Vienne ou Du lieu des naissances

par Nata Mitior

Les rencontres avec l’étrange sont des rencontres dos à dos.

Tentée d’écrire sur Freud19, Schnitzler et leur destin viennois, je ne parviens pas à faire le détour. Hasard, mirage ou bien errance ? Écho de deux paroles naissantes ? Double vue, histoire de double ? Renaud20 se trouve sur ce chemin.

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Sait-on si Œdipe tourna autour de la Sphynge avant de répondre, ou simplement a-t-il suffi qu’il la voie de profil, entende le bruit de l’air déplacé par les mots ? Peut-être s’est-il contenté de lui dire ce que toujours il avait su et il put pour ce faire la regarder en face car il n’y avait rien d’étrange à tout cela. L’histoire inquiétante était familière : une histoire tragique qui pouvait se parler.

La relation de Freud et de Schnitzler peut s’évoquer comme la mise en actes d’une fascination et d’un évitement. Tel un reflet perdu au biseau du miroir, elle signe ce qui de l’inconscient ne saurait se saisir, encore moins se dire, jamais se vérifier. C’est pourquoi, sans doute, la répétition, l’étrangeté, les actes manqués et les lapsus n’ont cessé de jalonner le texte21 qu’un jour je consacrai à Freud, à Schnitzler, à « Rien qu’un rêve » : une nouvelle de ce dernier22. Il a d’ailleurs fallu plusieurs années et le présent travail pour m’apercevoir que, dans ce texte, j’indiquais Vienne comme ville natale de Freud.

Que ce lapsus soit passé inaperçu d’auditeurs et de lecteurs vigilants serait dans l’ordre d’une non inquiétante étrangeté, s’il n’amenait à constater combien notre pensée trébuche et vacille lorsqu’il s’agit de Freud et du roman des générations.

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Lieu de naissance de Schnitzler, non-lieu de naissance de Freud, Vienne tient peu de place dans les écrits de celui-ci. Lorsqu’il en parle, c’est pour mieux la honnir et il semble bien que, à une exception près, elle ne figure pas dans la nomenclature de ces villes capitales dont il rêvait si bien lorsqu’elles étaient lointaines et qu’il les évitait23. Pourtant, que d’efforts pour la conquérir, s’y imposer, y demeurer !

Le fait qu’il y ait vécu en lui déniant tout charme, comme s’il était prié d’y fermer les yeux, étonne et nous fait soupçonner l’existence d’une Vienne intérieure, profonde, inexhumée et qui renverrait à quelque avant Freiberg, à Jacob Freud, au père de celui-ci…

Comme Vienne devait briller en lettres capitales vue d’un ghetto de Moravie ! Quelle place privilégiée était sans doute la sienne dans les nostalgies et les rêves d’un Jacob enfant. N’est-ce point à lui que Freud voulut offrir cette belle aïeule inexplorée ? Encore fallait-il, pour la donner intacte, se mettre à bonne distance et nier sa séduction.

Mais si Vienne figure bien la dette œdipienne payée par le premier analyste à l’inconscient de son père enfant, elle nous apparaît aussi comme la métaphore d’une autre histoire et d’un secret. Histoire difficile, secret de miroir où le corps et l’image se cherchent et se défient.

Vienne où, dans un rêve de Freud, Fliess va se rendre en juillet24. « Pourquoi juillet ? », s’étonne le rêveur qui s’interroge et associe : « Le mois de juillet, le mois de Jules César… Julius, mon frère cadet, mort à quelques mois ; juillet, le mois de Jules ; Vienne, la ville de César. S’il est César, Brutus c’est moi. »

Le mois des Jules et des César ; la ville des Jules et des César, des pères et des fils, des pères en deuil de leur fils, des fils parricides aussi. Réussir là où les pères ont échoué, être comme César : l’homme de toutes les femmes, la femme de tous les hommes… D’un homme ? Se voir révéler un 24 juillet le secret des songes25 et mettre au monde

l’œuvre immortelle qui éternisera son nom. Mais pour cela il faut puiser au plus profond de soi-même, dans son propre corps rêvant, rêvé, comme dans le rêve de la « préparation anatomique26 » où Freud, voyageant à l’intérieur de lui-même, rencontre dans ses associations « l’Éternel féminin ». Voyage au centre du corps, au centre de la terre où les haltes attendues ne sont pas celles qu’on trouve et où les rails s’étirent à rebrousse-chemin.

Mais revenons à Freiberg, que Freud quitta dans sa troisième ou quatrième année. Beaucoup de découvertes étaient déjà faites, beaucoup de réponses déjà données à des questions en devenir. Et l’épisode de celle que, dans ses lettres à Fliess27, il nomme « ma première génératrice de névrose » ou encore « mon professeur de sexualité », la vieille et laide servante, voleuse, receleuse et finalement « coffrée », n’est certes pas étranger à l’interrogation qu’il se fera plus tard et pour laquelle nulle réponse ne le satisfera jamais : « Que veut la femme ? »

***

Or, cette question, les héros de Schnitzler la posent inlassablement. Rêveurs sans paupières, ils sillonnent la ville, fouillent les maisons, suppliant, exigeant. Jouent aux jeux de hasard, vont à des fêtes étranges, font tomber les masques, arrachent les déguisements, interrogent les corps silencieux de la morgue ou le sourire de leur femme endormie. Et, bien que la réponse « Ich weiss nicht », « je ne sais pas », soit inscrite pour leur auteur dans le nom d’une femme aimée, Olga Waissnix28, ils s’entêtent et récidivent.

« Que veut la femme ? »

Mais ces hommes, que veulent-ils ?

Plus qu’un destin parallèle, des origines identiques, des intérêts partagés, des événements dont la coïncidence s’avère souvent troublante, c’est au niveau de cette question qu’il nous faut situer ce qui pour Freud et pour Schnitzler fut une rencontre et un non-lieu. Non-lieu dont Vienne, nous l’avons dit, est à coup sûr la capitale.

Séduisante, dépravée, mesquine et pâtissière, la Vienne impériale que nous raconte Schnitzler est bien voisine de la Prague du Golem, où le double circule et se projette en liberté. Dans cette Vienne-là, lorsque les portes s’entrouvrent, le corps des femmes apparaît exposé. Obstinément, les fils y cherchent un message, le souvenir d’une trace, le fin mot d’un secret. Le même peut-être qui fait hésiter Freud quand, abordant l’étude de la féminité, il la décrète « continent noir ».

Explorateur des « impasses infinies », il fallait à Freud, pour poursuivre sa course, une terre ferme où se reposer. Qu’elle s’entrebâille, et c’est le vertige, le trouble de mémoire, l’inquiétante étrangeté.

Quand le premier cosmonaute américain descendit de la lune, chacun put constater à quel point il était pâle. À la question « Qu’avez-vous vu ? », il répondit simplement « J’ai vu Dieu et Elle est noire », puis il s’écroula.

Dans « Rosa ou le bonheur des hommes », un régiment entier s’engloutit et disparaît dans le corps affable de la belle Rosa. Peut-être, mais Maurice Pons ne nous le dit pas, rencontre-t-il en route ce cheval, que dans une histoire plus courte, mais non meilleure, un cavalier recherche en vain.

Lorsque en 1895, Freud, assistant à une intervention chirurgicale sur les sinus de sa patiente Emma, vit extraire un pansement que le docteur Fliess, un peu rêveur, y avait oublié, il fut pris de malaise.

Évanouissement, malaise, romans et anecdotes ; autant de barrages à ce qui de la femme échappe à l’entendement. Mais s’agit-il bien d’elle et est-elle seule en cause ?

Si nous nous en tenions à l’interprétation que Freud nous donne, dans « Le tabou de la virginité29 » du récit de Schnitzler, « Le destin du baron Leisenbogh30 », nous pourrions le croire et il nous paraîtrait en effet, que le destin fatal du héros est tissé par la femme qu’il vient de posséder. Or, nous reportant à ce récit, ou à d’autres nouvelles de Schnitzler, nous voyons que ni les paroles cruelles de la femme, ni sa détermination meurtrière, ni même le secret que son corps recèlerait, n’ont raison de la vie des héros. Ils succombent tous du fait de la parole d’un autre. Un Autre prestigieux, gigantesque, invisible, et dont la femme détient le projet. Objet de désir, exécutante, dépositaire, la femme apparaît aussi comme le lieu d’une rencontre et d’une projection. À travers elle, les hommes cherchent à s’atteindre et la chargent de souhaits qu’elle va réaliser : souhait sexuel, homosexuel, souhait de mort. Chacun s’y voit et s’y reconnaît.

« Il n’est pas étonnant que vous soyez devenu un grand écrivain, disait quelqu’un à Schnitzler, votre père tendait déjà un miroir à ses contemporains. » Le miroir, précise Freud, était le laryngoscope dont le père d’Arthur Schnitzler était l’inventeur.

Après ce mot d’esprit et l’histoire d’un miroir que le Dr Fliess aussi tendait à ses contemporains, bien des années s’écoulent avant que le nom de Schnitzler ne revienne sous la plume de Freud. Une note, nous l’avons vu, en bas de page, dans « Le tabou de la virginité », et soudain dans « L’inquiétante étrangeté », un paragraphe est consacré à Schnitzler à propos de Die Weissagung31.

Ni médiatrice, ni dépositaire, silhouette furtive, vision offerte, fragrance, couleur, la femme traverse ce récit. Récit étrange, inquiétant en effet, où le destin de l’homme, tracé par un illusionniste, se dévoile à la lecture d’une page blanche et dans le sillage d’une perruque envolée, éveillant chez le lecteur comme le souvenir d’une trace et en Freud le sentiment d’avoir été mystifié :

« Lorsque l’auteur semble d’abord s’en tenir au terrain de la réalité courante et y fait advenir subitement des événements qui ne peuvent s’y produire ou ne s’y produisent que très rarement32, il fait se trahir en nous notre superstition soi-disant réprimée ; il nous trompe en nous promettant la vulgaire réalité et en en sortant cependant. Nous réagissons à ces fictions comme nous le ferions à des événements nous concernant ; quand nous remarquons la mystification, il est déjà trop tard ; l’auteur a atteint son but, mais je soutiens, moi, qu’il n’a pas obtenu un effet pur. Il nous reste un sentiment d’insatisfaction, une sorte de rancune qu’on ait voulu nous mystifier, ainsi que je l’ai éprouvé très nettement après la lecture du récit de Schnitzler Die Weissagung33.

Insatisfaction, rancune, pas de « prime de séduction », pas de « plaisir préliminaire qui permettrait la libération d’une jouissance supérieure émanant de sources psychiques bien plus profondes et qui provient de ce que notre âme se trouve soulagée de certaines tensions… par le fait que le créateur d’art (en nous offrant la représentation de ses fantasmes) nous met à même de jouir désormais des nôtres sans scrupules, ni honte34 ».

Rien de tel à cette lecture, sinon le sentiment d’avoir été fourvoyé dans quelque fausse identification, d’avoir été mystifié. Fasciné, dirons-nous, comme le sont, dans leur désarroi, les clients de l’illusionniste. Fasciné, comme le sont dans « Fortune » les héros d’un récit d’où la femme est absente, mais où le féminin semble avoir migré vers un autre lieu, une autre citadelle. Lieu de mystère et d’ombre, citadelle intérieure. C’est en lui-même à présent, en son propre pareil, que l’homme ira chercher ce visage auquel il prête tant de savoir, son Méphisto, son prêteur sur gages et qui en vient toujours et quelque part à évoquer « l’Éternel féminin ».

« Fortune35 » : une nuit dans un tripot de Vienne, Waldein, un artisan, est abordé par deux inconnus, comtes ou barons. Ils lui disent de les suivre et lui proposent de l’emmener au Jockey Club, cercle privé, où seule l’aristocratie est admise. Ivre, abasourdi, l’homme se laisse faire. On l’habille en frac, on lui toilette les cheveux, on le traîne au cercle, et là on le présente comme un noble étranger venu de très loin. L’homme joue et gagne, il joue et gagne encore. Il fait sauter la banque, se lève et s’en va.

Quand il se réveille, c’est déjà la pénombre. Peu à peu lui reviennent les moments de la nuit ; imprécis tout d’abord, puis de plus en plus nets. Il va jusqu’au miroir comme pour s’assurer que ce ne fut point là un rêve d’ivrogne. Il voit son image et reconnaît le bel habit fripé et la cravate blanche ; ses cheveux aussi ont été coupés.

Où a-t-il mis l’argent ? Non, pas si vite, un instant encore et il le cherchera. Quand enfin il le cherche, l’argent est introuvable et c’est péniblement qu’il se ressouvient d’une marche dans la nuit et de quelques indices : des pavés désunis, un feuillage, un jardin et le murmure de l’eau tout près de son oreille. Il s’élance dans les rues et les rues se ressemblent et les ponts sont les mêmes et la pierre des quais, granuleuse et grise, cerne la rivière qui court et bouillonne… mais le murmure de l’eau, où était-ce déjà ? Dans la seconde partie du récit, nous trouvons Waldein ayant renoncé à ses recherches. Vieux et malade, il végète toujours dans le même taudis. Ni sa femme, morte à présent, ni son fils Frantz, devenu peintre, n’ont rien su de son aventure, de la rencontre étrange, de la fortune scellée, ni de l’oubli du lieu où gît l’insaisissable, ce qui de l’aventure ne peut se nommer. Frantz porte en lui un secret qu’il ignore, qui murmure, qui l’entête et qui n’est pas le sien (?). Sur ces toiles, il répète une seule et même scène, des joueurs, un tapis vert, un tripot mal famé36.

Un jour se présente un amateur d’art, distingué, riche, comte ou baron, qui l’introduit au cercle sur sa demande, pour l’esquisse d’un tableau dont il a le projet. Une grande salle, quatre glaces dans des cadres dorés se renvoient les reflets miroitants des lumières. Hautes silhouettes d’hommes en habit, gardénia à la boutonnière. Prestigieux, nonchalant, le comte Spann est là. Autour du tapis vert, des visages impavides et, sous ces masques, une passion que Frantz peut deviner… Si seulement il pouvait éprouver la même chose, jouer avec eux… Créer. Les yeux mi-clos, Frantz Waldein rêve, « il sent qu’il pénètre le secret, se rapproche de la vérité ».

Mais de quelle vérité Frantz se rapproche-t-il ? Quel est ce secret étrange, singulier, qui vient de loin et qu’il croit reconnaître ? Est-ce celui d’un autre ? Est-ce le sien ? En a-t-il la prescience en un jeu de miroir ?

C’est l’aube. Le vieux Waldein est mourant. Frantz le veille et craint de s’endormir. Un reflet bleuté glisse sur le rebord de la fenêtre, éclaire les fioles placées près du lit, rend encore plus blafardes les lèvres du malade. « Inconsciemment » et pour la première fois depuis la maladie de son père, Frantz songe à son tableau et se voit l’achevant. À Waldein mourant, les souvenirs reviennent ; l’eau murmure, l’écho répond, le bruit d’un marteau tout près de son oreille, soudain surgit le pont aux Lions37.

Le fils sait tout maintenant. Il court le long des berges, déterre la fortune, la cache sous son habit. Il se hâte et revient, mais c’est un grand silence : « Plus aucune réponse ne lui sera donnée. »

Le jour même de l’enterrement, Frantz Waldein se rend au Cercle. Un mot du comte lui permet de jouer. Il faut, dit Frantz, pour terminer la toile, ressentir une fois ce qu’éprouvent ces gens. Jouir avec eux du feu qui les consume, emporter l’étincelle et puis… Créer. Mettre au monde l’œuvre immortelle qui fixera en un tableau le lieu d’une séduction, le moment d’une jouissance : le père parmi ces hommes prestigieux et nantis, qui l’ont pris comme une chose et il s’est laissé faire, qui en ont joué, dont il a joui, ou bien encore dont il a rêvé jouir dans la méconnaissance d’un projet insensé.

Esquisse, tableau, œuvre immortelle qui cachent une autre histoire, qui masquent un autre lieu d’où, semblerait-il, l’homme ne se rapproche qu’au prix de sa raison ou de sa vie. Du moins est-ce ainsi que parle le fantasme. Le fantasme ; ou Schnitzler ; ou tous les deux.

S’il est vrai que chacun de nous porte au long de son existence une part du tumulte des secrets inconscients de ses géniteurs, le tumulte que soulève le féminin du père n’est pas le moins tenace. Assourdi par notre bruit personnel, difficile à discerner du fait de nos projections, ce tumulte est à peine un murmure lorsqu’il nous parvient. Schnitzler y a été sensible, qui nous donne ce récit où se trouve mis en scène le destin de celui qui, sans le savoir, tente de capter ce qu’il en est du féminin. Mise en scène d’un fantasme où projections et identifications se confondent et entraînent le lecteur à la suite du héros vers un lieu de malaise, de vulnérabilité extrême ; voyage au centre du corps, au centre de la terre, où le désir s’interroge, où nulle réponse ne satisfait. Fantasme informe, incolore, diffus et dont on ne s’approche que pour mieux retomber dans l’univers quiet des amours familiales ; univers programmé, aux places interchangeables et dans lequel l’interdit et la castration limitent l’errance et protègent l’illusion au-delà de laquelle s’amorce un ailleurs dont aucune parole ne peut rendre compte : hors-lieu, hors-loi, horla, tel le cri poussé par cet autre poète auquel Arthur Schnitzler fut souvent comparé38.

Une fois le jeu fini, et consommée la perte d’une fortune dont les générations se transmettent l’interdit, Frantz retournera au bord de la rivière. Il y creusera à tête perdue, récoltant les fruits d’un autre héritage : un peu de terre, de pierres et d’eau qui murmurait. Et Frantz devenu fou et vieux en quelques heures donne au comte Spann, qui ne le quitte pas, le spectacle d’un fils transformé en son père qui berce sa douleur et pleure sur son enfant.

Comme une blessure entre eux, allant de l’un à l’autre et dont on ne sait à qui elle reviendrait.

Mais à qui revient cette lettre d’une Vienne à l’autre, qu’après quarante ans de défiance Freud adresse à son infréquentable collègue et voisin Arthur Schnitzler, au mois de mai 1922 ? Lettre d’anniversaire en réponse à une lettre d’anniversaire, elle sera suivie d’une unique rencontre : soirée en famille, une promenade d’une heure ; puis, chacun s’éloignera dos à dos.

À Arthur Schnitzler39

Vienne, IX, Berggasse 19, le 14 mai 1922.

Très honoré Docteur,

Vous voici parvenu aussi à votre soixantième anniversaire tandis que moi, de six ans plus âgé, je me rapproche du terme de ma vie et puis m’attendre à voir bientôt la fin du cinquième acte de cette comédie assez incompréhensible et pas toujours amusante.

S’il me restait encore un peu de la croyance en la « toute-puissance de la pensée », je ne manquerais pas aujourd’hui de vous envoyer mes vœux les meilleurs et les plus cordiaux pour la suite des années à venir. Je laisse ce geste insensé au nombre considérable de nos contemporains qui penseront à vous le 15 mai.

Je vais vous faire un aveu que vous aurez la bonté de garder pour vous par égard pour moi et de ne partager avec aucun ami ni aucun étranger. Une question me tourmente : pourquoi, en vérité, durant toutes ces années, n’ai-je jamais cherché à vous fréquenter et à avoir avec vous une conversation (question posée naturellement en négligeant de considérer si un tel rapprochement vous aurait agréé) ?

La réponse à cette question implique un aveu qui me semble par trop intime. Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double. Non que j’aie facilement tendance à m’identifier à un autre ou que j’aie voulu négliger la différence de dons qui nous sépare, mais en me plongeant dans vos splendides créations, j’ai toujours cru y trouver, derrière l’apparence poétique, les hypothèses, les intérêts et les résultats que je savais être les miens. Votre déterminisme comme votre scepticisme – que les gens appellent pessimisme – votre sensibilité aux vérités de l’inconscient, de la nature pulsionnelle de l’homme, votre dissection de nos certitudes culturelles conventionnelles, l’arrêt de vos pensées sur la polarité de l’amour et de la mort, tout cela éveillait en moi un étrange sentiment de familiarité. (Dans un petit livre écrit en 1920, « Au-delà du principe de plaisir », j’ai essayé de montrer qu’Eros et la Pulsion de mort sont les forces originaires dont le jeu opposé domine toutes les énigmes de l’existence.) J’ai ainsi eu l’impression que vous saviez intuitivement – ou plutôt par suite d’une auto-observation subtile – tout ce que j’ai découvert à l’aide d’un laborieux travail pratiqué sur autrui Oui, je crois qu’au fond de vous-même vous êtes un investigateur des profondeurs psychologiques, aussi honnêtement impartial et intrépide que quiconque l’ait jamais été et que si vous n’étiez pas ainsi, vos capacités artistiques, votre art de la langue et votre pouvoir créateur se seraient donné libre cours et auraient fait de vous un écrivain beaucoup plus au goût de la foule. Quant à moi, je donne la préférence à l’investigateur. Mais pardonnez-moi de retomber dans la psychanalyse, je ne sais rien faire d’autre. Je sais seulement que la psychanalyse n’est pas un moyen de se faire aimer.

Très cordialement à vous.

Freud.

***

Étrange lettre envoyée à un inconnu. Tout semble y être dit et pourtant le caractère intime de la confidence renforce encore l’équivoque et amène à nous interroger sur ce qui chez Freud se trouble et vacille à l’évocation du nom de Schnitzler et à l’idée de le rencontrer. Est-ce la sensibilité de celui-ci « aux vérités de l’inconscient » ou l’arrêt de ses pensées sur « la polarité de l’amour et de la mort » qui éveillent en Freud un sentiment « d’étrange familiarité » ? Et cette familiarité, de quoi est-elle faite ? À quels fantasmes communs, ou bien conçus comme tels, peut-on la référer ? À quelles évidences conduit-elle le lecteur ?

« Il arrive souvent, écrit Freud dans « L’inquiétante étrangeté », que des hommes névrosés déclarent que les organes génitaux féminins représentent pour eux quelque chose d’étrangement inquiétant. Cet étrangement inquiétant est cependant l’orée de l’antique patrie des enfants des hommes, de l’endroit où chacun a dû séjourner en son temps. Ainsi lorsqu’un lieu autrefois familier surgit comme inquiétant, on peut se dire que le préfixe “in” placé devant le mot “quiétude” est le signe du refoulement40. »

L’inquiétante étrangeté serait donc « cette qualité de l’effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières… quelque chose qui aurait dû demeurer caché et qui a réapparu… telle l’inquiétante étrangeté qui émane des complexes infantiles refoulés, du complexe de castration, du fantasme du corps maternel41 ».

En lisant Schnitzler, on est saisi par la place qu’occupe dans ses récits le corps féminin, par sa prégnance, sa présence. Évoqué par un mot, une phrase poétique, un silence, il s’étire en filigrane au travers de chaque page et s’offre, telle l’œuvre elle-même, à la projection. L’auteur devient ainsi ce personnage marginal, infréquentable et séduisant ; ce « double » « … inquiétant avant-coureur de la mort », qu’il s’agit de « projeter hors du moi, comme quelque chose d’étranger ».

Dans le travail déjà cité, j’écrivais que ce sont cette insistance, cette prégnance des thèmes relatifs au corps maternel, au corps féminin, ainsi qu’une intuition profonde et une certaine mise en scène des tractations inconscientes dont l’intérieur de ce corps est l’objet, qui fondent l’inquiétante étrangeté qui s’empare de Freud à la lecture des récits de son double. Étrangeté, inquiétude, fascination, devant des fantasmes d’autant plus familiers que leur violence n’a pu épargner Freud et qui, à plus d’un titre, l’ont fait reculer lorsque, dans ses écrits, ou bien dans ceux des autres, il venait à s’en approcher. Comme si leur dévoilement mettait en péril un ordre et jetait un doute sur l’illusion qu’ils recouvraient.

À cette hypothèse j’en ajouterai une autre qui n’est jamais, à mon sens que le complément de la première.

Hypothèse suspecte en ce qu’elle se décante dans la confusion soulevée en nous par le tumulte des secrets inconscients de nos géniteurs, tumulte que notre propre rumeur étouffe et contrefait.

Hypothèse difficile à saisir, à retenir, à formuler, en ce qu’elle ne peut jamais dire qu’une histoire parallèle, et n’a, pour s’étayer, rien d’autre que la chaîne fragile de nos associations. Chaîne dont la lettre à Schnitzler figure ici l’un des maillons.

Hypothèse équivoque en ce qu’elle concerne le féminin du père, le féminin de Freud. Le féminin comme butée et comme trace de quelque révolte séculaire, de quelque certitude secrète, face à la mort inacceptable, inacceptée. Le féminin, mais non l’homosexualité ; l’immortalité, mais non la mégalomanie ; le réel, mais non la réalité. Féminin, immortalité, réel, autant de mots porteurs d’un ordre qui marque de son empreinte la configuration œdipienne. Ordre singulier, lui-même frappé au sceau du désir, mais qui échappe à sa loi et se situe au-delà de l’Œdipe, dernier bastion où ça cause, ça saigne et se méprend.

C’est à cette frontière que déambule l’ombre des faux-semblants que nous évoque Schnitzler. Non point que Freud ne se soit approché de l’ombre. Elle le suit tout au long de son œuvre ; elle le berce dans son sommeil. Dans le rêve de la « préparation anatomique », dans les associations et l’interprétation qu’il en donne, beaucoup est dit à son sujet et il n’est pas indifférent que ce soit après la parution d’« Au-delà du principe de plaisir » que cette lettre ait été rédigée. Lettre double, lettre au double, double lettre, enfin, comme celle qui inaugure Wien, la ville refoulée, et contient en son essence sa propre répétition, ses reflets, ses miroirs et l’écho ténu d’une inscription profonde, marque de naissance, empreinte, insaisissable et constituante, d’un alphabet matriciel tel que l’inconscient l’a peut-être forgé et qui reposerait en quelque lieu du corps, lieu que le corps aurait oublié, mais autour duquel s’acharne la mémoire42. Double V, Fau, Frau, Faust, cet autre double chez qui le souhait d’une éternelle jeunesse rejoint, à un carrefour, « l’éternel féminin ».

« Le meilleur de ce que tu sais,

Tu ne peux le dire à l’écolier43. »

Mais on n’est jamais que l’écolier de soi-même et cette lettre qui nous saisit comme un retour à l’envoyeur, nous fait entrer au cœur d’un échange ambigu où les souhaits de mort sont à fleur de plume et où, malgré l’aveu, le secret reste entier.

« Je porte en moi un secret que j’ignore, je vous le donne mais taisez-vous. »

Un non-dit contre un silence. Qu’a donc pensé Schnitzler en recevant ces vœux ? A-t-il compté les jours qui lui restaient à vivre, joué son ombre aux lumières de la nuit, ridé de son souffle la surface des miroirs laryngoscopes comme il se doit ? Ou bien, très vite, a-t-il compris que ce n’était point lui qu’on cherchait à faire taire, à murer, à sceller sous le sceau du secret, et que ce message, Sigmund Freud l’adressait au continent le plus noir de lui-même, à son propre « roc » éternel féminin, où il n’abordera jamais qu’en rêve.

« Le vieux Brücke doit m’avoir imposé une tâche quelconque et, chose bien étrange, cette tâche consiste en la préparation anatomique de la partie inférieure de mon propre corps, mon pelvis et mes jambes44… »

Et Freud s’exécute. Louise N. l’assiste. Louise N. qui dans l’évocation des restes diurnes demandait et refusait un livre qu’il lui offrait.

« Prêtez-moi donc un livre », demande-t-elle.

Il lui proposa She de Ridder Haggard, « un livre étrange, plein de sens caché », et commença à lui expliquer : « l’éternel féminin… l’immortalité de nos émotions… ».

« Je sais tout cela, dit-elle, n’avez-vous rien de vous ?

— Non, mes œuvres immortelles n’ont pas encore été écrites.

— Mais alors pour quand cet exposé fondamental dont vous avez promis que même nous pourrions le lire ? »

Un certain éclairage sur ce visage de femme, une impression fugace et Freud se dit qu’à travers ces lèvres et ces paroles narquoises, quelqu’un d’autre le questionnait. Il devint songeur et garda le silence, pensa à cet effort qu’il lui fallait pour offrir au public son livre sur les rêves. Tant de lui-même à dévoiler. Il sentit l’envahir une sorte de tristesse et se souvint peut-être du 24 juillet où lui fut révélé le secret des songes ; il était heureux et écrivait qu’il se sentait « joyeux comme le nain du conte, car la princesse n’en savait rien45 ».

Quel nain, quelle princesse et que voulait Louise N. ? Que disait-elle en disant qu’elle savait, alors que, secrètement, il parlait de lui-même ?

« Que veut la femme ? » et qu’est-ce qu’elle sait ?

« Les pensées suscitées par ma conversation avec Louise N. se sont déroulées à un niveau trop profond pour être conscientes. Elles ont en quelque sorte été détournées vers tout ce qui fut remué en moi par la référence à She, livre étrange, ainsi qu’à cet autre ouvrage du même écrivain, Au cœur du monde. »

Au cœur du monde, au centre de la terre, là où s’enfantent les œuvres immortelles, où les émotions ne meurent jamais, en ce lieu dont Louise N. aurait quelque prescience, innée, indue, venant d’on ne sait où ?

Pour le savoir, il faut y voir

Mais où et quand ?

Le soir suivant,

le vieux Brücke est là qui permet le voyage, balise l’espace, indique la voie. Et Freud qui porte au fond de sa mémoire un rêve d’homme à bec d’oiseau46, part à la découverte du féminin de lui-même, dans son corps en lambeaux, aux paysages changeants, à la suite de guides au sexe interchangeable, vers le lieu où s’éclaire l’énigme de la vie.

Mais ce n’est qu’un rêve, et la théorie est là pour rappeler l’homme à l’ordre, et lui fournir l’inventaire des mots qui mettent provisoirement un terme à sa quête. « Ce qu’on ne peut atteindre en volant… », (comme la mère emportée à tire-d’aile par des hommes à bec d’oiseau) «… il faut l’atteindre en boitant. Boiter n’est pas un péché, nous enseigne l’Écriture47. »

Qui boite et boit toujours l’eau de la fontaine ? Suffit-il de dire « il faut » ? Et Freud qui se réveille dans une grande angoisse ordonne son rêve dans la langue des mots, de l’Œdipe, de la Loi et de la Bienséance. Rêveur au pied léger. Vigile fourbu en cotte de mailles.

Et c’est ainsi. À l’instant où les yeux se déchirent, où les loups et les masques viennent à s’envoler, apparaît le réel dans son extrême concision ; plus surprenant, plus inquiétant que la fiction elle-même. La fiction et son cortège de sons, de mots, d’images, telles ces lèvres closes qu’un index a barrées.

Août-décembre 1974