Chapitre XI. L'interaction mère-nourrisson : Problèmes d’Évaluation et de Mesure

L’utilité de disposer d’un outil d’évaluation ou de mesure de l’interaction mère-nourrisson se comprend d’un point de vue développemental, méthodologique, diagnostique et thérapeutique.

D’un point de vue thérapeutique, il serait souhaitable de pouvoir apprécier les effets de nos interventions, leur utilité, leur éventuelle nocivité ou leur absence d’impact. De vastes et coûteux programmes de prévention et de soins en matière de psychiatrie du nourrisson existent depuis plusieurs années, essentiellement aux États-Unis mais également en Europe et en France, et il serait capital de savoir si ces efforts, ces dépenses en matériel et en personnel, ont une efficience réelle. D’où la recherche de critères d’appréciation et d’évaluation de l’interaction mère-nourrisson.

La deuxième raison d’être d’une évaluation quantitative ou semi-quantitative de l’interaction mère-nourrisson est d’ordre développemental : elle permettrait de répondre à diverses questions portant sur l’évolution et la maturation de cette interaction. Par exemple, quelle est l’évolution de l’utilisation du langage dans la dyade mère-bébé, quelles étapes marquent sa progression ?

D’un point de vue diagnostique, il apparaît de plus en plus clair que l’interaction mère-nourrisson constitue en soi un reflet de l’état du développement psycho-affectif du bébé, des obstacles à ce développement, de ses atouts, de ses perturbations pathologiques. Le chapitre sur les difficultés et les

perturbations de l’interaction mère-nourrisson mettra en évidence que les premières manifestations évocatrices de dépression ou de psychose chez le nourrisson apparaissent et se traduisent dans les échanges de celui-ci avec ses parents. Aussi, serait-il très souhaitable de disposer d’un moyen d’apprécier l’existence et le degré des perturbations relationnelles précoces.

Le dernier point de vue est méthodologique et concerne l’exigence de rigueur épistémologique. La méthode scientifique est caractérisée par la possibilité de mesure objective des phénomènes. Or, l’interaction se prête davantage à la mesure que les phénomènes intrapsychiques proprement dits. En effet, il n’est guère douteux que, dans le domaine de la vie mentale et des phénomènes intrapsychiques, les ambitions de mesure doivent être réduites et reconnaître la difficulté de mesurer des phénomènes psychiques tels que les fantasmes, les pulsions et leur intimité, la présense de mécanismes de défense. En revanche, le champ des interactions est comparable à celui de la linguistique : concernant l’échange de signes non verbaux, préverbaux ou verbaux, il se prête davantage à l’approche évaluative et à l’effort de quantification. Mais cette approche doit reconnaître aussi qu’elle laisse de côté la dimension affective et le versant fantasmatique, c’est-à-dire les significations profondes du dialogue mère-bébé.

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Stanley Greenspan et Alicia Lieberman188 ont élaboré un instrument qui tente de répondre aux préoccupations précédentes. Le glos (Greenspan-Lieberman Observation Scale) permet de recueillir deux types de données :

1)    les divers comportements de la mère et les comportements du bébé au cours des échanges ;

2)    les liens fonctionnels entre les comportements de la mère et ceux du bébé et vice versa.

Les comportements de la mère sont identifiés comme appartenant à l’une ou l’autre de plusieurs catégories définies au préalable : il peut s’agir, par exemple, de ses efforts d’apaisement du bébé s’il pleure ; ou de manifestations affectueuses de la mère à l’égard du bébé dans le domaine physique ; ou des intrusions maternelles dans le jeu du bébé ; plusieurs autres types de comportements ont été ainsi déterminés et font partie des items de cette échelle.

De même, plusieurs catégories ont été définies pour les comportements du bébé (recherche la proximité de sa mère ; manifestations de détresse ; exploration de l’environnement, etc.).

Les liens entre les comportements des deux partenaires ressortissent à trois catégories, que nous avons brièvement mentionnées au début du chapitre sur la réciprocité dans l’interaction mère-nourrisson :

—    le comportement de la mère peut se rapporter au comportement du bébé, d’une manière telle qu’aux yeux de l’observateur elle paraît répondre directement aux signaux de l’enfant et aux besoins ou vœux de ce dernier. Réciproquement, ce type de lien peut être observé à propos des réponses du bébé aux messages de sa mère ;

■— le comportement de la mère paraît ne pas tenir compte des signaux du bébé. Tout semble se passer comme si elle ignorait les messages du nourrisson. Le même type de lien peut être observé à propos des réponses du bébé aux communications de sa mère ;

•— le comportement de la mère paraît se rapporter à celui du bébé mais d’une manière telle que, aux yeux de l’observateur, elle paraît aller à Vencontre des besoins ou des souhaits du bébé ;

—    les mêmes types de relation fonctionnelle sont étudiés réciproquement pour les comportements du bébé en réponse aux messages de sa mère.

Nous avons utilisé à plusieurs reprises l’expression « aux yeux de l’observateur ». Est-ce à dire que cette codification est subjective ? Pour répondre à cette question, Greenspan et Lieberman ont précisé avec soin leurs définitions des catégories utilisées et cherché à apprécier si, après une formation appropriée, les « codeurs » parvenaient à un accord satisfaisant. Il apparaît, en effet, qu’un tel accord entre observateurs est possible et réalisable.

Sur le plan pratique, l’évaluation de Greenspan et Liber-man est effectuée à partir d’enregistrements vidéoscopiques de séquences d’interaction parent-nourrisson en situation de jeu libre. La séquence dure entre cinq et dix minutes. Elle est, lors du codage, divisée en segments de quinze secondes. Chacun de ces segments est alors analysé grâce à plusieurs visionnements et codé à l’aide des catégories mentionnées ci-dessus.

Ces deux auteurs ont cherché à établir si l’entretien clinique habituel et l’évaluation quantitative de l’interaction mère-nourrisson étaient concordants. Ils concluent que leur instrument « représente une étape utile en direction de la systématisation des impressions cliniques ». Ils considèrent aussi que cet outil est ouvert à des révisions et des améliorations, à mesure que les données cliniques enrichissent la connaissance des interactions et peuvent alors modifier et affiner les catégories utilisées dans l’instrument d’évaluation.

Le glos n’est pas le seul instrument d’évaluation de l’observation. Il existe de multiples tentatives dans ce sens189.


188 S. I. Greenspan et A. F. Lieberman, « Infants, Mothers and their Interaction. A Quantitative Clinical Approach to Developmental Assessment, in The Course of Life, vol. 1, S. I. Greenspan et G. H. Pollock (Eds.), us Department of Health and Human Services, dhhs Publication n° (ADM) 80-786, 1980.

189 Le lecteur trouvera plusieurs systèmes d’évaluation dans : T. M. Field, D. Stern et A. M. Sostek (Eds.), High-Risk Infants and Children, Adult and Peer Interactions, New York, Academic Press, 1980.