Chapitre VI. Les interactions pendant la grossesse

Si la conduite humaine est liée à certains aspects de son fonctionnement neuro-hormonal, on peut dire, sans risque d’erreurs, que la richesse des échanges dans les immenses lacs sanguins fœto-placentaires doit produire d’importants effets chez la mère et son futur enfant. D’autre part, la réalisation du désir de maternité ne peut manquer d’avoir d’importantes conséquences.

La multiplication des études sur les relations fœto-mater-nelles est liée à l’intérêt porté sur cette période où l’on peut imaginer beaucoup de choses, en quittant parfois le terrain scientifique et où on peut espérer agir déjà sur la manière dont la femme enceinte va exercer ses fonctions maternelles.

Les jeunes mères ont toujours connu la vie de leur bébé à travers les mouvements du fœtus qu’elles perçoivent dès le quatrième ou le cinquième mois de la grossesse ; ils lui donnent une impression mystérieuse ; elles les guettent.

Actuellement, une meilleure organisation des consultations prénatales permet à la mère de se faire une idée sur la vie de son futur bébé. La pratique systématique de Péchographie lui permet d’en avoir un premier cliché photographique, bien imparfait, il est vrai.

A cette période l’attitude des médecins qui examinent la jeune femme peut avoir un rôle très utile, s’ils prennent le temps d’expliquer. Une attitude inquiète, s’ils l’adoptent, leur silence surtout, laissent parfois à entendre que les choses ne vont pas bien. Elles peuvent avoir des conséquences très profondes sur le bien-être de la jeune femme enceinte.

L’échographie offre en tout cas de nouvelles possibilités de figuration aux représentations de l’enfant imaginaire. La future mère en use de façon variable ; on le voit, notamment eu égard à la possibilité qu’elle a de connaître le sexe de son enfant avant la naissance. Certaines mères le demandent ou l’acceptent ; les féministes pensent que ce type de question ne se posera bientôt plus, car les femmes ont tout simplement ce droit nouveau. D’autres futures mères préfèrent rester devant le mystère et laisser se développer les fruits de leur imagination.

Cependant ces consultations prénatales bien menées confirment bien que la mère entretient des relations réelles et imaginaires avec son bébé. Son état de bien-être, ses malaises, son état thymique sont liés dans son esprit à cette relation, tandis qu’interviennent en même temps les modalités de sa vie relationnelle avec son entourage aussi bien que les conditions de sa vie matérielle.

Les mères ont depuis bien longtemps remarqué que le bébé manifeste sa vie et qu’elles peuvent la percevoir par ses mouvements, qu’elles peuvent la faire percevoir aussi en en parlant et en décrivant comment elles ressentent les rapports entre les mouvements fœtaux et les événements de leur vie quotidienne. La future mère peut en parler à son mari : le père de l’enfant peut alors partager quelque chose des expériences maternelles et éventuellement confirmer la place de l’enfant dans la future communication familiale.

Les préoccupations maternelles commencent déjà. On le sait bien à propos des craintes concernant la poursuite de la vie sexuelle pendant la grossesse. Elles sont partagées par les pères qui ont souvent une réaction de dégoût qui vient tempérer ou annuler leurs désirs et qu’ils n’osent évidemment pas exprimer.

Notre intention n’est pas d’exposer ici le contenu des nombreuses découvertes concernant la réalité des échanges fœto-maternels. Le futur bébé se trouve stimulé dans la cavité utérine par de multiples excitations dont les conséquences ne peuvent guère être précisées. On sait forcément peu de choses sur la vision qui doit être peu stimulée. La vie du fœtus comporte des excitations diverses liées aux sensations tactiles, aux modifications de son équilibre, etc. Il déglutit et par conséquent son goût doit être stimulé assez tôt. On sait qu’il entend : il peut répondre aux bruits intra-abdominaux et aux bruits extérieurs.

On peut observer, dès l’âge de 6 mois de fécondation, des modifications du rythme cardiaque à l’audition d’un son donné. On a pu étudier certaines réactions comportementales de l’enfant prématuré qui le confirment : orientations de la tête vers le bruit, extension du bras rappelant le réflexe de Moro, observé chez les nouveau-nés, modifications du rythme cardiaque.

Bien entendu, il est difficile d’isoler une seule variable, les effets du bruit, si l’on se rappelle l’importance de l’état affectif de la mère et de sa position lors de l’étude. On observe plus souvent l’accélération des mouvements cardiaques que leur décélération ; mais les deux modifications peuvent se succéder, comme chez l’adulte d’abord agressé, puis guettant et cherchant à interpréter l’origine de la stimulation. Les recherches à ce sujet ont eu le plus souvent pour objectif de mettre en évidence la souffrance fœtale et leur protocole s’éloigne de ce fait de ce qui module les bruits dans la vie courante. On sait que le développement des organes sensoriels auditifs est chez l’homme assez précoce : les cellules de Corti ont pris chez lui leur place vers le quatrième mois de la vie prénatale. Il existe toujours un temps de latence pour la mise en fonction des tissus et des organes arrivés à maturité. On peut donc dire que le fœtus entend et qu’il réagit. Les qualités de l’excitabilité, du triage et du codage des informations sont forcément inconnues. En outre les bruits sont transmis à travers les tissus maternels qui les filtrent. Ils sont mêlés aux bruits intra-abdominaux de la mère et de son bébé : ils proviennent des contractions musculaires, digestives, cardiovasculaires, etc., de l’un et de l’autre. Les bruits extérieurs sont donc masqués, à moins qu’ils n’aient une intensité élevée et une fréquence basse.

Que le fœtus réagisse aux sons ne fait donc aucun doute. Mais il faut être prudent sur les interprétations à donner aux recherches et sur leur applicabilité en pratique.

On a en effet tenté de se faire une idée sur l’intelligibilité de la voix humaine entendue à travers une microsonde intra-vaginale ou même intra-amniotique. La parole est alors difficile à comprendre. Toutefois certains mots passent, isolés et bien articulés. Les airs de musique peuvent être reconnus. La voix ressort en somme sur un bruit de fond intra-utérin assez violent, bruit auquel le fœtus doit être accoutumé.

Les travaux expérimentaux des éthologues confirment l’empreinte que détermine « le cri maternel ». Les poussins doivent être exposés à cette stimulation auditive pendant le couvage pour suivre la poule après leur éclosion. S’ils en sont privés, ils ne manifestent pas ce comportement. De même l’empreinte sonore peut être artificiellement modifiée et l’exposition in utero aux cris d’une autre espèce entraîne d’importantes perturbations du rythme cardiaque chez les fœtus.

Chez l’homme, Jean Feijoo a pu réaliser des expériences de conditionnement du fœtus à la voix humaine, en associant au cours de l’état fœtal qui correspond au relâchement des muscles de l’abdomen de la mère, isolée du monde sonore extérieur par le port d’écouteurs, une stimulation sonore. Un conditionnement fœtal aux excitations sonores semble alors possible. Cela implique que le fœtus entend à partir de la 24e semaine environ et qu’il est capable d’une certaine mémorisation : cet auteur observe les résultats en utilisant les effets de l’audition du basson de Pierre et le Loup qui évalue les bébés conditionnés in utero à l’occasion d’un stress durant la première année de leur vie (Feijoo, 1981)1.

Ces travaux ont conduit à des expériences dont les résultats sont un peu hâtivement exposés au grand public qui en tire des conclusions discutables ; le fœtus semble plus sensible aux fréquences de sons correspondant à la voix grave, comme l’est généralement celle des hommes. La pratique quotidienne semble démontrer de fait que la voix des pères calme mieux le bébé agité ; il ne s’agit pas pour autant d’en tirer des conclusions pratiques. Par exemple un Japonais a enregistré les bruits cardiaques maternels et en a fait un disque qui calmerait l’agitation des bébés ou leur permettrait de s’endormir. Pour autant qu’il s’agisse là d’un fait vérifiable, on peut se demander s’il est bien sage de prolonger les effets, certes utiles à la période intra-utérine, dans la vie extérieure du

1. J. Feijoo, « Le fœtus, Pierre et le Loup », Les Cahiers du nouveau-né, L’aube des sens, numéro rédigé sous la direction de E. Herbinet et Marie-Claire Busnel, 1981. Ce volume comprend des chapitres très documentés sur les premiers moments de la vie. Les recherches concernant l’audition prénatale y sont exposées à partir des interviews de C. Granier-Deferre et de M.-C. Busnel.

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bébé qui doit contracter des relations infiniment plus variées et spécifiques avec son entourage et avec sa mère.

Les groupes de « mères qui chantent » sont très sympathiques et apportent certainement des expériences positives aux femmes enceintes. A cet égard, M. L. Aucher propose « Les maternités chantantes » (1981)273. Elle a réalisé dans ces groupes des processions chantantes où sont inclus la mélodie, la poésie et le rythme : il s’agit d’une musique vocale basée sur des dialogues entre mère et bébé. Elle estime que l’enfant peut se trouver pacifié après sa naissance par l’audition de ce qu’il a perçu pendant la période prénatale. Elle pense que les « enfants sonores » ont une meilleure habileté à utiliser leur motricité fine. Elle raconte que les bébés de barytons utilisent au contraire mieux leur motricité globale. Il s’agit évidemment de constatations un peu rapides.

Dans cette même perspective, l’audio-psycho-phonologie a soulevé beaucoup de controverses sur le plan scientifique : il s’agit de l’utilisation thérapeutique d’appareils modificateurs de la voix et appelés « oreilles électroniques ». Les sons filtrés et ne comprenant que les fréquences aiguës ont des effets analogues à ceux de certaines musiques comme celles de Mozart. De même la voix filtrée de la mère semble avoir des effets curieux qu’on dit dynamisants, bien qu’elle soit pratiquement indéchiffrable. On semble aussi retrouver dans ces essais la différence des effets de la voix aiguë et de la voix grave, tels qu’ils ont été signalés par M. L. Aucher.

Ce qui reste important c’est que la voix humaine constitue probablement une des modalités de l’empreinte sonore qui prépare le futur bébé à la spécificité de la relation avec sa mère ; c’est ce que confirme l’expérience conduite par Mehler sur l’identification de la voix maternelle, laquelle est très précoce. L’enfant de 5 jours suce davantage son pouce, s’il entend la voix de sa mère que s’il s’agit d’une voix étrangère (1979)274. _

D’une manière générale, on pourrait présenter comme valide l’hypothèse suivant laquelle le fœtus est capable d’offrir dans une certaine mesure des réponses différenciées aux stimuli externes et qu’il disposerait d’un certain système de signalisation à l’égard de la mère de par ses réactions relativement spécifiques.

L’imagination humaine est actuellement stimulée par la technologie moderne ; mais en fait, face aux constatations ci-dessus évoquées, cette imagination s’est depuis longtemps préoccupée de la relation fœto-maternelle qui représenterait pour l’homme un paradis perdu, modèle de la fusion sans conflits et du Nirvana.

Certains psychanalystes (B. Grunberger, 1971)275 ont décrit cette situation comme le prototype du narcissisme qui la conflictualise déjà. Otto Rank avait autrefois décrit la rupture du lien intra-utérin comme la base de l’angoisse prototype de la naissance276. Cette conception a été critiquée par S. Freud dans« Inhibition, symptômes et angoisse » (1926)277. Ferenczi voyait dans Thalassa278 le retour au sein maternel comme la figuration des objectifs du coït et la postfiguration des effets du déluge sur l’histoire de l’humanité. On a décrit des rêves de désir de retour à la vie intra-utérine (Ployé, 1973)279-

Nous ne citons ces différents travaux que pour montrer les traces laissées dans notre vie mentale par le mythe -— discutable, on vient de le voir — du calme silence de la vie intra-utérine. Les liens qu’il occupe dans notre vie mentale avec le désir de régresser, de dormir, de retourner à l’immobile et l’inanimé ont conduit Freud à proposer le concept de pulsion de mort. Sans doute notre vie mentale est-elle basée sur le désir de vivre, aimer, procréer et aussi sur celui de revenir au non-mouvement. « Le masochisme est le gardien de la vie » a écrit Freud dans le problème économique du masochisme (1924)280.

Le désir de maternité et de procréation s’appuie sur cette articulation d’Éros et de Thanatos et donne naissance à l’enfant imaginaire auquel pense et s’adresse la future mère. Il nous semble en effet qu’il faut distinguer cet enfant imaginaire de celui des fantasmes qui représente l’issue dramatisée des conflits inconscients de la mère, lesquels perdurent et s’élaborent dès sa première enfance.

Pendant la grossesse, en effet, son futur enfant est devenu vivant : le désir de maternité est un désir d’enfant. La mère a souvent avec lui un dialogue imaginaire et verbalisé, soucieux à la fois des réactions immédiates du fœtus et du futur de l’enfant à venir. C’est la période où elle lui devine un sexe et où elle prévoit son aspect, où elle lui prédit une vie, où elle cherche et propose son prénom, etc. Elle s’imagine en même temps mère, plus ou moins compétente en fonction de son expérience. Elle prépare la place du bébé, ses vêtements, etc. Elle est aussi anxieuse de sa survie. Elle craint presque toujours qu’il ne naisse avec une malformation, une maladie, etc.

Beaucoup de jeunes femmes se concentrent sur cette expérience, sont réservées et n’aiment guère en parler, comme si elles voulaient se refermer sur le dialogue avec leur enfant réel et imaginaire tout à la fois.

Les troubles mineurs du début de la grossesse sont souvent l’occasion d’informer l’entourage et le médecin sur leur état, leurs craintes et leurs capacités de supporter l’être vivant qu’elles vont créer. Des études plus systématiques sur l’état psychique des femmes enceintes seraient sans doute nécessaires et nous n’oublions pas ici que certaines catégories d’entre elles devraient constituer des échantillons particuliers : celles qui appartiennent à des milieux très défavorisés, les multipares, les femmes âgées ou très jeunes, les jeunes femmes qui recourent à de multiples interruptions de grossesse, les femmes hypofertiles ou appartenant à un couple hypofertile, celles dont la grossesse est le produit d’une insémination artificielle, d’une fécondation extra-utérine, etc.

D’une manière générale toutefois, il nous semble que cet enfant imaginaire, adulé, craint, inconnu, protégé, source de complétude et d’anxiété, est construit sur des bases multiples :

—    le désir de maternité et ses fantasmes ;

—    la situation réelle de la mère dont nous avons rappelé

les variétés ;

— un travail de représentation plus actif, analogue à celui qui conduit à l’élaboration des rêveries diurnes (ou fantasmes conscients, encore appelés en France fantaisies).

De ce fait, l’enfant imaginaire est ou devrait être partagé avec le père qui prend ou ne prend pas sa place dans les rêveries de la mère. Lui-même peut le construire aussi à sa façon, l’accueillir en enfant fantasmatique. Il peut aussi le repousser et introduire dès avant la naissance les effets d’une jalousie, porteuse des conflits œdipiens futurs. La plus grande participation des pères à la grossesse et à l’accouchement les conduit plus directement en tout cas à imaginer précocement leurs futurs bébés, comme nous allons le voir dans le chapitre consacré à l’étude de ces interactions.