à un bébé allongé sur le côté gauche, sur le lit, en face d’elle. Leurs deux corps sont à distance, presque sans contact. Le coude droit de la mère est placé très en arrière et entraîne le sein à distance du bébé. Le moindre mouvement de la mère ou du bébé interrompt le contact bouche-mamelon.

Dans cette relation posturale, le bébé n’est pas passif, il a lui-même une posture, est plus ou moins tonique ; parfois, détendu, il se blottit contre sa mère ; parfois, hypertonique, il peut se rigidifier.

Il y a donc une interaction entre la posture de la mère et celle du bébé. Chaque mouvement et modification posturale de l’un peut nécessiter ceux de l’autre pour que cette interaction reste harmonieuse et détendue. Mais il faut souligner que la qualité de l’interaction posturale n’a pas un caractère statique et définitif et qu’une éventuelle « dysharmonie tonique peut se modifier secondairement au cours de la tétée après une bonne prise du mamelon de la mère »8.

On peut considérer l’allaitement comme une situation rassemblant de manière naturelle les composantes essentielles de l’interaction mère - nouveau-né. Certaines de ces composantes sont spécifiques de la situation d’allaitement, alors que d’autres s’observent également dans d’autres situations.

Parmi les aspects spécifiques de l’interaction mère - nou-veau-né pendant l’allaitement au biberon, il y a la manière dont la mère introduit la tétine dans la bouche du bébé, et la manière dont le bébé y réagit. Lézine et ses collaborateurs décrivent plusieurs observations dites de « forçage » de la mère, avec un bébé qui ne desserre pas les gencives.

La manière dont le bébé tète varie d’un bébé à l’autre : la vigueur, la fréquence, la régularité du rythme de la succion varient individuellement et évoluent dans le temps. Le type de succion du bébé joue un rôle considérable sur la mère qui peut, dans le cas d’une succion vigoureuse, éprouver un sentiment de fierté ou, au contraire, une certaine angoisse devant l’avidité de l’enfant. Inversement, une succion faible peut, chez certaines, déclencher des craintes de futurs problèmes alimentaires. Ces vécus maternels peuvent se refléter à leur tour dans la manière dont les mères donnent le biberon. Ainsi, Lézine et ses collaborateurs décrivent les « arrêts forcés » : ce sont des interruptions de l’allaitement opérées par la mère au moment où le bébé, du point de vue de l’observateur, tète régulièrement et sans difficulté. Des mères disent alors, parfois, qu’elles craignent que le bébé ne tète trop vite. On peut se demander si de tels « arrêts forcés » ne tiennent pas à l’angoisse de ces mères, devant l’avidité réelle ou supposée du bébé, avidité qui, de toute manière, réveille l’avidité propre à la mère ainsi que les défenses qu’elle a organisées contre elle.

Cependant, en interrompant la tétée, la mère organise également l’expérience vécue du bébé, pour qui une expé-

8. ibid.

rience de plaisir ininterrompu et sans faille ne peut alors jamais durer plus d’un temps déterminé en raison de l’angoisse de la mère.

Lorsque, à l’opposé, la mère est inquiète devant une succion qu’elle trouve trop lente ou trop faible, il arrive qu’elle stimule le bébé, notamment au cours d’arrêts spontanés du bébé. Certaines enfoncent davantage la tétine, ou la font tourner dans la bouche du bébé. De même, quand le bébé régurgite ou s’étouffe, certaines mères continuent à donner le biberon, et ne le retirent pas de la bouche du bébé.

L’allaitement permet aussi d’observer des composantes non spécifiques à cette situation, mais qui contribuent de manière essentielle à déterminer l’expérience alimentaire : regards de la mère, du bébé ; sourires de la mère, sourires du bébé après la tétée ; paroles maternelles, vocalisations du nouveau-né ; caresses, bercements, baisers de la mère. Ces aspects s’observent dans les interactions mère - nouveau-né harmonieuses.

Les états de vigilance du nouveau-né constituent un aspect très important, non spécifique, de cette situation. Certaines mères vivent avec anxiété et/ou colère la somnolence ou le sommeil pendant la tétée. Elles cherchent alors parfois à réveiller de manière assez brutale le bébé. D’autres, attendant que le bébé signale sa faim par des cris, font de l’allaitement une expérience apaisante et confortante.

Dans la période qui suit immédiatement la tétée, le nourrisson est souvent dans un état d’éveil calme et attentif, il arrive souvent qu’il sourie, et la mère peut utiliser cette période pour entrer en contact avec le bébé, lui parler, comme cette mère qui, après la tétée, met en face d’elle le bébé pour le contempler en souriant.

L’interaction mère - nouveau-né pendant l’allaitement, pour être analysée, doit être rapportée aux interactions mère -nouveau-né précédentes et pas seulement à la situation de tétée considérée isolément. Par exemple, dans le cas d’un nouveau-né qui pleure beaucoup, hyperexcitable, l’allaiter peut être le moment privilégié où la mère peut l’apaiser et le réconforter.

L’interaction mère - nouveau-né, pour être comprise, fait également appel aux affects de la mère, nourris par les conduites du bébé ; à sa situation dans l’ici et maintenant, familiale, socio-économique ; et à sa propre histoire, notamment alimentaire.

L’interaction mère - nouveau-né pendant l’allaitement est un processus dynamique, en ce sens qu’elle évolue dans le temps. Par exemple, certaines mères, très rigides initialement, évoluent et deviennent beaucoup plus attentives aux besoins du bébé. De même, le bébé, par sa maturation, change également, devient plus attentif sur le plan visuel, organise une succion au rythme plus régulier ; l’évolution des deux membres du couple permet ainsi, après une période de trois, quatre jours, selon Lézine et ses collaborateurs, de s’organiser et de trouver un accord commun.