Chapitre VI. La communication par le regard

L’interaction parent-nourrisson est un ensemble extrêmement complexe qui peut être ainsi décomposé : l’interaction parent-nourrisson passe par un certain nombre de canaux ou modalités perceptifs et moteurs (en particulier le regard, l’audition, le contact et les sensations cœnesthésiques) ; elle est aussi caractérisée par certaines variables temporelles et notamment sa durée et son rythme ; elle implique des processus de régulation mutuelle grâce auxquels chacun des partenaires influence les messages de l’autre ; enfin, elle est influencée et se traduit par des modifications affectives de chacun des partenaires.

Le regard représente l’un des moyens de communication privilégiés entre la mère et le nourrisson. De multiples observations ont permis de souligner l’importance des temps de regard réciproque de la mère et du bébé. Avant de les envisager, nous allons examiner quelles sont les capacités de perception visuelle des jeunes nourrissons.

L’acuité visuelle augmente très rapidement après la naissance : « De cinquante fois inférieure à celle de l’adulte à la naissance, elle passe à cinq fois inférieure seulement à

6 mois »135.

Ses capacités visuelles lui permettent des performances très étonnantes en matière de reconnaissance des visages. En 1976,

Joseph Fagan2 étudia la capacité de reconnaissance des visages chez des nourrissons âgés de 7 mois. Dans ce but, il utilisa le fait que les nourrissons, lorsqu’ils sont simultanément confrontés à une image nouvelle et à une image familière, fixent plus longuement l’image nouvelle. Tout se passe comme si l’image familière ne déclenchait plus autant d’intérêt ou, du moins, autant d’attention qu’une image inconnue, et comme si le nourrisson manifestait là une sorte de précurseur précoce de la curiosité. Quoi qu’il en soit, cet effet permet aussi de déduire, en présence d’une fixation visuelle plus prolongée d’une image, que cette dernière a été distinguée d’une autre image. Aussi Fagan répéta-t-il le protocole suivant : le nourrisson était d’abord confronté à deux photos identiques d’un visage ; puis, dans un deuxième temps, l’une des photos était remplacée par la photo du visage d’une autre personne et l’observateur enregistrait les durées de fixations visuelles consacrées à l’une ou l’autre des photos. Divers paramètres étaient contrôlés et notamment la possibilité d’une préférence systématique des nourrissons pour le côté droit ou le côté gauche. Au cours d’une première expérience, il s’avéra que les nourrissons de 7 mois pouvaient distinguer des visages d’hommes adultes, lorsque ces visages étaient considérés comme faciles à distinguer par des adultes. Les nourrissons pouvaient effectuer cette performance devant des photos représentant des visages de face, de trois quarts, et de profil.

Quand les visages étaient, pour des « juges » adultes, relativement difficiles à distinguer, les nourrissons montraient cependant une tendance à y parvenir et paraissaient nettement capables de le faire pour les photos de visages de trois quarts.

Une autre expérience du même chercheur tenta de déterminer si les nourrissons pouvaient reconnaître la photo d’un homme s’ils avaient préalablement observé le visage de ce même homme sous un autre angle. Par exemple, pouvaient-ils reconnaître un homme vu de trois quarts alors qu’ils avaient préalablement observé la photo du même visage de profil ? Cette tâche s’avéra relativement simple pour ces bébés.

Une expérience ultérieure également conduite par J. Fagan

*• J. F. Faoan, « Infant’s Récognition of Invariant Featurcs of Faces »,

Child Development, 1976, 47, 627-638.

chercha à déterminer si ces bébés pouvaient distinguer le visage d’un homme de celui d’une femme. Certes, il était déjà suggéré par une étude antérieure que des nourrissons de 5 à 6 mois étaient capables de distinguer certains visages les uns des autres, et notamment celui d’un homme de celui d’une femme, et celui d’une femme de celui d’un bébé136. Mais dans l’étude présente, le nourrisson était d’abord familiarisé avec la photo d’un homme, puis on lui présentait d’un côté la photo d’une femme et de l’autre la photo d’un autre homme. Il s’avéra que les nourrissons pouvaient abstraire une caractéristique commune aux deux visages d’hommes, et, en d’autres termes, qu’ils reconnaissaient de manière abstraite des caractéristiques masculines ou féminines appartenant aux visages.

Ces étonnantes capacités perceptives du nourrisson de

7 mois sont certes liées à sa maturation cérébrale, mais aussi à l’expérience déjà longue qu’il a acquise à propos des visages humains. Gough4 a observé le comportement visuel de nourrissons au cours des premières semaines de la vie, au moment de la tétée (au sein et au biberon). Dès le milieu de la deuxième semaine, les nouveau-nés tendent à fixer des yeux le visage de leurs mères pendant une fraction significative de la tétée. A 21 jours, la plupart des nourrissons gardent les yeux ouverts pendant la majeure partie de la tétée. La tendance à diriger les yeux vers le visage de la mère peut soit avoir diminué, soit être devenue un trait majeur de leur comportement visuel. Par la suite, il semble que le nourrisson ait moins tendance à regarder le visage de sa mère pendant la tétée, mais, en revanche, cette tendance augmente en dehors des temps de tétée. Gough ajoute qu’il apparaît que la plupart des mères attachent beaucoup d’importance au fait que le bébé les regarde pendant la tétée, et ces mères passent la majeure partie de la tétée à regarder leur bébé. « Si la mère regarde ailleurs de manière prolongée, le bébé ne fixera pas la mère de manière durable ; et il semble que la mesure dans laquelle le bébé dirige les yeux vers la mère soit grandement liée à la mesure dans laquelle la mère regarde le bébé. »

A l’âge de 4 mois, les nourrissons semblent, notait Wolff cité par Robson5, « maintenant concentrer leur attention sur les yeux de l’observateur comme s’il existait un véritable contact dans cet échange de regards ». Certaines mères, appartenant au groupe étudié par Wolff, commencèrent à jouer avec leurs bébés 2 ou 3 jours après la survenue de ce contact par le regard.

Robson a étudié de manière très approfondie la communication par le regard mutuel. Il a, au cours d’entretiens avec une cinquantaine de mères primipares, très souvent recueilli l’idée selon laquelle durant les toutes premières semaines, le nouveau-né reste quelque peu un « étranger » aux yeux de la mère ; il y a une certaine distance persistant entre elle et son bébé. « Quand on recherche le moment où la mère a éprouvé de l’amour pour la première fois, le moment où a disparu le caractère étranger de son enfant et celui où il est devenu une personne pour elle, la réponse à ces questions implique souvent le fait que le bébé regarde, comme s’il les reconnaissait, certains objets de son environnement. Un petit nombre de mères dit spécifiquement que le regard mutuel est à l’origine de sentiments positifs intenses. Ces sentiments sont liés au fait d’être “ reconnue ” d’une manière hautement personnelle et intime. »

Ainsi, le regard mutuel est—et restera pendant toute la vie— l’un des modes principaux de communication non verbale.

Le regard et l’autre moyen de communication important à cet âge — le sourire —■ sont intimement liés car Wolff6 note qu’au cours de la quatrième semaine de la vie « il apparaît que c’est spécifiquement le contact par le regard réciproque [du nourrisson et de l’observateur] qui est efficace [pour susciter un sourire] ».

Regard et sourire du nourrisson ont ceci de commun qu’ils donnent à la mère le sentiment que ses efforts sont reconnus par le bébé, comme si ces manifestations étaient les prototypes primordiaux de sentiments de gratitude, et, à tout le moins, étaient interprétés comme tels par la mère. Inversement,

5- K. S. Robson, « The Rôle of Eye-to-Eye Contact in Maternal-Infant Attachment », Journal of Child Psychology and Psychiatry, 1967, 8, 13-25.

6. P. H. Wolff, « Observations on the early development of smiling », in Déterminants of Infant Behaviour, Vol. II, B. M. Foss (Ed.), New York, Wiley,

1963.

NOUR — 6

en étudiant des couples mère-nourrisson où le bébé était aveugle, Selma Fraiberg observa que, « lorsque la mère cherchait le contact sur le mode visuel, les yeux de l’enfant ne rencontraient pas les siens, et l’on ressentait curieusement une impression de rebuffade si l’on ne savait pas que le bébé était aveugle »137.

Les observations portant sur le regard mutuel ont montré des variations parmi les couples mères-nourrissons. « Certains nourrissons actifs sur le plan visuel s’engagent dans des tentatives vigoureuses pour rechercher les yeux de leurs mères et quand le regard mutuel est établi, ils apparaissent totalement engagés dans ce contact visuel. D’autres nourrissons peuvent établir un contact visuel mais, d’une certaine manière, ne montrent jamais la “ fascination ” qui peut survenir pendant un tel échange. D’autres encore semblent éviter les yeux de leur mère »8.

Cependant ces variations ne dépendent pas seulement du nourrisson mais également de la mère ; ainsi, « après plusieurs épisodes au cours desquels son nourrisson de 3 mois avait essayé de trouver son regard, une mère fit ce commentaire, comme pour expliquer et commenter le fait qu’elle avait détourné le regard : “ Ses yeux sont comme des poignards ” ».

U apparaît donc qu’il n’existe pas un comportement type de regard mutuel, défini par des critères étroits. Dès ce comportement ultra-précoce, il se produit ce que l’on observe plus tard pour d’autres comportements : il y a une variabilité entre certaines limites floues.

Enfin le regard mutuel est également caractérisé par son aspect affectif : « ... un observateur ressent un “ climat émotionnel ” qui apparaît spécifiquement dans l’expression du visage de la mère. On constate un éventail dans ce comportement : certaines mères gardent une expression caractérisée par sa fixité et sa platitude, d’autres un sourire figé et non convaincant, d’autres encore une physionomie très animée qui reflète la joie, la colère, ou l’angoisse »138.

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Les données précédentes sont celles que peut recueillir un observateur extérieur. Cependant, du point de vue du nourrisson, la situation ne peut être que tout autre. Winnicott écrivait139 : « Que voit le bébé quand il (ou elle) regarde le visage de sa mère ? » Je suggère ici que, d’ordinaire, ce que le bébé voit est lui-même (ou elle-même). En d’autres termes, la mère regarde le bébé et l’image qu’elle donne d’elle-même est liée à ce qu’elle voit devant elle. « Ainsi, dans le développement émotionnel de l’individu, le précurseur du miroir est le visage de la mère », ajoute Winnicott.

Nous voudrions soulever l’hypothèse selon laquelle le regard mutuel a pour fonction de faciliter la constitution d’une image de soi du nourrisson, distincte et différenciée de celle de sa mère. Le visage de la mère — et singulièrement ses yeux — pourraient servir à favoriser chez le nourrisson l’élaboration de l’image de son Soi et à intégrer en un même ensemble unifié des expériences affectives diverses et initialement non liées les unes aux autres. Le visage maternel, au contraire, est le lieu unique et entier où peuvent s’intégrer, en un même espace, des états affectifs différents et peut-être au début relativement dissociés les uns des autres. L’observation directe des dyades mères-nourrissons montre bien les changements qui affectent les visages de chacun en fonction des modifications survenant chez l’autre. Devant un nourrisson satisfait, la mimique de la mère est souvent détendue et joyeuse ; s’il pleure, elle a une mimique inquiète, soucieuse. Il se produit ainsi une sorte de modulation permanente du visage de la mère en fonction de ce qu’elle perçoit chez le bébé, de telle sorte qu’elle tend à lui communiquer ce qu’elle a perçu de son état affectif.

Nous sommes tentés de penser que l’utilisation de l’audition et du langage est telle que ces phénomènes de spécularité ne jouent pas seulement dans le domaine visuel.