5. Sygne ou De l’amour de transfert

Du vif de mes intérêts, le moindre indice ne saurait échapper à Sygne : dans mon bureau, elle repère d’un œil souverain le grain d’or brut ou le scintillement des cristaux secrets de la géode ; de mes écrits, elle dénoue avec un bonheur certain la trame fantasmatique, comme elle s’efforce de lire, sur le désordre de ma table, mes soucis ou mes projets. Jamais je n’ai eu d’analyste plus attentif et perspicace. En cette « femme de trente ans », qu’une familiarité du chiffre a très tôt conduite aux honneurs discrets de la Science, se manifeste sans détour ce que sa vocation de « chercheuse » met en œuvre. De mes indices signifiants qu’elle recueille comme un miel précieux par son ordinateur secret, elle va étayer et soutenir le flux affolé de ses représentations et nourrir sa soif d’amour. À travers ce qu’elle repère ainsi, à tort ou à raison, être les représentants de mes fantasmes de désir, elle tente, comme le faisait Justin à travers la grille des signifiants de son père, d’ouvrir une brèche sur l’espace d’un soupir, d’un repos, d’un havre. Dans sa tête où les mots ne cessent de défiler tels des chiffres, c’est le travail foisonnant d’une vie en gestation ; pour mieux dire son attente, elle imagine de poser son front sur le marbre de ma cheminée, sur le bois de ma table, comme elle voudrait l’abandonner dans mes mains, juste le temps d’un silence, pendant que je prendrais en charge la ronde épuisante des mots.

À défaut de réussir, si ce n’est avec le plus grand effort, à se supporter, voire à se tenir debout, Sygne ne cesse de soutenir les siens, tenant les tout-petits du geste et de la voix comme personne ne semble plus savoir le faire, attentive à ses frères dont elle sait, d’un mot, éclairer les impasses, présente aux portes de la mort comme seul peut l’être celui qui s’efforce de naître. Il semble qu’il y ait entre nous, comme des mots, ou mieux, des noms de passe, ceux des enfants nouveau-nés ou des parents morts ; aussi proche qu’une parente, elle sait les anniversaires des miens et s’interroge sur ma filiation, infirme de ne pouvoir le faire sur la sienne. Freud, Boole ou Einstein ne nous servent-ils pas d’aïeux communs ? C’est en mon âge « œdipien » qu’elle aurait voulu me connaître ; devant l’image de mes quatre ans qu’elle projette, reconstruite par ses soins, je ne puis résister, et, laissant tomber en poussière les derniers oripeaux de ma respectabilité doctorale, je retrouve, dans un sourire sans masque, le sérieux de cet âge où l’on s’entend vivement à désirer d’amour comme à souffrir. À travers ce sourire, qu’il éclaire l’œil ou la voix, s’ouvre une autre oreille où peut enfin se dire, en deçà du mode pathétique, en voix de vérité, le malheur de n’être, de naître jamais que de rien. Entre deux traits, entre deux mots, ce qui ne dit mot, infans plutôt qu’adorable chérubin, donne lieu enfin à ce qui ne pouvait se dire. C’est là que se noue le transfert. Sygne le dit en termes figurés : votre sourire dans votre visage, ma douleur sur votre visage, votre douleur sur mon visage, mon sourire sur mon visage.

Je ne crois pas à l’illusion neutralisante du masque impassible, et ne trouve, en l’occurrence, aucune nécessité à me défendre de ce qui pourrait m’être imputé au titre de la séduction. L’écoute analytique passe par la mise en jeu de ce point de silence en quoi consiste le lieu du transfert ; ce qui s’y donne, c’est l’espace pour un acte d’intelligence réelle quant à la logique de l’exclusion, d’un passage au-delà de la trame des représentants, une voie de traversée du miroir. Présence, bonté, neutralité, silence de l’analyste, ne sont que façons inadéquates ou approximatives de marquer ce point de non-résistance auquel la psychanalyse de l’analyste doit au moins l’avoir confronté sans retour. Qu’on l’appelle paradoxalement prise de conscience, qu’on la décrive comme avènement du sujet ou reconnaissance de la castration, ce qui est absolument exigible d’un psychanalyste, c’est qu’il ait l’expérience de ce que parler veut dire, de ce que les mots cachent d’ombres décisives, de ce qu’ils présentent du sujet traversant leur trame. En avoir l’expérience c’est, dans la répétition des fantasmes, découvrir leurs toujours nouveaux grains d’origine ; dans notre savoir, dégager ce qu’il enferme ; dans ce qui se passe avec nos analysants, reconnaître sans réserve ce qui touche au vif ; rien d’autre, en somme, que de tenir compte de l’incomptable, de perpétrer la mort du mot-image, et de miner la toute-puissance du représentant inconscient, opérations nécessaires où s’accomplit la (re)naissance du sujet. Abandonnés à l’universel travail de refoulement auquel toute cellule familiale, tout groupe, tout « ordre » social participent, les mots ne cessent de redevenir muets : ce n’est que d’une attention vigilante portée à ce questionnement du représentant inconscient, principalement d’une mise en cause du tyrannique représentant narcissique primaire, que se soutient la parole vive.

Ici se dévoile un autre versant du fantasme de meurtre de l’enfant : le discours du refoulement, en nommant ce dernier « infans », se saisit du fait qu’il ne dit point de mots, pour en faire abusivement celui qui ne parle pas. C’est vrai qu’il serait commode pour les princes, les parents et les profs de tout poil, que chaque « sujet » ne soit qu’un fidèle répétiteur et que l’enfant ne vienne pas troubler, par un dire de vérité, l’ordre du refoulement : « Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis » ; ce que reprend à sa manière le prétendu psychanalyste qui ordonne doctoralement : « Parle, moi je sais ce que tu dis ! » Et pourtant, bien avant qu’il ne se mette à articuler des mots, l’enfant parle et manifeste sans détour ce que parler veut dire dans une débauche de jubilation et de rage, de sourires et de cris. Quoi qu’on en ait, c’est un gêneur qu’il faut rendre « sage », comme une image précisément : premier meurtre perpétré en toute bonté et conscience, et dont le résultat, l’image même de l’infans non-parlant ou perroquet répétiteur, restera constamment à mer pour retrouver, à travers sa fascinante image, ce qu’il représente de force renaissante, de source, de puissance d’engendrement.

***

Ma raison d’être psychanalyste trouve à se formuler en ce point comme intérêt pour « l’origine » de la parole (castration, scène primitive, pulsion de mort). Intérêt qui ne saurait souffrir aucune distance, tant il est vrai que j’y suis pris, que ce n’est point affaire de choix dont je saurais me dispenser ou que je pourrais remplacer par quelque autre objet de science. Dès lors que je me suis engagé dans l’expérience psychanalytique, je retrouve, aussi vive que toujours, l’insatiable « curiosité » enfantine sur l’origine ; si j’ai d’autres moyens de la satisfaire, il n’est pas sûr que je sache mieux que l’enfant en maintenir impérative la question : de souvenirs retrouvés en traumatismes revécus, de prises de conscience en progrès de la science, de schémas œdipiens en algorithmes lacaniens, je ne cesse d’y répondre jusqu’au risque de la clore. Et pourtant, je ne reste analyste que dans la mesure où j’écoute l’analysant de cette brèche, à travers laquelle ne cessent de naître et de renaître la parole et l’espace du désir ; ce n’est qu’en ce lieu que peut se faire entendre la voix syncopée du sujet et se dire la singularité de la « scène primitive » de l’analysant : son « origine », c’est-à-dire les modalités particulières de sa prise dans l’ordre des mots, l’agencement singulier de son rapport aux silences des objets premiers. Être psychanalyste, c’est rester sur la brèche pour la maintenir ouverte ; en fait, garder vif, tel un désir, l’intérêt qui nous a fait « entrer en analyse » : comment ça parle ? comment ça désire ? pour moi, pour lui, pour elle, pour chacun.

L’histoire de la psychanalyse et l’épopée freudienne doivent d’abord se lire à partir de cette intrépide « curiosité », d’une « marche à l’aventure vers un inconnu où nul n’a mis les pieds9 », qui mène inexorablement aux confins des pays interdits où naît le désir. « Pour ma juste punition, écrit Freud déprimé, aucune des régions psychiques inexplorées, où le premier parmi les mortels, j’ai pénétré, ne portera mon nom ou ne se soumettra à mes lois. Quand au cours de la lutte, je me suis vu menacé de perdre le souffle, j’ai prié l’ange de renoncer… ce qu’il a fait depuis10. » L’aventure ne se mène point par procuration ; on ne peut s’y engager qu’avec tripes et âme, à défaut découvert. Au moment de terminer l’Interprétation des rêves, Freud le dit, et en rêve encore : « aucun de mes travaux n’aura été aussi complètement mien : c’est mon propre fumier, mon plant et en outre une nova species mihi11. » « La préparation (anatomique) sur mon propre corps [il s’agit de sa partie inférieure, bassin et jambes] dont je suis chargé dans le rêve est donc cette analyse de moi-même que comporte la publication de mon livre12 » sur le secret de l’interprétation du rêve, sur le désir.

Mais rien ne peut garantir l’analyste contre le risque de colmater la brèche de son écoute : ni l’institution analytique dont la fatalité serait plutôt, dans le souci de défendre la découverte freudienne, de garantir l’extinction de toute curiosité ; ni la formulation théorique qui constitue le répondant écrit de la parole : cette inscription nécessaire (grammatisation, mathématisation) ne saurait cependant garantir l’accès à ces autres « inscriptions » que sont les représentants inconscients, mais, au contraire, pourrait tendre à s’y substituer ; ni même l’analyse de l’analyste, dont la poursuite, serait-elle indéfinie, ne saurait garantir contre l’effet obturant d’un insidieux fantasme de maîtrise ou de « fin », sous la forme très commune, par exemple, d’une prise de position dans le fauteuil.

Je reconnais bien volontiers que ma façon d’écrire, de décrire ainsi le procès analytique porte, comme ma pratique, la marque de mon optique fantasmatique et que s’y retrouve la trace de quelques signifiants déterminants de mon destin ; mais ce qui m’importe, c’est qu’entre mes mots, à travers l’ordonnance de mon discours, dans mes interventions ou mes silences, reste libre la place de l’ombilic du rêve et ouvertes les portes de la nuit. Ce que Justin vient dire en ce lieu, c’est que son père désire défricher la terre, et que c’est dans la traversée de ce fantasme fondamental que s’enracine pour lui la passion de déchiffrer le roc : c’est en ce lieu aussi que peut se découvrir le silence du désir de la mère. Ce que Sygne vient à dire en ce lieu, c’est l’errance des signes et l’impossible repos qui la minent, chargée qu’elle se sent du poids d’assurer toute seule, sans parents fantasmatiques, les mots et leur défaut ; dans le silence de mon écoute, elle s’apaise ; dans ce qu’elle saisit des représentants de mon désir, elle s’enracine.

La mise du psychanalyste dans le jeu de la cure consiste en cette gageure : engager son questionnement sur l’origine de la parole. Engagement qui est cheminement, invention, mouvance, à l’opposé de l’apparente immobilité du fauteuil : en contrepoint à l’accueil d’une écoute silencieuse, c’est un discours ininterrompu qui s’échappe, contourne son objet et répond à l’incessante question de son origine. Oreille vive par où s’opère l’engagement à corps perdu dans les mots et leurs intervalles, dans l’inter-dit à proprement parler. Condition nécessaire, exigible, hors laquelle l’analyse risque de n’être qu’une élaboration conceptuelle aussi étrangère à la réalité pulsionnelle que les mots-images le sont à la parole vive ; condition nécessaire, exigible, hors laquelle le transfert ne saurait être cet irremplaçable lieu de vérité, et ne resterait que l’occasion d’une très puissante emprise suggestive.

Ce que tout analysant engage dans une psychanalyse, c’est son espoir, si ambigu soit-il, de s’en sortir, d’échapper tant soit peu, autrement que par ses symptômes, au discours du refoulement ; ce n’est pas en méconnaissant l’exigence de vérité en quoi consiste notre mise, et par laquelle s’ouvre l’espace du transfert, que nous pourrons soutenir légitimement notre refus de répondre à la demande et maintenir en vérité notre écoute du désir.

Déjà il nous faut aller au-delà de ce qui, du narcissisme primaire et de la pulsion de mort, se noue dans le fantasme originaire « on tue un enfant » ; le transfert, cheville ouvrière de la psychanalyse, impose que soit interrogé le fantasme secret qui pousse l’analyste à faire profession de chasseur de démons, tentant d’éveiller dans le hic et nunc de la séance les représentants inconscients et leur prodigieuse fécondité. Étrange destin, qui ne peut s’éclairer que d’interroger la « naissance de la psychanalyse », c’est-à-dire la passion profonde de découvreur d’énigmes, d’explorateur des « origines », qui anime l’extraordinaire aventure freudienne. D’emblée, elle se présente dans l’intensité du transfert. Il a fallu toute la détermination de Freud devant la demande d’amour d’Emmy von R. pour que naisse la psychanalyse. Que la psychanalyse soit ainsi née de l’impavidité de Freud devant les désirs de femmes, ne nous autorise nullement à réduire sa perplexité à un aveuglement ; elle nous impose seulement de reprendre le laissé-pour-compte sur quoi s’origine toute découverte : le silence de l’énigme « que veut une femme ? » reste pour la psychanalyse, comme il est resté pour Freud, le prix payé pour la découverte de l’Œdipe.

Et pourtant, ne cessant de faire retour aux sources avec certaines de nos analysantes, nous ne pouvons, analyste hommes, sauf à nous retrancher dans la surdité, qu’expérimenter à notre tour que « rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux qui apparaît au cours de l’analyse le caractère d’un amour véritable13 » ; que, de plus, rien ne nous permet de prétendre, ni que nous n’y sommes pour rien, que prendre une femme en analyse est démarche étrangère à toute attitude séductrice, ni surtout que l’interdit que nous instaurons avec la relation analytique nous garantisse de quelque façon du risque d’aimer (ce serait plutôt l’inverse). Mais il faut bien reconnaître que, sauf à en parler allusivement sous l’imprécise rubrique du contre-transfert, les analystes restent fort discrets sur leurs « tentations » autant que sur leurs coupables amours. Reconnaissons au moins à Breuer, le compagnon de Freud à l’origine de l’aventure, le mérite d’avoir clairement perçu le problème : face à la « tentation » il partit avec son épouse en Italie… mais ne découvrit pas l’Œdipe.

Faut-il en conclure, comme Eugénie – une femme s’interrogeant sur sa condition d’analyste – n’hésite pas à le faire, que devenir psychanalyste reste aujourd’hui fortement suspect de quelque impuissance profonde ? C’est toujours, déclare-t-elle abruptement, pour ne pas avoir à baiser. Ce n’est pas seulement, comme on pourrait facilement « l’interpréter », un prétendu dépit qui parle ainsi par sa bouche : la familiarité de la castration qu’exige le « métier » d’analyste n’est que trop souvent utilisée comme alibi d’une fallacieuse maîtrise ; ce qu’on discerne aisément, à travers l’inconsistance d’ombres suffisantes dont nombre de prétendus analystes font leur religion, c’est en effet bien souvent un évitement pur et simple de la castration, quand ce n’est pas, subrepticement, la mise en acte de son déni… À en croire Eugénie, la psychanalyse tendrait à devenir paradoxalement le lieu où se conjureraient le plus sûrement, pour mieux les maintenir, la crainte de la différence des sexes et la peur de la femme. Et pourtant, si l’on devait concevoir un lieu où la parole d’une femme puisse être entendue, je ne pense pas qu’on pourrait l’agencer plus transparent et fidèle que le lieu du transfert. Ce que veut une femme, c’est d’abord être reconnue dans son identité sexuelle. L’amour, qu’il soit courtois ou galant, romantique ou « libre », n’y suffit point toujours ; c’est que d’être prise par un homme, fût-il très aimant, n’assure pas nécessairement que soient levées les prises par le discours du refoulement (socialiste aussi bien que bourgeois !) qui ont marqué la femme à sa naissance comme au fil de son histoire. Le discours du refoulement, à vocation universelle, masculin par excellence, s’est ordonné, comme on l’a vu, de laisser pour compte « la moitié du ciel », et nulle femme ne saurait s’y reconnaître. Si aimant soit-il, il faut à l’homme, implicitement responsable de ce forfait de la jouissance, beaucoup de vertu pour lever les effets de sa maligne complicité à l’universelle entreprise de refoulement.

C’est ici qu’intervient historiquement la psychanalyse ; il semble qu’elle ait aujourd’hui quelque difficulté à soutenir sa vocation. Ce que la voix d’Eugénie dénonce au-delà de son prétendu dépit, c’est, en effet, ce paradoxe majeur de voir la psychanalyse originairement destinée à ruiner les effets sans cesse renaissants du refoulement, s’enferrer lentement mais sûrement dans l’éblouissant aveuglement qui présida à sa naissance, et reconstruire laborieusement sous couleur d’Aufhebung un système de récupération de l’autre « moitié du ciel ».

Mais contentons-nous pour l’instant, et avec Freud, de ne point dénier à l’état amoureux qui apparaît au cours de l’analyse, le caractère d’un amour « véritable ». Cela suffira amplement à notre peine, car cela confronte le psychanalyste, non pas tant à l’impossible, qu’à l’extraordinaire de son entreprise. Allons droit aux faits qui s’imposent, au moins avec certaines analysantes : ne point dénier le caractère d’un amour véritable n’est que façon prudente d’affirmer qu’on reconnaît l’amour, et c’est bien le moins qu’on puisse exiger d’un psychanalyste. Ce n’est pas le moment de céder à la tentation philosophique ou esthétique et de faire de l’amour un Cupidon ailé ou un concept ; ce que nous avons à reconnaître – pour autant que nous nous refusons à le dénier dans des cas analogues à ceux qui ont présidé à la naissance de la psychanalyse –, c’est l’amour d’une femme. Qu’est-ce à dire sinon que nous y répondrons, et de façon éminente, par la reconnaissance à laquelle nous ne saurions nous dérober ? Mais comment ?

Je laisserai dans l’ombre d’une discrétion conventionnelle, sans rapport avec le secret des fantasmes de l’analyste, le cas où le praticien, pour être psychanalyste, n’en est pas moins homme et scelle sans autre procès sa reconnaissance d’un « acte de chair ». L’aventure d’une psychanalyse nous mène habituellement plus loin. Reconnaître qu’il s’agit d’un amour véritable, c’est d’abord savoir que nous l’avons en quelque sorte souhaité, que, séducteurs à notre façon, nous avons invoqué les puissances infernales14 et appelé de nos vœux la manifestation hic et nunc des démons de l’amour. Invitée à parler sans retenue, une femme ne peut, tôt ou tard, que manifester ce que pour elle parler veut dire, à savoir qu’il y a de la jouissance. « Non seulement, écrivions-nous15, les mots gardent pour la femme, par-delà leurs fonctions significatives, leurs valeurs de représentants inconscients, ce qui constituera sa parole de femme, mais encore elle trouve, dans ce rapport immédiat à la castration, appui pour un procès d’identification proprement sexuelle qui la spécifie d’abord comme femme avant toute identification secondaire à quelque trait ou figure de femme. » Ce qu’elle attend de l’analyse, c’est ce que l’homme du siècle, pour qui l’identification aux représentations de l’idéologie tient lieu de position sexuelle, ne semble le plus souvent pas pouvoir lui donner par le seul hommage de sa puissance, à savoir la reconnaissance de la vérité essentielle de sa parole de femme. Ce que veut une femme, c’est d’abord la reconnaissance, par l’homme, de sa parole de femme, car aucun refoulement n’en assure originairement la pérennité : ses mots gardent fondamentalement valeur de représentant inconscient (signifiant) et n’entrent qu’accessoirement dans le système des significations ; astres et corps glorieux du système phallique ils ne disent que la place d’ombre des objets de tout corps. Ce qu’elle attend du discours de l’homme, c’est qu’il fixe sur un écran de refoulement les signes de sa gloire en corps de chair et qu’il y attache son espoir de voir un morceau du ciel.

Tout comme en son travail avec les chiffres, en analyse avec les mots, c’est d’amour que Sygne parle, et la ronde éperdue des signifiants qu’elle fait tournoyer ne dit que sa douleur, ou mieux, sa jouissance en souffrance16. Elle ne s’y trompe point : si elle souhaite reposer sa tête en mes mains, appuyer son corps contre le mien, ce n’est point – au moins le dit-elle sans autre dénégation – pour apaiser son désir ; ce serait plutôt pour prendre corps, trouver quelque point d’attache aux mots qui la hantent, quelque part d’ombre et de fraîcheur aux feux de vérité qui la consument. Lorsqu’elle se saisit de signifiants supposés (le plus souvent à juste titre) être ceux de mes fantasmes de désir, ce qu’elle me demande, c’est non seulement de ne pas les renier, mais encore d’y être fidèle ; comme si la constellation de mes représentants inconscients, sertis dans l’écran de tous mes refoulements, devait lui servir d’appui, en la reconnaissant Sygne. Je ne doute pas qu’il y ait des docteurs de la psychanalyse pour me dire que j’aurais dû la recevoir dans un cabinet plus dépouillé que le mien, que je n’aurais pas dû livrer mes écrits comme je l’ai fait jusqu’à présent ; ils pourront aussi me conseiller d’analyser plus avant mes fantasmes, afin de me garder avec plus de vigilance de pareilles implications contre-transférentielles. Sans doute penseront-ils que si j’avais été plus attentif encore à respecter la légendaire discrétion du psychanalyste, cela eût évité à Sygne de se prendre dans une relation transférentielle que j’aurais bien du mal à « liquider ». Outre que ce terme me fait horreur, je ne saurais penser qu’une expérience de vérité puisse jamais s’effacer : le transfert en est une, l’amour de transfert aussi. Ce n’est pas seulement ma supposée complaisance qui permet à Sygne de se saisir des signifiants de mon désir ; c’est qu’invitée à parler, dès lors que j’ai accepté de la « prendre en analyse », elle va sans détour jusqu’au bout de ce qu’elle a à dire : sa jouissance en souffrance ; et, ce faisant, elle aime celui qui l’a invitée à parler et laissée dire. Or, chacun sait que le plus sûr symptôme de l’amour consiste en cette acuité qui permet à l’amant de toucher au cœur des signifiants de l’aimé, quelle que soit la résistance de ses armures. Supposons maintenant que, à l’exemple de Breuer, me laissant aller à quelque mouvement de retrait devant l’amour d’une femme, je m’emploie à lui démontrer qu’il ne s’agit là que d’illusions ou de fantasmes maladifs ; mes interventions, si pertinentes et dépouillées soient-elles, ne pourraient être entendues que pour ce qu’elles seraient : une fin de non-recevoir, une façon de lui signifier que, même en analyse, la parole d’une femme, dit de jouissance, ne saurait avoir de place. Rien ne me paraît plus essentiel, dans la pratique analytique, que de se refuser à ce type de trahison. Bien sûr, je ne manque pas d’interroger Sygne sur ses amours antérieures et principalement enfantines, de remarquer à ce propos la discrétion des fantasmes de ses parents, jusqu’à me résumer sa situation œdipienne dans la formule d’une sorte de carence de parents fantasmatiques ; mais jamais je ne pourrais me prévaloir de ma fonction d’analyste pour lui dire quoi que ce soit qui puisse être entendu comme un déni de reconnaissance de son amour, de sa parole de femme. Je serais maintenant de bien mauvaise foi si je prétendais que Sygne – pour ne parler ici que d’elle – me laisse de glace. Dans cette affaire d’amour, c’est toute ma vie qui résonne en harmonique : non seulement mes amours, les paroles (ou les silences) de femmes inscrites en mon corps, les enfants, mais aussi mon intérêt pour la psychanalyse, mon questionnement sur l’origine de la parole, mon travail sur le discours du refoulement, ma quête de la moitié du ciel. Est-ce à dire pour autant que je l’aime ? Non : c’est-à-dire pas « vraiment » ; mais ça pourrait, ou ça aurait pu, hors l’analyse, advenir.

Si Freud n’avait pas été occupé par Martha, sa fiancée, il aurait découvert les propriétés anesthésiantes de la cocaïne et l’on peut penser que sa passion, si profondément masculine, de découvreur d’énigmes, en aurait été pour un temps apaisée ; mais peut-être n’aurait-il point découvert l’inconscient. L’extraordinaire de l’aventure analytique se décèle en cette rencontre de la passion du découvreur avec son véritable objet : l’amour, c’est-à-dire la parole d’une femme. Étrange et familière parole de femme ! On verra dans « Vienne » ce qui au-delà du fantasme de meurtre de l’enfant, se dévoile quant au corps secret du lieu des naissances et l’on devinera peut-être ce qui, dans le plus secret des fantasmes de l’analyste, le pousse, comme Freud, à tenter l’impossible dévoilement et à réinventer la psychanalyse. C’est qu’ils sont, les analystes, et Freud le premier, aussi méfiants (ou clairvoyants) que Zeus, et craignent que leurs fils ne les tuent. Afin d’enfanter de lui-même, Zeus, à la conquête du pouvoir, avala Métis (sa première épouse), lorsque, enceinte de ses œuvres, vint le moment de la délivrance ; et c’est alors Je lui, Zeus, de son chef fendu d’un coup de hache, que naquit, tout armée, l’intelligente et puissante Athéna.

Freud découvrit donc le secret de l’interprétation des rêves, donna son statut à l’inconscient et formula en termes œdipiens une loi première du désir ; mais il garda, toujours questionnante, une autre Sphynge : « que veut une femme ? » Il n’y aura plus de découvertes « innocentes », mais nous voilà, psychanalystes, confrontés à l’exigence plus vive qu’en toute autre entreprise d’inventer notre pratique à chaque fois, mot à mot. Il n’y a de la psychanalyse que lorsqu’en vérité se produit la rencontre de deux paroles naissantes ; comme en amour, certes, mais à mots nus et corps mouchetés.

***

Au fait, les analystes ont-ils un sexe ? La question vaudrait d’être soumise à un prochain concile. Aujourd’hui, l’opinion prévalente me semble être que, certes, ils en ont un, mais que ça n’a pas d’importance pourvu qu’ils aient des oreilles. Autant dire qu’ils n’en ont pas ! Je ne puis m’y résoudre. Affirmer que le sexe de l’analyste n’a pas d’importance immédiate dans sa pratique, serait faire de la fonction analytique une façon de consécration qui placerait l’analyste, comme n’importe quel prêtre, au-delà de la pluralité des discours et principalement de la dualité des discours masculin et féminin. Je sais que le fantasme de discours universel est particulièrement vivace : c’est qu’il supporte le plus dérisoire de ce que l’homme revendique au titre de sa « virilité ». Mais je pense avoir suffisamment montré en quoi la tentation du discours universel participe du travail du refoulement, et qu’il n’est, toujours, qu’une tentative de subsumer tous les modes de refoulement. Je rappellerai à quel point cette entreprise s’avère spécifiquement masculine, dans la mesure où l’homme, faute d’un rapport immédiat à la castration (qui pour une femme détermine primordialement son identification comme sexuelle) trouvera du sexe en rupture avec le procès du refoulement sur lequel il ne peut que prendre appui ; le superfétatoire et dérisoire « je suis un homme, moi ! » se marque toujours de quelque violence spectaculaire à l’endroit de l’ordre dont il est le secret complice. Pas plus qu’il n’y a de métalangage, pas plus n’y a-t-il d’esperanto du sexe, c’est-à-dire de discours pseudo-analytique qui en dépasserait la différence. Au contraire, ce qu’on nomme discours analytique promeut une autre logique (celle de l’inconscient) et se spécifie de tenir compte de la castration (rapport au phallus) à partir de laquelle se détermine ce qu’il en est du sexe pour l’être parlant. Il laisse à chacun, et au psychanalyste d’abord, le soin de savoir d’où il parle.

Quatre figures au moins s’imposent pour rendre compte de la diversité des situations transférentielles et des aventures analytiques. On ne saurait garder comme seul modèle implicite la parole de femme offerte aux oreilles d’un découvreur d’énigmes, car cette unique référence pourrait tendre à accréditer l’image que l’analyse ne serait qu’affaire d’hommes. Ainsi vint me voir, après de longues années d’analyse et de sérieuses études à l’École, une jeune femme que tout porte à exercer son écoute analytique avec le plus grand talent Mais pour avoir été nourrie dans le sérail, elle ne s’en sentait pas moins femme, et se montrait proprement affolée par « l’abjection psychanalytique17 » qui tend à régner chez les nouveaux clercs ; je me sens, disait-elle, comme ce talmudiste débordé de savoir, qui va parmi le peuple en criant : « Vite, vite, posez-moi des questions car je sais les réponses. »

Avec d’autres femmes, peut-être pourra-t-elle nous donner témoignage de deux nouvelles figures de la rencontre transférentielle, de ses privilèges et de ses pièges : celle de l’homme découvreur-d’énigmes venant exposer ses talents sur le divan d’une femme, et celle, si merveilleusement familière et étrange pour l’homme, de femmes entre elles.

Et puis, il y a celui qui « veut s’en sortir » – entendez du discours du refoulement – et qui vient à moi comme un frère : me voilà enfin confirmé dans mon statut de docteur ès-inconscient, interprète de songes, pourfendeur de refoulement et découvreur de souvenirs oubliés ; il faut être là, bien vigilant, pour ne pas jouer la comédie de l’analyse. On imagine plus volontiers un jeu d’amour entre une femme sur le divan et un homme au fauteuil qu’entre un « psychiatre en formation » et un « analyste didacticien ». Mais les enjeux de la théorie analytique ou de l’institution, du pouvoir ou d’une femme fantasmatique, ne nous engagent pas moins, entre hommes, dans une affaire d’amour. Que les leurres de l’enjeu soient reconnus ou déniés (ou les deux à la fois), le transfert est à l’œuvre dès que nous décidons, à la demande de l’analysant, d’engager un travail analytique ; car il s’agit bien, en élaborant son rapport à la castration, de remettre le nôtre sur le métier, d’éclairer au-delà des fantasmes homosexuels ce qu’il en est du défaut du phallus : affaire de jouissance s’il en est. Mais là, le petit dieu malin, hérissé de flèches savantes, ne manquera pas de nous empêtrer dans de subtiles impasses où les passions ordonnent leur fête, à charge pour nous, Hermès ou Aphrodite, d’y démêler ce que parler veut dire.

***

À chaque figure ses pièges, mais à chacune sa promesse de vérité : aussi vive qu’au temps de l’invention de la psychanalyse, c’est à chaque fois l’espoir d’une parole à naître. Plus hasardeuse à engendrer qu’un enfant, elle ne se conçoit que dans la rencontre d’une autre parole naissante : « interprétation dans le transfert », indique le manuel de psychanalyse. Mais aucune voie jalonnée, aucun chemin tracé, ne diront jamais, ni avant, ni après, le frayage qu’opère la rencontre d’une parole ouverte à l’innocence avec le dévoilement de la syncope de son origine.

Flottante comme l’esprit au-dessus des eaux, l’attention du psychanalyste est d’abord écoute ouverte à la transparence des mots, à leurs racines d’ombre comme à leurs fruits de lumière. La suite de l’histoire dira de quel prix les psychanalystes paient aujourd’hui la sacrilège obstination qui les pousse à usurper la place du Saint-Esprit, et s’ils sauront encore, hors le fauteuil, vivre d’amour à corps nus et mots voilés. Non qu’ils inventeront entre eux « quelque neuve façon de faire l’amour18 ». Mais on peut espérer que, soutenant jusqu’au bout l’excès de leur déraisonnable passion, ils pourront enfin connaître le temps d’aimer ; peut-être qu’elle, reconnaissant à l’Arbre de science le fruit qui la fait femme, saura, nouvelle Eve prenant corps des mots plutôt que de ses os, nourrir l’homme de sa lumière ; peut-être que lui, quittant des yeux l’horloge qui mesure son écoute, réalisera enfin qu’il ne pourra aimer et rendre à chaque jour son aurore que si, tel Chronos, il dévore ses enfants.

Le Grain de l’or, 1974