Chapitre III. Du côté de la mère

Le désir de maternité ne date pas du jour où une jeune femme, qui se soumet à un programme de planification des naissances, décide d’avoir un enfant. Être mère ou être parent correspond à un désir et, pour certains, à une pulsion universelle qui apparaît dès le plus jeune âge, certes, chez les filles, mais aussi chez les garçons. Notre intention n’est pas ici d’énumérer les arguments nombreux qui plaident en faveur de cette thèse. Parmi des fantasmes originaires, Freud a décrit celui de la scène primaire et il a montré la fréquence avec laquelle les enfants construisent un roman familial. Leurs soucis concernant la parenté s’intégrent dans leurs conflits inconscients et évoluent au fur et à mesure de leur développement pour se résoudre dans leur identification aux parents. Les processus identificatoires commencent très tôt : les identifications primaires, nous allons le voir, précèdent l’organisation de la pensée et se construisent probablement dans les interactions affectives dont il vient d’être question.

Les jeux de la petite fille avec ses poupées, ceux qu’elle fait partager à ses frères et à ses amis, les simulacres du papa et de la maman, le jeu de la maîtresse d’école, tout cela concerne plus ou moins le désir d’être mère.

Les fantasmes qui naissent et vivent à propos de la maternité dépendent évidemment du niveau de développement et de la sexualité infantile : on sait que prévaut d’abord une conception sadique du coït avec ses versions successives, celle de l’imprégnation orale, puis de la violence de la pénétration anale. La petite fille n’a, semble-t-il, qu’une connaissance relativement tardive de la conformation de ses organes génitaux. Mais, très vite, ce qu’on lui dit et ce qu’elle appréhende de l’apparition des caractères sexuels secondaires, de l’existence des seins et des règles, lui fait espérer, ou éventuellement craindre, d’être enceinte.

Ces étapes de la sexualité infantile impliquent déjà que les conflits qui la marquent soient transposés dans la grossesse et la maternité. Par exemple, les fixations orales interviendront dans les soucis maternels concernant l’appétit du bébé : la jeune mère sera satisfaite de l’appétit de son enfant ; d’autres fois, elle sera dégoûtée par ce qu’elle ressent comme des violences au cours de l’allaitement. De même, tous les problèmes de l’analité interviennent à un double point de vue, celui de la décharge explosive et de son contrôle, celui de la rétention. Mais l’enfant est d’abord construit par la petite fille suivant le modèle de ce qui est en elle ou de ce qu’elle perd, comme le rappelle l’équation souvent citée entre l’enfant et le bâton fécal. Elle se compare à un garçon, constate qu’elle n’est pas faite comme lui et qu’elle n’a pas de pénis ; il en résulte que son futur enfant, celui de ses fantasmes, comblera cette absence.

Les descriptions contestées de Freud sur la sexualité de la petite fille faisaient de cette déception le moteur de son détachement d’avec sa mère et du rapprochement avec son père. L’épanouissement de cette situation œdipienne aboutit à l’identification à la mère et au désir de recevoir un enfant du père. La culpabilité qui accompagne ces fantasmes est corrigée par l’amour pour la mère qui est idéalisée : la honte atténue la faute et permet aux fantasmes de maternité de continuer à régner.

Ces quelques lignes qui ne sont qu’un rappel des descriptions les plus popularisées de l’évolution de la sexualité de la petite fille telle qu’elle est reconstruite selon des perspectives psychanalytiques, ne visent qu’à montrer l’étendue et l’ubiquité du désir de maternité. Au cours de l’adolescence, les vicissitudes de ces désirs s’aggravent du fait même que la jeune fille peut accéder à la sexualité réelle et à la maternité.

Constater la généralité de ce désir de maternité n’est pas

NOUR — 9

décrire un instinct maternel, mais souligner l’extrême importance des fantasmes de désir de maternité. Le désir d’enfant appartient peut-être à un registre légèrement différent, où l’accent est mis davantage sur le produit de la maternité qu’on appelle volontiers l’enfant imaginaire.

Dans de vastes aires culturelles, le désir d’être mère et celui d’avoir des enfants se confondent, parce que le statut de femme et de mère n’est absolument pas séparé. La civilisation industrielle a, au contraire, différencié le fantasme de maternité et la volonté d’être enceinte, d’avoir un enfant. Les conséquences du nouveau statut des femmes dans la famille et dans la société permettent ou même exigent la planification des naissances. Les conflits incessants organisés autour de la sexualité infantile et du désir de maternité n’en persistent pas moins. La situation de la femme contemporaine aboutit à l’aggravation du besoin de confirmation narcissique que comportent grossesse et naissance d’enfants.

Nous nous réservons de décrire plus loin les interactions pendant la grossesse et nous nous contenterons ici de rappeler l’état de la jeune accouchée : lorsque son bébé qui vient de naître est placé dans ses bras ou sur son ventre après les travaux plus ou moins pénibles de l’accouchement, elle se trouve confrontée avec un être vivant qui a dramatiquement signalé son arrivée dans le monde par un cri inaugural. Le pouvoir métaphorique des divers modes d’expression du bébé peut désormais commencer son œuvre ; on peut parler de cri d’angoisse ou du cri solennel du début de la vie ; de toute façon, dès ce cri, on commence à donner des significations au comportement du nouveau-né.

D. Winnicott232 a décrit l’état de la jeune accouchée comme une folie qui lui permet de se consacrer exclusivement à son enfant. Ce qu’il appelle son souci (concern) fait que la mère est totalement dévouée aux soins nourriciers et qu’elle justifie l’aphorisme de Freud sur l’unité du nouveau-né et des soins maternels. Que la mère estime que son enfant est le plus merveilleux de tous n’est sans doute pas rare. Mais, dans notre société, surtout lorsque cette mère est jeune et primipare, elle est souvent inquiète d’avoir à faire face à cet enfant vivant et exigeant. Elle traverse souvent une phase de détresse qui s’apparente de près ou de loin à un état dépressif mineur. Bien entendu, les conditions de la grossesse et de la naissance, leur acceptation ou leur refus, contribuent aux diverses modulations de ce qui n’est pas toujours un état de grâce.

La détresse maternelle ne peut manquer d’ailleurs d’être aggravée non seulement du fait du manque fréquent d’une aide nécessaire mais aussi du fait des crises qui surviennent dès le début de la vie : au quatrième jour, I. Lézine (1975)2 a décrit une adaptation difficile. M. Mahler (1975)3 voit une intrusion dans la barrière autistique que l’enfant oppose au stimulus d’origine maternelle.

La situation est plus difficile lorsque le désir de maternité ne n’est pas épanoui en désir d’enfant. En dépit des programmes de planification des naissances, cette situation n’est pas rare, surtout dans les couches défavorisées de la population, en particulier chez les femmes âgées et multipares. De même, les grossesses très précoces peuvent survenir chez des adolescentes qui cherchent à échapper à leur famille et demandent à la grossesse de leur donner, en même temps, un enfant et un compagnon à qui il est réclamé de jouer à la fois le rôle de père et de mère. Chez elles, en même temps, le désir de maternité n’a pas été élaboré à travers les états conflictuels de l’adolescence : ces jeunes filles deviennent mères avant d’avoir pu jouer à la poupée. Dans d’autres cas, elles ont une expérience ingrate de la vie familiale, car elles ont dû jouer le rôle de mère auprès de jeunes frères ou sœurs, tout en supportant les colères d’une mère fatiguée et les exigences souvent plus ou moins érotiques de leur père.

Ce qui vient d’être dit montre que la tâche des jeunes mères n’est pas facile et que leur état intérieur peut être sous-tendu par des conflits qui sont projetés sur le bébé. Comme toutes les relations humaines, celles qui lient la mère et l’enfant sont ambivalentes et la haine s’y inscrit. La jeune mère « presque totalement dévouée aux soins maternels »

a. I. Lézine, M. Robin, C. Cortial,« Observations sur le couple mère-enfant au cours des premières expériences alimentaires », Psychiatrie Enfant, 1975, 18, 75-147-

3- M. S. Malher, F. Pine, A. Bergman, La naissance psychologique de l'être humain, 1975 (trad. franç., 1980), Paris, Payot.

(Winnicott)233 a beaucoup de raisons d’infliger à partir de la naissance des violences à son bébé.

Nous verrons par quels systèmes de régularisation elle contribue à donner une valeur de plaisir aux expériences qu’elle traverse avec son enfant. On espère actuellement éradiquer la violence dans toutes les périodes des premières heures de la vie. Il en est ainsi lorsqu’on organise « des accouchements sans violence », ou lorsqu’on espère que les pratiques de rooming-inb amélioreront l’évolution ultérieure de l’enfant comme nous l’avons vu dans le chapitre consacré à l’étude des liens d’attachement. B. Brazelton nous paraît plus créatif dans le sens de la thèse que nous voulons défendre ici, lorsqu’il dit plaisamment : « Donnez-moi une mère dix minutes et j’en ferai une bonne mère » (B. Brazelton) (1982)234. En effet, en montrant à une jeune femme les compétences extraordinaires d’un nouveau-né de quelques heures ou quelques jours, car ce bébé le suit du regard ou modifie la position de sa tête suivant la direction de sa voix, il peut affirmer à la jeune maman : « Regardez ce que votre bébé est capable de faire ! »

La première section de la troisième partie de ce livre a été consacrée à une étude relativement détaillée des remarquables et nombreux travaux récents sur la variété et les progrès des interactions précoces. Nous voudrions maintenant tenter de décrire ce que l’observateur peut ressentir et comprendre, de ce qui se passe du côté de la mère et essayer d’intégrer ensuite ce que l’expérience nous a enseigné dans la compréhension du vécu maternel.

L'observateur et la mère

La jeune mère peut être vue dans les services spécialisés d’accouchement, dans les consultations de protection maternelle et infantile, dans des espaces spécialisés d’observation, ou à son domicile, par des pédiatres, des travailleurs sociaux, des puéricultrices, des psychologues et des psychiatres. Nous parlerons ici de notre expérience axée sur l’observation thérapeutique, enrichie par l’expérience de la psychanalyse. Ce qu’on voit est approfondi à travers le dialogue avec la mère qui peut parler de son propre comportement, de ce qu’elle anticipe de celui du bébé, et de sa vie fantasmatique.

On insiste souvent sur le contraste entre l’enfant imaginaire qui serait celui de la grossesse et celui de la réalité qui est dans les bras de la mère. Cette distinction est sans aucun doute intéressante, ne serait-ce que parce qu’elle augmente la compréhension de la détresse initiale et de l’ambivalence des jeunes accouchées. On a vu toutefois que le désir de maternité est une particularité apparemment propre à la nature humaine. Les fantasmes qu’il organise permettent de parler d’un enfant fantasmatique ; l’enfant imaginaire serait plutôt le résultat de la production des rêves éveillés qu’on pourrait désigner sous le nom de fantaisies ou de fantasmes conscients. L’enfant de la réalité est bien là dans son extrême faiblesse. Mais les inquiétudes qu’il provoque, l’émerveillement qu’il déclenche ramènent vite à l’enfant des fantasmes, à celui de la vie antérieure où interviennent dans le psychisme de la mère ses relations objectâtes personnelles, c’est-à-dire, à la fois, la réalité de ses parents et les conflits imagoïques qui les interprètent. Ce bébé qui lui ressemble, ou qui est comme son mari, est aussi là pour réveiller ses conflits oedipiens, voire pré-œdipiens. Le bébé atteste de la survie psychique de ses grands-parents. Cette règle est vraie, aussi bien lorsqu’il s’agit de juger de la valeur de sa présence dans l’élaboration des conflits intrapersonnels de la mère que lorsqu’il convient d’examiner le rôle qu’il joue dans le système des relations interpersonnelles et intrafamiliales, sans compter ce qui interviendra pour la mère du fait du développement de ce bébé, des espoirs et des inquiétudes qu’il suscite.

Dans ce qui suit, qui concerne la mère, nous aurons affaire aux effets que produisent chez elle, à la fois, l’enfant fantasmatique, l’enfant imaginaire et l’enfant de la réalité. Notre référence à la psychanalyse exige que l’observation n’oppose pas ces trois types de bébés, mais soit conduite en sorte que ce qui les unit puisse être décrit et élaboré. Cette triple dimension de l’enfant, observé à travers le miroir déformant des yeux de la mère, privilégie ce qu’elle introduit de sa vie fantasmatique, par ses descriptions et par ses associations. La mère dit, ressent, crée. Son expérience est enrichie par sa capacité à anticiper. Il s’agit là de répertoires de comportements où sont étudiées ses interprétations qui ont une réelle efficience — c’est du moins notre conviction acquise au cours de l’expérience — du fait de leur pouvoir métaphorisant. Celui-ci est certainement accru par la capacité qu’a la jeune maman de s’identifier à son bébé. Peut-être ne faut-il pas hésiter à reconnaître que, dans les meilleurs des cas, l’observateur se trouve en état de partager cette identification hystérique, comme dans les moments d’une séance psychanalytique où les représentations de mots prennent une valeur scintillante du fait qu’elles sont enrichies par les liaisons affectives avec des rejetons de l’inconscient qui leur donnent un surcroît de valeur sémantique.

Les provocations fantasmatisantes que déclenche le bébé chez sa mère sont beaucoup plus riches dans les premiers mois de la vie. Plus tard, en effet, l’enfant est capable d’agir, donc de témoigner de sa propre vie fantasmatique et de ses capacités à utiliser sa pensée et ses représentations pour prévoir son activité.

Les observations dont il sera question doivent éviter de privilégier des moments qui seraient plus spécifiques. A cet égard, l’observation à domicile ou dans des salles spéciales munies d’installation vidéoscopique et de glaces sans tain paraît devoir être privilégiée. Dans le premier cas, les séquences d’élevage, d’interaction efficiente, de périodes de repos où le bébé peut se ravitailler, se succèdent dans un cadre naturel qui diminue forcément la gêne d’une mère qui se sait observée. Dans les salles d’observation, on peut laisser se dérouler un certain temps afin d’avoir chance de se faire une idée relative à la logique qui sous-tend les comportements successifs de la mère et du bébé.

De toute façon, dans ce type de travail, on est amené à privilégier certaines situations plus ou moins standardisées, telles que l’alimentation, la toilette, le bain, etc. Une certaine comparabilité se trouve donc possible. On peut décrire des types, ou « patterns » de comportement maternel. Notre expérience personnelle portant plutôt sur des consultations thérapeutiques, nous nous laissons davantage aller vers l’observation des séquences de comportement libre au cours d’une relation qui s’établit avec une jeune mère et son bébé.

De ce point de vue, il est sans doute fort artificiel d’opposer ce qui se passe chez la mère et chez le bébé, d’autant plus que nous nous proposons de décrire une économie et un régime interactifs. Toutefois, pour la commodité de l’exposé, nous nous intéressons à la mère portant son bébé et nous réserverons à l’étude du bébé la description des comportements interactifs, en particulier dans le dialogue œil à œil.

Un bébé est tenu par sa mère

Lorsqu’une mère prend un bébé dans ses bras, elle déclenche chez lui un ensemble de réactions qui s’expriment au début de sa vie dans le comportement de fouissage. Bien entendu, il s’agit là d’une situation complexe qui dépasse largement les effets du réflexe archaïque du « rooting »235. La mère inscrit là toutes les possibilités de ses registres de comportements maternels, largement programmés, mais ayant aussi pour elle une valeur de communication, sans compter les effets érotiques qu’ils peuvent déterminer chez elle. En même temps, son odeur, les rythmes qu’elle introduit dans le dialogue avec son bébé, ses paroles et leurs modulations constituent un ensemble de communications infra- et extra-verbales qui participe au bain affectif que nous avons décrit dans le chapitre précédent.

D. Winnicott236 a popularisé sous le nom de « holding » la « maintenance » maternelle. Il voulait dire, en utilisant ce mot plutôt intraduisible, que la mère, non seulement tenait son bébé, mais le soutenait, le contenait, le retenait, etc. Gomme on l’a déjà vu, cette version métaphorique de la mère tenant dans ses bras son bébé permet de se faire une idée des effets que ce comportement maternel provoque chez les deux protagonistes soumis à une relation transitive et non médiatisée.

Mais une fois de plus, une expression lourde de signification affective perd de sa valeur lorsqu’elle devient une recette : le holding est transformé en « portage ». Il n’est pas douteux qu’il est intéressant de porter les jeunes enfants placés dans des crèches pour compléter les expériences de soins et d’élevage dont ils bénéficient. Mais on est en droit de se demander quel bénéfice les enfants peuvent tirer de se promener dans les rues, les moyens de transport, les musées, etc., dans des appareils au demeurant fort ingénieux et variés : les uns reproduisent le portage africain ; le bébé est accolé au dos du parent dans un sac d’où sortent ses jambes. Dans d’autres cas, il est collé contre la poitrine du porteur, tandis que la sangle qui le retient est attachée au front du parent. Il s’agit là sans doute d’expériences qui peuvent être riches, mais on a le droit de se demander quelles significations elles comportent lorsque le portage est accompli dans la hâte, une relative indifférence ou le souci d’être efficace en quelque autre matière. Que faut-il dire alors de la vertu thérapeutique qu’on accorde au portage et qu’on élargit pour l’éventuel bénéfice des adultes ; on parle à ce sujet de psychothérapie nouvelle !

Dans notre culture, la mère porte généralement son bébé de deux façons : soit dans ses bras, soit sur ses genoux.

a) Le port dans les bras déclenche le comportement de fouissement. Mais de nombreuses variétés peuvent être observées. En général, le bébé se blottit contre la poitrine, et sa tête s’enfouit contre le cou de la mère en s’appuyant sur son épaule. Que le bébé ferme ou ouvre les yeux, le spectacle qui lui est alors offert est limité. Lorsqu’il devient plus âgé, à la fin de la première année de la vie, lorsque commencent les jeux de cache-cache, il fuit à la faveur de ces conditions l’approche de l’étranger, mais en vient rapidement à s’amuser à être regardé par lui, derrière l’épaule de celui qui le porte : il fait alterner alors le fait de se cacher et celui de regarder. En revanche, dans les premiers mois de la vie, il peut commencer à regarder dans cette position ce qui se passe autour de lui.

Nous avons observé des situations particulières, lorsque l’enfant ainsi tenu ne pouvait pas réaliser l’ensemble des comportements schématiquement décrits plus haut. Nous reviendrons, lorsqu’il s’agira d’étudier ce qui se passe du côté de l’enfant, sur le cas de G... (Cas n° 3), un bébé de 7 mois que sa mère nous avait confié en raison de troubles graves de l’endormissement. A la fin de la consultation, je demandais à cette jeune femme de prendre l’enfant dans ses bras. Elle m’avait dit que, travaillant dans la journée, elle savait bien la nécessité du contact peau à peau ; aussi, chaque soir, en rentrant à la maison, ôtait-elle son pull-over et son soutien-gorge pour donner des soins à son bébé. Or, lorsqu’elle le prit devant moi, elle le plaça en sorte que sa tête ballottait sur l’épaule maternelle, en ayant le droit de regarder le mur placé derrière la mère. Plus tard, elle le berça : il s’agissait en fait de secouements assez énergiques de haut en bas. Nous verrons ce qui se passa lorsque je lui demandai de le prendre de sorte qu’elle puisse le regarder. On sait qu’il s’agit là d’une situation fondamentale dont nous parlerons lorsque nous étudierons, du côté du bébé, le dialogue œil à œil.

Je tiens d’une communication personnelle de Eleanor Galenson (non publiée) que des enfants de mères qui ont des luxations de l’épaule ont fait l’objet d’une étude spéciale qui montre comment ils souffrent de ne pouvoir bénéficier de l’arrondi de l’épaule de la maman.

b) La tenue sur les genoux offre plusieurs possibilités. Quelquefois, la mère est assise et tient son enfant dans ses bras, la face contre sa poitrine. C’est une position favorable à l’endormissement, d’autant plus que les mères peuvent caresser leur enfant et qu’elles sont en même temps libres de parler, sans toutefois l’oublier. Les effets de ce type de portage sont probablement très analogues à celui du système africain lorsque l’enfant est tenu contre le dos de la mère.

Dans certains cas, les modulations de l’interaction affective peuvent être perçues lorsqu’on observe ce qui se passe dans de telles conditions. Une jeune mère martiniquaise m’amena son bébé, un garçon de 3 mois (Cas n° 4) ; on le lui avait conseillé parce qu’il était constipé, en dépit du fait qu’elle l’allaitait au sein. Assise en face de moi, elle tenait si bien le petit garçon, tout en le caressant, qu’il ronflota. Elle me parlait de son plaisir à s’occuper de lui : elle avait arrêté son travail et comptait prolonger son congé de maternité ; elle décrivait d’une manière touchante la manière dont elle se réveillait pour donner à boire au bébé quand il le réclamait, en particulier la nuit. Antillaise, elle rit lorsqu’elle me raconta que, mère de trois enfants, elle avait été abandonnée par ses deux compagnons qui l’avaient quittée pour d’autres femmes. Le bébé grogna, puis se rendormit, quand elle me parla de son enfance paisible et de son père, le seul homme sérieux qu’elle ait connu. Je lui demandai plus tard comment elle s’imaginait son bébé lorsqu’il serait devenu adulte. Elle me répondit qu’elle ne savait pas et j’insistai. Elle l’écarta alors d’elle dans un geste touchant. Il resta endormi et elle me dit « qu’elle ne voyait rien ». Puis elle le rapprocha d’elle et m’expliqua : « Il deviendra un homme sérieux, comme mon père... mais, quand il aura 10, 12 ans, il faudra que je le serre, que je l’empêche de sortir, afin qu’il ne devienne pas un voyou comme son frère aîné. » A ce moment-là, elle était tendue, le bébé se réveilla et gémit. Qu’on me permette de dire que j’avais vu là deux mères tenant le même bébé, l’une qui le faisait dormir, l’autre qui le serrait, l’obligeait à contracter ses intestins : c’était la mère constipatrice, qui introduisait les effets de l’organisation anale de son caractère, lorsqu’elle évoquait le danger que son bébé courait, s’il ressemblait à son père géniteur.

Dans d’autres cas, la mère est assise et présente son bébé, comme la Vierge le fait pour l’Enfant. Ce devrait être une position confortable, mais ce n’est le cas que lorsque la mère est comme la Vierge, fière de son bébé, le présentant à l’admiration des Rois Mages ou d’autres adorateurs. Le bébé est alors assis sur ses deux genoux, confortablement calé sur ses cuisses et contre son giron. Cette position n’exclut pas qu’une mère attentive puisse parler à son interlocuteur, en caressant le bébé.

Dans cette tenue, beaucoup de modulations affectives du discours maternel se traduisent immédiatement dans l’efficience de la qualité de la tenue du bébé. La mère peut le laisser glisser, le mettre à distance, laisser s’implanter des positions inconfortables et bizarres. Elle peut caresser ses cheveux ; nous avons souvent vu des mères maghrébines caresser trop vigoureusement, en apparence, la tête de leur bébé. Notons en passant, à ce propos, que le geste d’une mère et ce qu’on en peut ressentir, en tant qu’observateur, est moins important que la signification affective qu’il comporte pour les deux partenaires de la transaction.

Un cas de troubles du sommeil et de l’endormissement chez un bébé de 9 mois nous a donné à réfléchir au sujet de ce mode de porter. Le bébé avait 9 mois (Cas n° 5) ; la mère était assise et me le présentait ; elle avait les jambes croisées et le petit garçon était assis sur l’un de ses genoux ; sa main gauche entourait son bras et sa main droite tombait dans le vide. M’identifiant au bébé, je dis à cette jeune femme : « Si j’étais à la place de votre bébé, je ne me sentirais pas bien dans cette position ! » La mère me répondit d’une façon provocante : « Eh bien ! moi, je suis très bien ! » A ce moment précis, le bébé lui donne un gifle, comportement enregistré sur la bande magnétoscopique qui se répéta chaque fois que la mère me provoqua — ce qui eut lieu à plusieurs reprises au cours de cet entretien. Après cette consultation, le bébé s’endormit bien tous les soirs et la mère put me parler de ses relations très troublées avec un mari qui ne rentrait à la maison que pour s’isoler derrière les écouteurs qui lui permettaient de se plonger dans la musique. J’eus l’occasion de la revoir pendant plus d’un an. Elle était devenue, on peut le comprendre, très dépendante du petit garçon qui tendait à jouer le rôle d’un père et d’un mari défaillant. Je me rappelle qu’au cours de notre dernière entrevue, le petit garçon ne voulait plus quitter ses genoux sur lesquels il se trouvait maintenant si bien. Debout, il lui tenait la main et plongeait ses ongles sous les siens dans un curieux mouvement insistant où il partageait manifestement avec elle une expérience sensuelle.

J’ai eu ultérieurement l’occasion de réfléchir à la manière dont les Vierges de Michel-Ange, ou plutôt les Mères, tenaient leur bébé sur leurs genoux, au musée de Florence. Gomme la jeune femme précédente, elles le tiennent d’une seule main, tandis que l’autre bras n’est pas individualisé et se fond dans la masse de pierre. On sait que le père de Michel-Ange a été lui aussi défaillant, et peut-être le bébé qui devait devenir un grand créateur a-t-il été mal tenu... On n’ignore pas que les problèmes de filiation ont eu pour Michel-Ange une lourde conséquence, au moins dans sa vie privée et dans sa participation à la vie publique (Fernandez) (1972)237.

La recherche que nous poursuivons et dont ces courtes observations sont extraites, nous a conduit à voir de près ce qui se passait chez des mères africaines portant leur enfant sur le dos dans des conditions analogues à celles qui viennent d’être évoquées. Nous tenterons plus loin d’étudier les interactions précoces dans ce type de culture ; nous évoquerons cependant dès maintenant le cas d’une jeune Guinéenne qui fut examinée avec un bébé de quelques mois qu’elle n’allaitait pas parce qu’elle avait des crises d’épilepsie (Cas n° 6). Assise en face de moi, elle me présenta son bébé, tout en me déclarant qu’elle méprisait les femmes d’Afrique du Nord musulmanes qui voulaient imiter les Françaises qui ne portaient pas leur enfant sur le dos. Pendant ses déclarations agressives, l’enfant était mal à l’aise et agité. Je dis à cette jeune femme que je n’avais jamais observé de près un bébé porté dans ces conditions, comme je le faisais pour les enfants européens. La jeune femme me dit qu’elle portait un jupon et qu’elle voulait bien déboutonner son vêtement et porter son bébé sur le dos en utilisant sa robe africaine comme il convenait. Elle fit ainsi et s’assit avec le bébé reposant contre son dos, la tête couchée sur son épaule, les bras en avant.

Il s’endormit vite. Nous parlâmes de la manière dont cet enfant dormait et des chansons qu’elle lui chantait. Elle accepta de les chanter pour moi : c’étaient des berceuses qui ressemblaient à des mélopées dont le rythme était très différent de son parler français et dont la tonalité était assez aiguë. Elle me les traduisit : en bref, elle s’adressait à son fils et lui disait que pour lui sa maman serait toujours là et que papa reviendrait : « C’est la vie. » Le petit garçon était absolument détendu, mais lorsque la mère dit en français que papa reviendrait, elle me déclara qu’elle avait des crises parce que le diable était entré en elle, tout ceci sans changement apparent de ton. Aussitôt le bébé se réveilla, pour se rendormir lorsqu’elle continua à me traduire la chanson.

Nous avons en particulier brièvement évoqué ce dernier cas pour montrer que le portage ne devrait pas être étudié comme un comportement. Il implique bien évidemment les nuanciations qui s’élaborent lorsque la mère parle d’elle, du bébé et de sa vie relationnelle avec lui et avec les membres de sa famille, mais aussi des aspects conflictuels de sa relation objectale où le corps du bébé représente un lieu possible de projection fantasmatique (L. Kreisler et B. Cramer) (1981)238. Lorsqu’il s’agira de décrire les interactions fantasmatiques, nous verrons comment la mère et le bébé dialoguent au cours de divers comportements, telle la maintenance : le comportement, les pensées et les fantasmes, les affects et le tonus sont d’autant d’éléments qui interviennent dans ces interactions et leur donnent un sens qu’on peut interroger en observant la mère, en donnant un sens à ses actions et en la faisant parler de sa vie psychique et relationnelle dans le présent et le passé.

Nous remarquerons au passage que la présence de l’enfant donne au psychanalyste une occasion exceptionnelle d’interroger un adulte sur la signification de son comportement, alors qu’une telle approche ne peut être que prohibée en

général et le serait si la mère n’était pas avec son bébé.

Nous avons isolé, pour la commodité de la présentation de ce qui se passe chez la mère, le port de l’enfant. En pratique, le regard qui peut être porté à ce sujet a le mérite de fournir des éléments comparatifs, mais le clinicien observateur doit se sentir libre de se fier à son système associatif et à ses capacités d’empathie pour suivre le bébé et sa mère, là où ils veulent l’amener. C’est la raison pour laquelle nous présenterons maintenant deux observations résumées, où l’étude de la tenue ne constitue évidemment qu’un des aspects du bilan clinique de l’étude des interactions239.

La maman d’Olivia (Cas n° 7), âgée de 3 mois, est une Martiniquaise de 27 ans, en France depuis dix ans. Elle est aide-comptable. Sa sœur vit provisoirement avec elle.

Nous ne savons rien du père d’Olivia ; la mère change de conversation quand on l’interroge : « Il faut rayer le mot père, il n’y en a pas puisqu’on ne se voit plus. »

Elle apparaît comme secrète. De sa propre mère, nous savons qu’elle s’est remariée plusieurs fois. Elle fait remarquer qu’Olivia est la première petite-fille qui lui ait été donnée par ses filles : « Les garçons, ce n’est pas pareil, c’est plus indifférent. » De sa mère, elle dira encore qu’elle n’avait jamais le temps de tenir ses enfants.

Le dossier médical fait état de plusieurs symptômes d’angoisse chez Olivia : agitation, sursauts, constipation, difficultés à trouver le sommeil. Probablement est-ce sa propre angoisse dont la mère parle alors...

De sa grossesse, elle mentionne juste des contractions qui l’ont obligée à arrêter son travail. Dans les premières semaines après l’accouchement, soucieuse de se conformer aux conseils médicaux, elle s’est inquiétée, car Olivia ne se réveillait pas assez et ne « prenait » pas assez.

Bande magnétoscopique

le holding : Olivia est posée sur les genoux de sa mère, ventre à ventre, à distance, et par instants elle n’est plus tenue par sa mère. Quand elle glisse (et on pense à Winnicott qui dit que tomber de 10 cm à cet âge, c’est tomber dans un abîme...), sa mère la remonte, et la tient « comme un poisson, par les ouïes », dans une position non confortable ni pour elle (un instant, l’ongle pointu de sa mère est juste sous son menton) ni pour sa mère qui la tient. Cette position sur les genoux paraît être un contact érotisé, rappelant, peut-être, l’accouchement.

La mère n’offre pas grand-chose : son holding ne contient pas le bébé.

anticipation : à plusieurs reprises, la mère dit à son bébé : « Je ne peux pas deviner... » Ses capacités d’identification au bébé sont donc très limitées. Elle dit seulement : « Elle me ressemble, elle ne se laissera pas faire... » Avec la sucette, elle se montre rigide, l’utilisant pour se calmer, elle. Elle ne cesse d’essuyer la bouche du bébé. Elle est surtout fonctionnelle.

Ses anticipations créatrices sont très restreintes, entraînant des contretemps dans certains secteurs de développement, et un hyperdéveloppement dans d’autres secteurs.

compétences : les compétences d’Olivia apparaissent très bonnes. Elle est capable de se calmer toute seule, trouve son pouce, est sensible à la voix. Surtout, il est noté un intérêt inhabituel à cet âge pour l’extérieur. Olivia regarde autour d’elle, et en un instant se console en fixant une prise de courant sur un mur avec une telle intensité qu’elle oblige tout le monde à en faire autant, récupérant ainsi l’attention de sa mère. « Quand je l’emmène promener, elle regarde ailleurs, comme si je n’existais pas. »

Cette curiosité paraît être un secteur d’hypermaturation inquiétant pour l’avenir. Il semble bien que l’organisation de la tenue puisse conduire à des développements rapides dans le secteur de l’intérêt pour l’extérieur, moyen de raccrocher sa mère, au moment où elle glisse. La mère, elle, se déclare incompétente.

le biberon : Elle donne le biberon en fixant celui-ci, et non Olivia. Vers la fin du biberon, elle ne le penche pas et Olivia avale de l’air. Elle dit qu’elle ne finit jamais ses biberons... C’est ce qu’elle interprète alors comme un refus, alors qu’elle colmate la perception éventuelle d’un signe du bébé, en refusant, elle, de lui donner autre chose que de l’air... On peut parler là d’un microrejet.

Lors de la première visite à domicile de la puéricultrice, Olivia dort à côté. La mère parle de problèmes pratiques, mais refuse de montrer l’enfant : « Elle va gueuler... »

Medhi (Cas n° 8) est un garçon de 3 mois entré dans la recherche parce que sa mère est célibataire.

Situation familiale

La mère a 20 ans et vit actuellement chez ses parents dans une cité hlm de très mauvaise réputation et qui est décrite comme « pourrie ». Son père est originaire de Normandie,

11    est boulanger. Sa mère travaille comme agent hospitalier. Elle a un frère et une sœur aînés, mariés, un frère de 19 ans qui va partir au service militaire et qui reste actuellement à la maison, un frère de 17 ans, une sœur de 15 ans qui l’accompagne en consultation et un frère de 14 ans dont on dit qu’il est en train de devenir un voyou. Elle-même est actuellement au chômage : elle a été renvoyée de son emploi de manutentionnaire lorsqu’elle était enceinte, car elle n’était pas sous contrat. Autrefois la famille habitait Paris et lorsque la mère de Medhi avait 9 ans, il y avait à la maison, vivant dans quatre pièces, la grand-mère maternelle, les parents et tous les enfants. Quatre des enfants ont été alors placés et cette maman s’est donc trouvée séparée de sa famille entre 9 et

12    ans. Ses parents sont peu venus la voir. Elle rapporte qu’elle a fait une mauvaise scolarité et qu’elle a dû rapidement travailler.

Le père de Medhi a un cap et travaille. Ce cap apparaît à sa compagne comme un critère de réussite.

La liaison amoureuse du père et de la mère de Medhi a commencé avant 1978. La jeune femme a fait une interruption de grossesse ; tous deux ne voulaient pas d’enfant, mais cette fausse-couche semble avoir été mal vécue. Elle a alors pris des contraceptifs qui l’ont rendue nerveuse et qu’elle a arrêtés, ce qui explique la survenue de cette deuxième grossesse. La grand-mère paternelle ne voulait pas que son fils se lie avec une Française, d’où la rupture survenue au quatrième mois de la grossesse. La mère dit qu’elle ne veut plus renouer avec le père de son enfant.

Grossesse et accouchement

Au cours de toute cette période, la mère a bénéficié d’un univers familial chaleureux et elle dit avec fierté que sa mère l’a beaucoup aidée. Elle-même a désiré cet enfant et souhaitait une fille jusqu’à sept mois et demi de grossesse, date à laquelle une échographie a précisé qu’il s’agissait d’un garçon. Elle souhaiterait toutefois avoir ultérieurement une fille qu’elle appellerait Virginie ou Sandra. Du nom de Medhi elle dit qu’il peut s’agir d’un prénom français. Le deuxième nom de Medhi est Claude qui est le prénom du grand-père maternel, le troisième prénom étant Patrick qui est le nom d’un de ses frères. Sa mère l’a accompagnée pendant tout l’accouchement qui a été très pénible et lorsqu’elle parle de cet épisode on la sent très touchée de l’aide de la grand-mère.

Le bébé

Medhi a été vu une première fois à l’âge de 3 semaines, puis a été perdu de vue jusqu’à l’âge de 3 mois. Entre-temps il s’est produit deux hospitalisations, une d’une semaine, à

1 mois, pour rhino-bronchite et l’autre de quatre jours pour vomissements et suspicion de méningite. Entre-temps il y a eu également un grand nombre de consultations d’urgence au dispensaire de la Cité. A 3 mois, Medhi apparaît comme un beau bébé brun, aux yeux clairs, comme sa mère. Il est souriant, regarde au cours de la consultation alternativement sa mère et les autres personnes, comme s’il existait déjà un début de différenciation des visages. Il se laisse déshabiller. On remarque toutefois qu’il a une gestualité des mains qui reste très pauvre. La mère ne l’a pas allaité parce qu’elle fumait. Actuellement (3 mois et demi), il est au lait de vache et ne vomit plus. Il commence à manger à la cuillère et sa mère dit qu’il faut le gaver, car il veut manger très vite. Le sommeil est bon, mais la mère rapporte qu’il a des sursauts : il rêve beaucoup et il sourit ; cela lui fait peur ; elle se lève alors pour voir s’il est endormi.

Interactions entre Medhi et sa mère

La jeune femme apparaît comme dépressive avec un discours monotone, une grande pauvreté dans ses gestes et un regard qui s’absente souvent. Pendant une grande partie de l’entretien le bébé est sur les genoux de sa tante assis en présentation, sa mère lui jetant de temps en temps un coup d’œil. Cette dépression paraît ancienne, de type abandon-nique, elle donne l’impression d’être vide.

Le regard

Quand on lui pose la question : « A quoi rêve-t-il ? », elle regarde Medhi, d’abord son visage de bas en haut, du menton aux yeux, puis son corps en entier. Alors l’enfant remue. Quand elle parle de ses yeux bleus et de ses cheveux bruns et qu’elle dit qu’il est comme elle, elle le regarde très intensément.

le holding : durant toute la consultation elle garde un mouchoir dans sa main. Quand elle tient Medhi, elle garde les jambes croisées et Medhi est assis, une fesse dans le vide. Elle ne le manipule pratiquement pas sinon un moment où elle passe sa main entre ses cuisses sans sensualité. Elle dit aussi : « Il faut que je le berce, et dans mes bras en plus. »

l’anticipation : il est rapporté la séquence suivante : la tétine de Medhi est sur le bureau, Medhi est sur les genoux de sa mère et se penche dans ses bras, les yeux fixés sur la tétine. La mère ne perçoit pas le geste de Medhi si bien que le bébé se recule brusquement et laisse tomber ses bras ballants. On remarque alors l’appauvrissement gestuel en miroir du bébé par rapport à la mère dont l’attitude la plus fréquente est d’avoir les bras croisés sur la poitrine. Un peu plus tard le bébé s’impatiente sur les genoux de sa mère, il est manifestement fatigué ; elle dit : « Il a faim. » Elle le secoue alors et se met à crier si bien que la puéricultrice prend le bébé et le calme, elle, très vite. Une fois dans les bras de la puéricultrice le bébé sourit, a comme un éclair lumineux et sa mère montre un certain dépit.

PASSAGES DES AFFECTS DE LA MÈRE À MEDHI : lorsqu’elle parle de son angoisse au départ du père de l’enfant celui-ci se met à pleurer. Un peu plus tard elle dit qu’elle ne voudra plus de cet homme ; à ce moment-là Medhi fait tomber sa sucette. Sa mère la ramasse, la pose sans l’essuyer sur le bureau, en jetant un regard à la psychiatre et prend Medhi des bras de sa sœur.

l’enfant imaginaire : elle dit qu’elle voudrait que Medhi fasse des études et qu’il ne devienne pas voleur comme son jeune frère. Elle parle du bain et dit qu’il gazouille des pieds.

identification au bébé : au moment où le bébé s’endort dans les bras de sa sœur, on remarque qu’elle se balance doucement.

Il existe dans cette observation des aspects positifs et on peut dire que ce bébé aide sa mère qui a retrouvé de ce fait un soutien dans sa famille ; en maintenant le bébé, elle peut venir parler d’elle-même. On ne la sent pas vraiment « célibataire », c’est-à-dire comme devant se défendre seule et se débrouiller avec cet enfant. Elle réalise manifestement en parlant de cet enfant brun aux yeux clairs une alliance entre le père de Medhi et son propre père. Il existe aussi une alliance avec sa mère qui a assisté à l’accouchement avec sa sœur. La tête de cette mère qui donnait l’impression d’être vide ne l’est pas : il existe une intériorisation de l’enfant bien qu’il semble qu’elle ne puisse pas le garder très longtemps en elle. On a vu qu’elle fait passer des affects dans la tête du bébé et, bien que ces affects ne passent pas par ses mains, elle a aussi une certaine capacité à s’identifier avec lui. Le bébé imaginaire existe donc, plutôt par les alliances qui se sont créées autour de lui que par la propre capacité de sa mère à le faire vivre. Ainsi quand la tétine tombe, c’est par rapport à un transfert sur la psychiatre (la gêne de ne pas avoir essuyé la tétine) que le bébé reprend existence pour elle et qu’elle le reprend sur ses genoux. C’est le bébé qui fait d’elle une mère, c’est-à-dire une fille ayant eu des rapports sexuels. Ainsi ne peut-elle parler d’elle-même qu’avec le bébé. En tant que mère, elle se permet par ailleurs des attitudes régressives.

Mais par certains aspects Medhi apparaît en danger. On note la déception maternelle de ne pas faire mieux en tant que mère, lorsque Medhi sourit dans les bras de la puéricultrice. On voit qu’elle délègue facilement ses fonctions et qu’elle ne semble assurer sa fonction maternelle que pour faire plaisir à l’entourage. Sa propre mère ne paraît pas jouer un rôle de pare-excitations (comme en témoignent les nombreuses consultations en urgence et les hospitalisations). La présence de la grand-mère maternelle est d’ailleurs associée au placement des enfants. Par ailleurs, l’inquiétude de la mère face aux rêves de son bébé semble montrer qu’elle ne se sent pas un bon objet interne contenant et définit la limite dans ses capacités de représentation.

*

* *

Les notes qu’on vient de lire, et qui constituent le résumé des discussions qui ont eu lieu à propos de deux bébés, ne sont pas uniquement consacrées à l’étude de la tenue de l’enfant : elles touchent divers secteurs du comportement de la mère. Nous allons donc, d’une manière plus théorique, les reprendre, en nous en tenant toujours, du moins dans la mesure du possible, à ce qui se passe de son côté. D’une manière schématique, on peut dire que la mère agit en fonction de son rôle et des représentations qu’elle se fait de son enfant.

L’action de la mère est souvent rapportée au concept freudien de« pare-excitations » (S. Freud) (« Au-delà du principe de plaisir ») (1920)12. Freud reprend là une idée déjà exprimée lorsque, dans « L’Esquisse pour une psychologie scientifique », il décrivait des systèmes psychophysiologiques. En 1920, le pare-excitations est l’image de la couche protectrice contre les excitations internes, en un temps où l’appareil psychique n’est pas isolé par la barrière des systèmes défensifs. L’application de cette notion au comportement maternel

ia. S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », Standard Edition, 18, 1920. Cf. n. 10, p. 243.

signifie donc bien que la mère joue ce rôle en faveur de l’appareil mental de l’enfant dans la phase initiale de l’unité du bébé avec les soins maternels. De 1895 (« L’Esquisse ») à 1920 (« Au-delà du principe de plaisir »), le concept de pare-excitations reste inscrit dans la description topique et économique de l’appareil psychique. Les psychanalystes contemporains l’ont donc étendue à l’étude de la description de la relation entre la mère et l’enfant : ce saut implique que la mère est décrite comme le système pare-excitations du bébé. Ainsi, sans s’en rendre compte probablement, les psychanalystes utilisent une notion qu’ils étendent au-delà de ses implications exactes pour décrire en d’autres termes ce que les éthologues voient comme une barrière protectrice contre les stimulis. Par exemple, B. Brazelton (1982)240 parle de la fermeture des circuits mère-enfant, lorsqu’il veut décrire l’état du bébé qui s’endort, se retourne vers son intérieur pour se ravitailler, en supprimant les systèmes du « feedback ». De fait, si les anticipations créatrices maternelles ressortissent plutôt au registre des fantasmes, le système pare-excitations consisterait en une délégation du narcissisme maternel apte à protéger l’enfant.

De nombreux psychanalystes contemporains ont voulu approfondir cette description. La description du « holding », (D. Winnicott) impliquait déjà que la tenue de la mère, ses manipulations (« handling »), constituaient autant de moyens de protéger l’enfant. Pour lui, il ne s’agissait pas là d’une simple description de comportement, car la mère était en même temps et d’emblée l’objet de la réalité et celui des fantasmes qui allaient se développer chez l’enfant : l’enfant est dans la pensée de la mère dont le sein est vécu comme existant et comme objet interne. On a vu que les psychanalystes kleiniens faisaient de la mère un contenant (« container ») qui, à l’intérieur du système psychique de l’enfant, reçoit le déversement de ses identifications projectives. W. Bion (1970)241 est l’auteur qui s’est attaché le plus à la théorie de la mère « contenant ». En poussant jusqu’au bout la théorie freudienne de l’hallucination de l’objet, il pourra écrire que la pensée naît de l’absence du sein. Bien entendu, comme nous l’avons remarqué déjà bien des fois, les extensions de l’usage de l’expression de la « mère-contenant » qui naissent abusivement de la valeur métaphorique des concepts conduisent parfois à assimiler l’usage spécifique d’une notion à des perspectives de bon sens : on retrouve là l’ambiguïté qui fait passer de la tenue du bébé au portage de certaines psychothérapies actuellement préconisées.

Cependant, la mère joue bien évidemment un rôle essentiel en évitant que son bébé ne soit soumis à des excitations permanentes. En le calmant et en l’endormant, elle renforce le sens des stimulis, en particulier externes, qui vont se trouver prendre ainsi une valeur positive pour les progrès de l’enfant. Le calme qu’elle lui apporte le protège aussi contre les stimulis internes.

En décrivant le « self » et le « faux self », D. Winnicott montrait que ce que j’appellerais le sentiment continu d’existence était lié à la capacité du bébé de se déprimer, lorsque, bien que repu, mais encore excité, il s’attaquait à la mère. Celle-ci, en le protégeant contre lui-même, jouait donc un rôle essentiel dans la création du « self ». Dans les moments de cette activité, dite transitionnelle, le bébé apprend à recréer la mère dans son absence. Si celle-ci n’est pas capable de contribuer à ce processus, l’enfant devra s’adapter au monde extérieur, tout en se détachant de sa réalité psychique : c’est ce que Winnicott appelle le « faux self ». Selon J. McDou-gall (Les théâtres du jeu) (1982)15, l’enfant risque alors d’être soumis à ce qu’on appelle une réalité « addictive ». Le monde extérieur tient alors lieu de l’objet transitionnel, tandis que l’objet interne insuffisamment internalisé est maintenu hors du contrôle magique, tout en pouvant être manipulé. Cet auteur décrit cette situation originaire comme la base de la névrose d’action. Pour notre compte, nous retiendrons l’intérêt de cette théorie, lorsque J. McDougall écrit : « ... Ils grandissent sans avoir pris possession psychique de la totalité de leur corps, de ses zones et ses fonctions : celles-ci sont alors vécues en grande partie comme la propriété d’un autre » (p. 70). Le bébé ne peut se représenter lui-même que comme un objet externe, n’appartenant pas à sa propre vie psychique élémentaire. Ce corps, hors psyché, ne peut se symboliser. Ses zones auto-érotiques n’apporteront pas de plaisir de fonctionnement. Les phénomènes de conversion deviennent, comme nous avons autrefois décrit, la base de la névrose infantile (S. Lebovici) (1980)242 lorsqu’ils jouent au contraire un rôle organisateur.

Toutes ces descriptions conduisent bien à envisager l’existence d’un boucher maternel pour la survie psychique du bébé. C’est le sens de la mère « contenant » ou pare-excitations. Nous verrons, à propos de l’interaction autistique, que certains psychanalystes ont été au-delà du « moi-peau » (D. Anzieu) (1974)243, et parlent d’une identification adhésive où la mère se représente comme une immense surface en deux dimensions.

Mais la description du rôle pare-excitant de la mère conduit à évoquer son modèle originel, tel qu’il peut subsister dans la psyché du fait de cette fonction : finalement, en triant les excitations, elle confie son interprétation maternelle au bébé. P. Aulagnier (1975)244 montre la violence qu’elle exerce alors pour dire ce qui est encore irreprésentable. Lorsqu’elle vient à manquer de possibilités de rêver, comme le pense Bion, elle ne permet pas au bébé de lier tout ce qui va se représenter. Les excitations ne peuvent alors que se convertir en décharges et plus tard en actions. L’auto-érotisme du bébé reste chargé en investissements narcissiques et le vidage au profit de l’objet interne s’accomplit mal. On peut imaginer que, dans ces cas, les bébés vont devenir des enfants fragiles, passant à l’acte, incapables d’élaboration psychique, condamnés au repli psychosomatique ou à l’action.

En effet, tout ce qui se passe dans les soins corporels implique des relations entre la mère et le corps de son enfant. Les représentations que se fait la mère des zones du corps de son bébé unissent donc, en quelque sorte, un corps réel et un corps érogène : ce dernier est le support des projections fantasmatiques de la mère, si bien que l’inconscient de cette dernière devient le monde de l’enfant.

Celui-ci va se construire selon la réalité des relations interpersonnelles en conformité avec l’organisation du système familial. Mais la réalité interne de la mère, son inconscient, constitue le premier monde qui est offert au bébé : les fantasmes de la mère et les modalités de ses investissements libidinaux et narcissiques, ceux du père de l’enfant d’abord, ceux de ses parents ensuite. En dénommant et en triant les états affectifs de son bébé, la mère leur donne un sens. Tout se passe comme si le bain d’affects que nous avons décrit était, en quelque sorte, la propriété de la mère. C’est ainsi qu’on pourrait décrire ce qu’on peut appeler les identifications primaires : elles sont un aspect de la possession de l’enfant par la mère.

Au cours des soins maternels, le bébé est bien le représentant du père de l’enfant mais il est aussi celui des grands-parents. Il est d’abord l’enfant du désir de maternité dont les racines sont, on l’a vu, permanentes et généralisées. Il exprime, à travers son corps, la projection des fantasmes prégénitaux de la mère, tels qu’ils se représentent dans les conflits œdipiens. L’enfant apparaît donc en général comme le représentant de la réalisation du désir de recevoir un enfant du père. Mais parce qu’il comble la mère, il lui permet de dénier sa propre castration et indirectement celle que la grand-mère maternelle aurait fait subir à son mari, le grand-père maternel. Le bébé introduit donc trois générations dans le monde de la réalité interne et externe et offre souvent une possibilité de représentation pour les fantasmes inconscients œdipiens maternels. L’érotisme qui accompagne souvent les soins maternels permet de comprendre comment la mère peut donner à son bébé la place de son propre père dans sa vie psychique, en se sentant tout à fait dépourvue de culpabilité. Cela n’est probablement pas tout à fait vrai : en effet, comme on le sait, la mère, en caressant, en soignant son enfant, l’insulte souvent : « mon petit cochon » est par exemple une expression fort utilisée.

L’enfant vit la nuit et le jour. M. Fain avait déjà parlé de la « censure de l’amante » (i 971)245 comme d’un prélude à la vie fantasmatique : il voulait dire par là que l’hallucination de désir constituait une première lutte contre la réalité fracassante et déchirante de l’absence maternelle. En 1975,

D. Braunschweig et M. Fain20 ont décrit l’enfant de la nuit et du jour. Celui de la nuit est désinvesti par les parents en raison de leur activité sexuelle. Il pousse la mère à organiser des aménagements diurnes. Chez l’enfant, ce qui s’inscrit, du fait de ces aménagements, dans ses représentations est lié, selon ces auteurs, au fait que la mère essaie de désexualiser l’enfant du jour. Cependant, elle lie les émois érotiques qu’elle éprouve au contact du corps de l’enfant à un langage plutôt spécifique, ce qui va conduire l’enfant à différencier à son tour la mère de la nuit et la mère du jour. La mère de nuit sera représentée par des traces inconscientes mnésiques du désir. Elles sont liées aux émois corporels, tandis que le langage maternel qui inclut aussi, pour l’enfant du jour, les traces du Sur-Moi paternel de la mère, va dans le sens de la désexualisation et induit des activités fonctionnelles. L’activité de pensée, dont nous décrirons plus loin la genèse, est donc celle de l’enfant du jour ; elle est utilisée par la mère pour s’incliner devant les exigences de son Sur-Moi.

Nous avons choisi de privilégier la description métapsycho-logique du rôle de la mère, celui qu’on pourrait appeler par exemple pare-excitant, pour montrer comment les soins maternels contribuent à la création de l’objet interne de la vie mentale du bébé. L’étude des fantasmes maternels a permis de rappeler pourquoi les interactions précoces sont sous-tendues, d’abord sur le plan interpersonnel, par les relations entre la mère et le père de l’enfant, ensuite, sur le plan intrapersonnel, par l’activité fantasmatique inconsciente de la mère. La contamination entre ces deux modes de signification du rôle de la mère est, nous l’avons vu plus d’une fois, malheureusement fréquente. Ajoutons ici qu’elle est possible dans la vie psychique de la mère par le fait que les soins maternels, surtout dans notre culture, risquent de valoriser les exigences narcissiques et désexualisées du groupe social. C’est sans doute ce que veulent dire D. Braunschweig et M. Fain20 lorsqu’ils parlent des « néo-besoins » qui visent à la suppression de l’excitation de la culpabilité inconsciente. Parce que la mère est susceptible d’être constamment envahie par les traces mnésiques inconscientes de l’hallucination de désir, elle se soumet davantage à ces néo-besoins. Ce risque

ao. D. Braunschweio, M. Fain, La mit, le jour, Paris, puf, 1975.

est d’autant plus vif qu’elle peut craindre sa puissance sur le bébé, c’est-à-dire les effets de la séduction qu’elle exerce sur lui.

Mère protectrice et mère fantasmant sont les deux formes qui président aux soins maternels et qui expriment peut-être le contenu inconscient du rôle « contenant » de la mère.

En utilisant ainsi, d’une part, les ressources de l’expérience psychanalytique dans l’observation des soins maternels et de l’autre la théorie psychanalytique, pour essayer de comprendre la signification de ces soins, nous croyons avoir donné un sens aussi plein que possible à ce qui se passe du côté de la mère.

Nous n’ignorons pas qu’en raisonnant ainsi, nous heurterons ceux qui dénient un rôle spécifique au comportement maternel, qui préconisent que les soins d’élevage puissent être donnés aussi bien par les mères que par « les nouveaux pères ». Il est parfaitement exact que ceux qui soignent les enfants, et en particulier les pères, sont capables d’apporter des soins maternels adéquats. Dans des familles modernes, il est sans doute tout à fait souhaitable que les jeunes mères qui travaillent soient suppléées par l’aide extrêmement efficace de leurs maris. Nous avons voulu cependant spécifier dans leurs sens aussi pleins que possible ce que peut signifier pour la mère et son bébé l’ensemble des soins maternels246.

En allant voir maintenant ce qui se passe du côté de l’enfant, nous continuerons à évoquer les mêmes expériences et les mêmes théories, ce qui nous conduira ultérieurement à pouvoir parler d’interactions fantasmatiques.


232 D. W. Winnicott, De la Pédiatrie à la Psychanalyse (trad. franç. J. Kalma-novitch), Paris, Payot, 1969.

233    D. W. Winnicott, loc. cit. (n. 1 ) : La notion de holding est souvent évoquée dans cet ouvrage. En 1956, dans son article intitulé « La préoccupation maternelle primaire », Winnicott s’exprime ainsi sur l’état presque parfait de la mère : « Je ne pense pas qu’il soit possible de comprendre l’attitude de la mère au début de la vie du nourrisson, si l’on n’admet pas qu’elle soit capable d’atteindre ce stade d’hypersensibilité — presque une maladie — pour s’en remettre aussi... Tout ceci est contenu dans le terme « dévoué » que j’emploie quand je parle « d’une mère normalement dévouée à son enfant » (p. 170). Mais, en même temps, dans son travail intitulé La haine dans le contre-transfert (1947), il écrit : « Permettez-moi de donner quelques-unes des raisons pour lesquelles une mère hait son petit enfant, même un garçon : l’enfant n’est pas sa propre conception (mentale). L’enfant n’est pas celui du jeu de l’enfance, l’enfant du père, l’enfant du frère, etc. L’enfant n’est pas produit par magie. L’enfant est donc un danger pour son corps pendant la grossesse et pendant la naissance » (p. 56). En s’opposant à Freud qui estimait que l’amour de la mère pour son garçon était dépourvu d’ambivalence, Winnicott ajoute encore : « Que le bébé est cruel et qu’elle doit pourtant l’aimer “ lui, ses excréments, et tout... ” » Ainsi, cette mère normalement dévouée est une good enough mother, ce qu’on traduit généralement en français par « mère suffisamment bonne ». J. McDougall (Théâtres du Je, Paris, Gallimard, 1982) estime qu’il s’agit là d’une erreur de traduction et qu’en tenant compte de ce qui a été rappelé plus haut, on devrait plutôt dire : « Mère relativement bonne. »

234    B. Brazelton, Communication personnelle, 1982.

235 Le rooting désigne un comportement programmé chez les nourrissons, les mammifères et l’homme. Chez les bébés humains, il est caractérisé par le fait que l’enfant, tenu dans les bras, contre la poitrine d’un adulte, tourne sa tête à la recherche du mamelon, la séquence suivante aboutissant au tétage. René Spitz (La première année de la vie de l’enfant, de la naissance à la parole, 1965 ; trad. franç. L. Flournoy, Paris, puf, 1969) attache une grande importance à ce réflexe ou comportement archaïque qui persiste chez les enfants séparés de leur mère et atteints de dépression anaclitique sous forme de nutation de la tête. Par ce mouvement, le bébé réactive les traces engrammées de plaisir et met en jeu l’ensemble des zones auto-érotiques de la « cavité primitive ».

236 D. W. Winnicott (cf. n. 4).

237 D. Fernandez, L’arbre jusqu’aux racines (Paris, Bernard Grasset, 1972, « Psychanalyse et création »). Michel-Ange constitue le sujet d’une des trois études. Il faut rappeler qu’il a été élevé par une belle-mère, avant d’avoir été mis en nourrice chez la femme d’un tailleur de pierre, après la mort de sa mère. Cette nourrice a remplacé la mère et le père. On sait le rôle qu’ont joué pour Michel-Ange les héros paternels : « Car, de Ghirlandaio à Politien, ces personnages qui ont relayé Ludovico ne sont pas présentés comme des substituts affectifs de la figure paternelle (s’ils ont joué ce rôle, on ne se le demande même pas) mais, pareillement à la nourrice de Settignano, comme des substituts culturels » (p. 110).

238 L. Kreisler, B. Cramer, « Sur les bases cliniques de la psychiatrie du nourrisson », Psychiatrie Enfant, 1981, 14, 1, p. 223 à 263.

239 Ces observations appartiennent à notre recherche qui porte sur l’étude des enfants menacés par des dangers, sociaux, somatiques et psychiques, sélectionnés à partir de leurs certificats de santé à la naissance et à 9 mois. Elle est actuellement subventionnée par I’inserm (PRC 8133020). La collaboration des services de la pmi de la Seine-Saint-Denis nous est particulièrement précieuse. Je tiens à remercier ici vivement le Dr Annie Piquart qui a bien voulu me confier les documents qu’elle a été chargée de rédiger par l’équipe de cette recherche.

240 B. Brazelton, in La dynamique du nourrisson, Paris, esf, 1982.

241 14. W. R. Bion, L'attention et l’interprétation (trad. franç. J. Kalmanovitch) , Paris, Payot, 1970.

242    S. Lebovici, « Névrose infantile, névrose de transfert », R. franç. Psychan., 1980, 44, 733-1112.

243    D. Anzieu, Le « moi-peau », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1974,9, 195-208.

244    P. Aulaonier-Castoriadis, La violence de l’interprétation, Paris, puf, 1975.

245 M. Fain, Prélude à la vie fantasmatique, R.franç. Psychan., 1971, 35.

246 Les soins et les fonctions maternels sont difficiles à nommer. Il est à la mode de parler de soins parentaux. Tout ce que j’ai dit me conduit à ne pas utiliser ce mot qui n’a de valeur que pratique. P. C. Racamier propose le terme de « maternalité ». Il s’agit plus pour lui d’une fonction que d’une activité ; c’est la raison pour laquelle je vois difficilement comment on éviterait les termes que j’ai moi-même utilisés dans ce chapitre.