Chapitre III. Les travaux éthologiques sont-ils applicables à l'homme ?

Une spécialité nouvelle, celle de l’éthologie humaine, se développe rapidement. Il serait sans doute un peu trop schématique d’opposer l’étude du comportement du bébé humain et son approche psychanalytique. Il est cependant incontestable qu’un certain nombre de spécialistes préfèrent élargir l’étude des interactions comportementales à des domaines extrêmement variés et en même temps de plus en plus précis. Nous verrons plus loin que la liaison entre le fonctionnement neurobiologique et le déterminisme du comportement est un problème fort ardu, alors que ceux qui souhaitent pouvoir faire passer d’une certaine solution de continuité à un continuum espèrent éviter l’étude des données intrapsychiques et interpersonnelles qui définissent les transactions interhumaines.

Dès 1959, l’Association internationale de Psychanalyse avait consacré l’un des symposia du Congrès de Copenhague au sujet suivant : « L’application de l’éthologie. »

Il est intéressant de relire la communication de Bowlby41 qui parle de son évolution, lorsqu’il écrit : « Comme tant d’autres chercheurs, je fus impressionné par le travail de Lorenz sur les réactions des oisons. A dater de cette époque, et à mesure que je lus des travaux éthologiques, et que je rencontrai un plus grand nombre d’éthologues, je me sentis toujours les plus grandes affinités avec eux. Il s’agissait là de savants de tout premier ordre qui étudiaient la vie familiale d’espèces inférieures. Ils ne se bornaient pas à observer des moeurs au moins analogues à celles des familles humaines, mais, comme les analystes, ils étudiaient le comportement instinctif, les conflits et les nombreux et quelquefois pathologiques aboutissements de ces conflits. Ne se pourrait-il pas, me demandais-je, que dans ces récentes recherches biologiques puissent se trouver quelques-unes des idées dont Freud avait de tout temps espéré qu’elles serviraient un jour à la psychanalyse ? » (p. 623).

Bowlby explique ensuite que son intérêt pour l’éthologie l’a rapidement conduit à abandonner un élément fondamental de la métapsychologie freudienne, à savoir ce qu’on pourrait appeler sa théorie économique et énergétique. Il fallait en effet « remplacer cette théorie par les concepts d’un système de réponses activé par un mécanisme complexe qui tient compte, à la fois, des stimuli externes et internes et qui se trouve arrêté par un autre mécanisme similaire » (p. 624). Quelques lignes plus loin, Bowlby déclare qu’il a été désorienté par la théorie de la déconnexion : « Néanmoins, il s’agit de quelque chose qui nous est connu. Les bébés cessent de crier quand on les prend dans les bras ; le cheval emballé se calme en arrivant à l’écurie. Dans chaque cas, une activité très intense cesse en présence d’une situation où elle rencontre un stimulus externe, de la même façon qu’un jeu de football s’arrête quand l’arbitre siffle, et l’auto, devant un feu rouge » (p. 624).

A cette période, J. Bowlby restait critique devant les possibilités d’application des travaux éthologiques à l’homme. Cependant, il pensait déjà que les comportements spécifiques, tel l’allaitement, étaient tout à fait communs à l’homme et aux espèces inférieures, et il en concluait : « En outre, c’est pendant la petite enfance, tout particulièrement pendant la période préverbale, que nous pourrions nous attendre à trouver ces traits, tout au moins sous une forme modifiée. Ne peut-il se faire que certaines tendances névrotiques, tout au moins certaines déviations de la personnalité, qui, nous le savons, prennent naissance dans les premières années, puissent être considérées comme dues à un développement perturbé de ces processus bio-psychologiques ? » (p. 625).

J. Bowlby, dans ce même travail, essaie de montrer que le comportement d’attachement du bébé n’est pas différent des liens sociaux qui s’établissent entre l’animal et sa mère

a)    Le bébé humain peut s’accrocher, ce qui lui permet de supporter son propre poids. Selon Bowlby, c’est là la source de la pulsion d’emprise selon Freud.

b)    Les bébés aiment la compagnie des humains : ils adorent qu’on les prenne dans les bras, qu’on leur parle ou qu’on les caresse.

c)    Les réactions du type sourire prennent toute leur intensité chez le bébé quand l’adulte y réagit de façon « sociale », c’est-à-dire en y prêtant quelque attention.

d)    Le bébé s’attache à un objet différencié de sa mère entre 3 et 6 mois et manifeste le même comportement jusqu’au milieu de la 3e année.

e)    La séparation d’avec elle provoque de l’angoisse, puis du chagrin et de l’apathie, enfin, un détachement affectif.

f)    Des petits enfants s’attachent au groupe de leurs pairs et ont des liens beaucoup moins étroits avec des enfants étrangers.

Comme on l’a vu, ces références, qui touchent l’éthologie humaine, ont permis à Bowlby d’élaborer une théorie où l’attachement est indépendant de l’oralité et de la satisfaction des besoins alimentaires.

Sur ces bases, Bowlby a continué à élaborer sa théorie de l’attachement et de la séparation. Selon lui, il n’est plus besoin de se référer à la théorie objectale de l’angoisse, telle que Freud l’a peu à peu élaborée, en se référant aux dangers de perdre l’objet ou l’amour de l’objet. Il suffit de constater, pour comprendre les phénomènes de deuil, qu’angoisse et séparation sont intimement intriquées.

Déjà, dès cette époque, Bowlby pensait que l’oralité n’est, après tout, qu’une activité infra-symbolique. Il n’est pas besoin d’expliquer ses vicissitudes en utilisant le concept de régression. Les éthologues ont proposé celui « d’activités de déplacement ». Pour critiquer la théorie des équivalences symboliques qui s’organisent dans les déplacements et la régression, J. Bowlby propose deux exemples : lorsqu’un enfant puni suce son pouce, ou lorsque, séparé de sa mère, il se bourre de sucreries, on peut penser que toutes ces nourritures sont des symboles de la mère ou, comme le disent les kleiniens, des équivalences symboliques de son mamelon. « Autre solution : on peut considérer de semblables activités comme produites par des processus psychologiques agissant à un niveau infra-symbolique, tels ceux qui sous-tendent le comportement des goélands combattants qui édifient leur nid ; autrement dit, on peut postuler que lorsque les systèmes réac-tionnels de l’enfant, qui veut s’agripper et suivre, sont entravés, le suçotement et les excès de nourriture se développent comme des activités non symboliques, hors du contexte » (p. 629).

Dans le même symposium, Charles Kaufman s’est essayé à étudier plus complètement les implications théoriques qui peuvent être tirées de l’étude du comportement des animaux et qui peuvent faciliter la conception de l’instinct, de l’énergie et de la pulsion (1961)2. Cet auteur associe la pulsion au concept d’instinct que l’on a longtemps décrit comme un comportement hérité, dirigé vers un but avantageux pour l’espèce. Selon lui, les éthologues ont eu le mérite de le relier à des mécanismes internes et spécifiques. Si l’on reprend l’expression de Lorenz du « modèle fixé d’action » (Fixed action pattern), il faut le relier à un mécanisme interne de coordination qui permettra d’accomplir l’acte consommatoire. Kaufman estime que ces modèles de comportement et ceux de Tinbergen, dont il a été question plus haut, se rapprochent du concept freudien d’énergie libidinale. Pour l’un et l’autre de ces auteurs, il y a comme un système hydrodynamique sous-jacent.

Toutefois, l’étude des animaux montre que leur comportement ne peut pas être expliqué, dans certains cas, par une structure dynamique. Un grand nombre d’observations mettent en évidence que des actes apparemment inappropriés se réalisent lors des situations conflictuelles. L’exemple donné par Kaufman est le suivant : un goéland mâle lutte avec un congénère aux limites de son territoire. On le voit soudain abandonner son attitude agressive, se baisser et arracher quelques herbes, ce qui est le geste typique d’une construc-

s. I. C. Kaufman, « Quelques implications théoriques tirées de l’étude du comportement des animaux et pouvant faciliter ma conception de l’instinct, de l’énergie et de la pulsion », R. franç. Psychan., 1961, 25, 4-5-6, 633-649.

don de nid. Il reprend ensuite son comportement agressif. Cela voudrait dire qu’il peut y avoir un déplacement entre le comportement consommatoire habituel, lié à la décharge énergétique, et l’intervention d’un autre système qui empêche cette réalisation. Il s’agit là d’un exemple de ce que les éthologues appellent : « Un déplacement d’activités. » Les psychanalystes qui ont utilisé ce concept éthologique n’ont pas remarqué que, ce faisant, ils abandonnaient les aspects économiques de la décharge pulsionnelle. Charles Kaufman estime que ce type d’actes inappropriés peut être étudié comme la conséquence de conflits, sans qu’il soit nécessaire d’évoquer l’idée d’un déplacement d’énergie.

Cet auteur en arrive donc, à son tour, à critiquer le modèle hydrodynamique, rappelant, en particulier, que les comportements s’achèvent, non par l’exécution d’un acte, mais par la présence d’une situation stimulante, comme l’avait rappelé Bowlby.

Kaufman attache, de ce fait, de l’importance au mécanisme systémique et au feed-back, terme qu’on pourrait traduire littéralement par l’expression « alimentation en retour ». L’application en est évidente, lorsqu’on considère que l’action de manger et de boire est dans toutes les espèces animales arrêtée en grande partie par des excitations sensorielles de la bouche, de l’estomac ou de l’hypothalamus.

L’auteur de ce travail en arrive alors à discuter de l’utilité de la référence au concept de pulsion. Nous y reviendrons plus loin, lorsqu’il s’agira de présenter une critique générale de la théorie de l’attachement. Pour son compte, Kaufman reste encore fidèle à la théorie générale de la pulsion, mais à la fin de son travail, et d’une manière quelque peu contradictoire avec sa théorie de la pulsion, il défend l’idée suivant laquelle une source de plaisir est liée à la stimulation, « qui met fin à ce qu’on appelle les « réactions-manque », comme, par exemple, l’apparition d’une figure maternelle aux côtés d’un enfant désespéré, quelle que soit la cause de la détresse ou du déplaisir. Le comportement désespéré prend fin et peut, je crois, être remplacé par un état agréable. Cela peut avoir une extrême importance dans l’établissement de la relation mère-enfant, suivant les hypothèses de Bowlby, et avoir un retentissement social sur le développement ultérieur des relations objectales » (p. 647-648). Selon Kaufman, l’unité de la pulsion libidinale doit être recherchée dans les processus sous-jacents de l’excitation sexuelle. « L’idée suivant laquelle la pulsion libidinale est innée s’est avérée utile, mais non nécessaire et son exactitude n’a jamais été prouvée » (p. 648).

La référence à l’éthologie animale, lorsqu’il s’agit d’étudier le comportement humain, doit éviter les naïvetés de l’extension simpliste de l’une à l’autre. Actuellement, les éthologues du bébé de l’homme visent à démontrer l’importance des études objectives et, de ce point de vue, ils ont accumulé des documents irremplaçables. Mais l’évolution très parlante de Bowlby pose des problèmes plus complexes relativement aux références théoriques qui définissent le déterminisme du comportement humain. Il nous faudra donc discuter de la révision fondamentale de la métapsychologie freudienne à laquelle conduit ce recours à l’éthologie. Auparavant, il conviendra sans doute de décrire l’attachement du bébé à la lumière de ces références théoriques. C’est ce que Bowlby a également fait dans son livre sur l’attachement.


41 J. Bowlby, « L’éthologie et l’évolution des relations objectales », R. franç. Psychan., 1961, 15, 4-5-6, 623-631.