Chapitre II. La genèse de la relation objectale chez l’enfant

Nous ne visons pas dans ce chapitre à proposer en quelques pages une théorie cohérente de la naissance de l’objet interne et, par là, de la genèse des représentations. Il s’agit plutôt de montrer comment Freud puis d’autres psychanalystes proposent de comprendre la genèse et le développement des relations intrapsychiques. A vrai dire, la plupart d’entre eux ont eu l’occasion de confirmer et d’enrichir, ou de modifier les propositions freudiennes. Mais les psychanalystes d’enfants ont laissé là une empreinte durable, en associant à la reconstruction psychanalytique les fruits de leurs propres observations, suivant une méthodologie très particulière. Les psychanalystes d’adultes proposent, de leur côté, la reconstruction du passé à partir de la cure psychanalytique des adultes. Pendant longtemps, ils se sont appuyés sur un double modèle conjoint (S. Lebovici, 1980)13 : celui de la névrose de transfert qui s’organise dans la cure et celui de la névrose infantile. La première permet de reconstruire la seconde qui en constitue la base. Mais, après Freud, d’autres psychanalystes se sont intéressés aux périodes précédant l’organisation œdipienne, à celles qu’on peut reconstruire à partir de l’analyse de cas plus graves que les névroses (de transfert)14, à savoir les périodes préœdipiennes de la vie mentale.

Il est important d’en envisager ici les différentes descriptions, pour pouvoir examiner ultérieurement si ces décou-vertes et ces hypothèses théoriques peuvent s’intégrer aux recherches sur les interactions précoces ; et si c’est le cas, comment on pourra comparer les résultats des études comportementales aux données recueillies et construites par les psychanalystes sur l’accès à la vie mentale représentative et donc relationnelle.

S. Freud postule qu’à l’origine de la vie, l’enfant ne distingue pas les excitations exteroceptives des excitations intero-ceptives et que sa détresse initiale le rend totalement dépendant des soins maternels avec lesquels il forme une unité. Cet état correspond au narcissisme initial qui est un concept limite. La stabilité de ce paradis narcissique, où le Moi est apparemment capable de se satisfaire lui-même, conduirait en fait à la mort ou du moins à la non-naissance de la vie psychique, si les soins maternels n’étaient pas indispensables à la survie : « Oui, l’état narcissique primitif ne pourrait jamais évoluer, si tout individu ne traversait une période où, impuissant à s’aider lui-même, les soins d’autrui lui sont indispensables » (S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », 1914)15.

Ce stade narcissique qui suppose l’investissement du Moi et la satisfaction des besoins conduit à la naissance de la relation objectale. Les hypothèses freudiennes sont à ce sujet une articulation théorique essentielle qu’on pouvait prévoir dès l’étude des mécanismes des rêves (S. Freud, 1900)4. Mais c’est encore dans le texte sur le narcissisme, déjà cité (S. Freud, 1914), qu’on trouvera la plus nette référence entre l’unité de l’enfant et des soins maternels d’une part, et l’hallucination de la satisfaction des besoins d’autre part : « On peut légitimement objecter qu’une organisation qui est l’esclave du plaisir et qui ne tient pas compte de la réalité extérieure est incapable de se maintenir en vie pendant le temps même le plus court, si bien qu’elle n’aurait pas pu se former du tout.

nécessaire : a) les névroses qui produisent, dans la cure psychanalytique, le transfert névrotique, « les névroses à transfert », b) la forme névrotique des déplacements transférentiels, « la névrose de transfert ».

3.    S. Freud, « Pour introduire le narcissisme », 1914, in La vie sexuelle, Paris, puf, 1970.

4.    S. Freud, L’interprétation des rêves (1900), trad. franç. révisée par D. Berger, Paris, puf, 1967.

L’emploi d’une fiction de ce genre est cependant justifiée par la considération suivante : le bébé, si seulement on y inclut les soins maternels16, réalise en fait un tel système mental. Probablement il halluciné la satisfaction de ses besoins internes »17.

Ces quelques lignes, souvent citées, amènent à relire pour suivre le chemin qui conduit de l’autosufïisance narcissique au désir de l’objet et à sa perception-représentation, le chapitre VII de Uinterprétation des rêves. On y trouve l’hypothèse fondamentale suivant laquelle le scénario du rêve (et du fantasme) correspond à la réactivation des traces engrammées de plaisir (ou de satisfaction des besoins).

D’une manière plus générale, cette hypothèse s’exprimerait par le principe que le désir (de l’objet) s’étaye sur la satisfaction des besoins. L’enfant se dégage ainsi de l’union avec les soins maternels, qui serait, comme on l’a vu, mortifère pour sa vie psychique. Par l’activation de ses zones autoérotiques, il mobilise ces traces mnésiques et halluciné la satisfaction de plaisir. Le chemin qui va de l’hallucination de la satisfaction, du besoin ou de l’hallucination de plaisir à l’hallucination de l’objet a été tracé par les généticiens dont l’œuvre sera évoquée plus loin.

Pour Freud, en tout cas, c’est le désir qui crée l’objet interne ou qui, de ce fait, recrée l’objet. Sa représentation serait comme le fruit de son hallucination. On pourrait dire que sa perception est du domaine du même processus.

D’autres recours à la théorie psychanalytique pourraient être utilisés ici et feraient intervenir le destin des pulsions : l’excitation dont elles sont les déléguées ou sa présentation se « représentent » grâce à l’investissement de l’objet interne. Ainsi avons-nous pu écrire que « la mère était investie avant que d’être perçue » (S. Lebovici, i960)18, proposition que l’étude des interactions fera compléter par une deuxième proposition : « Et elle est créée par le bébé. »

Bien entendu, les découvertes de Freud à ce sujet ne sauraient se résumer à ces quelques pages : le désir et la création de l’objet ne se comprennent de façon cohérente que si on rappelle, à côté de ce qui concerne la genèse du désir et de l’investissement de l’objet, l’importance d’autres points de vue :

a)    La création du détour de la pensée pour traiter des excitations extérieures et intérieures suppose la distinction entre plaisir et réalité, entre processus primaires et processus secondaires : « Il devint alors nécessaire de retenir la décharge motrice (l’action) et cela s’obtint grâce au processus de la pensée qui se développe à partir de la représentation. La pensée fut dotée de qualités qui permettaient à l’appareil mental d’endurer la tension accrue tout le temps que le processus de décharge était différé » (S. Freud, 1911)19.

b)    Avec le système de la pensée et l’introduction de la secondarisation, il faut tenir compte de l’entrée en jeu des premières identifications différenciées ; elles se font par voie d’incorporation (K. Abraham) et d’introjection (S. Ferenczi). Elles supposent que le fonctionnement du Moi se fait sur le double registre du Moi-plaisir et du Moi-réalité. Le principe de réalité n’est autre que celui qui crée l’identité de perception entre l’objet externe et la réalité déplaisante. Le refoulement alors à l’œuvre traite en effet les stimuli internes déplaisants comme s’ils étaient extérieurs et les attribue à la réalité extérieure. Ainsi, le refoulement et son corrélat, la négation, de même que le clivage du Moi font coïncider, dans une certaine mesure, la représentation de l’objet ou l’objet interne et sa perception à l’extérieur.

c)    Ce qui se fait alors dans ce travail vise à préserver l’économie des ressources psychiques et à travailler avec le minimum de consommation énergétique. Le principe initial de plaisir qui commandait d’abord la vie psychique s’est transformé en principe de réalité qui vise à amoindrir le déplaisir.

En fait, la connaissance de la genèse de la vie relationnelle du petit enfant relève, pour Freud, de l’enseignement tiré des cures psychanalytiques, mais aussi de certaines obser-varions de l’enfant dans son milieu naturel. Elle est sous-tendue par une théorie que l’expérience psychanalytique rend nécessaire et qui trouve sa cohérence interne à partir des schémas initiaux dont nous avons tenté de montrer l’importance20.

Il n’est pas possible de passer en revue les travaux postfreudiens sur cette question de la relation avec l’objet interne puisque leur recensement exigerait qu’on se penche sur la plupart des travaux psychanalytiques qui font état d’hypothèses sur les relations de la mère et du père avec leur enfant. Si nous évoquons ici quelques-uns d’entre eux parmi ceux qui nous paraissent les plus importants, c’est parce qu’ils nous permettent mieux de comprendre le chemin qui va des psychanalystes aux observateurs de l’interaction. Nous verrons qu’en dépit de ce qui est dit, la différence d’approche n’exige pas de la part des psychanalystes une réelle fracture épisté-mologique et qu’une approche transdisciplinaire de l’étude des relations entre la mère et le bébé est possible, à condition que soient examinés avec soin les travaux psychanalytiques.

Quelques travaux postfreudiens importants

i° melanie klein et ses élèves doivent être classés à part parce qu’ils sont restés proches de la méthode psychanalytique, c’est-à-dire de la reconstruction, et en particulier dans le cadre de la psychanalyse dite précoce chez l’enfant jeune. On trouve, cependant chez Melanie Klein un article sur l’observation du nourrisson (M. Klein, Développements de la psychanalyse, 1962)21. Mais elle s’est attachée tout au long de sa vie à décrire d’une manière plutôt répétitive les différentes positions de l’objet interne qui est d’emblée clivé sous la forme du bon et du mauvais objet, expressions de la lutte intrapsychique des instincts de vie et de mort. L’angoisse de la position schizoparanoïde est caractéristique des mécanismes « extra-jectifs » de l’identification projective. La position dépressive ultérieure est marquée par le besoin de réparer l’objet qui est perçu dans sa continuité et sa totalité, ce qui représente une position génétique où Melanie Klein tient compte des résultats de l’observation du nourrisson à la fin de la première année de la vie. Dans cette perspective, M. Klein et ses successeurs décrivent la dichotomie objectale qui s’inscrit pour la vie entière suivant le système des investissements contradictoires et œdipiens de l’objet.

Il n’y a donc pas, pour les kleiniens, de relation pré-objectale. Susan Isaacs (1962)11 assimile hallucination, intro-îection et fantasme. Elle écrit dans ce travail : « Bien que Freud n’emploie jamais le terme de fantasme inconscient en décrivant l’introjection, il est évident que sa pensée est en accord avec notre hypothèse de l’existence de fantasmes inconscients dans la phase la plus primitive de la vie. » Elle va jusqu’à écrire que le fantasme est la conséquence de l’excitation de l’organe, la bouche, par exemple. « Grâce à l’expérience, les fantasmes s’élaborent et deviennent susceptibles d’expression, mais leur existence ne dépend pas de cette expérience. »

Les auteurs postkleiniens se sont attachés à la description de ces élaborations mentales qu’ils considèrent comme très précoces dans leur perduration puisque cette perduration

faciliterait la connaissance « intuitive » de la vie émotionnelle des bébés et de leur futur développement.

Dans le détail, cet article contraste avec les textes habituels de Melanie Klein qui sont consacrés à l’étude des fantasmes inconscients. Le chapitre III étudie les diverses variétés de comportements à l’égard de la tétée. « Nous devons naturellement tenir plein compte de chaque détail, de la façon dont la mère alimente le bébé et le traite. On peut observer qu’une attitude d’abord prometteuse à l’égard de la nourriture peut être perturbée par de mauvaises conditions d’alimentation, alors que les difficultés dans la tétée peuvent souvent être adoucies par l’amour de la mère » (p. 225). De fait, dans ce travail, M. Klein reste fidèle à la description de la phase dépressive, mais elle pense que la qualité des soins diminue les angoisses pcrsécutoires.

11. S. Isaacs, « Nature et fonction des fantasmes », in Développement de la psychanalyse, 1962 (trad. franç. W. Baranger, Paris, pur, 1966).

aboutit à leur production dans la vie psychique des adultes.

Hanna Segal, dans ses travaux, a constamment proposé d’importantes contributions à la théorie kleinienne. Dans les problèmes du développement de la relation à l’objet interne, elle s’est particulièrement attachée à décrire l’accès à la pensée symbolique (Hanna Segal, 1981 )12. Elle a proposé de distinguer, de ce point de vue, l’équation symbolique et le symbole proprement dit : « Dans l’équation symbolique, le substitut-symbole est ressenti comme étant l’objet original. L’équation symbolique est utilisée pour décrire l’absence de l’objet idéal ou pour contrôler un objet persécutant. Elle appartient aux premières étapes du développement. Le symbole proprement dit, disponible en vue de la sublimation et aidant au développement du Moi, est ressenti comme représentant l’objet ; ses caractères spécifiques sont reconnus, non modifiés et utilisés » (p. 577)13. Cette citation montre à nouveau, s’il en est besoin, que les kleiniens attachent de l’importance à la reconnaissance par l’enfant de la mère comme un objet total, le passage de l’équation symbolique à la pensée symbolique témoignant de l’accès à la phase dépressive de réparation de l’objet total.

2° FERENCZI ET SES SUCCESSEURS DE L’ÉCOLE HONGROISE

de psychanalyse avaient déjà ressenti toute l’importance des liens intimes entre le bébé et sa mère. D’une part, Ferenczi a décrit les liens entre l’identification et les intro-jections initiales (S. Ferenczi, 1908)14 (S. Ferenczi, 1912)15. Dans le premier de ces travaux, S. Ferenczi lie le transfert et l’introjection et cherche à montrer, en prenant l’exemple de l’hypnose et de la suggestion, que le transfert correspond à une confiance aveugle « survivance de l’amour et de la haine infantile-érotique » (p. 125), ce qui correspond à l’intro-jection des images parentales dans les premières expériences affectives aussi bien que dans la cure psychanalytique. Dans le deuxième travail, S. Ferenczi indique les liens entre introït. H. Segal, The Work of Hanna Segal, New York, Jason Aronson, 1981.

13.    Traduction personnelle.

14.    S. Ferenczi, « Über aktual- und Psychoneurosen », 1908, trad. franç. : « Transfert et Introjection », in Œuvres complètes Psychanalyse, I, Paris, Payot, 1968.

15.    S. Ferenczi, Le concept d’introjection, 1912, trad. franç. in Œuvres complètes Psychanalyse, I, Paris, Payot, 1968.

jection et projection et évoque l’externalisation de ce qui est intrqjecté, ce qui conduira Melanie Klein à proposer la notion d’identification projective.

Il est difficile de préciser ce qui, à cette époque, sépare S. Ferenczi et S. Freud : pour l’un et l’autre, la création de l’objet interne à partir de l’hallucination des traces engram-mées de plaisir est liée à la projection et à la reconstruction du monde extérieur : la réalité est reconstruite et est différente de la réalité objective. Pour l’un et l’autre ce processus s’organise dans le cadre du refoulement et des identifications primaires, notions théoriques dont nous aurons à mesurer l’importance lorsqu’il s’agira de décrire les interactions fantasmatiques.

S. Freud reconnaîtra ce qu’il doit à Ferenczi et à sa description de l’introjection. Mais l’importance qu’il attache au narcissisme va le conduire à l’étude conjointe de l’identification à l’objet sous le signe de l’introjection et de l’identification narcissique sous le signe de l’investissement de soi-même, processus qu’on désigne souvent par la métaphore avoir et être qui prend toute son importance dans Deuil et mélancolie (S. Freud, 1915)22 : dans ce travail qui renouvelle la pensée freudienne, l’investissement de soi et celui de l’objet sont décrits dans leurs liens indissolubles, mais sous le signe de l’économie libidinale qui implique les représentations et les affects.

De son côté, on le verra dans Thalassa1,1, S. Ferenczi sera conduit à faire l’hypothèse d’un amour primaire qui lie la mère et son bébé. Aussi bien les tenants de la théorie de l’attachement se reconnaîtront-ils mieux dans l’œuvre de la psychanalyse hongroise que dans la pensée freudienne. Cet amour primaire est comparé à bien des points de vue à un sentiment océanique, d’abord pour décrire d’une façon assez proche de la philosophie hindoue les expériences initiales de fusion, mais aussi parce que S. Ferenczi considérera l’expérience initiale du lien avec le sein maternel comme la base de l’amphimixie23 qui la nie : le coït serait alors un essai complexe pour échapper aux conditions initiales de la vie où se retrouvent l’ontogenèse et l’expérience phylo-génétique et régresser jusqu’à elles : « ... L’idée me vient que, tout comme la relation sexuelle, d’une manière hallucinatoire, symbolique et réelle, pourrait, en quelque sorte, avoir le sens d’une régression, du moins dans son mode d’expression, jusqu’à la période natale et prénatale, de même la naissance et l’existence antérieure au sein du liquide amniotique pourraient à leur tour être le symbole d’un souvenir organique de la grande catastrophe géologique et de la lutte pour l’adaptation, que nos ancêtres de la lignée animale eurent à mener pour survivre » (p. 159).

30 k. abraham pourrait être considéré comme un psychanalyste qui a, lui aussi, conduit au développement des théories kleiniennes sur la base de l’étude des liens entre les développements biologique et psychique. Non seulement cet auteur a insisté sur les composantes agressives du développement libidinal, mais il les a liées aux modifications du corps, par exemple à l’apparition des dents, organisatrice des fantasmes cannibaliques d’incorporation (K. Abraham, 1916)24.

40 Après la Deuxième Guerre mondiale, un certain nombre de psychanalystes, soucieux d’approfondir la connaissance du développement de l’enfant, se sont tournés vers son observation directe qu’ils considéraient comme indispensable. Ils se situent dans le sillage de la pensée et des travaux d’Anna Freud. On en trouvera la pensée la plus achevée dans son travail intitulé : « Pronostic de développement à travers l’observation de l’enfant » (A. Freud, 1958)25.

ernst kris avait entrepris une étude longitudinale du développement de l’enfant au Child Study Center de Yale aux Etats-Unis. Cette recherche portait sur un échantillon de mères suivies par une équipe multidisciplinaire dès leur grossesse. Leurs enfants furent ensuite étudiés après la naissance, dans un jardin d’enfants spécialisé, et à travers des cures psychanalytiques. L’étude longitudinale visait à confirmer les prédictions initiales. E. Kris mourut avant de pouvoir l’achever. Les erreurs de ses prédictions ont fait l’objet d’importantes remarques de Marianne Kris26.

Ce court article a, dans le contexte de ce travail, un intérêt essentiel : il montre que le comportement des mères peut se trouver modifié par des données contingentes et, de ce fait, transformer le pronostic ; par exemple, des mères rigides et perfectionnistes, lorsqu’elles ont un bébé qui a un gros poids de naissance et qui, de ce fait, a bon appétit, ont avec lui des relations beaucoup plus détendues qu’on ne l’aurait prévu ; elles n’ont pas alors l’attitude qu’on pouvait craindre et le développement de l’enfant est beaucoup plus harmonieux que celui qu’on pouvait prédire. Un tel constat permet de prévoir l’importance de l’influence du bébé sur sa mère, point sur lequel nous aurons l’occasion de revenir ultérieurement. Il introduit à l’étude des transactions entre les deux protagonistes en interaction.

rené a. spitz, partant de l’étude des effets de la séparation du bébé d’avec sa mère, décrivit les effets de la dépression « anaclitique » et Y hospitalisme. Il s’attacha à préciser la genèse de la relation objectale. Ses travaux sont résumés dans son étude de la première année de la vie (R. A. Spitz, 1965)22. Pour résumer à l’extrême sa pensée, il suffira ici de dire que cet auteur estime que le développement du système psychique du bébé est lié à sa relation avec sa mère : de l’indifférenciation initiale, il est conduit au développement d’une relation différenciée avec un objet interne stable, sa mère, à travers « des points d’organisation ». Ceux-ci marquent des étapes décisives qui donnent un sens à des comportements programmés qui étayent la construction de la relation objectale. C’est en particulier le cas de trois d’entre eux :

a)    Le premier sourire qui devient significatif lorsque le bébé investit une préforme du visage humain, vu de face et lui parlant.

b)    La phobie du visage de l’étranger qui témoigne du fait que l’enfant distingue la présence et l’absence de la mère. Le départ de cette dernière est l’équivalent du danger créé par l’arrivée d’un inconnu sur lequel il projette, selon un véritable déplacement phobique, l’angoisse liée à la séparation d’avec la mère. Ce point d’organisation témoigne du fait que la mère n’est plus une fonction, mais un être vivant et différencié, dont la continuité est reconnue et, par conséquent, ce fait signale bien la présence d’une activité fantasmatique « pensée » et secondarisée.

as. R. A. Spitz, De la naissance à la parole, 1965 (éd. franç., 1968), Paris, puf, 1968.

c) Le « non » caractérisé par les mouvements de nutation est sous-tendu par la capacité de l’enfant de s’identifier activement aux frustrations introduites par les interdictions maternelles.

Ces descriptions ont été sans doute relativisées par les études contemporaines sur l’observation des interactions précoces. Mais elles gardent la valeur d’un modèle théorique irremplaçable. Elles montrent la genèse de la pensée seconda-risée dans le continuum des relations transactionnelles entre la mère et le bébé. Tout se passe comme si, conformément au principe suivant lequel l’hallucination de l’objet s’appuie sur l’hallucination de la satisfaction, les traces engrammées des expériences de plaisir étaient reprises à travers les progrès du développement pour prendre un sens nouveau, inducteur de la vie fantasmatique.

En outre, le modèle proposé par R. Spitz a l’intérêt de combiner d’une part les perspectives métapsychologiques des effets de la détresse initiale du nouveau-né et les conséquences de l’étude de son développement ordonné par l’épi-génèse et, d’autre part, l’existence de programmes connus sous le nom de réflexes archaïques : le premier sourire spécifique à l’approche du visage maternel représente, par exemple, l’accès au sens relationnel qui s’appuie à la fois sur l’existence des réflexes bucco-linguaux et des effets de la présence de la mère, porteuse de ses anticipations créatrices.

margaret mahler27 est une psychanalyste qui s’est également attachée à l’étude des très jeunes enfants et à leur observation. Sa théorie du processus d’individuation-séparation s’appuie sur une comparaison du développement de l’enfant normal et de celui du petit psychotique. Ayant reconnu deux formes de psychoses infantiles, elle oppose leurs formes autistique et symbiotique et les compare à ce qu’elle appelle l’étape autistique et l’étape symbiotique du développement. Elle étaye cette description sur la théorie de l’évolution de la représentation de soi et de la représentation de l’objet24. Selon elle, dans la psychose autistique, la détresse est telle que l’enfant ne perçoit pas sa mère dans le monde extérieur. Cette dernière n’oriente pas l’enfant dans sa recherche et son repérage de ce qui vit autour de lui : il ne la reconnaît pas. Son refus (ou son impossibilité) de la reconnaître est décrit comme « un comportement hallucinatoire négatif » dont l’investissement rappelle celui dont le nouveau-né se protège pour ne pas souffrir des excitations extero- et interoceptives. En d’autres termes, il n’y a pas de différence entre la représentation de soi et celle de l’objet.

La psychose symbiotique définit un état où l’enfant constitue, avec sa mère, une unité dyadique dans une enceinte commune dont les limites seraient comparées à une « membrane symbiotique ». Il s’y organise « une harmonie rythmique d’interaction ». Si les représentations du self et de la mère commencent à s’autonomiser dans de tels cas, celle-ci ne peut cependant se séparer de son enfant qui lui prête une puissance renforcée.

Le processus d’individuation, décrit à partir de ces bases, implique l’étude directe de l’adaptation du jeune enfant et de ses interactions au cours de quatre étapes : différenciation, accoutumance, rapprochement et accession à la relation objectale différenciée.

Les recherches de M. Mahler et celles de ses collaborateurs sont fondées sur l’étude d’un matériel recueilli auprès des enfants gravement troublés et auprès d’enfants se développant de façon régulière. La théorie psychanalytique de la relation objectale en est le support, mais il s’agit d’études méthodiques et plutôt microscopiques ; elles ont néanmoins fourni aux spécialistes américains un modèle largement reconnu qui légitime les observations psychanalytiques du comportement des bébés et de leurs mères.

De fait, cette attitude est celle de nombreux psychanalystes des Etats-Unis qui observent les bébés et leurs interactions

34. Le mot Soi est ici employé au sens anglo-saxon, qui n’est pas très différent de Moi-, le « self » pourrait se traduire par soi-même en tant qu’il est l’objet d’une représentation ; le Soi n’est pas le sujet de sa pensée ou de son action, ce qu’on pourrait traduire par Je. « Le self » représente un agencement primitif préalable à l’organisation du Moi, alors que le je, différent du tu et de il, se constituerait au troisième stade d’organisation de R. Spitz, celui du Non.

avec leurs mères. Beaucoup d’entre eux ne s’attachent guère à essayer d’intégrer reconstruction du passé et recherches directes sur les comportements interactifs. On le verra dans le chapitre de ce livre rédigé par S. Stoléru, et consacré à l’étude directe des interactions précoces à laquelle se sont consacrés de nombreux psychanalystes des Etats-Unis. C’est ainsi que le National Institute of Mental Health, célèbre organisme de recherches, a publié trois importants volumes réunis sous le titre : The Course of Life25. Le sous-titre commun à ces ouvrages est le suivant : « Contributions psychanalytiques à la compréhension du développement de la personnalité. » Le premier volume est consacré à l’étude du bébé et du jeune enfant. Des auteurs, tous psychanalystes ou particulièrement ouverts à la théorie psychanalytique, tous très connus sur le plan national ou international, ont rédigé de très intéressants chapitres sur les trois premières années de la vie. Anna Freud y développe son concept des lignes de développement et Erik Erikson y présente sa théorie psychanalytique du développement psychosocial. Après un exposé sur la théorie des afîects (Robert N. Emde), les chapitres suivants, d’ailleurs parfaitement documentés, tentent toujours un rapprochement entre les points de vue neurobiologique et/ou maturatif et la reconstruction psychanalytique. Toutefois, Théodore Shapiro et Daniel Stern décrivent le point de vue psychanalytique sur la première année de la vie comme l’établissement de l’objet dans le champ affectif. Cette perspective est très proche de celle que je m’efforcerai de justifier ; elle va au-delà de la confrontation entre théorie et technique psychanalytique d’une part, observation du comportement d’autre part.

On garde cependant l’impression que l’ensemble de ces travaux, qui s’inscrivent dans le sillage de la pensée d’Anna Freud, reflètent encore les controverses entre ceux qui se réclament de cette école et les psychanalystes d’obédience kleinienne. On a d’ailleurs pu le constater également au cours du XXXIIe Congrès international de Psychanalyse (Helsinki, 1981) dans la controverse qui opposa Hanna Segal,

85. The Course of Life : Contributions Toward Understanding Personality Development, Vol. I : Infancy and Early Chïldhood, sous la direction de S. I. Greenspan et G. H. Pollock, Adelphi, nimh, 1980.

psychanalyste kleinienne28, à Albert Solnit29 qui dirige le Yaie Child Study Center et qui est un des directeurs de la collection groupée sous le titre : Psychoanalytic Study of the Child, essentiellement ouverte aux disciples d’Anna Freud. La discussion entre les deux orateurs porta sur leurs conceptions : ils présentèrent leurs vues sur les effets du développement du nourrisson et leurs conséquences sur l’établissement du processus psychanalytique.

A. Solnit estime que dans le cours de l’analyse, la régression ne dépend pas des modalités du choix et des relations objec-tales qui s’établirent autrefois. De ce fait, son étude au cours de la psychanalyse des enfants et des adultes permet de se faire une idée relative du sort des divers investissements libidinaux de la première enfance. Si les objets d’amour changent, le processus même de leur choix agit précocement sur ces développements. Néanmoins, A. Solnit estime que la comparaison entre les résultats de l’observation directe des jeunes enfants sur leurs liens d’attachement et les reconstructions des périodes les plus reculées de la vie permet seulement de se faire une idée sur l’influence du passé sur l’avenir, même dans les cas suivis pendant plusieurs dizaines d’années. Il reste que le pouvoir de l’organisation pulsionnelle et des relations avec les objets primaires permet de parler d’un poids quasi définitif dans la vie aussi bien que dans la cure psychanalytique, comme en témoigne l’exemple d’un cas étudié d’abord par E. Kris, puis par Solnit, Ritvo et S. Provence. L’enfant suivit une cure psychanalytique à 5 ans, tandis que la mère recevait une aide du type de la guidance parentale. Environ vingt ans plus tard, ce sujet, suivi régulièrement dans l’étude catamnestique, faisait preuve d’une bonne adaptation sociale ; sans doute les modalités de son attachement primaire à sa mère avaient fait l’objet d’un travail utile. Cependant, la peur des régressions et l’existence d’un large répertoire de défenses anticipant ces régressions témoignent, selon l’auteur, de l’importance des modalités précoces du lien d’attachement. « Elle et sa mère avaient recouru prématurément à des objets inanimés pour remplacer les contacts corporels et avaient utilisé l’activité intellectuelle à la place d’un engagement affectif. » Ces interactions avaient été décrites au cours de l’étude longitudinale de Yale ; et elles persistent pour limiter l’aptitude à trouver le bonheur dans les relations affectives. A. Solnit estime donc que la valeur prédictive de l’étude de ces interactions est essentielle, ce qui plaide évidemment en faveur d’une aide très précoce.

Hanna Segal, au contraire, considère que les modalités du transfert permettent d’inférer directement et bien évidemment à partir d’elles, à la connaissance des relations objectales très précoces. On peut suivre, dans le transfert, les modalités de l’intégration ou de la non-intégration des expériences préverbales. Tout se passe donc comme si un rêve, un fantasme justifiaient l’interprétation d’une situation décrite en termes de relations œdipiennes pré-cocissimes à partir de la bipartition ambivalente de l’objet maternel.

D’autres psychanalystes ont travaillé selon ces deux directions. Les travaux de l’école kleinienne ont inspiré, outre Hanna Segal, Bion et Meltzer. Le premier a modélisé la notion de contenant interne et de contenu (« container » et « content ») et il a lié la pensée à l’absence de l’objet — le sein —■ suivant la théorie freudienne, mais en décrivant le processus qui crée la pensée comme une concentration des identifications projectives. Bion, comme d’autres kleiniens, et en particulier D. Meltzer et Frances Tustin, se sont intéressés à l’organisation autistique28 : ils décrivent les situations qu’ils observent comme la conséquence d’un processus génétiquement lié au passé le plus reculé, que le développement n’a pas touché.

Les autres observent les conséquences des comportements précoces et cherchent à en comprendre les effets plus lointains, au nom de leur expérience psychanalytique. On ne saurait recenser ici les innombrables contributions passionnantes des uns et des autres. Judith Kestenberg (1968)29 a, par exemple, étudié la naissance de la féminité et la génitalité précoce : elle montre comment les stimulations des organes génitaux

a8. D. Meltzer, Le monde de l’autisme, 1975 (trad. franç. G. Haag et al.), Paris, Payot, 1980.

29. J. Kestenberg,« Le dehors et le dedans, le masculin et le féminin », in La sexualité féminine controversée, 1968 (trad. franç. C. Kestenberg), Paris, puf, 1975.

nour — a

externes pendant la toilette peuvent se développer vers le vagin et d’autres parties du corps. Elle a observé des rythmes spécifiques à l’excitation sexuelle des toutes petites filles :

a)    soit le rythme « oral » avec sa tension et son relâchement ludiques, par tapotement des muscles périnéaux, tension et relâchement qui peuvent donner l’impression de contractions génitales ;

b)    soit un rythme de contractions prolongées, avec relâchement explosif, de type plus « anal » qu’orgastique ;

c)    soit un rythme « urétral », lorsque le contrôle de la continuité et de la discontinuité est essentiel ;

d)    soit un rythme vraiment vaginal, autour de deux ans.

De ce fait, la répartition de l’excitation, plus au-dehors ou plus au-dedans, joue un rôle dans le comportement de la petite fille, de l’adolescente et de l’adulte. J. Kestenberg décrit, par exemple, des comportements maternels où le bébé est l’objet de l’extériorisation des excitations du dedans. Quand ce mécanisme survient, le vagin se désexualise au profit d’une activité maternelle légèrement séductrice à valeur sublimatoire. Si cette dérivation échoue, le comportement maternel devient explicitement séducteur : les sensations génitales se font jour chez la mère au cours de ses activités d’allaitement, de toilette, etc.

Si j’ai donné un sort particulier à ce travail de J. Kestenberg, outre son intérêt évident, c’est parce qu’il montre comment les variétés spécifiques de comportements corporels ainsi que les rythmes qui les manifestent jouent un rôle dans la vie sexuelle ; ils jouent également un rôle dans les interactions au cours des soins donnés à l’enfant.

Le travail donne aussi toute son importance à l’opposition entre dehors et dedans : il faut y revenir, car il apporte une contribution psychanalytique essentielle à l’étude des interactions précoces.

a) Comme on l’a vu, la construction d’un espace psychique pour les représentations, les affects, les pensées et les fantasmes, pour le rêve, suppose la mise en œuvre d’un processus de temporalisation et de spatialisation. Les représentations des choses viennent alors coïncider, selon la théorie psychanalytique, avec les mots emmagasinés pour leur donner le pouvoir du sens et de l’action. Monde extérieur et monde intérieur étaient dans des rapports d’identité perceptive, avant que la pensée ne parvienne à les séparer. Mais les représentations à l’intérieur de la psyché, dites en mots, constituent le monde extérieur. Le travail de refoulement coïncide avec la dénégation de ce qu’on rejette de soi pour faire coïncider la réalité extérieure de l’intérieur de l’espace psychique avec l’autre réalité extérieure, celle dite objective. Le temps imparti à la construction de cet espace est celui des interrelations initiales, en sorte que temps et espace sont organisés suivant le même vecteur qui permet de distinguer d’abord ce qui est excitant au-dehors ou au-dedans, puis ce qui est pour avoir été ou pour devoir être. L’espace interrelationnel et le temps interactif interviennent concrètement entre la mère et son bébé pour s’ouvrir et se fermer, nous le verrons, afin que les deux protagonistes se ressourcent chacun à leur manière, le bébé dans son sommeil, la mère dans ses autres occupations.

b) Le travail de certaines zones du corps du bébé, celles qu’on appelle auto-érotiques, met également en jeu la notion de dedans et de dehors. La cavité primitive, selon René Spitz, est cette zone qui ne comprend pas seulement la bouche et la cavité buccale, mais tout ce qui est actif avec elle, les bras et les doigts qui entourent ceux de la mère et qui sont entourés par elle dans ses propres bras. Très active au cours de la tétée ou de l’alimentation, cette cavité est mise en branle dans la réactivation des traces de plaisir. La création de l’objet interne dépend de la capacité à rejouer cette scène imaginaire sur la base de l’expérience de satisfaction. C’est ainsi que les expériences psychiques et le désir qui permet de les halluciner lient une réalité relationnelle, historiquement déterminée, aux premiers rudiments du fonctionnement mental.

Plus tard, lorsque l’expulsion des matières fécales déterminera de fortes sensations de décharge et de violence, le passage de l’intérieur vers l’extérieur sera vécu comme une perte ; perte qui ne sera maîtrisée que pour protéger la relation avec la mère.

Ainsi l’évocation de la réalité interne dans un espace psychique temporalisé et celle de la mise en jeu des zones auto-érotiques pour contribuer à créer cette réalité interne, dans un plaisir de fonctionnement (E. et J. Kestenberg, 1966)30, permettent de distinguer d’une part psychiquement, au niveau du bébé et d’autre part réellement, entre lui et sa mère, ce qui est dedans et ce qui est dehors.

Entre la mère et l’enfant, les relations ne s’instituent pas qu’en des temps spécifiques, ni seulement au niveau de zones auto-érotiques déterminées géographiquement par des points de contact isolés entre le dedans et le dehors. D. Anzieu a, pour sa part, décrit le système complexe que constitue, à ses yeux, le moi-peau (D. Anzieu, 1974)31. Cet auteur, reprenant les idées de Bowlby sur l’attachement, a fait état des expériences de Harlow sur les contacts entre les petits singes et leurs mères, et, évoquant le cercle groupai resserré des séances de psychothérapie de groupe, il a proposé l’hypothèse d’un moi-peau. « Par moi-peau, nous désignons une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases de son développement pour se représenter lui-même comme Moi à partir de son expérience de la surface du corps. Cela correspond au moment où le Moi psychique se différencie de son Moi corporel sur le plan opératif et reste confondu avec lui sur le plan figuratif... » (p. 207). Plus loin, D. Anzieu décrit l’étayage du moi-peau, tel qu’il le voit sur trois fonctions :

a)    C’est le sac qui retient le bon et le plein que lui procurent l’allaitement, les soins et le bain de parole ;

b)    C’est la limite qui contient l’extérieur au-dehors ;

c)    C’est la barrière qui protège contre l’agression des autres.

Sur ce moi-peau, l’auteur voit la possibilité de figurer le narcissisme primaire et le masochisme primaire ; dans le premier, la peau n’a pas besoin d’être aimée. Dans le second, la peau du bébé ne peut se séparer de celle de sa mère que dans une déchirure qui rend l’adhésion impossible.

Ces métaphores proposées par Didier Anzieu introduisent à l’utilisation du langage du corps par les psychanalystes. Winnicott y a excellé.

5° Nous avons, en effet, donné une place particulière à Winnicott, parce que son approche, qui l’a mené de la pédiatrie à la psychanalyse, est très originale ; et parce qu’il parle un langage qui fait passer dans la psychanalyse le corps de la mère et de son bébé.

Sa théorie ne peut être résumée sans risquer d’en perdre le sens. Nous nous contenterons de rappeler que Winnicott, parti à son tour du postulat fondamental de l’unité du nouveau-né avec les soins maternels, décrit comment le souci les accompagne pour réaliser une unité presque parfaite. Lorsque la mère cesse d’être folle pour retourner à sa vie, elle amène l’enfant à halluciner sa présence, mais Winnicott pense que, pour perdre sa mère et son sein, l’enfant doit les avoir connus dans leur réalité ; c’est sur ce point qu’il quitte Freud. Pour lui, cette séparation relative crée le « souci » de l’enfant qui, excité, bien que repu, devra apprendre que les trous faits à sa mère la laissent survivre. Il acquiert, dans ce lent processus, le sentiment du continu d’exister qui n’est autre que son soi (ou « self »)32. Cette continuité sépare une zone « transitionnelle », qui n’est ni le Moi du bébé, ni celui de la mère, zone où s’épanouissent les intérêts culturels de l’enfant, l’aire de ses jeux et de sa créativité.

Pour décrire les relations initiales de l’enfant et de sa mère, Winnicott emploie une métaphore qui sera largement reprise. Il décrit le « holding », mot difficilement traduisible en français : il s’agit d’une mère qui tient son enfant, mais aussi le retient, le contient, le soutient, etc. Tous ces préfixes rendent, en français, la volonté métaphorique de Winnicott pour traduire une relation directe et transitive entre les deux partenaires. Winnicott dira, par exemple, qu’une mère qui lâche son enfant de quelques centimètres le fait dévaler les pentes indéfinies d’un précipice. Le handling décrit, de la même façon, les soins manipulatoires du bébé et le « playing », ses jeux créatifs.

Apparemment, Winnicott n’en disait pas beaucoup plus que les autres psychanalystes dont nous avons rappelé les travaux et qui se sont essayés à définir la nature de la relation entre le bébé et sa mère. Mais la prégnance de ses métaphores, en même temps qu’elle définit ses convictions géniales est une séduction qu’il exerce sur des lecteurs trop facilement convaincus de leur possibilité d’utiliser, sans une étude soigneuse, les notions qu’il a proposées. Winnicott se situe, en effet, sur une nouvelle route psychanalytique qui mêle images et concepts, organisation intrapersonnelle et expériences interpersonnelles.

La sincérité de Winnicott pour raconter son vécu personnel ne peut pas se retrouver chez tous ceux qui s’en réclament, d’où l’extension abusive de certaines notions qu’il proposa, comme le« holding », la« zone et les objets transitionnels, » etc. On est par exemple passé de la maintenance (« holding ») au bonding qui désigne les liens d’attachement, tels qu’ils ont été décrits depuis J. Bowlby : ici, on emploie la métaphore des liens du forçat pour définir la relation du bébé à sa mère. Cette image est, bien entendu, fort parlante, mais elle montre comment, avec Winnicott, ou malgré lui, on passe facilement de la théorisation psychanalytique à la métaphore et à la description.

Ces remarques ne visent pas à critiquer Winnicott qui a su imager avec son génie la théorie psychanalytique de la genèse de la relation objectale, mais à prévenir contre l’impression de facilité que ses lecteurs acquièrent, lorsqu’il s’agit de comprendre et surtout d’appliquer ses écrits. Mieux vaut essayer de pénétrer en profondeur ses aphorismes brutaux.

Dans la succession des psychanalystes qui se sont occupés des prémisses de la relation d’objet, Winnicott tient, on le voit, une place à part, puisqu’il utilise déjà le langage que vont employer ceux qui, aujourd’hui, décrivent les comportements interactifs.

Mais, jusqu’à Winnicott, qui ne s’en sépare pas, Freud et ses successeurs ont élaboré une théorie qui donne la primauté à la construction de l’objet interne : pour Melanie Klein, cet objet connote les pulsions et existe d’emblée. Pour les autres, il est créé par l’hallucination de la satisfaction. Tous reconnaissent l’importance du moment où il est différencié, moment de l’institution de la vie fantasmatique secondarisée, ce que Melanie Klein décrira, de son côté, comme la phase dépressive de réparation de l’objet total. C’est dire l’importance de la fin de la première année de la vie, période après laquelle commence une certaine autonomie psychique.

Cette description repose sur la métapyschologie freudienne, selon laquelle le désir créateur de l’objet interne s’étaye sur la satisfaction et l’insatisfaction que module l’objet de la réalité externe. Les connaissances acquises par les psychanalystes qui se sont intéressés à l’observation directe du bébé ont permis d’établir de solides ponts entre les hypothèses méta-psychologiques et les constructions psychanalytiques d’une part, l’étude des comportements précoces d’autre part.

Les riches descriptions des comportements interactifs vont mettre en cause cette cohérence. J. Bowlby, le premier, a procédé à une révision déchirante de ces perspectives généralement admises, comme nous allons le voir maintenant.