Chapitre I. De l’attachement à l’interaction

Le lecteur vient de prendre connaissance du développement des études sur l’interaction précoce : il a pu constater qu’il s’agit moins de décrire le comportement de la mère et de son bébé que de centrer les observations sur leurs relations actives et réciproques : l’unité d’observation est donc l’interaction dyadique et son analyse doit être « bi-directionnelle » (F. Flamant, 1982)210. Ce sont les raisons pour lesquelles de si nombreuses métaphores ont été proposées pour imager ces relations entre la mère et le bébé. Certaines appartiennent à des références connues, comme c’est le cas pour la spirale transactionnelle de S. Escalona (1968)2. D’autres sont empruntées à des communications verbales : M. Soulé parle de négociations, E. Kestenberg d’investissements réciproques. R. Angelergues propose d’utiliser le terme d’interconstructions.

Dans tous les cas, la notion de la durée et du temps qu’elle institue intervient, en particulier lorsqu’on relie, comme le font beaucoup d’auteurs français, les compétences précoces du bébé aux anticipations maternelles. Jacques Cosnier, en proposant d’utiliser la notion d’épigenèse interactive, veut dire que la communication joue un rôle dans l’évolution des com-

portements interactifs : il donne toute sa valeur à ce que W. S. Condon a appelé les unités synchroniques (W. S. Condon, 1963)211. Selon ces deux auteurs, dans la relation entre la mère et le nourrisson interviennent des comportements et des communications qui conduisent à l’idée d’interactions affectives : les compétences du nourrisson, exprimées à travers ses vocalisations, ses mimiques, ses postures et ses mouvements déterminent des effets de contagion unifiante et partagée avec l’environnement maternel.

La description de ces comportements précoces permet de les situer dans le cadre des matrices des futures représentations : c’est là l’hypothèse essentielle de Monique Pinol-Douriez dans sa thèse de doctorat d’État intitulée Expérience individualité et émergence des représentations (l’économie interactionnelle de la première année), 1982212.

Ainsi le dialogue comportemental est-il expressif pour au moins un de ses protagonistes, la mère. Nous verrons par exemple que ce que J. de Ajuriaguerra (1979)213 appelle le dialogue tonique est déjà interprété par la mère. Comment n’en serait-il pas de même pour des éléments plus parlants de l’interaction entre la mère et le bébé comme le dialogue œil-à-œil par exemple ?

Les éléments initiaux de la communication intra- et extraverbale ne peuvent donc être séparés du dialogue affectif : on est ici conduit à suivre le chemin qui va de l’action à la représentation.

Encore faut-il ajouter que l’observateur et le chercheur sont forcément impliqués dans l’observation de l’interaction : c’est bien là le sens des consultations thérapeutiques auquel nous nous référerons plus tard : elles nécessitent que le clinicien, dans un mouvement « d’empathie »® ou « d’identification hystérique »214, puisse se mobiliser affectivement pour être dans l’interaction et utiliser les représentations que suscite chez lui sa participation aux transactions qu’il observe. La référence à la topique de la théorie psychanalytique nous paraît indispensable pour déterminer la place de ces mouvements de l’observateur et de son dégagement, lorsqu’il veut formuler, expliciter, théoriser et utiliser ses modes de pensée.

La participation de l’observateur à l’évaluation des interactions permet un travail spécifique qui diffère assez notablement des méthodes d’observation du comportement et de l’abord clinique en psychiatrie.

L’étude éthologique porte sans doute sur des secteurs aussi précis que possible, voire microscopiques, du dialogue. Mais la plupart des chercheurs, et à plus forte raison des cliniciens, doivent se référer à l’approche de séquences plus vastes pour apprécier les successions des dialogues, les influences réciproques et l’installation de conduites significatives. L’observation peut se faire dans un milieu spécial : des glaces sans tain permettent l’éloignement physique de l’observateur. L’utilisation d’enregistrements magnétoscopiques permet d’examiner et de réexaminer les conduites de la mère et du bébé et leurs dialogues. Le clinicien qui approche ces problèmes se trouve dans une situation toute nouvelle, puisqu’il ne cherche pas à mettre en évidence des signes porteurs d’une signification, mais à étudier des comportements et à s’en saisir dans le dialogue auquel il participe. En même temps qu’il étudie les effets des transactions entre la mère et le bébé, il peut tenter d’en comprendre leur sens pour la mère et de comprendre avec elle ce qui lie son propre passé à ses conduites maternelles.

La clinique de l’interaction est donc une évaluation de ce qui s’organise dans les transactions, du chemin qui conduit de l’action à la pensée, du « co-vécu », du « co-affectif » au « co-pensé ». Dans ces conditions se trouve justifiée la métaphore d’un espace psychique à la manière dont Winnicott le décrivait ( 1951 )215. La durée s’y vectorise en temporalisation. Le jeu y devient pensée et représentations.

Ainsi le chemin qui conduit de l’attachement à l’interaction indique les voies de la genèse de l’élaboration mentale :

a)    D’un côté, dans les premiers mois de la vie, peuvent s’organiser des constructions « affectivo-cognitives », selon l’expression de M. Pinol-Douriez216 : « Ces constructions s’effectuent dans le cadre d’interactions étroites entre la mère (ou le partenaire) et le bébé, interactions dont la structure paraît préformée mais dont les actualisations et les contenus sont très individualisés et engagent l’activité propre du bébé » (p. 60-61).

Cet auteur estime que ces constructions sont de deux ordres : les « proto-représentations » permettent au bébé de reconnaître dès le premier trimestre, et d’anticiper dès le deuxième trimestre, en étant soutenu par son interaction avec sa mère. Le nourrisson joue un rôle aussi dans l’établissement d’une « barrière de contacts ». Là encore, le rôle actif de la mère mérite d’être souligné : la psychanalyse le désigne sous le nom de « pare-excitation »217. En effet, si l’enfant était submergé par les excitations, il ne pourrait pas leur donner un sens ni se les représenter, comme nous le verrons plus loin

b)    D’un autre côté, l’établissement d’une temporo-spatia-lité ne peut être compris, selon nous, sans tenir compte du travail mental. Qu’on se rappelle ici que l’hypothèse fondamentale proposée par Freud est que l’élaboration se fait à partir de l’étayage sur les expériences de satisfaction par l’hallucination de plaisir. Tout se passe comme si toutes les représentations ne naissaient à partir de l’histoire des interactions que sur le négatif de la mère, ce que M. Mahler désigne sous le nom « d’hallucinations négatives » (1975)218. Ce qui est advenu doit s’élaborer pour prendre sens. L’événement s’inscrit dans une chaîne significative qui représente la succession des générations et ce qui prend place dans le fonctionnement mental de la mère. C’est dans ce sens qu’on peut unir la genèse des proto-représentations et l’hypothèse d’un vécu significatif dans le domaine des affects qui organisent les identifications primaires, sous-tendues par des états proto-pathiques dont nous montrerons les liens avec le refoulement originaire. Ces deux directions indiquent la voie que nous voudrions suivre dans l’étude des interactions précoces. Gur-nemanz dit à Parsifal, auquel il tente de montrer le chemin qui le conduira à la reconquête du Graal : Tu vois, mon fils, le temps se fait, chez nous, espace (acte 1). C. Lévi-Strauss traduit à sa façon cette vision prophétique : « Tu vois, mon fils, ici l’espace et le temps se confondent » (1982)219. Cet auteur voit dans la déclaration de Gurnemanz la plus profonde définition du mythe. La version littérale me paraît représenter ce que la mère pourrait dire à son bébé du dialogue interactif qu’elle entretient avec lui. Plus tard adviendra la version mythique, intrapsychique et intrapersonnelle, celle que les psychanalystes désignent sous le nom d’ « après-coup »220.

L’histoire clinique qui va être très brièvement résumée (Cas n° 1) ici justifie peut-être les perspectives qui viennent d’être évoquées : Antoine a 13 ans ; il est présenté à la consultation pour ses difficultés de caractère et son refus de travail scolaire. Pour diverses raisons qu’il n’est pas nécessaire de préciser ici, une psychothérapie familiale est instituée. Antoine est le fils aîné de deux enfants. Ses parents sont séparés mais restent en bons termes. Depuis son divorce, la mère vit avec ses enfants et une amie, car elle a découvert son homosexualité. Le père, la mère et son amie ainsi qu’Antoine participent aux séances. La mère décrit souvent le caractère impossible d’Antoine. En une occasion, elle évoquera le fait qu’en conduisant son fils chez sa grand-mère elle a arrêté sa voiture et s’est enfuie : il n’est pas difficile de lui montrer qu’elle a agi en cette occasion comme si elle se trouvait avec un homme entreprenant et agressif, aspect sous lequel elle voit les mâles, sauf son mari et son deuxième fils, à la rigueur, peut-être, son propre père qui était dominé par la grand-mère d’Antoine. Bien souvent, elle expliquera qu’elle ne s’est pas entendue avec Antoine dès la grossesse qu’elle ne désirait pas. Elle dira aussi que dès sa naissance, d’ailleurs après un accouchement long et difficile, Antoine était méchant et violent. Il ne la regardait pas ; il lui donna souvent et très tôt des coups de pied et des coups de poing. Elle pense souvent qu’il aurait mieux valu qu’il mourût. Tout ceci est déclaré devant Antoine qui supporte silencieusement, mais non sans émotion, ces agressions verbales répétées. Le père et l’amie de la mère ne réagissent guère. A plusieurs reprises, j’eus l’occasion de montrer à Antoine et à sa mère qu’ils s’étaient arrangés tous les deux pour que le fils permette à la mère d’exprimer sa haine contre les hommes. Un jour la mère d’Antoine me dit qu’elle devait bien m’expliquer ce que je paraissais vouloir ignorer, à savoir qu’elle était capable d’avoir des relations sexuelles avec un homme et d’en avoir un enfant. Aussi bien le deuxième garçon représentait-il le modèle de ce qu’elle avait accepté au moment même où elle prit conscience de son homosexualité.

On est peut-être en droit de supposer que, dès la grossesse et en tout cas dès la naissance d’Antoine, cette homosexualité contrariée, non réalisée, sinon inconsciente, plaçait le bébé sous le signe de la haine maternelle contre le sexe masculin. Bien entendu, cette construction n’a pris son vrai sens que dans le cadre d’une psychothérapie où l’on peut définir la valeur des « après-coups ». Cet exemple veut en tout cas montrer comment on peut comprendre l’organisation de l’espace psychique de l’enfant à partir des désirs sexuels et agressifs de la mère qui impriment leur sceau à ce qui va advenir, sans avoir existé et à ce qui prend un sens du fait qu’on peut le prédire par la connaissance du passé.