Chapitre II. Le comportement d’attachement chez les animaux

Lorenz est un des éthologistes qui ont témoigné de l’importance de « l’empreinte » ou de « l’imprégnation »36. De quoi s’agit-il ? Du fait que les comportements programmés du jeune sont déclenchés par la présence spécifique d’un objet dans son entourage. En étudiant le comportement social des animaux, Tinbergen a davantage insisté sur les mécanismes internes de déclenchement de ces comportements37. L’objet d’attachement peut, selon lui, jouer le rôle d’un leurre d’imprégnation et, de ce fait, ne serait pas spécifique. Certains auteurs, cependant, ont pensé que les mécanismes internes de déclenchement ne sont susceptibles d’agir qu’à des périodes spécifiques où, en raison de son programme ■—• d’ordre neuroendocrinien, par exemple —, le sujet qui s’attache est sensible. Cette théorie est actuellement soumise à de nombreuses critiques, parce qu’elle ne semble pas toujours confirmée par des faits. Néanmoins, le mystère reste entier sur les mécanismes qui sous-tendent les comportements d’imprégnation et d’attachement spécifiques à une espèce animale. Certains éthologues n’éliminent pas l’idée qu’il existe peut-être un certain apprentissage des conduites d’attachement, aussi bien dans la classe des mères que dans la classe des enfants. Chez les primates infra-humains, il n’est pas exclu que la vue joue un rôle dans la socialisation des conduites maternelles. Ainsi peut-on s’expliquer peut-être ce qui apparaît comme la reconnaissance de la mère par le jeune bébé.

Dans une communication inédite, P. Jaisson mentionnait le comportement alimentaire de jeunes pingouins noirs qui sont nourris par régurgitation, lorsqu’ils provoquent l’ouverture de la bouche de la mère par des coups donnés sur la face inférieure de son bec. Tout se passe comme si, dans les premiers jours de la vie, le bébé pingouin était sensibilisé à l’empreinte élémentaire du bec rouge dont la couleur se distingue dans la masse des têtes noires. Quelques jours plus tard, un leurre peut être substitué, dans ces expériences, au triangle rouge qui simule le bec : il s’agit d’une forme rappelant le sommet de la tête des pingouins. Vers vingt jours, tout se passe comme si les bébés pingouins étaient sensibilisés à une vue globale de la tête des mères, qui peut être reproduite sous la forme d’un leurre spécifique.

J. Bowlby a été frappé par les travaux de Harlow sur les singes. Il s’agit d’un ensemble cohérent d’expérimentations qui ont porté sur les relations entre les mères et les enfants singes. La première communication publiée date de 1958®.

Avant d’en présenter un bref résumé, il ne me paraît pas inutile de citer quelques lignes où J. Bowlby exprime avec lyrisme l’importance de ce type de comportements : « A la campagne, au printemps, chez les animaux, y a-t-il un spectacle plus familier que celui de mères avec leurs petits ? Dans les champs, ce sont les vaches et les veaux, les juments et leurs poulains, les brebis et les agneaux ; dans les étangs, ce sont les canes et les canetons, les cygnes et leurs petits. Il va tellement de soi que les agneaux et les brebis resteront ensemble et que la flottille des canetons suivra la mère cane, qu’on se demande rarement : si ces animaux restent ainsi dans la compagnie les uns des autres, quelle en est la cause ? Quelle est la fonction ainsi remplie ? » (p. 249-250).

En s’appuyant sur des travaux que nous allons exposer maintenant, J. Bowlby décrit un comportement d’attachement qui« ... est considéré comme une classe de comportement social d’une importance équivalente à celle du comportement d’accouplement et du comportement parental. Selon nous, il a une fonction biologique qui lui est spécifique et qui, jusqu’ici, n’a guère été prise en considération » (p. 248).

J. Bowlby se réfère à deux classes d’animaux :

a)    Les uns se déplacent librement après leur naissance et suivent la mère lorsqu’elle bouge ;

b)    Les autres ont un développement moins avancé et c’est, bien sûr, le cas chez l’enfant de l’homme. Il leur faut acquérir une mobilité suffisante pour coller au voisinage de la mère. Celle-ci peut rétablir la proximité, mais c’est généralement le petit qui la rejoint lorsqu’il se trouve seul.

Un point essentiel est que la spécificité de l’animal jouant le rôle de la mère est définie de façon absolue par son rôle d’empreinte : chez les poussins, la mère est capable de distinguer ses petits et ne se conduira en parent qu’avec eux ; ceux-ci, à leur tour, savent distinguer leurs parents des autres gallinacés. Notons en passant que les travaux ultérieurs à ceux auxquels se réfère Bowlby, montrent que ce comportement réciproque n’existe que pour les poussins couvés par la mère.

Le comportement d’attachement chez les singes se manifeste à la naissance ; il s’atténue pendant l’adolescence, mais semble ne jamais disparaître. Selon Laurence Goodall (1965)38, l’attachement réciproque de la mère et du nouveau-né s’étend en association à la fratrie et se retrouve par conséquent dans les générations successives.

J. Bowlby, s’appuyant sur le concept de néoténie39, montre que c’est chez l’homme que le comportement d’attachement est le plus long à apparaître, d’où la difficulté à le reconnaître. Néanmoins, il y a toutes raisons de supposer qu’il est très proche de celui qu’on observe chez les primates infra-humains. A leur naissance, ils s’agrippent à leur mère et restent en contact direct avec elle pendant toute leur enfance. Si le petit singe s’éloigne de la mère durant la journée, il dort à côté d’elle et se précipite vers elle dès la moindre perception d’un danger. Les jeunes femelles restent, plus longtemps que les adolescents mâles, en groupes à côté de leur mère.

Lorsqu’on pense aux travaux des Harlow, on évoque toujours l’expérience relatée dans le travail cité plus haut : il s’agit de comparer les réactions du bébé singe à trois variétés de mères, la mère naturelle, la mère fourrure et la mère fil de fer. Les bébés nourris artificiellement par la mère fil de fer se développent mal socialement, et on pourrait les considérer comme des « schizophrènes ». Les bébés singes préfèrent vivre avec la mère artificielle fourrure.

J. Bowlby décrit le comportement d’attachement chez quatre espèces de singes. J’extrais, de ce qu’il rapporte, des données recueillies sur le terrain, ou à titre expérimental.

Chez les singes rhésus, on dispose d’observations à l’état naturel ou en captivité et d’expérimentations en laboratoire.

R. Hinde (1966)40 a étudié l’interaction des enfants et des mères dans de petits groupes d’animaux. Tous les bébés s’accrochent à la fourrure de la mère et passent leurs premières semaines en contact ventro-ventral avec elle. A partir de la troisième semaine, ils s’éloignent un peu d’elle, mais ne dépassent pas un rayon de 60 cm avant six semaines. Après dix semaines, ils restent sous son œil jusqu’au cours de la seconde année. Ce sont plutôt les mères qui prennent l’initiative de rompre le contact. Cependant, lorsqu’elles se déplacent, elles emportent l’enfant sous leur ventre, tandis que celui-ci, agrippé par les mains et les pieds, garde une mamelle à la bouche. Souvent, cependant, les enfants voyagent sur le dos de la mère. En tout cas, ils les suivent.

Chez les babouins, qui ont été observés dans leur habitat naturel, en Afrique, les bandes stables comportent des bébés qui restent en contact étroit avec la mère, jusqu’à la moitié de la deuxième année de leur vie. Séparés d’elle plus tôt que les rhésus, ils vivent alors avec leurs pairs et ont des conflits innombrables avec leur mère, surtout lorsque celles-ci, cessant de les allaiter, et, recommençant à s’accoupler, tendent à repousser les tentatives de leurs enfants pour grimper sur elles ou rester auprès d’elles la nuit. Selon les observateurs, tout se passe comme si ces rebuffades rendaient l’enfant plus désireux que jamais d’être dans ses bras, de sucer sa mamelle ou de monter sur son dos. Lorsque la mère a un nouveau bébé, elle cesse ses relations avec son enfant et, en cas de danger, celui-ci court vers les mâles adultes.

30 Le comportement d’attachement chez les chimpanzés. •—■ Dans leur milieu naturel, ceux-ci sont beaucoup plus lents à atteindre l’âge adulte. Il en résulte que la seule cellule sociale stable est celle de la mère avec un bébé et des enfants plus âgés. Le bébé chimpanzé passe ses quatre premiers mois accroché à la mère en position ventrale. De 6 à 18 mois, il voyage à califourchon sur son dos. A la fin de cette période, il joue souvent avec des compagnons de son âge, mais va vérifier que sa mère accepte de le prendre sur ses genoux. Lorsqu’il devient plus indépendant, il continue à se déplacer sur son dos. Vers l’âge de 7 ans, il joue avec ses contemporains et forme avec eux une classe d’âge qui se déplace en compagnie d’une ou deux femelles adultes. Pendant l’adolescence, de 7 à 11 ans, les animaux des deux sexes sont plus souvent en compagnie des jeunes mâles. Mais il ne semble pas exister de comportement de rejet de la part des mères.

Chez les grands singes et les gorilles, les observations naturelles montrent que les adultes mâles vivent en groupes sociaux qui semblent se connaître. Leur temps de croissance est relativement court et leur comportement d’attachement très proche de celui des chimpanzés.

La mère tient également souvent son enfant dans les bras et elle se déplace avec lui, soit en le prenant sur son dos, soit en le prenant contre elle. Encore petits, les enfants restent assis volontiers à côté de leur mère, qui montre de la réticence à les transporter à partir de l’âge de 18 mois, mais l’enfant cherche à s’agripper à ses poils en la suivant.

Ces différentes observations, très brièvement résumées, ont été complétées par des expériences surtout montées dans l’école des Harlow. Lorsqu’on essaie d’étudier chez les chimpanzés la nature spécifique du comportement d’attachement, on doit tenir compte de l’interaction sensorielle. Il est facile de spécifier ce qui est lié à la vue, à l’odorat, au contact par le toucher, etc., en introduisant des dispositifs expérimentaux qui limitent, par exemple, les contacts à la vue ou, au contraire, les interdisent. Il semble que l’odorat et le toucher jouent un rôle prédominant dans l’organisation de ces types de comportement.

Harlow estime, par ailleurs, que l’enfant peut discriminer sa mère et que le bébé rhésus apprend l’attachement à une mère spécifique au cours des deux premières semaines de sa vie. Bowlby rapporte que des singes élevés par des nourriciers humains ont un attachement particulier à ceux qui ont joué un rôle prépondérant dans leur élevage. Nous arrêterons là la brève évocation des nombreux travaux récents sur la description des comportements naturels et expérimentaux d’attachement chez les animaux, et en particulier chez les singes.

Nous allons examiner maintenant dans quelle mesure ils peuvent être appliqués à l’homme.


36 K. Lorenz, L'agression, une histoire naturelle du mal, 1963 (trad. franç.

37 V. Fritsch), Paris, Flammarion, ig6g. Des exemples de l’application de la théorie de l’imprégnation pourraient être abondamment fournis. Je rappellerai seulement ici une élégante expérience de Lorenz : les oies s’occupent de leurs oisillons quand elles sont stimulées par leurs cris. Si l’on coupe les cordes vocales de ces derniers, elles les attaquent. Il suffit de reproduire mécaniquement le son des bébés pour que le comportement d’attaque cesse et que les soins reprennent. Ces comportements d’imprégnation sont généralisés au monde animal et existent chez les insectes. P. Jaisson (communication inédite) étudie les séquences comportementales dans l’élevage des fourmis : elles sont d’abord non spécifiques (par exemple, l’inactivité suivie d’une « toilette » individuelle et sociale), puis marquées par la division du travail. A ce niveau, la succession correcte des séquences de comportement dépend de la masse de stimulation sociale fournie par la colonie. Si une catastrophe survient, par exemple, si la colonie fait scission, le programme séquentiel de division du travail est perturbé et les individus s’en tiennent à un comportement peu spécifique. L’empreinte est donc ici l’effet d’un corps social.

38 L. Goodall, J’ai vécu avec des chimpanzés.

39    La néoténie est un terme d’anatomie comparée qui définit le quotient du temps de développement jusqu’à la maturité par rapport au temps de la vie. Il est très spécifique chez l’homme où la croissance s’étale sur un tiers environ de la durée totale de la vie.

40    R. A. Hinde, Animal Behaviour : A synthesis of Ethology and Comparative Psychology, New York, McGraw-Hill, 1966.