Chapitre X. La culture et la typologie comparative des interactions

Nous avons surtout décrit les interactions précoces telle que nous les observons dans la société française urbanisée. Il est vrai que beaucoup des cas que nous avons cités concernaient des familles d’immigrés, souvent d’ailleurs mixtes, l’un des éléments du couple étant métropolitain. A plus d’une reprise nous avons pu noter les conflits familiaux liés à cette situation de migration qui propose deux modèles culturels contradictoires, toute solution adoptée comportant quelque infidélité à l’égard de chacun d’entre eux.

Les interactions précoces ont bien entendu été étudiées, dans d’autres aires culturelles. Elles dépendent sans doute des habitudes d’élevage et du mode de classification familiale. Mais, si la prohibition de l’inceste reste la loi sous-jacente à l’économie des échanges et si la prématurité néoténique de l’homme est une donnée comparative essentielle, le conflit œdipien doit se trouver quelque part quel que soit son mode d’expression et organiser aussi les autres groupements familiaux humains (M. C. et E. Ortigues, 1973)292. Néanmoins comme l’écrit Edmond Ortigues dans la préface écrite pour le livre de J. Rabain (1979)293 : « [Elle] montre qu’il est impossible de décrire correctement les rapports de la mère et de l’enfant sans connaître les coutumes et les croyances qui informent la sensibilité de chacun en donnant sens à la question : “ Qu’est-ce qu’être une femme, qu’est-ce qu’être un enfant ” dans cette société-là ? » (p. 9). J. Rabain a étudié les rites du sevrage dans la société Wolof et la manière dont le jeu corporel avec la mère se transforme en interaction corporelle avec le groupe des frères et des sœurs. A partir de cette conquête au-delà de la mère, s’institue la vie sociale. Mais la culture Wolof demande aussi à chaque enfant de refléter à l’intérieur de lui-même l’influence du génie céleste, son ange gardien, son jumeau ou le mort qu’il réincarne. Ces questions montrent de quelle manière les règles du lignage produisent des modalités spécifiques pour la conquête de l’espace social à partir de celle de l’espace corporel, celles de la transmission des générations et celles des interdictions.

Au compte de ces différences culturelles, il faut donc faire intervenir les modalités des relations physiques du bébé et de sa mère. En Afrique, l’allaitement naturel et prolongé joue un rôle évidemment essentiel et rend le sevrage abrupt, au moment d’une nouvelle grossesse. Les modalités de la tenue et du portage sont aussi différentes. Le jeune bébé est constamment en contact du corps nu de sa mère et il est allaité à sa demande. Il est porté contre son dos. Son développement psycho-moteur est généralement plus rapide (S. Falade, 1955)294. Ici, nous avons été surtout intéressés par la spécificité des interactions qui modifient les données du dialogue et des transactions, en tout cas au niveau du comportement.

Il est donc nécessaire pour les observateurs de s’intéresser aux traditions spécifiques d’élevage et à ne pas considérer comme brutales certaines pratiques : du passage et du pétrissage du corps fréquents dans ces aires culturelles, on passe en effet à certaines pratiques qui nous semblent rudes : nous avons souvent vu dans notre étude des mères noires frotter énergiquement le dos de leurs bébés ; d’autres femmes maghrébines leur caressent vigoureusement les cheveux. Dans ces divers cas les bébés semblent bien s’accommoder de ces pratiques : ils se calment et s’endorment.

Bien entendu, la famille élargie, quel que soit le système qui l’organise, offre aux bébés des ressources interactives beaucoup plus riches que nos familles nucléaires et peu prolifiques où les enfants sont l’objet d’investissements passionnés pour les confirmations narcissiques qu’ils peuvent apporter, comme d’ailleurs de rejets haineux, en raison des contraintes de la vie urbaine et des nécessités pour la femme de travailler, même si son mari partage ses tâches d’élevage.

Mais plutôt que de viser à donner ici une description comparative des modalités de l’organisation des systèmes familiaux295, nous présenterons d’abord un cas d’une famille : il s’agit d’une famille d’Algériens vivant en France (Cas n° 17).

Le père du bébé est issu d’une fratrie de trois garçons et de six filles. Son père est décédé alors qu’il était très jeune, ainsi que ses deux frères aînés ; il est resté le seul garçon auprès de sa mère. Il était issu d’une famille riche. Il a été marié à l’âge de 17 ans, par sa mère, à une fille du même village. En 1958 il fait son service militaire en France et prend la nationalité française. Durant la guerre, il sera du côté des harkis, et il arrive en 1962 avec sa femme et son fils Miloud. Depuis il n’est jamais retourné en Algérie par crainte de représailles.

Il s’agit d’un homme très dépressif, hypocondriaque, actuellement sans travail. Il paraît avoir de vagues idées de persécution. En difficulté avec l’image de son propre père, il raconte volontiers la légende de son beau-père : celui-ci aurait eu la tête coupée par les Français durant la guerre d’Algérie et il aurait réussi à la remettre sur ses épaules, guidé vers le village le plus proche par un chacal envoyé d’Allah.

La mère est issue du même village que son mari. Elle appartient à une famille de onze enfants, comprenant sept filles et quatre garçons, dont un seul a survécu. Son père était ancien militaire de l’armée française, pendant la deuxième guerre mondiale. La mère a quitté son mari pendant quelques années : elle était partie en Algérie auprès de ses parents, en emmenant un seul de ses enfants.

La fratrie

En 1969, naît Mohamed, décédé à l’âge de 3 ans de rougeole ; puis, en 1961 Mouloud qui est actuellement en prison ; en 1964, Katia qui a quitté l’école pour aider sa mère ; Abdalha, le onzième enfant, est né en 1981.

La famille vit dans une cité très pauvre et passablement sordide.

La consultation filmée montrait que, malgré son aspect dépressif et amaigri, la mère pouvait avoir une relation, par moment très riche et très émouvante, avec Abdalha ; toutefois, c’est le bébé qui initie le plus souvent le contact avec sa mère : on peut voir là les premières traces d’une délégation d’un pouvoir reconnu au bébé. La mère pense en effet à Mouloud, qui remplit sa tête à elle, lorsqu’elle caresse assez mécaniquement la tête du bébé.

Au cours de cette consultation, Abdalha se calmait en regardant au loin, comme si c’était lui qui se voyait adulte triste et désabusé. Il était également calmé par la sucette qui était un équivalent symbolique de la mère.

Le père paraît jaloux de son fils ; il ne semble pas pouvoir accepter que le bébé soit un concurrent : il semblait alors faire mieux que sa femme mais il ratait ses claquements de doigt pour le calmer. De toute façon, il accuse plus ou moins sa femme de l’avoir trompé avec un cousin qui a habité chez eux : « Il a les yeux bleus. »

Il parle beaucoup de la loi islamique : il avait marié Mouloud avant son premier séjour en prison et devant l’échec de ce mariage il lui a trouvé une femme française à sa sortie de prison.

Un cas comme celui-ci montre que dans la crise culturelle que traverse cette famille, le dernier enfant porte un lourd poids : sa mère pense à son fils qui est de nouveau en prison et tout en étant capable d’apports interactifs, elle délègue à son fils le soin de se débrouiller avec une sucette ou de regarder au loin. Le père, déprimé, vaguement délirant, ne le reconnaît pas comme son fils. Son recours à la loi coranique est sans effet puisque le fait d’avoir marié son fils aîné suivant les traditions religieuses n’a pas évité à celui-ci de retourner en prison. Lui-même, qui est devenu harki, n’ose pas retourner en

Algérie, alors qu’il a là-bas un recours lointain, mais inabordable, un beau-père qui a bénéficié d’un miracle divin.

Une telle observation semble indiquer de manière suffisamment claire que les traditions organisent la transmission générationnelle et que celle-ci peut contredire les possibilités naturelles des interactions fantasmatiques, surtout si la situation est aggravée par le conflit culturel. Celui-ci est sans doute très marqué chez les immigrés ségrégés. Il peut aussi se manifester dans les sociétés en voie d’industrialisation et d’urbanisation. Mais l’étude des particularités de la vie familiale et de l’élevage des enfants sort du cadre de ce livre où nous étudierons encore, mais de manière très brève, les interactions précoces dans les milieux très défavorisés où précisément abondent les immigrés.