Chapitre VII. Les cris des nourrissons

Il existe désormais un ensemble fourni de travaux portant sur les pleurs des nourrissons, ou plus précisément sur leur rôle au sein de l’interaction mère-nourrisson et leur influence sur les réponses maternelles. Le terme « cris » sera utilisé ci-dessous, car il connote davantage l’aspect acoustique de ce type de signal.

La plupart des adultes sont très sensibles aux cris des nourrissons et éprouvent généralement une émotion assez vive et souvent pénible en les entendant. Les cris des nourrissons déclenchent souvent des actes de la part des adultes, une certaine précipitation et une difficulté à penser, à élaborer mentalement la signification de ces communications du bébé. C’est à une telle réflexion qu’invitent les recherches des quinze dernières années.

Les cris constituent certainement le principal mode de communication par lequel le jeune nourrisson exprime ses besoins. Pour bien se représenter l’importance des cris, il suffit d’imaginer ce que serait la tâche des parents en l’absence des cris : ils devraient alors deviner quand le bébé a faim, quand il s’est souillé, et quels sont ses divers besoins et inconforts. En définitive, une situation, au premier abord plus calme et moins anxiogène, serait en réalité plus préoccupante car elle contraindrait alors les parents à s’interroger presque de manière permanente sur l’état du bébé !

Barry Lester et Philip Zeskind ont accompli un travail de

synthèse remarquable140 auquel nous emprunterons largement dans les pages suivantes.

Il existe des différences individuelles entre les nourrissons : certains bébés pleurent particulièrement fréquemment, sont difficiles à apaiser et risquent de créer des tensions parfois extrêmes chez leurs parents, ainsi que des questions et des doutes quant à leurs capacités parentales. De telles situations compromettent la relation parents-nourrisson, et, dans des cas extrêmes, le rôle des cris des nourrissons a été souvent invoqué dans l’ensemble des mécanismes conduisant aux sévices aux enfants.

L’importance des cris dans le développement de l’attachement précoce mère-nourrisson fut soulignée par Bowlby141 d’un point de vue éthologique : pour cet auteur, il s’agit d’un comportement favorisant le rétablissement d’une proximité spatiale entre la mère et le bébé, ou, comme le disent Sander et Julia142, les cris forment l’équivalent « d’un cordon ombilical acoustique ».

Il est difficile de transmettre sous forme écrite certaines études sur les cris mais quiconque en a eu l’expérience reconnaîtra intuitivement un certain nombre de phénomènes rapportés ci-dessous. Truby et Lind, en 1965, distinguèrent trois types de cris, en s’aidant d’analyses spectrographiques143.

Selon ces auteurs, le cri (ou phonation) fondamental (e) a une fréquence de 200 à 600 Hz et a une intensité régulière ; les fréquences se répartissent de manière symétrique de part et d’autre de la fréquence fondamentale, sur le spectrogramme. Le bébé ne communique pas au moyen de ce type de cri un état de détresse majeure.

Le deuxième type de cri, désigné sous le terme de dyspho-nation, a un timbre rauque et rude ; à la fréquence fondamentale s’ajoutent des turbulences, un « bruit » qui donne cette impression de raucité.

Le troisième type, ou hyperphonation, se réfère à un changement soudain du timbre : le cri devient très aigu et sifflant. Il paraît correspondre à un état de détresse intense. Ce type de cri paraît, comme il apparaîtra ci-dessous, impliqué dans certaines perturbations de l’interaction mère-nourrisson.

Wasz-Hôckert144 et coll. identifièrent quatre types de cris selon leur origine : cris de la naissance, de douleur, de faim, de plaisir. Pour chacun de ces types, il décrivit des caractères spectro-graphiques particuliers. Ces auteurs firent entendre à des adultes l’enregistrement de six cris appartenant à chacune de ces catégories afin d’observer leur capacité de reconnaître leur origine. Les pourcentages d’identification correcte furent les suivants : cris de la naissance : 48 % ; cris de douleur : 63 % ; cris de faim : 68 % ; cris de plaisir : 85 %.

Une autre question est celle de l’évolution dans le temps de la fréquence des cris des nourrissons. Il semble que ceux-ci aillent en augmentant depuis la naissance jusqu’à l’âge de 6 semaines, puis qu’elle aille en diminuant145.

L’un des enseignements les plus remarquables de l’étude de Lester et Zeskind est qu’elle attire l’attention sur l’importance diagnostique des perturbations qualitatives et quantitatives des cris. Depuis longtemps, les pédiatres en ont reconnu l’importance jusqu’à appeler une affection « la maladie des cris du chat » (ou délétion du bras court du chromosome 5).

Lester chercha à analyser les caractéristiques des cris des nourrissons exposés à certaines menaces ou facteurs de risques. Son hypothèse était que, dans certains cas, les altérations qualitatives ou quantitatives des cris des nourrissons peuvent induire une perturbation de l’interaction mère-nourrisson. Il mit en évidence que des nourrissons ayant présenté un retard de croissance intra-utérin (voir « perturbations de l’interaction parents-nourrisson ») avaient des cris caractérisés par une fréquence fondamentale plus élevée que celle des nourrissons normaux ; en d’autres termes, ces cris étaient plus aigus. L’obtention de scores médiocres à l’échelle de Brazelton par ces nourrissons était corrélée à des différences affectant les cris. D’autres études ont confirmé, à partir de nourrissons présentant d’autres facteurs de risques, l’intérêt des altérations des cris en tant qu’indices de tels facteurs de risque.

Or, c’est précisément dans de telles situations difficiles que la valeur de signal du cri est tout particulièrement importante, car les soins maternels sont, dans ces cas, encore plus déterminants pour l’avenir de ces bébés.

Plusieurs études ont montré que les mères pouvaient reconnaître les cris de leurs propres bébés parmi les cris d’autres nourrissons, et même qu’elles s’éveillaient en milieu hospitalier en réponse aux cris de leurs bébés plutôt qu’en réponse aux autres bébés146. Les cris tendent aussi à élever la température des seins des femmes qui allaitent147.

Zeskind et Lester148 utilisèrent des enregistrements de cris de bébés « à haut risque » et « à bas risque » et demandèrent à des adultes de les juger selon diverses dimensions. Ces « juges » ne connaissaient rien des nourrissons. La comparaison de leurs évaluations montra que les adultes ressentaient les cris des nourrissons exposés à des facteurs de risque comme plus « urgents », plus « grinçants », maladifs, perçants, pénibles, et générateurs d’un sentiment de malaise.

Frodi et ses collaborateurs149 montrèrent à des parents, à l’aide de bandes vidéo, des nourrissons en pleurs ; ces bébés étaient soit prématurés, soit nés à terme. Les images et les bandes sonores étaient appariées de manière diverse dans le but de pouvoir apprécier de manière indépendante les effets liés aux cris et ceux liés aux images. Les cris des enfants prématurés suscitèrent des réactions végétatives plus intenses et des affects plus négatifs que ceux des bébés nés à terme ; ces effets étaient maximum quand les images et les cris des bébés prématurés étaient combinés sur le même enregistrement. Lounsbury150 identifia des bébés de 4 à 6 mois comme d’un tempérament « facile », « difficile », ou « moyen », en se basant sur les réponses de leurs mères à un questionnaire approprié151. Un autre groupe de mères évalua les cris de ces bébés. Il s’avéra que la fréquence fondamentale des cris des bébés considérés comme « difficiles » était plus élevée que celle des autres nourrissons ; en d’autres termes, leurs cris étaient plus aigus. Les mères se disaient plus irritées par les cris des bébés « difficiles » et attribuaient l’origine de ces cris à la peur, la frustration, le désir de recevoir des soins, alors que les cris des bébés « faciles » étaient attribués à des causes physiques (faim, langes mouillés, etc.).

De l’étude d’ensemble de Lester et Zeskind semble se dégager la notion — encore hypothétique mais soutenue par plusieurs travaux — que les nourrissons à risques signalent leur état de souffrance par la fréquence et la durée plus élevées de leurs cris du type hyperphonation. Ces deux auteurs suggèrent que ce type de cris devrait alerter l’équipe pédia-trique et susciter un examen plus approfondi du bébé.

Assez curieusement, il n’existe pas d’étude portant directement sur la relation entre les caractéristiques des cris et l’interaction mère-nourrisson. En revanche, existent des études portant sur la relation entre d’une part la fréquence et la durée des cris et d’autre part le type de réponses apportées par la mère. Pour Bell et Ainsworth152, la régularité et la promptitude des réponses de la mère vont de pair avec un déclin de la fréquence et de la durée des pleurs des bébés.

Selon leur étude, à la fin de la première année, les différences individuelles quant aux pleurs reflètent l’histoire des réponses aux pleurs données par la mère plutôt que des différences constitutionnelles dans l’irritabilité des bébés. Alors que les nourrissons évoluent quant à la fréquence de leurs pleurs, c’est-à-dire peuvent avoir été des nouveau-nés très enclins à pleurer (par rapport aux autres nouveau-nés) et l’être beaucoup moins à 1 an (par rapport aux autres bébés de 1 an), les mères, en revanche, gardent approximativement le même type d’attitudes tout au long de la première année : « Les tendances maternelles à répondre aux cris avec un délai plus ou moins long, ou à ignorer totalement les cris, semblent constituer des caractéristiques relativement stables. » Il apparut dans cette étude que, au cours de la deuxième moitié de la première année, les bébés qui pleuraient souvent avaient des mères qui ignoraient généralement leurs pleurs. C’était essentiellement la promptitude de la réponse de la mère qui s’avérait dans cette étude associée à une diminution de la fréquence et de la durée globale des pleurs des nourrissons. Cette durée et cette fréquence étaient déterminées en notant la survenue et la durée de tels épisodes au cours de visites à domicile de quatre heures environ. Au quatrième trimestre de la première année, il apparaissait que les communications des bébés — par l’expression du visage, par les gestes, par les vocalisations — étaient corrélées négativement avec les pleurs, c’est-à-dire que leur richesse s’accompagnait d’une faible fréquence des pleurs ; inversement, les bébés qui pleuraient beaucoup entre 9 et 12 mois semblaient ne pas utiliser les autres moyens de communication. Les bébés qui pleuraient peu tendaient à utiliser d’autres modalités plus subtiles et variées, qui transmettaient clairement leurs sentiments et leurs désirs. Pour Ainsworth et Bell, il semble que la promptitude de la réponse des mères aux cris de leurs bébés favorise chez ces derniers le développement de modes de communication plus riches et plus variés. Les nourrissons auxquels les mères ont prodigué un « holding » riche et tendre au cours des tout premiers mois semblent se satisfaire de contacts physiques étonnamment peu fréquents à la fin de la première année. Bien qu’alors ils prennent plaisir à être portés, ils sont également capables de quitter leur mère et d’explorer leur environnement de manière indépendante. Inversement, les bébés qui, au cours des tout premiers mois, n’ont pas bénéficié d’un tel « holding » tendent, à la fin de la première année, à être ambivalents vis-à-vis des contacts physiques. Ils ne réagissent pas de manière favorable quand ils sont posés par terre et ne manifestent pas beaucoup d’indépendance. Ces observations vont évidemment à l’encontre de présupposés fort répandus selon lesquels les efforts maternels pour consoler les nourrissons aboutissent à les « gâter » et à renforcer leurs pleurs.

Bien entendu, il nous faut intégrer les observations de ces auteurs dans un ensemble plus vaste. La promptitude des mères à répondre aux pleurs n’est probablement pas en elle-même un facteur utile au bébé, c’est plutôt lorsqu’elle est le signe d’une attitude plus profonde vis-à-vis du bébé et d’une relation favorable à l’enfant qu’elle peut avoir des effets souhaitables sur les cris. On ne saurait considérer, à partir de ces observations, qu’un changement de comportement isolé d’une mère aurait pour effet de diminuer les cris de son bébé. Il est plus vraisemblable que les réponses rapides des mères sont associées à une richesse et une tendresse plus généralisées de leur « holding », de leurs affects, de leurs vocalisations et de leurs attitudes psychologiques vis-à-vis du bébé.


140 B. M. Lester et P. S. Zeskind, A Biobehavioral Perspective on Crying in Early Infancy. Prepublication to appear in : H. E. Fitzgerald, B. M. Lester et M. VV. Yogman (Eds.), Theory and Research in Behavioral Pediatrics, New York, Plénum, 1981.

141 s. J. Bowlby, Attachment and Less. Vol. I : Attachment, New York, Basic Books, 1969.

142    L. Sander et H. Julia, « Continuous interactional monitoring in the neonate », Psychosomatic Medicine, 1966, 28, 822-835.

143    Un spectrographe sonique est un analyseur d’ondes qui permet d’aboutir à un enregistrement graphique de la distribution des différentes fréquences, et ceci selon la durée. Le terme « fréquence fondamentale » se réfère à l’événement physique qu’est la vibration des cordes vocales, tandis que le tenne« timbre » se réfère à notre perception de cette fréquence fondamentale. H. M. Truby et J. Lind,« Cry sounds of the newborn infant », in J. Lind (Ed.), Newborn infant cry, Acta Paediatrica Scandinavie, Supplément 163, 1965.

144    O. Wasz-Hôckert, J. Lind, V. Vuorenkoski, T. Partanen et E. Valanne, « The Infant Cry », Clinics in Developmental Medicine, sg, Spastics International Médical Publications, Lavenham Press, England, 1968.

145    F. Rebelsky et R. Black, « Crying in Infancy », The Journal of Genetie Psychology, 197a, isi, 49-57-

146    D. Formby,« Maternai récognition of infant’s cry », Developmental Medicine and Child Neurology, 1967, g, 293-298.

147    V. Vuorenkoski, O. Wasz-Hôckert, E. Koivisto et J. Lind, « The effect of cry stimulus on the temperature of the lactating breasts of primiparas : a thermographie study », Experimentia, 1969, 25, 1286-1287.

148    P. S. Zeskind et B. M. Lester, « Acoustic features and auditory perceptions of the cries of newboms with prénatal and périnatal complications », Child Development, 1978, 4g, 580-589.

149    A. M. Frodi, M. E. Lamb, L. A. Leavitt et W. L. Donovan, « Fathers* and mothers’ responses to infants’ cries and smiles », Infant Behaviour and Development, 1978, 1, 187-198.

150 M. L. Lounsbury, Acoustic properties of and maternai réactions to infant cries as a function of infant temperament. Unpublished doctoral dissertation, Purdue University, Lafayette, Indiana, 1978.

151 ia. J. E. Bâtes, C. A. Freeland et M. L. Lounsbury, « Measurement of infant difficultés », Child Development, 1979, 50, 794-803.

152 S. M. Bell et M. D. S. Ainsworth, « Infant crying and Maternai Re« -ponsivcness », Child Development, 197a, 43, 1171-1190.