Chapitre XIII. La thérapeutique des interactions

Ce titre pourra surprendre, étonner même, puisqu’il laisse à penser qu’on peut agir sur ce qui se passe entre le bébé et la mère, sur ce qui se passe en même temps et avec des valeurs différentes chez l’un et chez l’autre. Nous avons pourtant vu que les deux protagonistes de la transaction sont souvent capables de s’adapter l’un à l’autre à travers une remarquable synchronie qui peut s’instituer dès la vie anté-natale et se poursuivre au travers d’ouvertures et de fermetures de circuits. Au niveau des systèmes interactifs, les équilibrations rétroactives et les avancées épigénétiques maintiennent l’efficience des interactions.

Dans les cas troublés, l’enfant peut être le meilleur agent de la modification positive de l’interaction du fait qu’il sait conférer à sa mère son statut spécifique. Mais nous avons examiné les nombreuses circonstances où le processus inter-actionnel est troublé par l’un ou l’autre de ses partenaires. Ce qui a été décrit à ce propos montre en tout cas que l’observation des difficultés, leur compréhension et éventuellement leur disparition se font mieux lorsqu’on travaille sur l’interaction avec un bébé dans les bras de sa mère et lorsqu’on travaille au domicile de la famille.

Le cadre théorique de cette action est celui des consultations thérapeutiques302 qu’on définira comme suit :

a)    Elles comprennent l’observation de l’interaction entre la mère et le bébé, et éventuellement avec les autres membres de la famille, surtout le père.

b)    Elles permettent aux parents de parler d’eux-mêmes, de leurs familles, de leur passé et de la répétition de leurs conduites. Elles permettent l’évocation de leurs fantasmes projetés sur le bébé.

c)    Elles autorisent l’observateur-thérapeute à essayer de comprendre, avec l’aide des parents, les motivations conscientes et inconscientes de leur comportement.

d)    Elles exigent que les thérapeutes puissent s’identifier dans un mouvement d’hystérie relativement contrôlé aux divers partenaires de l’interaction. Ils doivent en même temps faire passer des mots qui sont capables à la fois :

—    de dire ce qu’ils ont vécu dans cet effort identificatoire où les représentations du non-encore-nommable se sont liées à des représentations de mots ;

—    de se dégager des identifications primaires ci-dessus décrites pour les dire en leur nom propre : « Moi, je » correspond à cet indispensable dégagement.

Dans les cas les plus heureux, la consultation thérapeutique permet alors aux parents de modifier leurs projections fantasmatiques et de renoncer à la demande de confirmation narcissique qu’ils imposent à leur enfant. Les équilibres allégo-risant la succession des générations peuvent se transformer et le bébé peut n’être plus obligé de se tenir à la place qui lui a été assignée, surtout si c’est celle de bouc émissaire.

Dans d’autres cas plus difficiles, les ambitions seront plus modestes. Mais la mère peut parler d’elle parce qu’elle a son bébé dans les bras et une véritable psychothérapie peut se poursuivre.

La mère de ce bébé (Cas n° 20) a été abandonnée au deuxième mois de sa grossesse. Ses propres parents ont divorcé lorsqu’elle avait 18 mois. D’origine marocaine, elle a été élevée d’abord en France puis envoyée chez sa grand-mère maternelle. C’est alors qu’elle a été enceinte.

Elle a appris que sa grand-mère, qui l’avait élevée, avait un cancer de l’utérus et elle part, sans annoncer sa grossesse, pour l’assister dans ses derniers jours. En voyant saigner sa grand-mère, elle s’étonne de ne pas perdre de sang et revient à Paris, enceinte de 4 mois. Elle annonce à sa mère sa grossesse.

Les interactions entre le bébé et la mère sont pénibles à observer : le bébé est secoué verticalement comme une bouteille. Pour parler d’elle, elle ne regarde guère l’enfant qui finit par s’endormir pendant qu’elle décrit les derniers moments de la grand-mère. Elle évoque cependant un enfant imaginaire qui deviendra un homme, meilleur pour elle que ne l’a été son père pour sa propre mère : il ne la laissera jamais, sauf si elle devait entrer à l’hôpital.

Cette jeune femme finira par parler d’une équivalence entre le cancer de sa grand-mère, « une saloperie », et sa propre grossesse dont elle attendait la fin en observant les hémorragies de la grand-mère cancéreuse. Elle dit aussi que d’être une mère célibataire, c’est honteux, c’est avoir un cancer. Elle n’a d’ailleurs pas pu allaiter longtemps, car elle mangeait de mauvais aliments, des oranges, et le bébé avait de la diarrhée.

Ainsi cet enfant qui est valorisé comme un futur homme est désavoué dans son statut de bébé : il est survenu au moment où la grand-mère mourait et est le témoin du cancer que sa grossesse de mère célibataire a constitué.

Bien que les interactions soient assez pauvres, lorsqu’on les observe, une jeune femme qui parle d’une façon si riche de son bébé peut être traitée lorsqu’il est dans ses bras.

Il s’agit là d’une approche technique particulière dont on voit l’intérêt à propos de cet exemple.

Dans les cas d’interactions très pathologiques, soit pour des raisons sociales, soit du fait de la psychose des parents, on pourrait préconiser des interventions visant à modifier le comportement. Les recours techniques sont multiples.

—    Les uns consistent à tenter de modifier simplement la gamme des interactions et surtout à les enrichir : apprentissage d’un meilleur portage, de soins plus personnalisés, bains de piscine, etc.

—    Dans d’autres cas, on utilisera des méthodes plus sophistiquées.

Notre conviction est surtout que des propositions de modification du comportement sont possibles lorsqu’elles s’appuient sur l’élaboration des motifs et du mobile qui font que la mère est sourde aux apports de son bébé. Chaque fois que cela est possible, il faut que la compréhension de son comportement passe pour elle par l’étude de sa biographie et de ses fantasmes. Or, contrairement à ce qu’on répète, notre expérience nous a montré que l’appartenance à des milieux défavorisés ou à des cultures étrangères n’empêche pas des échanges de grande qualité. Si ce travail est fait, on permettra à une mère de sentir ce que veut dire le comportement du bébé, comment il la fait mère, comment elle peut renoncer à ses périlleuses répétitions, etc.

D’un autre côté, nous avons montré à plusieurs reprises que les bébés même jeunes entendent la valeur affective des mots et organisent dans ces échanges leurs proto-représentations. Us peuvent alors agir autrement sur leur partenaire interactive et contribuer à la faire mère.

Dans ces conditions favorables, proposer de modifier les gestes et les postures prend un tout autre sens. Ces considérations permettent d’espérer que ce type de travail sur les interactions précoces pourrait permettre une action préventive dont nous discuterons des possibilités dans nos conclusions.


302 D. Winnicott a le premier utilisé ce terme, mais le sens donné à cette situation est plus large que celui de la consultation de psychiatrie de l’enfant, D. Winnicott, La consultation thérapeutique et l'enfant, 1971 (trad. franç. C. Monod), Paris, Gallimard.