Chapitre I. La révision déchirante de John Bowlby33

Comme on l’a vu dans la première partie de ce livre, les psychanalystes ont comparé, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les constructions issues de la technique et de la théorie avec les observations directes de l’enfant. La plupart d’entre eux ont ainsi permis une meilleure connaissance du développement de l’enfant dans le cadre de la théorie de la relation objectale. On parle souvent de ce groupe d’analystes anglo-saxon comme de généticiens qui ont visé à la cohérence de ce qu’on pourrait appeler la psychologie psychanalytique de l’enfant.

De ce fait, nombre d’entre eux ne pouvaient manquer de se référer en même temps à leurs observations psychanalytiques et aux travaux de la psychologie génétique, comme ceux de Jean Piaget.

Il ne serait pas faux de penser que John Bowlby est parti de cette même préoccupation dans son élaboration progressive de la théorie de l’attachement. Cet auteur, psychanalyste relativement proche de l’école kleinienne en Angleterre, travaillait depuis la guerre à la Tavistock Clinic à Londres. Ses préoccupations le conduisirent à un certain nombre de travaux sur les effets de la séparation de l’enfant jeune de sa mère. L’Organisation mondiale de la Santé inspira des recherches d’experts. De là naquit le livre que

J. Bowlby rédigea à cette époque : La carence de soins maternels (1954)2. Mais, dès 1957, cet auteur s’intéressa à d’autres approches ; elles le conduisirent à proposer la théorie de l’attachement pour définir « la nature du lien qui unit l’enfant à sa mère » (J. Bowlby, 19573, 19584).

Sa connaissance de l’éthologie du comportement animal l’amena sans doute à lire les travaux de Lorenz et Tinbergen qui furent publiés dans les années 50, travaux sur lesquels nous reviendrons plus loin. Ici, il suffira de dire que le désarroi des mammifères séparés de leur mère parut à Bowlby comparable à celui qu’on observe chez le bébé. A partir de ce rapprochement, Bowlby fut amené à se poser le problème de la valeur de la notion de dépendance orale chez le nourrisson.

Également préoccupé de tenir compte des travaux génétiques de Piaget, il fut amené à se séparer de l’ensemble des psychanalystes qui avaient traité des conséquences de la séparation précoce de l’enfant et de sa mère : pour Bowlby, René Spitz était resté inutilement prisonnier de sa fidélité à la théorie psychanalytique freudienne. L’appareil théorique de M. Klein lui semblait critiquable du fait de son objecta-lisation du lien primaire au sein. En revanche, les travaux de l’École hongroise de psychanalyse lui parurent plus proches des expériences faites par les éthologues : il admet, en effet, qu’on peut parler avec ces psychanalystes d’un attachement primaire, attachement que A. et M. Balint avaient imagé dans leur métaphore du sentiment océanique. Imre Hermann, en décrivant la tendance à l’agrippement, pouvait parler « d’un instinct filial » (I. Hermann, 1972)5.

Arrivé à ce point de sa recherche, J. Bowlby propose l’idée qu’il existe une pulsion d’attachement, pulsion primaire, non liée à la libido. Elle définirait le comportement d’attachement

a. J. Bowlby, Soins maternels et Santé mentale, 2e éd., Genève, Organ. mondiale de la Santé, Monog. 2, 1954.

3.    J. Bowlby (1957), « An Ethological Approach to Research in Child Development », Brit. J. Med. Psych., 30.

4.    J. Bowlby (1958), « The Nature of the Child’s tie to his Mother », Int. J. Psychoanal., 3g. Cet article est celui qui définit le mieux la nature drastique de la révision à laquelle J. Bowlby fut conduit pour décrire l’anxiété de séparation, comme il le fit en i960 (« Séparation Anxiety », Int. J. Psychoanal., 4t, a-3)-

5.    I. Hermann, L’Instinct filial (Introduction à I. Hermann par Nicolas Abraham), Paris, Denoël, 197a.

qui s’exprime dans les deux premières années de la vie, suivant des directions qui sont liées au développement de l’enfant. Cinq conduites d’attachement se succèdent : la succion, l’étreinte, le cri, le sourire et la tendance à aller vers, à s’accrocher.

Depuis cette date, J. Bowlby a voulu réaliser une description approfondie de l’attachement et de la perte, ce qui a conduit à la publication de trois volumes qui se sont succédé depuis 1969. Nous nous référerons surtout au premier de ceux-ci intitulé Uattachement (J. Bowlby, 1969)34.

Au cours de cette lente évolution, Bowlby a tenté d’intégrer à l’étude des liens d’attachement certains aspects de la théorie de la communication et de la théorie des systèmes, à la manière dont nous les avons évoqués dans le chapitre I de la première partie de ce livre.

Les conséquences de cette révision théorique ont été extrêmement nombreuses. Elles vont jusqu’à toucher aux conceptions des soins et de la prévention dans le domaine de la santé mentale des jeunes enfants : dans ses expériences sur la dépression anaclitique des jeunes enfants hospitalisés ou élevés en institution, R. Spitz avait montré comment la détresse du bébé pouvait guérir lorsqu’il retrouvait sa mère et lorsqu’il échappait aux conséquences dramatiques de la carence des soins maternels. L’intérêt pour la théorie de l’hospitalisme conduisit à préconiser l’allongement des congés maternels après la naissance des bébés. On considérait que, pour leur développement, ils avaient besoin de leur mère. La diffusion de ces principes ne fut pas sans susciter des critiques et des oppositions, dont on pourrait prendre connaissance dans une monographie de l’Organisation mondiale de la Santé sur la réévaluation de la notion de carence en soins maternels35 : Margaret Mead y écrit par exemple que les conseils donnés aux mères à partir de ces théories visent à saper les progrès dans la reconnaissance du droit des femmes, en les empêchant de travailler et en les confinant au foyer. D’autres auteurs discutèrent de la spécificité de l’hospitalisme, tout en reconnaissant que la notion de carence en soins maternels garde toute sa valeur, si on la comprend à travers les vicissitudes de l’histoire des relations familiales du bébé.

Cette controverse a eu une grande importance. Si l’on admet, en effet, que le lien avec la mère n’est pas absolument spécifique, la politique sociale devra viser à rechercher surtout la cohérence dans les modes de garde des jeunes enfants. De fait, l’expérience a largement montré que dans les classes défavorisées de la population, les bébés étaient trop souvent hospitalisés à l’occasion d’une maladie pourtant bénigne, qu’on les plaçait dans des pouponnières ou des établissements spécialisés, prétendument pour les faire bénéficier d’une protection sociale, que les crèches contribuaient à aggraver la carence en expériences positives, qu’enfin, les enfants étaient placés sans précaution chez des nourrices mercenaires, sans que ces dernières aient reçu aucune formation.

La prise en considération du passé lamentable de certains enfants qui se sont éteints dans le retard intellectuel et/ou qui sont devenus des psychopathes, montre l’importance sociale de la révision théorique opérée à cette époque par Bowlby. Toutefois, l’étude des interactions précoces montrera que la mère agit autrement que par les soins qu’elle procure, parce qu’elle est un être humain et qu’elle introduit ses fantasmes dans la relation interactive qu’elle contracte avec son bébé.

Nous n’avons pas l’intention d’étudier ici les innombrables travaux auxquels la théorie de l’attachement a donné lieu. Ce qui nous semble important, c’est de saisir que, dans ce moment historique, un glissement s’est opéré. Les chercheurs n’ont plus voulu s’appuyer sur la théorie de la séparation ni celle de l’anxiété. Cette différence conceptuelle reste cependant, à nos yeux, importante, puisqu’elle se trouve être à la base de ce que nous considérons comme deux voies nécessaires dans l’étude des interactions : les interactions comportementales et les interactions fantasmatiques.