Chapitre IV. Du côté du bébé

Nous nous proposons d’étudier ici à la fois ce qui advient chez l’enfant et les effets que le bébé produit chez sa mère. L’enfant reconstruit par la psychanalyse, ou décrit au travers des liens d’attachement, est en effet celui qui grandit grâce aux soins maternels et à l’étayage de ses désirs sur la satisfaction de ses besoins. L’étude des interactions précoces va montrer que le bébé a aussi une action sur sa mère.

Reprenons ici l’observation du bébé de 7 mois insomniaque

G. (Cas n° 3) dont nous avons décrit, dans le chapitre précédent, la tenue paradoxale. Cet enfant était né dans une famille bourgeoise. La mère avait d’abord rejoint son futur mari qu’elle aidait dans le développement d’une entreprise familiale. Elle attachait une grande importance, en dépit de ses principes éducatifs, à la poursuite de sa vie de femme d’affaires. Pourtant, la naissance de l’enfant était chargée de valeurs symboliques, puisqu’elle avait été planifiée plusieurs années après le mariage, à un moment où les parents eurent des raisons de penser qu’ils étaient sur le point de mourir ensemble. Après la naissance de l’enfant, sa mère plaça le bébé dans une belle chambre, engagea une jeune fille pour s’occuper de lui. Le soir, elle lui donnait des soins théoriquement parfaits, puisqu’ils étaient sous-tendus, comme on l’a vu, par l’application de principes éducatifs modernes, tels que la pratique du peau à peau. Pourtant, mise hors d’elle par les difficultés d’endormissement du bébé, elle dormait mal ; sa tête était« remplie » de la pensée du bébé insomniaque ; elle était devenue frigide et ne pouvait éviter de penser à l’enfant lorsqu’elle faisait l’amour avec son mari. On a vu qu’à la fin d’une longue conversation avec les parents d’abord, puis avec la mère seule, je demandai à cette dernière de prendre G. dans ses bras. On se rappelle comment elle s’arrangea pour lui offrir pour tout spectacle le mur qui se trouvait derrière elle. Elle s’était levée pour bercer, à vrai dire, furieusement à sa manière, l’enfant. Je le lui plaçai alors dans les bras, en sorte qu’elle pût le regarder. Son geste était extrêmement maladroit, et je le corrigeai, en lui montrant qu’en tenant le petit garçon sous les fesses elle pouvait lui donner plus de confort en plaçant sa main entre ses cuisses ; je notai à ce moment-là pour elle qu’elle soutenait ses organes génitaux, ce qui avait une valeur au moins symbolique dans le confort qu’elle offrait à son fils. Après cette remarque, elle regarda le bébé qui se calma immédiatement : il était resté jusque-là agité et criait beaucoup. Je lui dis alors exactement ceci : « Vous avez calmé votre bébé car, pour la première fois, vous lui avez donné la possibilité de faire de vous sa mère : il a pu, en effet, vous regarder, pendant que vous le regardiez. »

Les difficultés d’endormissement disparurent ce soir-là. Nous n’avons évidemment pas la prétention de penser que nous avons transformé en cet instant la nature des relations entre G. et sa mère. Nous les revîmes d’ailleurs régulièrement et j’ai toujours été frappé par les conduites hyperstimulantes et, par là, excitantes et intrusives, de cette jeune femme. Au cours d’une de nos rencontres, par exemple, alors que l’enfant entrait dans sa deuxième année et ne marchait pas encore, elle ne cessait de le tenir debout par ses aisselles. Ce jour-là, nous étions assis en face l’un de l’autre, séparés par un tableau à dessin. Comme une magicienne toute-puissante, elle sortait de derrière ce tableau différents objets qu’elle donnait à cet enfant qui n’avait pas le temps de les désirer, de se les représenter, de se les procurer. Sur le plan comportemental, elle coupait les effets de communication du pointage, tels que nous les avons étudiés plus haut. Sur le plan relationnel, elle était une de ces mères que nous avons décrites au chapitre précédent, qui forcent l’enfant à agir et l’empêchent d’élaborer. De fait, G. était agité et surtout hypertonique.

Quatre ans plus tard, la mère me redemanda une consultation... pour des troubles du sommeil qui affectaient son fils : en fait, celui-ci souffrait d’une très grande anxiété de séparation qui s’exprimait à la fois sur le plan des difficultés d’endormissement et par un comportement proche d’une phobie scolaire. L’examen clinique nous conduisit à penser qu’il présentait un état prénévrotique : dans ses jeux, en effet, il n’était pas capable de localiser le danger par la projection de son angoisse sur un personnage ou une situation : par exemple, un homme fuyait un lion et prenait l’avion. Le lion allait plus vite que l’avion. Le personnage en danger retrouvait ce dernier à la sortie. G. n’avait donc pas divisé le personnage angoissant en une représentation phobogène et en image protectrice. La situation œdipienne était loin d’être bien établie et sans doute la mère était-elle représentée sous la forme clivée d’un bon et d’un mauvais objet. Une psychothérapie a alors été mise en œuvre.

Pendant ces quatre années, la situation familiale avait notablement évolué. Le père, que j’eus l’occasion de voir par la suite, était devenu un homme d’affaires surchargé de responsabilités, grand voyageur, précisément en avion. « Il s’éclatait pendant les week-ends. » La mère avait eu un deuxième enfant, une petite fille, qui n’avait pas de troubles du sommeil. Elle me déclara qu’elle avait en effet tiré des leçons de nos rencontres : elle ne travaillait plus. Malheureusement, c’était une manière de dire bien à elle, car j’appris aussitôt qu’elle travaillait encore, mais beaucoup moins. Son fils était censé l’ignorer car elle ne travaillait que pendant les heures où il était à l’école !

J’eus l’occasion de rencontrer le père, en fait parce que les parents demandèrent à revoir la bande magnétoscopique qui avait été enregistrée lors de la première consultation. Il se montra très agressif avec moi, en me demandant ironiquement des nouvelles de ma santé. Sa femme lui donna raison, lorsqu’elle se demanda comment elle avait pu oser « flirter » avec moi, tandis que son enfant était en train de pleurer. Lorsqu’elle revit la manière dont l’enfant s’était calmé, elle fut touchée par le sens fort que prit à ses yeux l’échange de regards que j’avais contribué à mettre sur pied. Le mari cessa alors de se montrer agressif à mon égard. Les parents me demandèrent la bande, voulant l’enregistrer et la garder comme souvenir. Ils me prièrent même de ne pas l’utiliser dans l’enseignement. Je ne les ai plus revus.

Le pouvoir du dialogue œil à œil est donc grand et nous essayerons de le montrer dans une étude assez systématique des publications qu’on peut recenser à ce sujet. Qu’il nous soit permis, dès maintenant, d’évoquer l’occasion que nous avons eue de revoir de nombreuses bandes magnétoscopiques de bébés victimes de négligences graves ou même de sévices. L’arrêt de la bande sur un échange de regards dramatise pourtant presque toujours une situation touchante : il semble s’agir d’un moment privilégié où l’excitation maternelle d’une part, la dépression ou la souffrance du bébé d’autre part, sont suspendues pour laisser le spectateur dans l’admiration de l’intensité des affects qui semblent s’échanger dans ces miroirs qui réfléchissent indéfiniment les prunelles du bébé et de la mère qui se regardent.

C’est alors que le bébé témoigne de sa capacité à réveiller les sentiments maternels et à créer sa mère. Nous avons vu, dans l’observation d’Olivia (Cas n° 7), comment cette petite fille de 3 mois pouvait obliger les observateurs à suivre des yeux ce qu’elle regardait ou semblait regarder, une prise de courant qui s’offrait comme ressource compensatoire à l’absence d’échanges de regards.

Winnicott (1967)247 a traité du rôle du miroir de la mère.

H. Searles (le contre-transfert) (1979)248 va même jusqu’à écrire que le bébé est fait pour être le psychothérapeute de sa mère. En se référant aux possibilités du patient de devenir le thérapeute de son analyste, il décrit des cas où la symbiose entre la mère et le nourrisson, base normale de l’individuation, est perturbée par le comportement maternel, ce qui obligerait, selon lui, l’enfant à devenir « un thérapeute symbiotique ». « L’intégrité de son Moi est sacrifiée, de manière continue, et avec un dévouement véritablement altruiste, à la nécessité de compléter le Moi de la personne maternante, et de celles qui, par la suite, auront dans son inconscient la même signification affective de mères incomplètes dont le fonctionnement du Moi exige que l’enfant fasse constamment partie d’elle » (p. 82-83).

Nous prendrons donc l’exemple du dialogue œil à œil pour examiner ce qui se passe chez l’enfant et pour nous permettre peut-être de suivre le chemin qui l’amène sur la voie des représentations et des fantasmes.

Nous nous permettons d’emprunter à la remarquable thèse de Mme Pinol-Douriez (Expérience individuante et émergence des représentations, Paris, 1982)249, la revue générale qu’elle propose pour l’étude du contact œil à œil. Nous ne référencerons donc pas les travaux cités par Mme Pinol-Douriez, car nous n’en avons pas eu la connaissance directe, au moins pour quelques-uns d’entre eux.

L’étude initiale de Ph. Wolff (1963) montre l’importance du contact œil à œil précoce. Les échanges visuels, les fixations et les fuites qui les accompagnent représentent les comportements les plus évolués du répertoire du nouveau-né. Il procure à la mère un intense plaisir. J. de Ajuriaguerra dirait, selon I. Lézine, qui étudie les efforts du bébé pour engager les dialogues visuels au cours de l’alimentation, que « l’aimantation du regard s’apparente aux mécanismes de l’empreinte ». R. Zazzo rapproche la poursuite visuelle du bébé de la poursuite locomotrice de leur mère par les jeunes singes. Stern décrit les séquences d’ouverture et de fermeture de l’attention visuelle. Selon lui, il s’agit d’autant de comportements régulateurs qui préparent, font advenir ou interrompent les conduites expressives.

Dans son étude portant sur les enfants aveugles, Selma Fraiberg explique la fréquence du syndrome autistique par le fait que l’absence du regard du bébé ne permet pas à la mère d’adapter des réponses automatiques à la demande du bébé. Dans la thérapeutique, cet auteur introduisait des personnes étrangères et spécialisées pour traduire les signaux de ces nourrissons à ces mères qui souffraient de sentiment d’étran-geté. De nombreux auteurs qui se sont occupés d’enfants aveugles ont noté que l’enfant paraît souvent indifférent à la mère. Dans le chapitre II de cette section, nous avons analysé un travail de Emde qui montre que des affects discrets sont déclenchés par des modifications minimes de la mimique, bien au-delà de ce qui se passe dans le regard.

Toutefois il semble bien que celui-ci ait une influence plus directe sur l’identité maternelle.

On sait d’ailleurs que les Tinbergen ont pensé présenter une théorie générale de l’autisme infantile, en s’appuyant sur le regard lointain de ce type d’enfants. Des travaux plus récents que ceux cités par M. Pinol-Douriez semblent indiquer en effet que l’enfant autistique souffre d’un déficit cognitif et affectif qui modifie pour lui la perception du visage : il serait beaucoup plus sensible au massif facial inférieur qu’aux yeux et à leur expression (M. Rutter) (1982) (non encore publié).

Tous ces faits qui ressortissent à la pathologie témoignent donc de l’importance du dialogue. L. Kreisler, dans la conclusion de son dernier livre : L’enfant du désordre psychosomatique ( 1981 )250 décrit le regard d’un bébé de 3 mois, atteint d’anorexie néo-natale, examiné à Genève : « Pendant l’entretien, la mère avait le bébé sur les genoux, mais elle le tenait à l’envers, le dos vers elle, affalé, tout juste maintenu à bout de bras pour qu’il ne tombe pas. Ce bébé n’avait aucune activité de succion, même pas pendant les repas, car il n’acceptait les aliments qu’à la cuillère. Ce qui frappait chez ce nourrisson de 3 mois était l’acuité pénétrante de son regard qui suivait les observateurs présents, comme un radar, mais sans jamais sourire. Non moins frappante était la latéralité de ce regard, car c’est toujours la tête de côté qu’il poursuivait des yeux, même pendant que sa mère le nourrissait » (p. 388). Cet exemple montre encore que, dans l’étude de ces comportements interactifs, on ne saurait que privilégier les éléments de comparabilité. Mais il ne s’agit pas pour autant d’oublier que le bébé et sa mère sont engagés dans des transactions beaucoup plus vastes, d’une très grande variété.

L’aphorisme freudien qui décrit au début de la vie l’unité du nouveau-né et des soins maternels devait donc être complété, comme nous l’avons vu : cette unité n’est possible que si la mère ajoute aux soins maternels l’efficacité de sa vie fantasmatique. Il faudrait maintenant dire aussi que l’efficience dont dépend cette unité initiale est également liée à la capacité du bébé à investir sa mère : comme nous l’écrivions en 1961 : « La mère est investie avant que d’être perçue »251.

Tentons d’abord de dresser un bilan schématique des progrès qui conduisent l’enfant, de la transaction affective et des activités de décharge, à l’organisation des représentations et à la mise en jeu de la vie fantasmatique. Un tel objectif nous conduit à évoquer la description des compétences précoces, telles qu’elles ont été présentées par S. Stoléru, ainsi que le mode par lequel elles manifestent leurs capacités interactives dans la relation avec la mère. Lorsqu’il a été question des interactions sociales, telles qu’elles sont définies dans la relation d’attachement, on a vu comment des comportements programmés, ou repris par le bébé humain, conduisent à des ajustements qui paraissent autant de conduites volontaires. Une telle perspective était déjà évoquée par R. Spitz lorsqu’il a décrit les points nodaux d’organisation. On a alors l’impression de conduites « volontaires » qui apparaissent comme autant de performances. En dehors des points centraux d’organisation bien connus, le premier d’entre eux, le sourire social, est précédé de bouleversements réorganisateurs qui interviennent plus tôt. Les processus qui vont devenir significatifs à un âge ultérieur semblent s’amorcer très précocement. On l’a vu, pour ce qui est du pointage, qui semble débuter par des activités dirigées qui se manifestent dès les premières heures de la vie. M. Malher (La naissance psychologique de l'être humain) (1975)6 situe le début du processus d’individuation-séparation très tôt : le bébé montre vite une espèce de vigilance ou d’orientation vers le but. De même, peut-on remarquer que l’enfant, tenu dans les bras et bien maintenu, rassuré dans la « cavité primitive », tourne son regard ailleurs que vers la mère. Les descriptions précises et fines du comportement du nourrisson montrent à l’évidence qu’on aura de plus en plus l’occasion de décrire les prémisses de ses comportements pré-intentionnels, lesquels ne sont plus seulement l’expression du programme génétique. M. Pinol-Douriez252 cite par exemple un travail d’E. Vurpillot qui fait état de la possibilité de contrôle volontaire dès l’âge de 2 mois, c’est-à-dire de « la possibilité de déclencher et d’arrêter le déroulement d’une boucle sensori-motrice, de prêter attention, de s’orienter dans une direction, de sourire à quelqu’un sans stimulus déclencheurs » (cité par M. Pinol-Douriez, d’après Vurpillot, 1981, note 7). Mais il faut remarquer que ces comportements sont instables, qu’ils s’organisent dans l’espace total qui unit le bébé à son milieu. De ce fait, certaines aptitudes précoces semblent disparaître : par exemple, beaucoup d’observateurs ont remarqué que des bébés perdent, entre 5 et 12 semaines, leur capacité à sucer leur pouce ; ils ne peuvent plus simultanément téter et regarder loin de la mère. Dans ces conditions, on est évidemment conduit à valoriser les interactions qui favorisent les conduites d’ajustement : les anticipations deviennent des intentions et tout se passe comme si les bébés étaient capables d’utiliser les lois de l’apprentissage, comme s’ils faisaient des « hypothèses », comme s’ils suivaient des conduites « superstitieuses » (H. Papousek) (1979)253. Les auteurs américains utilisent, pour rendre compte de ces faits, la notion de « contingence », c’est-à-dire de la qualité, orientée vers un but, des comportements volontaires en vue d’une série d’actions pertinentes, introduisant ainsi la notion d’un véritable outillage préindustriel. Les conduites contingentes sont circonspectes et déterminent, sinon leur succès ou leur insuccès, les expressions de plaisir ou de rage. Tout ce qui est anticipé par le bébé est donc chargé de valeurs affectives qui ne peuvent manquer d’intervenir sur la mère. La plupart des chercheurs qui se sont attachés à la description des interactions précoces pensent que les comportements de l’enfant sont programmés. Mais l’indissociabilité de la progression cognitive et affective doit faire reconnaître que le bain d’affects (et de langage) individualise déjà les schémas organisationnels inscrits dans le programme génétique. M. Pinol-Douriez situe ici le début de ce qu’elle appelle les « proto-représentations ». Elle peut donc écrire : « Ancrées dans la structure de l’expérience interactionnelle, les “proto-représentations” seraient marquées par le code de communication que, progressivement, la mère et l’enfant co-structurent. De plus, c’est activement que le bébé, dès sa naissance, construit la continuité de son expérience, donc de ses représentations » (p. 61). Il en résulte que liens d’attachement et valeurs de communication sont indissolubles. Les activités anticipatrices préprogrammées deviennent des anticipations intentionnelles.

Les rythmes interactifs constituent une autre donnée essentielle. Ils ont été étudiés par de nombreux auteurs et constituent un point important des travaux de Brazelton (1973-1975-1981-1982)254. Nous ne reviendrons pas ici sur ses descriptions qui montrent les alternatives de vigilance et de repli dont la mère doit saisir l’importance lorsque les boucles se ferment : « Nature et maternage deviennent inséparables et enchevêtrées, étant donné le besoin de « feed-back » propre aux deux participants de la dyade parents-bébé » (B. Brazelton) (1982) (p. 15). D’autres parlent d’activation par la mère, lorsque la stimulation est mesurée et bien rythmée. L’intrusion maternelle est déstabilisatrice. Cependant, elle peut consolider les schémas d’activité anticipatrice.

L’ensemble de ces recherches a conduit M. Pinol-Douriez à parler d’une économie interactionnelle d’ordre épigéné-tique : il s’agit en effet de définir, à la fois, des orientations intrinsèques et les objets qu’elles caractérisent et qui sont sélectionnés, en même temps qu’ils agissent rétroactivement par leurs particularités objectives, inscrites dans la culture. On revoit ici comment l’enfant participe à l’organisation psychologique de la mère, tandis que celle-ci est un agent de la préélaboration psychologique de l’enfant.

Ainsi est-on conduit à étudier le chemin qui mène l’enfant à être le sujet de ses actions, de ses représentations, de ses fantasmes.

Nous ne reprendrons pas ici ce que nous avons dit sur la valeur pleine que garde la métapsychologie de Freud quand elle définit la création de l’objet interne à partir de l’hallucination de désir, elle-même basée sur l’hallucination de plaisir. Les processus de symbolisation commencent à la fin de la première année. L’équivalence symbolique entre la mère absente et un danger extérieur, c’est-à-dire la phobie du visage de l’étranger, en est un excellent exemple. Spitz a décrit ce comportement comme un point d’organisation ; il n’a pas manqué d’étudier soigneusement comment apparaît cette phobie, après une longue période d’expérimentation du bébé sur la valeur de ses premières expériences objectales. L’enfant devient capable de se rappeler ce qu’il connaît ou ce qu’il reconnaît.

La théorie freudienne décrit la naissance de la réalité extérieure dans la haine de ce qui est rejeté, nié et dénié, clivé. La description n’est plus alors seulement celle du self ou expérience continue de vie : elle passe à celle d’un appareil du Moi capable de pensée, d’utilisation des valeurs sémantiques. La rage narcissique de l’impuissance s’oppose à la jubilation de l’enfant qui se sait cause d’effets actifs. La communication est symbolisante. Par exemple, le pointage devient ritualisé, les jeux fonctionnels, tel celui de la bobine, se systématisent. On peut parler désormais de l’accession à la signification ou à la sémiotisation de la conduite et des activités de représentation. Les codes sont conventionnalisés et les significations, décontextualisées.

L’ensemble de ces progrès prend une allure décisive dès le début de la deuxième année, c’est-à-dire largement avant l’apparition du langage social que nous utilisons. Il s’agit essentiellement d’un processus de « subjectivation », comme on vient de le voir. Néanmoins il convient maintenant de noter le rôle que jouent ici les transactions objectales. Winnicott les situe dans la zone transitionnelle. Nous les avons plutôt décrites à travers les modalités de l’investissement maternel. Il s’agit de tout ce qui conduit à la différenciation entre l’objet interne, ses représentations, qui impliquent l’existence de souvenirs, de constructions imagoïques et l’objet externe qui est reconnu dans sa permanence, sa valeur protégeante et l’excitation haineuse qu’il déclenche.

En d’autres termes, la mégalomanie créatrice du bébé fait place à une connaissance d’un au-dehors, d’un ailleurs, d’un demain. Il est tout à fait essentiel de rappeler que, pour les psychanalystes, pensée et action ne sont pas totalement différenciées. Le bébé, dans la reconstruction psychanalytique, n’est pas encore capable d’une pensée pleinement seconda-risée, parce qu’elle est caractérisée par des équivalences symboliques. Les échanges affectifs avec la mère maintiennent à l’œuvre les processus primaires qui reposent sur les concordances entre les affects et les identités de perception. Les capacités remarquables de l’enfant sont vécues comme dépendantes du désir de sa mère, désir qu’il ne peut pas maîtriser. Si elle lui procure des sensations agréables, si elle lui en procure de pénibles, c’est qu’elle en décide ainsi, c’est qu’elle en est responsable. P. Aulagnier (La violence de l'interprétation) (ï 975)255 décrit ce qu’elle appelle « l’ombre parlée, projetée sur l’enfant ». En fait, il nous semble que cette description réduit singulièrement le rôle de la mère à son discours, alors que son intervention correspond à un ensemble de fantasmes, où sont impliqués ses propres désirs inconscients, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent.

D’un autre côté, on peut voir des bébés « guérir » leur mère. Pour le montrer, comme nous l’avons déjà fait, nous présenterons ici quelques cas concrets extraits de notre recherche. Nous voudrions citer auparavant un rêve d’une jeune femme, mère célibataire, au sujet de son fils : elle imagine que ce garçon, âgé de 4 ans, conduit une grosse moto. Il a l’aspect d’un ami âgé et protecteur, mort avant sa naissance. Elle voudrait, dit-elle, que ce jeune garçon ressemble à cet homme. Il s’agit en tout cas de le mettre à la place du père de l’enfant qu’elle a répudié. Son enfant imaginaire vient alors coïncider avec son fantasme de désir infantile d’être protégée par un homme fort, alors qu’elle n’a jamais connu son père. Du moins était-elle censée être la fille du mari de sa mère, jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’elle était née d’un autre homme qui lui téléphona un jour pour lui annoncer son existence et sa visite prochaine. Il mourut avant de pouvoir le faire : c’était aussi avant la naissance du bébé.

Le premier cas (Cas n° 9) est celui d’une famille dont la mère a 39 ans ; elle est Française, originaire de Normandie ; elle ne semble pas avoir de qualification professionnelle. Son propre père a quitté la grand-mère du bébé alors qu’elle-même avait 6 mois : elle ne l’a pas vu, semble-t-il, à l’exception d’une seule fois, le jour de sa communion ; il lui a alors donné de l’argent ; sa mère s’est remariée ; elle décrit son beau-père comme gentil et affectueux. Elle est actuellement fâchée avec sa mère, en raison de son départ pour Paris ; elle parle alors de son beau-père, qui vient la voir en cachette. Elle a été mariée pendant douze ans avec un homme alcoolique ; elle vivait alors proche de sa mère ; elle n’a pas eu d’enfant de ce mariage ; son mari était stérile. Elle est partie brusquement pour Paris, contre l’avis de sa mère. Elle a une première fille, Delphine, née en 1976, d’un père nord-africain. Delphine a été durant deux ans en garde complète, car sa mère vivait dans une chambre d’hôtel avec son ami : la jeune femme a eu un fils Manuel né en 1980 ; cet ami était Portugais ; il est le père de Manuela, bébé étudié dans la recherche. Manuel est décédé en janvier 1981 d’une cardiopathie congénitale. Trois mois plus tard survient la grossesse de Manuela. A noter que la grand-mère maternelle ne s’est pas déplacée pour l’enterrement de Manuel. Évoquant cela, la jeune femme dit : « Pour ma mère, monter à Paris, c’est pour devenir une prostituée. »

De son histoire plus lointaine, la mère sait que sa propre mère a eu une enfance difficile et a été élevée dans plusieurs orphelinats. Elle sait que sa grand-mère maternelle est décédée au moment de la naissance de sa mère, en arrivant d’Autriche avec son mari. Elle ne se souvient pas du patronyme de son grand-père maternel.

La grossesse et l'accouchement

Cette grossesse a commencé trois mois après le décès de Manuel auquel elle pense sans arrêt ; elle va fréquemment au cimetière. Le médecin lui aurait dit qu’elle ne pourrait plus jamais avoir de garçon, car ses fils auraient immanquablement la même anomalie cardiaque. Elle n’a pas voulu en parler au père de ses deux enfants.

L’accouchement s’est déroulé sans particularité notable, si ce n’est qu’au moment où l’enfant est né, on a demandé à la mère quel prénom elle désirait lui donner : elle s’est entendue proposer Manuela, alors qu’elle avait prévu d’autres prénoms.

Nous apprenons à ce moment que chaque jour, elle passe un certain temps à habiller et déshabiller un baigneur qui lui avait été offert par sa mère et qu’elle a prénommé François, du prénom d’un cousin décédé à 10 ans. Elle habille ce baigneur avec les habits de Manuel.

Le père de Manuela qui était au Portugal pour rendre visite à ses parents malades est revenu et la mère cohabite avec lui. Des projets de mariage sont en cours. Cette jeune femme est chômeuse : elle aurait refusé un emploi pour pouvoir s’occuper de Manuela.

Étude des interactions

Elles sont riches, tant au niveau visuel qu’au niveau verbal. Tenant la main de Manuela, la mère parle à sa fille sur un ton presque chantant, l’interrogeant sans cesse : « Qu’est-ce qu’il y a ? Mais qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi tu n’es pas contente ? » Petit à petit, alors que la mère évoque des problèmes de santé (crainte d’un fibrome), puis le décès de son fils, le bébé est de moins en moins calme, s’agite, grogne, recherche un contact avec le pédiatre, après s’être détournée de sa mère. Au moment de la vaccination, la mère veut sortir de la pièce pour aller chercher la nourrice de Manuela, afin que celle-ci la console : elle ne pense pas pouvoir y arriver toute seule et ne supporte pas « qu’on fasse du mal à un enfant », « c’est comme si c’était à elle », et c’est pour cette raison qu’elle est sortie prématurément de l’hôpital après son accouchement. Elle reste toutefois, en profitant des encouragements des consultants. Aussitôt après la piqûre, elle prend Manuela dans les bras et l’entoure complètement de son corps, la tête penchée sur Manuela. Celle-ci n’arrive pas à se calmer et pleure tout le reste de l’entretien. La mère pleure elle-même au moment où elle commence à calmer Manuela.

Au cours d’une autre consultation alors que Manuela a un peu plus de 7 mois, la mère laisse sa fille assise sur la table d’examens. Elle la prend cependant dans ses bras en évoquant sa propre mère à laquelle elle fait beaucoup de reproches.

Manuela n’est ni soutenue ni contenue dans les bras de sa mère, qui apparaît tendue. La tension est entretenue chez le bébé par de nombreuses caresses, des tapotements et des frictionnements entre les fesses et sur le dos. La mère la met finalement debout en lui tenant les deux mains : Manuela trépigne alors joyeusement, un peu excitée.

La mère évoque à nouveau le décès de son fils et révèle alors qu’elle n’a été tranquille que depuis le jour de l’anniversaire des 3 mois de Manuela, date à laquelle Manuel était déjà mort.

A cette consultation, Manuela et sa mère sont habillées avec la même robe et le même gilet.

La mère présente un véritable état mixte à la suite de son deuil qui ne semble pas achevé. Dans ce contexte, Manuel apparaît comme un objet antidépresseur, par exemple, quand sa mère la prend en évoquant ses conflits avec sa propre mère. Elle ne semble pas pouvoir assumer son rôle de pare-excitation et semble exciter en retour sa fille. De son côté, Manuela paraît elle-même tendue et excitée ; elle peut se calmer en regardant autrui. La mère évoque le fait que Manuela suce son pouce avant de s’endormir. Au cours de la consultation, Manuela n’a pas recours à son pouce, si ce n’est après la vaccination et cette manœuvre n’entraîne pas de sédation.

Dans cette histoire de famille, la lignée maternelle est très dévalorisée. La grand-mère maternelle a chassé son mari. Elle ne viendra pas à l’enterrement de son petit-fils.

A la génération des parents de Manuela, il y a comme une répétition : le premier mari était alcoolique et lui a appris, le jour de l’accouchement de Delphine, qu’il avait huit enfants en Algérie. Le père de Manuel et de Manuela semble être porteur d’une maladie génétique qui a entraîné la mort de Manuel. La petite fille qui va naître va contribuer à l’évolution du deuil et constituer, à ses dépens, « un médicament antidépressif » pour sa mère.

La deuxième observation (Cas n° 10) concerne un bébé, Laetitia, qui va permettre à ses parents, atteints d’insuffisance intellectuelle, de progresser dans leur capacité à élever un bébé : l’enfant est né prématurément avec un poids de naissance de 3,100 kg. Elle est l’enfant unique de deux handicapés moteurs : le père a une hémiplégie droite qui, dit-il, ne le gêne pas ; on remarquera bien souvent combien il tient à utiliser son bras paralysé pour s’occuper de l’enfant, d’une manière qui paraît souvent dangereuse aux assistants. Il a été lui-même élevé par des parents nourriciers jusqu’à l’âge de 20 ans, puis il est entré dans un centre où il travaille. Il boit trop et il se trouve souvent dominé par des accès de violence : c’est ainsi que se promenant avec sa petite fille dans son landau, il a eu récemment une altercation violente, parce que, dit-il, on s’est moqué de lui. A la police qui intervenait, il reprocha de n’avoir pas voulu croire qu’il était lui-même le père du bébé.

La mère a été élevée dans une famille qui l’a toujours à la fois surprotégée et dévalorisée, car elle était considérée comme « la débile ». Elle a eu une bonne relation avec sa mère, mais se plaint du fait que son père ne s’est pas occupé d’elle. Cette jeune femme a une sœur beaucoup plus jeune qu’elle, à laquelle elle a fait allusion en une occasion où le bébé pleurait, en lui disant : « Toi, tais-toi ; j’ai d’ailleurs une petite sœur de 12 ans qui en a fait tant baver à ma mère qu’elle a dit à sa naissance qu’elle était une vache. » Elle travaille au même centre que son mari. Les deux parents s’entendent, mais ne manquent pas de s’insulter à l’occasion. Ils se battent parfois. On voit pour la première fois la petite fille à l’âge de 2 mois. Elle est maigre, frêle et donne une impression de grande fragilité. Le père tient l’enfant au début de la consultation. Il l’assied sur ses genoux dans une attitude de présentation. Sa petite fille, dit-il, lui ressemble, car elle a des taches de rousseur comme lui. Il ajoute aussitôt : « Moi, je n’ai pas de photo de moi. » Il essaie de monopoliser l’attention, intervient sur les problèmes d’alimentation et va jusqu’à dire, mi-plaisantin, qu’il a du lait ; de toute façon, il prend la place de sa femme. Lorsque le bébé est couché sur la table à langer, la mère se penche vers lui et regarde sa petite fille à sa hauteur : les assistants ont l’impression qu’elle est en train de regarder un animal au zoo. Après l’examen, le père rhabille l’enfant avec une certaine maladresse du fait de son handicap. Lorsqu’il retourne le bébé, il cogne sa tête contre la table et l’enfant se met à hurler. La mère reste immobile et n’aide pas son mari. Le bébé se calme dans les bras de son père qui le tient de nouveau dans la même attitude de présentation. On stimule la mère pour qu’elle s’occupe de l’enfant. Elle reprend sa fille dont la tête ballotte en arrière d’une manière tout à fait poignante pour les assistants. Elle tient le bébé sur le côté, probablement gênée par une scoliose assez importante. Elle ne le regarde jamais et ne lui dit pas un mot. Pendant ce temps, et chaque fois que le bébé est dans les bras de sa mère, le père cherche à l’exciter et à la tripoter. La petite fille est éveillée, plutôt hypertonique. Dans les bras de son père, elle vocalise. Les parents ne réagissent pas à ce début de communication.

Au cours d’une autre consultation, on apprend que les parents ont envie d’avoir un autre enfant, mais qu’ils ont peur que la petite fille ne présente un handicap. Le père se demande par exemple si sa fille n’est pas aveugle. De son côté, la mère dit qu’elle a peur de laisser tomber le bébé dans le bain : au cours d’une visite à domicile, on verra d’ailleurs qu’elle lui laisse boire la tasse. De con côté, le père, quelquefois menaçant pour sa petite fille, lui dit : « Tu as intérêt à te taire, autrement, je te jette par la fenêtre. » C’est ce qu’il dit au cours d’une visite à domicile. En une autre occasion : « Je te donne un coup de marteau si tu ne te tais pas. » Ces menaces sont à rapprocher du fait que le père tient toujours son bébé dans son bras mort, comme s’il était l’enfant du bras mort.

Au cours de la visite chez les parents, on voit que deux landaux sont placés l’un à côté de l’autre : un landau est en effet réservé à un énorme poupon. La mère dit que c’est sa poupée.

Ainsi tout montre que cette petite fille est en danger. Elle est malmenée, mange mal et se trouve être le support de fantasmes menaçants qui sont dirigés contre elle. Elle est en outre un objet de compétition entre le père et la mère. Mais il apparaît que le père est généralement vainqueur dans cette lutte et qu’il y voit un enjeu pour faire la preuve qu’il domine son infirmité. De ce fait, il éteint encore davantage sa femme qui ne cesse de s’absenter mentalement de façon défensive. Elle est nostalgique quand elle essaie de reprendre son enfant. Elle dit qu’elle n’imaginait pas ce qu’elle serait pendant sa grossesse. Le gros poupon dans le landau est pour elle un meilleur objet d’identification.

Il apparaît cependant qu’avec un soutien très actif de diverses équipes qui s’occupent de ce cas, les puéricultrices, le personnel qui travaille à la crèche où on insiste pour que les parents laissent leur enfant, la famille va se modifier sensiblement. Au cours d’une éducation qui reste relativement discrète des gestes maternels, la mère se revalorise et est remarquablement sensible aux progrès du bébé qu’elle apprend peu à peu à reprendre à son mari, parfois non sans conflit.

Il est inutile d’insister plus longtemps sur ce cas : nous l’avons cité parce qu’il montre que ce bébé qui s’est développé ensuite tout normalement, si l’on met à part un certain degré d’hypertonie, a, fort de l’appui de l’entourage spécialisé, relativement guéri sa mère de son incompétence à être mère et de sa dépression. Cette évolution a eu lieu dans des circonstances particulièrement menaçantes pour le bébé à qui il a été fait finalement confiance : la petite fille a réussi dans une certaine mesure à faire de la jeune femme méprisée et seulement capable d’être mère d’un poupon artificiel, une mère vivante et relativement compétente.

Tel serait le modèle élémentaire de ce qu’on peut décrire comme l’interaction fantasmatique à laquelle collabore cette petite fille.

L’observation qui suit veut donner une idée de ce que nous entendons étudier sur le nom d’interaction fantasmatique. Le lecteur y verra la complexité des facteurs en jeu ce qui nous permettra ultérieurement d’envisager quelques exemples plus précis au travers de segments d’observations plus systématisés.

Olivier (Cas n° 11) est le deuxième enfant de la jeune mère dont il va être question ; il a une sœur âgée de 5 ans. On la décrit comme une petite fille tout à fait adorable. La mère et le père des deux enfants sont originaires de la Guadeloupe et ont vécu ensemble jusqu’au début de la deuxième grossesse.

La mère est une jeune femme âgée de 25 ans. Elle est vive, jolie et débrouillarde. Elle est elle-même l’avant-dernière d’une famille de dix enfants. Neuf d’entre eux sont installés en Métropole. Elle décrit sa mère comme violente et difficile, tandis que son père serait calme et gentil. Elle a connu le père de ses enfants lorsqu’elle avait 15 ans, mais sa mère a toujours refusé sa liaison, car elle trouvait celui qui aurait dû devenir son gendre immature. La mère évoque son compagnon comme un homme gentil et calme. Elle pleure, en parlant de lui.

Sa deuxième grossesse l’a surprise. Elle portait un stérilet et ne s’est pas rendu compte qu’elle était enceinte. Cette grossesse a été difficile, car elle commençait à avoir de violentes disputes avec son ami qui vivait de façon intermittente avec une autre femme. Elle s’est donc retrouvée seule, triste et insomniaque, soucieuse de son avenir matériel.

Son accouchement a eu lieu dans un contexte frappant d’isolement affectif. Il a été marqué par une période dangereuse avec fièvre et insomnie. Elle a commencé à allaiter son petit garçon, a interrompu les tétées puis les a reprises. Elle explique cette évolution en disant que ses contrariétés lui faisaient penser qu’elle ne devrait pas allaiter ce bébé.

Depuis la naissance du petit garçon, son père revient de temps en temps. De toute façon, n’ayant pas confiance en lui, elle avait reconnu le bébé avant sa naissance, par peur que leur père ne lui enlève ses deux enfants.

Nous allons insister ici sur les interactions entre la mère et son bébé : ce dernier apparaît comme légèrement hyper-tonique, ce qui fait que la mère le tient à distance, suivant les postures décrites chez les femmes primipares par F. Cukier-Mémeury, I. Lézine et J. de Ajuriaguerra (1979)256.

Olivier surprend par un geste très particulier : lorsqu’on a l’impression qu’il est en détresse, il tend le bras droit et ferme son poing, le pouce replié à l’intérieur de la main. Les observateurs notent que ce type de fermeture du poing est plutôt un geste de protection du pouce. La menace avec le poing se fait poing tendu, pouce à l’extérieur. Chaque fois qu’il fait ce geste, Olivier regarde sa mère très intensément.

On demande alors à cette dernière ce qu’elle comprend de ce geste. Elle répond : « Il tend le poing à son père. » Elle raconte alors qu’elle joue souvent avec son enfant en le prenant par les deux bras et en lui serrant les deux poings.

Cette séquence extériorise donc l’apparition d’un geste banal chez un enfant légèrement hypertonique. Mais il est repris par sa mère, qui fait de lui, à cette occasion, un homme agressif, et agressif contre son père.

Il s’agit d’un exemple où la mère donne un sens à un comportement du bébé, lui-même lié à des particularités somatiques. Mais on constate, par ailleurs, une certaine pauvreté des autres possibilités interactives : le dialogue œil à œil et le dialogue de vocalises paraissent en effet pauvres.

Mais la maman paraît intéressée par l’explication qui lui est donnée à propos de sa réponse et elle profite intensément de toutes les interactions que son bébé peut alors mettre en œuvre. Elle le regarde de façon beaucoup plus intense.

Il est intéressant à ce propos de noter combien la mère a peur qu’on lui prenne ses enfants et en particulier son bébé. Elle parle par exemple de sa grossesse et raconte qu’elle savait, grâce à l’échographie, qu’elle aurait un garçon. Or, elle a choisi un prénom de fille, pour éviter de révéler prématurément qu’elle aurait un garçon. De même, l’enfant imaginaire qu’elle tient dans ses bras et qu’elle regarde sera un homme qui la défendra contre son ami. Paradoxalement, elle rappelle qu’elle a peur que son ami ne lui enlève Olivier. Ainsi ce dernier était, avant sa naissance, menacé par les hommes. Depuis il protège sa mère contre les hommes et doit apprendre à la défendre. On peut imaginer que la vie fantasmatique de ce bébé a de très gros risques d’être fortement perturbée par la haine de sa mère contre son ami et contre les hommes en général. On voit d’ailleurs pendant la consultation que toutes les interventions du pédiatre, qui est du sexe masculin, paraissent inquiétantes à la mère. Lorsque ce pédiatre lui dit : « Il était bien dans vos bras », la mère devient triste et dit : « Je voudrais mettre Olivier au lit. » En revanche, lorsque les assistantes interviennent, le dialogue interactif s’enrichit.

Quelles que soient les inquiétudes qu’on puisse éprouver en ce qui concerne les identifications viriles de ce bébé, on voit dès maintenant que son identité sexuelle est symbolisée par « le coup de poing » qui reprend significativement son hypertonie renforcée par les fantasmes maternels. Pour l’instant l’interaction fantasmatique est plutôt idyllique, à condition qu’elle permette d’écarter les hommes.


247 D. W. Winnicott, « Le rôle du miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant », 1967 (trad. franç.), Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1974.    79-86.

248 a. H. Searles, Lt contre-transfert, 1979 (trad. franç. B. Bost), Paris, Gallimard, 1981.

249 M. Pinol-Douriez, Expérience individuante et émergence des représentations, thèse d’État non publiée, Paris, 198a.

250 L. Kreisler, L'enfant du disordre psychosomatique, Toulouse, Privât, 1981.

251    M. Malher, F. Pine, A. Bergman, 1975 (trad. franç. J. Garon-Léonard) , Pari », Payot, 1980.

252    E. Vurpillot, 1981, cité dans la thèse de M. PiSol-Douriez.

MOUR — IO

253 H. Papousek, in Psyckological development from infancy : from image to intention, édité par M. H. Bornstein, W. Kessen, New York, Wilcy, 1979.

254 B. Brazelton : a) Neonatal behavioral assessment scale, Clinics in Developmental Medicine, Londres, Heinemann Médical Books, 1973, n° 50 ; b) Early mother-infant reciprocity in Parent-Infant interaction, Amsterdam, Elsevier, 1975 ;c)« Comportement et compétence du nouveau-né », Psychiatrie Enfant, 1981, 24, 2, 375-395 ; d) « Qjiatre stades précoces au cours du développement de la relation mère-nourrisson », Psychiatrie Enfant, 1981, 24, 2, 397-418 ; e)« Le bébé : partenaire dan » l’interaction », in La dynamique du nourrisson, Paris, es r, 1982.

255 P. Aulagnier-Castobiadis, La violence de l’interprétation, Paris, puf, 1975.

256 F. Cukier-Mémeury, I. Lézine et J. de Ajuriaguerra, « Les postures de l’allaitement au sein chez les femmes primipares », Psychiatrie Enfant, 1979, si, a, 503-518.