Chapitre X. L’interaction père-nourrisson

Les recherches sur l’interaction père-nourrisson se sont développées considérablement depuis une demi-douzaine d’années seulement. Les premières études se concentraient sur la relation mère-nourrisson, et le père n’apparaissait guère dans les théorisations dérivées de ces travaux. Ainsi, la théorie de l’attachement, selon Bowlby170 et selon Ainsworth171, est celle de l’attachement mère-nourrisson. Or, comme nous allons le voir, aux âges considérés par ces chercheurs, c’est-à-dire ceux où la relation d’attachement s’établit, le père revêt depuis plusieurs semaines une importance psychologique certaine.

Peut-être le mouvement de la recherche a-t-il reproduit, au niveau épistémologique, une tendance caractérisant certains couples mère-bébé : celle d’ignorer le rôle du père et l’interférence qu’il introduit dans leur relation duelle ! Nous verrons que, pourtant, le père n’est pas seulement celui par qui la séparation mère-nourrisson s’opère et que ses apports au nourrisson représentent bien davantage.

Le travail de Greenberg et Morris172 concerne l’impact du nouveau-né sur le père. Il est parmi ceux qui font date dans ce champ d’études et fait figure de travail pionnier. Ces deux auteurs, au cours d’une étude faite dans une maternité londonienne, eurent des entretiens avec trente pères dont le premier enfant était né deux ou trois jours avant l’entretien. Ne furent inclus dans l’échantillon que les nouveau-nés à terme et ne présentant pas de problèmes de santé.

Ces deux auteurs observèrent les points suivants :

1)    Les pères parlaient de leur perception visuelle du bébé et insistaient sur le fait que leurs bébés étaient beaux et leur plaisaient.

2)    Ils évoquaient leurs perceptions tactiles du bébé, leur désir de toucher et prendre le bébé dans les bras et le plaisir qu’ils en retiraient.

3)    Ils parlaient des traits singuliers de leur nouveau-né, et de leur sentiment de pouvoir les distinguer des autres bébés. Certains pères pensaient pouvoir décrire de mémoire leur bébé et avaient l’impression très nette que ceux-ci leur ressemblaient. Ils insistaient plus sur cette ressemblance que sur celle qui aurait uni leur bébé à leurs épouses. Peut-être avons-nous ici la manifestation de la « première reconnaissance de paternité », c’est-à-dire la reconnaissance psychoaffective du bébé, celle qui donne un solide fondement à la reconnaissance légale.

Un père déclara ce qui suit dans le but d’expliquer pourquoi il trouvait une ressemblance entre son fils et lui-même :

« Il a déjà un corps longiligne bien qu’il soit encore d’un poids très petit. Il a, comme moi, de grandes mains, ses pieds sont longs, il a de grandes oreilles, il a un grand nez comme moi, il a un petit menton avec une fossette, je crois. Il a les cheveux de ma femme, longs et soyeux, et les mêmes yeux, qui sont bruns, pour le moment. Vraiment, je pourrais le reconnaître en regardant son visage, et si j’avais un doute à propos du visage, je pourrais certainement le reconnaître en regardant ses mains et ses pieds. Je crois que je pourrais le repérer dans une foule. »

4)    Le nouveau-né est décrit par bien des pères comme le sommet de la « perfection ».

5)    Les pères parlent de l’attirance éprouvée à l’endroit du bébé et de la polarisation de leur attention sur celui-ci. Un père décrit ainsi ses visites à l’hôpital : « Je m’assois et je ne fais que regarder le bébé ; je parle aussi à ma femme et j’essaie de l’aider un peu. Mais l’essentiel, c’est le bébé, j’ai surtout envie de tenir le bébé. »

6)    Presque tous les pères évoquent un sentiment d’exaltation à la suite de la naissance du bébé. Il s’agit d’une exaltation massive, extrême, presque incontrôlable. Ils se décrivent comme « abasourdis, ivres, planant, remplis d’énergie, ayant le sentiment de mesurer dix pieds de haut, différents, anormaux ». Ils ont l’impression d’être « emportés au loin », « sortis d’eux-mêmes ».

On ne peut manquer de rapprocher ces vécus du sentiment d’exaltation maniaque. Le bébé semble alors occasionner pour ces pères une brutale libération d’énergie psychique. Le corps du bébé paraît comme « s’ajouter » à leur corps à eux, et leur femme être quelque peu négligée au cours du processus. Enfin, comme tout état maniaque, il doit amener à s’interroger sur la dépression qu’il peut recouvrir et certains auteurs étudient actuellement la dépression du post-partum chez les pères173.

L’autre élément de ces témoignages semble être constitué par la dépersonnalisation a minima : le père paraît vivre ici une expérience comparable à celle de sa femme accouchée, dont nous notions antérieurement les vécus évocateurs de dépersonnalisation.

7)    Ces pères relatent une augmentation de leur sentiment d’estime de soi au moment où, pour la première fois, ils voient leur nouveau-né.

Ici, à nouveau, le sentiment d’estime de soi et son accentuation se rapportent à l’exaltation et au plaisir d’avoir pu être géniteur et produire ce bébé.

Beaucoup de pères exprimèrent combien ils étaient surpris de se sentir aussi impliqués. En outre, il apparut que le bébé avait un rôle actif dans ce processus d’investissement affectif de ces pères, notamment de par ses mouvements et son activité réflexe (grasping, motricité, regards).

Cette étude est probablement très optimiste et donne un reflet partiel des phénomènes. Rappelons cependant que ce groupe était caractérisé comme suit : tous ces pères étaient mariés ; ils venaient d’avoir leur premier bébé ; les grossesses s’étaient déroulées sans incident et l’accouchement avait eu lieu par voie vaginale sans utilisation de forceps ; tous les nouveau-nés étaient en bonne santé. Un grand nombre de facteurs favorables était donc rassemblé.

Peut-être, au moment où nous nous interrogeons sur les raisons plus profondes de l’exaltation de ces pères, un élément de réponse nous est fourni par cette mère d’un bébé de cinq jours : celle-ci nous disait, avec nostalgie, que le bébé n’était plus dans son ventre, mais que maintenant elle devait être « moins égoïste », et donner l’occasion à son mari d’en profiter aussi. Si nous lisons ce témoignage du point de vue du père, nous concevons mieux la frustration relative de celui-ci, coupé du bébé pendant la grossesse, témoin extérieur d’un processus dont il est séparé, après l’avoir pourtant rendu possible. Dès lors, à l’occasion de la naissance, c’est une « partie de lui-même » qui, brutalement, lui est restituée et il y a la possibilité pour lui de lever un contre-investissement libidinal coûteux : celui qui lutte contre le désir de prendre une position féminine et d’être la mère pendant la grossesse. La sortie du bébé du ventre maternel constitue pour lui une nouvelle liberté libidinale et l’occasion d’investir cette énergie dans cet objet nouvellement disponible.

Nous avons aussi beaucoup à apprendre concernant la psychologie du père pendant la grossesse de son épouse. Il est probable que celui-ci partage avec sa femme l’angoisse de voir naître un bébé monstrueux, anormal, fruit de ses attaques contre le corps de sa femme, attaques qui rééditent et font suite aux désirs sadiques qu’il dirigeait dans son enfance contre le corps de sa mère. Dans ces conditions, le père peut s’interroger sur le sort réservé, à l’intérieur du corps maternel, à ce qu’il y a introduit, c’est-à-dire son pénis et sa semence. Il peut se demander si ses attaques contre la mère et les rétorsions de la part de celle-ci ne vont pas aboutir à la destruction du bébé ou à la naissance d’un bébé monstrueux, témoignage vivant de sa propre monstruosité fantasmatique à lui.

Aussi, la naissance d’un bébé réel, et entier, représente-t-elle un soulagement massif pour le père et l’occasion d’une confiance retrouvée envers ses capacités d’amour.

Il y a plusieurs manières d’aborder la relation père-nourrisson. La première est de considérer l’interaction père-nourrisson directe, c’est-à-dire les contacts et échanges entre père et nourrisson. Une deuxième approche est de considérer l’influence indirecte que le père exerce sur le nourrisson, au travers de la relation conjugale, au travers du soutien qu’il offre à la mère et des différents aspects de la relation de couple. Enfin, de manière réciproque, la mère influence de manière majeure la relation père-nourrisson en permettant, à des degrés et selon des modalités diverses, au père d’être père et au bébé de rentrer en relation, réellement et fantasmatiquement, avec son père, au travers de ce qu’il entend dire de son père dans la parole maternelle.

Nous considérons ici l’interaction directe entre le père et le nourrisson. Un consensus semble se dégager de l’ensemble des études réalisées jusqu’à présent :

1)    L’interaction père-nourrisson partage certains points communs avec l’interaction mère-nourrisson : il s’agit, en effet, dans les deux cas, d’un processus d’échanges caractérisé par la réciprocité et par des processus de régulation mutuelle.

2)    Il existe des caractères particuliers à l’interaction père-nourrisson. C’est ceux-ci que nous envisagerons maintenant.

Selon Michaël Yogman174, l’interaction père-nourrisson a un caractère plus « physique », plus stimulant que l’interaction mère-nourrisson. Cet auteur rapporte l’exemple du jeu d’un père avec un bébé de 45 jours : le père amène le bébé à s’asseoir, en exerçant une légère traction sur ses mains ; il tapote souvent le bébé, sous le nez ou au coin des lèvres, et accompagne cela de claquements de la langue, il fait mine de boutonner à plusieurs reprises les lèvres du bébé, et imprime des mouvements de pédalage aux jambes du bébé. Ces jeux amènent le bébé à un état d’éveil et d’attention intenses, et, de manière plus générale, sont observés tant avec des bébés garçons qu’avec des bébés filles à des âges aussi précoces que 23 jours.

Yogman conduisit une étude microanalytique de six dyades père-nourrisson observées chacune à plusieurs âges du bébé : 4-6-8-10-12-14-16 et 24 semaines. Lors de chacune de ces séances, réalisées selon le paradigme de l’interaction en face à face, une séquence d’interaction mère-nourrisson fut enregistrée également dans le but de pouvoir la comparer ultérieurement avec les séquences d’interaction père-nourrisson.

Il s’avéra que les« jeux » (obéissant à la définition de Stern : « Séries d’épisodes d’attention mutuelle au cours desquels l’adulte utilise un ensemble répétitif de comportements, avec simplement des variations mineures au cours de chacun des épisodes d’attention mutuelle ») survenaient dans la plupart des séquences d’interaction mère-nourrisson et d’interaction père-nourrisson, mais étaient plus fréquents avec le père. Les « jeux » les plus communs étaient des jeux purement visuels ou purement tactiles ou la combinaison des deux catégories. Au cours des « jeux visuels », le parent effectuait à l’attention du bébé divers gestes destinés à maintenir l’attention visuelle de celui-ci. Ce type de jeux « visuels » était plus fréquent avec les mères qu’avec les pères, et ceci de manière statistiquement significative. Les types de jeux les plus fréquents avec les pères étaient « tactiles ». A l’inverse des mères, les pères imprimaient des mouvements aux membres de l’enfant, essayant de le stimuler d’une manière ludique ; ici aussi, la différence de fréquence entre les jeux tactiles avec les pères et les mères était statistiquement significative.

D’autres auteurs ont retrouvé des données analogues plus tard, pour des bébés âgés de 8 mois : les mères jouaient de manière plus « distale », tandis que les pères utilisaient à nouveau des jeux plus physiques175. Dans cette étude, il ne s’agissait plus d’une situation en face à face ; la situation était moins contraignante et les jouets étaient disponibles. Les pères et les mères utilisèrent beaucoup de jeux analogues, mais les pères eurent plus souvent recours à des jeux physiques, comme, par exemple, soulever le bébé dans les airs ou le faire sauter sur ses genoux. Les mères, inversement, approchaient davantage les bébés avec des jeux « distaux », et sollicitaient son attention visuelle. Par exemple, l’un des jeux favoris des mères était de montrer au bébé un jouet, puis de l’agiter pour intéresser le bébé.

Ces différences entre les mères et les pères continuent à s’observer quand le bébé a entre 8 et 24 mois176.

Comme le note K. Alison Clarke-Stewart : « Le jeu des pères est généralement plus physique et plus stimulant, plutôt qu’intellectuel, didactique, ou médiatisé par les objets ■—• comme c’est le cas pour les mères »177.

Bien entendu, nous prenons ici en considération les observations réalisées à propos d'échantillons de pères. Mais chaque père a un style différent et singulier et il n’est guère douteux que certains pères ont une approche beaucoup plus douce de leur bébé, de même que, probablement, certaines mères ont un abord plus brusque que d’autres.

Cependant, il n’en demeure pas moins que père et mère peuvent être vécus par le bébé comme différents dès les premières interactions ; le nourrisson vit une autre expérience quand c’est son père qui est avec lui : une expérience plus syncopée, un rythme plus excitant, une « danse » plus alerte.

Brazelton l’a formulé en ces termes : « La plupart des pères semble présenter une approche plus ludique et plus excitante. Tandis que nous observons leur interaction avec le bébé, il apparaît qu’un père s’attend à des réactions plus intenses et plus ludiques de la part de son bébé. Et il parvient à les susciter ! De manière assez stupéfiante, un nourrisson, vers l’âge de 2 ou 3 semaines, manifeste une attitude entièrement différente envers son père et envers sa mère : il a [avec son père] les yeux plus largement ouverts, et son visage apparaît plus ludique et brillant. Les cycles [interactifs] pourraient être caractérisés comme plus amples dans leurs oscillations et même un peu plus syncopés »178.

En effet, une question générale se pose : comment le nourrisson en vient-il à reconnaître son père, sur quels indices perceptifs se base-t-il pour le distinguer de sa mère ? Initialement, quels facteurs de l’interaction avec son père lui permettent-ils de l’identifier et d’anticiper, lors de son arrivée, un type spécifique d’interaction, différent de celui auquel il s’attend quand c’est sa mère qui le rejoint ?

Ces questions restent encore largement ouvertes. Judith Kestenberg tente d’y répondre179 : « Dès le début, l’enfant sent la différence entre la manière dont il (ou elle) est tenu (tenue) par chacun de ses parents. Notre recherche sur les patterns de mouvements suggère que l’enfant de sexe masculin ressent les rythmes moteurs de son père comme analogues aux siens. Son adaptation aux rythmes moteurs de la mère favorise l’oralité, surtout si la mère allaite au sein. Quand nous envisageons le rythme oral du point de vue des patterns moteurs, ce rythme n’est ni brusque ni progressif, mais les mouvements de la mère apportent une composante progressive, tandis que les mouvements du père introduisent plus de brusquerie. »

Comme on le voit, J. Kestenberg insiste sur l’élément rythmique et moteur de l’interaction avec chacun des deux parents, et en fait une marque distinctive pour le nourrisson. C’est en se basant notamment sur ces indices qu’il apprend à discriminer les « danses » différentes où l’engage chacun de ses parents.

Kestenberg a noté qu’en dépit du fait que les pères se sentent proches de leur nouveau-nê, notamment en raison de sa motricité, ils sont plus distants physiquement que ne le sont les mères. « Fréquemment les pères tiennent leur nouveau-né à hauteur de la taille, tandis que les mères les rapprochent de leur sein ou de leur visage. Les pères sont plus enclins que les mères à tenir leur bébé de telle sorte que le visage de celui-ci regarde en avant ou bien de telle sorte que le corps du bébé soit allongé sur leurs genoux. Les pères ont également tendance à soulever leur bébé dans les airs, augmentant ainsi la distance entre eux et l’enfant ■—■ une pratique qui sert d’exercice de séparation entre le parent et le bébé »180.

Il est intéressant de noter que Kestenberg aborde la question en terme de « holding », c’est-à-dire la manière dont le bébé est tenu par le parent. Bien sûr, quand Winnicott a développé cette notion, il lui a donné un sens beaucoup plus large que la manière concrète dont le bébé est tenu dans les bras. Il s’agissait pour lui de la manière dont la mère répondait aux besoins du bébé, mais il n’excluait pas de celle-ci le tenu, le portage concret du bébé. « Le bébé, écrit Kestenberg, ressent le père comme plus actif et agressif, plus brusque, plus audacieux et plus distant que la mère, et, en cela, le père favorise l’indépendance et l’agressivité du bébé. Avec le temps, le père est de moins en moins un satellite de la mère et, de plus en plus, une entité en soi et notamment en tant que partenaire de jeux. »

« Le père, peut-être de la même manière que les frères et sœurs, alors qu’il était quelqu’un vers lequel se tourner au lieu de la mère, devient le médiateur de la séparation et le catalyseur de la sublimation de l’agressivité au moyen du jeu »181.

Le rôle du père dans la différenciation psychosexuelle

Il semble que le père ait un rôle important vis-à-vis de la différenciation psychosexuelle du jeune enfant et de son acquisition progressive d’une identité sexuelle. D’une certaine manière, cela va de soi puisque l’interaction du père avec le bébé fournit à ce dernier la première manifestation de l’existence d’un autre sexe, et de la différence des sexes.

Les nourrissons des deux sexes ne vivent pas les mêmes interactions avec leurs parents. « Les pères traitent de manière différente leurs garçons et leurs filles dès la naissance. Au cours d’une étude de leur comportement sur les lieux de l’hôpital, c’est avec les nouveau-nés de sexe masculin que les pères échangent le plus de contacts tactiles et de vocalisations. Non seulement les pères adressent davantage de vocalisations à leurs garçons, mais encore ils répondent plus aux vocalisations émanant de ceux-ci. » Inversement dans l’étude de Thoman et de ses collaborateurs, « les mères parlaient davantage à leurs filles et avaient davantage de contacts tactiles avec elles ».

Cette différence persiste ultérieurement, comme l’ont montré Sawin et Parke182 en étudiant l’interaction père-nourrisson à domicile avec des bébés âgés de 3 semaines et de 3 mois. En situation de jeu, les pères se montraient beaucoup plus stimulants avec leurs garçons qu’avec leurs filles, et ceci sous la forme de contacts physiques ou encore sous la forme de l’utilisation de jouets. Même leurs regards étaient plus fréquents quand ils s’adressaient à leurs fils. Bien entendu, les pères jouaient aussi avec leurs filles, mais, au cours de cette étude, c’étaient surtout les mères qui jouaient avec leurs bébés filles, et elles le faisaient plus qu’avec leurs fils. Ce même type de différence s’avéra présent en situation alimentaire : « Les pères étaient beaucoup plus actifs pour stimuler la prise de lait avec leurs fils (notamment en mobilisant le biberon). Les mères paraissaient, inversement, stimuler davantage la prise du biberon de leurs filles. Cependant, le tableau est plus complexe. Ainsi, les pères, au cours de l’allaitement au biberon, ne tenaient pas leurs fils de manière proche et câline — ils réservaient ce holding à leurs filles. Les mères, inversement, tendirent à tenir leurs fils de manière plus proche d’elles qu’elles ne tenaient leurs filles. On peut dire que ces manières de tenir le bébé rendent partiellement compte des observations précédentes. Si le parent tenait le bébé de manière très proche, il lui était difficile de le mobiliser activement ou de lui adresser différentes stimulations. »

Ces différentes selon le sexe du bébé s’observent plus tard encore. Kotelchuk183 observa que les pères jouaient plus longuement avec leur fils premier-né âgé de 1 an qu’avec leur fille (première-née, âgée de 1 an). De plus, les pères ne jouaient pas de la même manière avec leurs garçons et leurs filles. Ils avaient recours à plus de jeux physiques (tels que soulever l’enfant dans les airs) avec leurs garçons et, inversement, ils utilisaient plus de vocalisations avec leurs filles.

Cette interaction différente est peut-être en rapport avec les perceptions contrastées des parents à l’endroit de ce qu’un bébé de sexe masculin et un bébé de sexe féminin peuvent être.

J. Rubin et ses collaborateurs184 mirent en évidence qu’avant même qu’ils n’aient pris leurs nouveau-nés garçons dans les bras, simplement après les avoir regardés, les pères évaluaient leurs fils comme « plus fermes, porteurs de traits plus affirmés, dotés d’une coordination motrice meilleure, plus éveillés, plus forts et plus solides, tandis que les filles étaient considérées comme plus douces, dotées de traits plus fins, moins attentives, plus faibles et plus délicates ».

Nous ne développerons pas les autres contributions du père au développement du bébé. Cependant, il nous paraît important de mentionner brièvement l’influence du père sur la capacité du bébé et du jeune enfant à entrer en relation avec le monde extérieur et notamment des personnes étrangères à la famille et les autres jeunes enfants.

Frank Pedersen et son équipe étudièrent les réactions de nourrissons âgés de 5 mois envers un adulte inconnu mais essayant d’établir un contact plaisant avec eux. Même à un âge aussi précoce, le père paraissait avoir une influence : les garçons âgés de 5 mois qui avaient l’occasion d’avoir des contacts fréquents avec leur père vocalisaient davantage en réponse à l’étranger, se laissaient plus facilement prendre dans les bras, et manifestaient plus de plaisir au cours du jeu avec la personne étrangère que les nourrissons de sexe masculin moins habitués au contact avec leur père. Cette différence, en revanche, ne se manifesta pas pour les bébés de sexe féminin185.

Plus tard, les pères s’avèrent contribuer également à la capacité des nourrissons à interagir avec les personnes ou des situations inconnues. Kotelchuk et ses collaborateurs186 étudièrent des nourrissons de 1 an et leur interaction lorsqu’ils se trouvaient seuls avec des personnes inconnues d’eux. Ils comparèrent trois groupes de nourrissons :

■—■ un groupe dont les pères étaient très impliqués dans leur éducation ;

■—■ un groupe où les pères étaient peu impliqués ;

— et un groupe où les pères se situaient entre ces deux extrêmes quant à leur implication dans les soins et l’éducation de leur bébé.

Parmi ces nourrissons, les situations de détresse les plus fréquentes et les plus importantes s’observèrent chez les bébés dont les pères étaient le moins impliqués et les situations de détresse les moins fréquentes et les moins marquées chez les bébés dont les pères s’occupaient le plus de leur nourrisson. Les nourrissons dont les réactions de détresse étaient d’une intensité et d’une fréquence intermédiaires étaient ceux dont les pères se situaient eux-mêmes entre les deux extrêmes.

Il semble donc que les bébés ayant le plus de possibilités d’échanges avec leur père sont plus à même de maîtriser les situations inconnues d’eux.

L'influence du père sur le développement cognitif du nourrisson

Le développement cognitif des bébés est influencé par la présence paternelle. Plusieurs études convergent pour montrer que cet effet s’observe essentiellement chez le bébé de sexe masculin.

Pedersen et ses collaborateurs187 ont étudié le développement cognitif des nourrissons selon qu’il y avait un père ou non dans la structure familiale. En se fondant sur l’échelle du développement cognitif et moteur de Bayley, ils ont montré que les bébés de sexe masculin obtenaient des scores supérieurs quand leur père était partie intégrante de la famille. Cette influence n’apparaissait pas pour les bébés de sexe féminin.

Ce n’est pas seulement l’absence ou la présence du père qui constituent un facteur déterminant. Si l’on considère les nourrissons de sexe masculin dont les pères étaient présents dans la famille, leur développement cognitif était plus important quand ils avaient davantage d’échanges avec leur père. A nouveau, le degré d'implication des pères ne paraissait pas influencer le développement cognitif des bébés de sexe féminin, du moins à un stade aussi précoce.

Rappelons que, inversement, l’influence de l’interaction mère-nourrisson sur le développement cognitif s’observe pour les filles et n’apparaît guère pour les garçons.