Chapitre VIII. Le rôle des frères et des sœurs

Notre intention n’est nullement de traiter ici des conflits qui surviennent chez les jeunes enfants qui viennent à souffrir de multiples pertes, lorsque naît un puîné. Cette expérience, répétitive dans d’autres cultures, est relativement épargnée aux bébés de notre société. Décrire cette difficulté sous la forme d’une simple perte et de la jalousie réactionnelle est de toute façon la simplifier. Les identifications défensives au père et surtout à la mère en sont une preuve éloquente, qu’il s’agisse de fille ou de garçon285.

Si les naissances actuelles sont planifiées, plus espacées et moins nombreuses, l’expérience montre que les progrès matériels n’en rendent pas moins difficile la vie des jeunes mères, lorsque naissent un deuxième enfant et, plus rarement, un troisième. L’appauvrissement éventuel qui résulte de ces naissances dans la qualité des échanges intrafamiliaux peut être compensée par les interactions fraternelles. On sait que les singes guérissent leurs mères « schizophrènes » ; on sait aussi qu’ils se guérissent entre eux de l’abandon ou du détachement maternel (St. J. Suomi, 1976)2.

Ces références nous amèneront à examiner l’observation d’une jeune femme mère de deux enfants déléguant à son aîné le soin d’établir des interactions avec son bébé (Cas n° 16).

La mère a 32 ans, elle travaille comme puéricultrice de nuit dans un service de réanimation. On sait très peu de choses sur sa famille. En 1972, elle accouche de N. Elle ne met pas au courant le père de N. de cette grossesse et quitte le quartier en déménageant et sans laisser d’adresse. Elle dit ne pas se souvenir ni du nom ni du prénom de cet homme et répond à son fils, lorsque celui-ci lui pose des questions sur son père : « Tu n’as qu’à imaginer ce que tu veux. »

N. est normalement scolarisé.

En octobre 1980, naît F., une petite fille.

En février 1982, un petit garçon, M., vient au monde ; son frère aîné N. assiste à l’accouchement qui est difficile.

Le père de M. est le même que le père de F. Il est camionneur, il est souvent absent, il a quitté la mère à l’improviste en janvier 1982. Celle-ci dit : « Je préfère ça, je suis aussi bien sans homme à la maison. » Elle a l’intention de cesser de travailler et de prendre un congé d’un an pour garder ses enfants ; elle retire donc F. de la crèche trois mois avant la naissance de son frère. Pourtant elle s’est mariée, en juillet 1982, d’une manière très inattendue avec un homme qui garde une banque et qui a reconnu les deux derniers enfants.

Les enfants

N. apparaît comme un garçon un peu triste et probablement immature ; il semble jouer un rôle conjugal et maternel. F., enfant désirée, présente un retard de langage, une communication pauvre ; elle n’appelle pas à l’interaction et semble adopter le style passif de sa mère. Elle-même éduque pourtant et regarde M. Il y a par ailleurs lieu de noter que F. semble dire maman à tout le monde et montre par là qu’elle n’a pas d’objet internalisé spécifique ; l’objet psychologique appartient seulement à une classe : maman correspond alors à la classe maternelle.

M. est né après une grossesse programmée, contre l’avis du père. Son développement est bon : il est peu actif, et demande peu. Il a une grande possibilité de se calmer lui-même. Sa gesticulation est pauvre. Mais il ne présente aucun trouble ni du sommeil ni de l’alimentation286.

On constate donc que les trois enfants se débrouillent bien avec eux-mêmes, mais toutefois au prix d’un certain appauvrissement de leur vie. Leur calme est l’indice d’une vie continue, mais peu riche. Ils trouvent ce qu’il leur faut en eux : la fratrie s’auto-suffit et supplée au défaut d’activité de la mère.

De son côté, la mère semble déléguer à d’autres le soin de faire d’elle un « Je », sujet de ses pensées et de ses actions. Elle ne dispose que d’un « Je » purement fonctionnel, sa fonction de mère. Une mère dit, par exemple, de son enfant : « Il me regarde. » Elle, elle dit : « Il regarde sa sœur. » Elle paraît se défendre et se dénie tout droit à rêver. Ainsi lorsque ses enfants sont grimpés sur ses genoux, elle disparaît complètement derrière eux comme si elle ne jouait alors aucun rôle. Une telle situation est habituellement conflictuelle chez la mère qui doit se partager entre ses deux enfants. Cette mère est sans vie imaginaire, à la fois comme femme et mère, et refuse le droit à la vie fantasmatique aux autres : « Tu n’as qu’à imaginer ce que tu veux », dit-elle à N. au sujet de son père.

Un élément important est ce qu’elle dit de la mort de son père : « Je n’ai pas été triste. » Et pourtant dans chaque relation avec un homme elle dit appréhender la séparation.

Elle dit donc des choses importantes sans vraiment en saisir la valeur, comme si elle devait « retenir ». Quand elle se relâche, elle leur dénie toute valeur pour ne pas avoir à s’en séparer. On a l’impression que ses efforts de maîtrise vident cette jeune femme : pour contenir, il faut qu’elle oublie le contenu ; il faut qu’elle ne sache pas : il n’y a pas, alors, de séparation.

Cette observation ouvre des avenues multiples à la réflexion : elle montre en tout cas que cette jeune mère méprise singulièrement les hommes et qu’elle ne se sent pas dépositaire du souvenir de son père. De ce fait, elle ne cherche pas à retenir ou s’épuise à cette activité. Elle délègue ses deux enfants dans des fonctions qui ne leur appartiennent pas :

—    au fils aîné, elle donne une naissance sans père, le fait assister à l’accouchement d’un frère et lui délègue le rôle de conjoint ;

—    à son deuxième enfant, une fille, elle fait jouer le rôle d’une mère chargée du dialogue œil à œil avec un bébé, tandis qu’elle disparaît derrière leurs têtes réunies.

Et pourtant l’image d’une mère prenant sur chacun de ses genoux un enfant qu’elle tient dans un bras est parlante de ses capacités à protéger ses deux enfants contre leur haine. C’est une autre image de l’union des frères pour désirer la mère, contre la volonté du père selon la version freudienne de « Totem et Tabou » (S. Freud, 1913)287. Ici l’amour des frères est cimenté par le meurtre commis contre le père.

Les pères reçoivent souvent la procuration maternelle à garder un enfant ou plusieurs, pendant que la jeune maman s’occupe d’un bébé plus jeune, ce qui introduit souvent une maternisation du père, mais aussi un nouveau type de relations interactives entre le père et ses enfants, dans un style plus organisé de jeux, d’histoires racontées, dans des perspectives plus cognitives et plus socialisées.

Ainsi la naissance de frères et sœurs contribue-t-elle à modifier les règles de fonctionnement du système familial, dont nous allons maintenant essayer de spécifier le rôle dans la genèse et l’évolution des interactions précoces.