VIII. Le pot-au-noir

À Dakar, nous avions dit adieu à l’Ancien Monde et, sans apercevoir les îles du Cap-Vert, nous étions parvenus à ce fatidique 7° N. où, lors de son troisième voyage en 1498, Colomb, parti dans la bonne direction pour découvrir le Brésil, changea de route vers le nord-ouest et dut à un miracle de ne pas manquer, quinze jours plus tard, Trinidad et la côte du Venezuela.

On approchait du Pot-au-Noir, redouté des anciens navigateurs. Les vents propres aux deux hémisphères s’arrêtent de part et d’autre de cette zone où les voiles pendaient pendant des semaines, sans un souffle pour les animer. L’air est si immobile qu’on se croit dans un espace clos et non plus au large ; de sombres nuages dont nulle brise ne compromet l’équilibre, sensibles seulement à la pesanteur, s’abaissent et se désagrègent lentement vers la mer. Par leurs extrémités traînantes ils balayeraient la surface polie si leur inertie n’était aussi grande. L’océan, éclairé indirectement par les rayons d’un invisible soleil, offre un reflet huileux et monotone, surpassant celui que refuse un ciel d’encre, et qui inverse le rapport habituel des valeurs lumineuses entre l’air et l’eau. Quand on bascule la tête, une marine plus vraisemblable prend forme, où ciel et mer se remplacent réciproquement. À travers cet horizon devenu intime, tant les éléments sont passifs et l’éclairage réduit, errent paresseusement quelques grains, courtes et confuses colonnes qui diminuent encore la hauteur apparente séparant la mer et le plafond nuageux. Entre ces surfaces voisines, le bateau glisse avec une sorte de hâte anxieuse, comme si le temps lui était mesuré pour échapper à l’étouffement. Parfois, un grain se rapproche, perd ses contours, envahit l’espace et flagelle le pont de ses lanières humides. Puis, de l’autre côté, il retrouve sa forme visible en même temps que son être sonore s’abolit.

Toute vie avait quitté la mer. On ne voyait plus à l’avant du bateau, solide et mieux rythmé que l’assaut de l’écume sur l’étrave, le noir ressac des bandes de dauphins devançant gracieusement la fuite blanche des vagues. Le jet d’un souffleur ne coupait plus l’horizon ; à nul moment désormais, une mer intensément bleue n’était peuplée par la flottille aux délicates voiles membraneuses, mauves et roses, des nautiles.

De l’autre côté de la fosse, seraient-ils encore là pour nous accueillir, tous ces prodiges perçus par les navigateurs des anciens siècles ? En parcourant des espaces vierges, ils étaient moins occupés de découvrir un nouveau monde que de vérifier le passé de l’ancien. Adam, Ulysse leur étaient confirmés. Quand il aborda la côte des Antilles à son premier voyage, Colomb croyait peut-être avoir atteint le Japon, mais, plus encore, retrouvé le Paradis Terrestre. Ce ne sont pas les quatre cents ans écoulés depuis lors qui pourraient anéantir ce grand décalage grâce à quoi, pendant dix ou vingt millénaires, le Nouveau Monde est resté à l’écart des agitations de l’histoire. Il en subsisterait quelque chose, sur un plan différent. J’apprendrais vite que, si l’Amérique du Sud n’était plus un Eden avant la chute, elle devait encore à ce mystère d’être restée un âge d’or, au moins pour ceux qui avaient de l’argent. Sa chance était en train de fondre comme neige au soleil. Qu’en demeure-t-il aujourd’hui ? Réduite à une précieuse flaque, en même temps que seuls peuvent désormais y accéder les privilégiés, elle s’est transformée dans sa nature, d’éternelle devenant historique et de métaphysique, sociale. Le paradis des hommes, tel que Colomb l’avait entrevu, se prolongeait et s’abîmait à la fois dans la douceur de vivre réservée aux seuls riches.

Le ciel fuligineux du Pot-au-Noir, son atmosphère pesante ne sont pas seulement le signe manifeste de la ligne équatoriale. Ils résument le climat sous lequel deux mondes se sont affrontés. Ce morne élément qui les sépare, cette bonace où les forces malfaisantes semblent seulement se réparer, sont la dernière barrière mystique entre ce qui constituait, hier encore, deux planètes opposées par des conditions si différentes que les premiers témoins ne purent croire qu’elles fussent également humaines. Un continent à peine effleuré par l’homme s’offrait à des hommes dont l’avidité ne pouvait plus se contenter du leur. Tout allait être remis en cause par ce second péché : Dieu, la morale, les lois. Tout serait, de façon simultanée et contradictoire à la fois, en fait vérifié, en droit révoqué. Vérifiés, l’Éden de la Bible, l’Age d’Or des anciens, la Fontaine de Jouvence, l’Atlantide, les Hespérides, les pastorales et les îles Fortunées ; mais livrés au doute aussi par le spectacle d’une humanité plus pure et plus heureuse (qui, certes, ne l’était point vraiment mais qu’un secret remords faisait déjà croire telle), la révélation, le salut, les mœurs et le droit. Jamais l’humanité n’avait connu aussi déchirante épreuve, et jamais plus elle n’en connaîtra de pareille, à moins qu’un jour, à des millions de kilomètres du nôtre, un autre globe ne se révèle, habité par des êtres pensants. Encore savons-nous que ces distances sont théoriquement franchissables, tandis que les premiers navigateurs craignaient d’affronter le néant.

Pour mesurer le caractère absolu, total, intransigeant des dilemmes dans lesquels l’humanité du XVIe siècle se sentait enfermée, il faut se rappeler quelques incidents. Dans cette Hispaniola (aujourd’hui Haïti et Saint-Domingue) où les indigènes, au nombre de cent mille environ en 1492, n’étaient plus que deux cents un siècle après, mourant d’horreur et de dégoût pour la civilisation européenne plus encore que sous la variole et les coups, les colonisateurs envoyaient commission sur commission afin de déterminer leur nature. S’ils étaient vraiment des hommes, fallait-il voir en eux les descendants des dix tribus perdues d’Israël ? Des Mongols arrivés sur des éléphants ? Ou des Écossais amenés il y a quelques siècles par le prince Modoc ? Demeuraient-ils des païens d’origine ou d’anciens catholiques baptisés par saint Thomas et relaps ? On n’était même pas sûr que ce fussent des hommes, et non point des créatures diaboliques ou des animaux. Tel était le sentiment du roi Ferdinand, puis-qu’en 1512 il importait des esclaves blanches dans les Indes occidentales dans le seul but d’empêcher les Espagnols d’épouser des indigènes « qui sont loin d’être des créatures raisonnables ». Devant les efforts de Las Casas pour supprimer le travail forcé, les colons se montraient moins indignés qu’incrédules : « Alors, s’écriaient-ils, on ne peut même plus se servir de bêtes de somme ? »

De toutes ces commissions, la plus justement célèbre, celle des moines de l’ordre de Saint-Jérôme, émeut à la fois par un scrupule que les entreprises coloniales ont bien oublié depuis 1517, et par le jour qu’elle jette sur les attitudes mentales de l’époque. Au cours d’une véritable enquête psycho-sociologique conçue selon les canons les plus modernes, on avait soumis les colons à un questionnaire destiné à savoir si, selon eux, les Indiens étaient ou non « capables de vivre par eux-mêmes, comme des paysans de Castille ». Toutes les réponses furent négatives : « À la rigueur, peut-être, leurs petits-enfants ; encore les indigènes sont-ils si profondément vicieux qu’on peut en douter ; à preuve : ils fuient les Espagnols, refusent de travailler sans rémunération, mais poussent la perversité jusqu’à faire cadeau de leurs biens ; n’acceptent pas de rejeter leurs camarades à qui les Espagnols ont coupé les oreilles. » Et comme conclusion unanime : « Il vaut mieux pour les Indiens devenir des hommes esclaves que de rester des animaux libres… ».

Un témoignage de quelques années postérieur ajoute le point final à ce réquisitoire : « Ils mangent de la chair humaine, ils n’ont pas de justice, ils vont tout nus, mangent des puces, des araignées et des vers crus… Ils n’ont pas de barbe et si par hasard il leur en pousse, ils s’empressent de l’épiler. » (Ortiz devant le Conseil des Indes, 1525.)

Au même moment, d’ailleurs, et dans une île voisine (Porto-Rico, selon le témoignage d’Oviedo) les Indiens s’employaient à capturer des blancs et à les faire périr par immersion, puis montaient pendant des semaines la garde autour des noyés afin de savoir s’ils étaient ou non soumis à la putréfaction. De cette comparaison entre les enquêtes se dégagent deux conclusions : les blancs invoquaient les sciences sociales alors que les Indiens avaient plutôt confiance dans les sciences naturelles ; et, tandis que les blancs proclamaient que les Indiens étaient des bêtes, les seconds se contentaient de soupçonner les premiers d’être des dieux. À ignorance égale, le dernier procédé était certes plus digne d’hommes.

Les épreuves intellectuelles ajoutent un pathétique supplémentaire au trouble moral. Tout était mystère à nos voyageurs ; l’Image du monde de Pierre d’Ailly parle d’une humanité fraîchement découverte et suprêmement heureuse, « gens beatissima », composée de pygmées, de macrobes et même d’acéphales. Pierre Martyr recueille la description de bêtes monstrueuses : serpents semblables à des crocodiles ; animaux ayant un corps de bœuf armé de proboscide comme un éléphant ; poissons à quatre membres et à tête de bœuf, le dos orné de mille verrues et à carapace de tortue ; tyburons dévorant gens. Ce ne sont là, après tout, que boas, tapirs, lamantins ou hippopotames et requins (en portugais tubarào). Mais inversement, d’apparents mystères étaient admis comme allant de soi. Pour justifier le brusque changement de route qui lui fit manquer le Brésil, Colomb ne relatait-il pas, dans ses rapports officiels, d’extravagantes circonstances, jamais renouvelées depuis lors, surtout dans cette zone toujours humide : chaleur brûlante qui rendit impossible la visite des cales, si bien que les fûts d’eau et de vin explosèrent, le grain flamba, le lard et la viande sèche rôtirent pendant une semaine ; le soleil était si ardent que l’équipage crut brûler vif. Heureux siècle où tout était encore possible, comme peut-être aujourd’hui grâce aux soucoupes volantes !

Dans ces flots où nous voguons maintenant, n’est-ce pas là ou presque que Colomb rencontra des sirènes ? En vérité, il les vit à la fin du premier voyage, dans la mer des Caraïbes, mais elles n’eussent pas été déplacées au large du delta amazonien. « Les trois sirènes, raconte-t-il, élevaient leurs corps au-dessus de la surface de l’océan, et bien qu’elles ne fussent pas aussi belles qu’on les représente en peinture, leur visage rond avait nettement forme humaine. » Les lamantins ont la tête ronde, portent les mamelles sur la poitrine ; comme les femelles allaitent leurs petits en les serrant contre elles avec leurs pattes, l’identification n’est pas si surprenante, à une époque où l’on se préparait à décrire le cotonnier (et même à le dessiner) sous le nom d’arbre à moutons : un arbre portant, en guise de fruits, des moutons entiers pendus par le dos et dont il suffisait de tondre la laine.

De même, lorsque au Quart Livre de Pantagruel, Rabelais, se fondant sans doute sur des comptes rendus de navigateurs débarqués d’Amérique, offre la première caricature de ce que les ethnologues appellent aujourd’hui un système de parenté, il brode librement sur un fragile canevas, car il est peu de systèmes de parenté concevables où un vieillard puisse appeler une petite fille « mon père ». Dans tous ces cas, il manquait à la conscience du XVIe siècle un élément plus essentiel que les connaissances : une qualité indispensable à la réflexion scientifique et qui lui faisait défaut. Les hommes de cette époque n’étaient pas sensibles au style de l’univers ; comme aujourd’hui, sur le plan des beaux-arts, un rustique ayant perçu certains caractères extérieurs de la peinture italienne ou de la sculpture nègre, et non leur harmonie significative, serait incapable de distinguer une contrefaçon d’un Botticelli authentique, ou un objet de bazar d’une figurine pahouin. Les sirènes et l’arbre à moutons constituent autre chose et plus que des erreurs objectives : sur le plan intellectuel, ce sont plutôt des fautes de goût ; le défaut d’esprits qui, malgré leur génie, et le raffinement dont ils témoignaient dans d’autres domaines, étaient infirmes sous le rapport de l’observation. Ce qui n’entraîne point de censure à leur endroit, mais bien plutôt un sentiment de révérence devant les résultats obtenus en dépit de ces lacunes.

Mieux qu’Athènes, le pont d’un bateau en route vers les Amériques offre à l’homme moderne une acropole pour sa prière. Nous te la refuserons désormais, anémique déesse, institutrice d’une civilisation claquemurée ! Pardessus ces héros – navigateurs, explorateurs et conquérants du Nouveau Monde – qui (en attendant le voyage dans la lune) coururent la seule aventure totale proposée à l’humanité, ma pensée s’élève vers vous, survivants d’une arrière-garde qui a si cruellement payé l’honneur de tenir les portes ouvertes : Indiens dont, à travers Montaigne, Rousseau, Voltaire, Diderot, l’exemple a enrichi la substance de quoi l’école m’a nourri, Hurons, Iroquois, Caraïbes, Tupi, me voici !

Les premières lueurs aperçues par Colomb et qu’il prit pour la côte provenaient d’une espèce marine de vers luisants occupés à pondre entre le coucher du soleil et le lever de la lune, car la terre ne pouvait encore être visible. C’est bien elle dont je devine à présent les lumières, au cours de cette nuit sans sommeil passée sur le pont, à guetter l’Amérique.

Depuis hier, déjà, le Nouveau Monde est présent ; non pas à la vue, la côte est trop éloignée malgré le changement de route du bateau obliquant progressivement vers le Sud pour se placer dans un axe qui, depuis le Cabo São-Agostino jusqu’à Rio, restera parallèle au rivage. Pendant deux jours au moins, peut-être trois, nous voguerons de conserve avec l’Amérique. Et ce ne sont pas non plus les grands oiseaux marins qui nous annoncent la fin du voyage : paille-en-queue criards, pétrels tyranniques qui contraignent en plein vol les fous à dégorger leur proie ; car ces oiseaux se risquent loin des terres, Colomb l’avait appris à ses dépens puisque, en plein milieu de l’océan encore, il saluait leur vol comme sa victoire. Quant aux poissons volants, propulsés d’un coup de queue frappant l’eau et portés à distance par leurs nageoires ouvertes, étincelles d’argent jaillissant en tous sens au-dessus du creuset bleu de la mer, ils s’étaient plutôt raréfiés depuis quelques jours. Le Nouveau Monde, pour le navigateur qui s’en approche, s’impose d’abord comme un parfum, bien différent de celui suggéré dès Paris par une assonance verbale, et difficile à décrire à qui ne l’a pas respiré.

Au début, il semble que les senteurs marines des semaines précédentes ne circulent plus librement ; elles butent contre un invisible mur ; ainsi immobilisées, elles ne sollicitent plus une attention rendue disponible à des odeurs d’une autre nature, et que nulle expérience antérieure ne permet de qualifier ; brise de forêt alternant avec des parfums de serre, quintessence du règne végétal dont la fraîcheur spécifique aurait été si concentrée quelle se traduirait par une ivresse olfactive, dernière note d’un puissant accord, arpégé comme pour isoler et fondre à la fois les temps successifs d’arômes diversement fruités. Seuls comprendront ceux qui ont enfoui le nez au cœur d’un piment exotique fraîchement éventré après avoir, dans quelque botequim du sertâo brésilien, respiré la torsade mielleuse et noire du fumo de rôlo, feuilles de tabac fermentées et roulées en cordes de plusieurs mètres ; et qui, dans l’union de ces odeurs germaines, retrouvent cette Amérique qui fut, pendant des millénaires, seule à posséder leur secret.

Mais lorsque à 4 heures du matin, le jour suivant, elle se dresse enfin à l’horizon, l’image visible du Nouveau Monde paraît digne de son parfum. Pendant deux jours et deux nuits, une cordillère immense se découvre ; immense, non certes par sa hauteur mais parce qu’elle se reproduit identique à elle-même, sans qu’il soit possible de distinguer un début ou une interruption dans l’enchaînement désordonné de ses crêtes. À plusieurs centaines de mètres au-dessus des vagues, ces montagnes dressent leurs parois de pierre polie, chevauchement de formes provocantes et folles comme on en observe parfois dans des châteaux de sable rongés par le flot, mais dont on ne soupçonnerait pas que, sur notre planète au moins, elles puissent exister à une si vaste échelle.

Cette impression d’énormité relève en propre de l’Amérique ; on l’éprouve partout, dans les villes comme dans la campagne ; je l’ai ressentie devant la côte et sur les plateaux du Brésil central, dans les Andes boliviennes et dans les Rocheuses du Colorado, dans les faubourgs de Rio, la banlieue de Chicago et les rues de New York. Partout on est saisi par le même choc ; ces spectacles en évoquent d’autres, ces rues sont des rues, ces montagnes sont des montagnes, ces fleuves sont des fleuves : d’où provient le sentiment de dépaysement ? Simplement, de ce que le rapport entre la taille de l’homme et celle des choses s’est distendu au point que la commune mesure est exclue. Plus tard, quand on s’est familiarisé avec l’Amérique, on opère presque inconsciemment cette accommodation qui rétablit une relation normale entre les termes ; le travail est devenu imperceptible, on le vérifie tout juste au déclic mental qui se produit à la descente de l’avion. Mais cette incommensurabilité congénitale des deux mondes pénètre et déforme nos jugements. Ceux qui déclarent New York laide sont seulement victimes d’une illusion de la perception. N’ayant pas encore appris à changer de registre, ils s’obstinent à juger New York comme une ville, et critiquent les avenues, les parcs, les monuments. Et sans doute, objectivement, New York est une ville, mais le spectacle qu’elle propose à la sensibilité européenne est d’un autre ordre de grandeur : celui de nos propres paysages ; alors que les paysages américains nous entraîneraient eux-mêmes dans un système encore plus vaste et pour quoi nous ne possédons pas d’équivalent. La beauté de New York ne tient donc pas à sa nature de ville, mais à sa transposition, pour notre œil inévitable si nous renonçons à nous raidir, de la ville au niveau d’un paysage artificiel où les principes de l’urbanisme ne jouent plus : les seules valeurs significatives étant le velouté de la lumière, la finesse des lointains, les précipices sublimes au pied des gratte-ciel, et des vallées ombreuses parsemées d’automobiles multicolores, comme des fleurs.

Après cela, je me sens d’autant plus embarrassé pour parler de Rio de Janeiro qui me rebute, en dépit de sa beauté tant de fois célébrée. Comment dirai-je ? Il me semble que le paysage de Rio n’est pas à l’échelle de ses propres dimensions. Le Pain-de-Sucre, le Corcovado, tous ces points si vantés paraissent au voyageur qui pénètre la baie comme des chicots perdus aux quatre coins d’une bouche édentée. Presque constamment noyés dans la brume boueuse des tropiques, ces accidents géographiques n’arrivent pas à meubler un horizon trop large pour s’en contenter. Si l’on veut embrasser un spectacle, il faut prendre la baie à revers et la contempler des hauteurs. Du côté de la mer et par une illusion inverse de celle de New York, c’est la nature ici qui revêt l’aspect d’un chantier.

Aussi, les dimensions de la baie de Rio ne sont pas perceptibles à l’aide de repères visuels : la lente progression du navire, ses manœuvres pour éviter les îles, la fraîcheur et les parfums descendant brusquement des forêts accrochées aux mornes établissent par anticipation une sorte de contact physique avec des fleurs et des roches qui n’existent pas encore comme des objets, mais préforment pour le voyageur la physionomie d’un continent. Et c’est Colomb encore qui revient à la mémoire : « Les arbres étaient si hauts qu’ils semblaient toucher le ciel ; et, si j’ai bien compris, ils ne perdent jamais leurs feuilles : car je les ai vus aussi verts et frais en novembre qu’ils le sont au mois de mai en Espagne ; quelques-uns même étaient en fleurs, et d’autres portaient des fruits… Dans quelque direction que je me tourne, le rossignol chantait, accompagné de milliers d’oiseaux d’espèces différentes. » Voici l’Amérique, le continent s’impose. Il est fait de toutes les présences qui animent au crépuscule l’horizon nébuleux de la baie ; mais, pour le nouvel arrivé, ces mouvements, ces formes, ces lumières, n’indiquent pas des provinces, des hameaux et des villes ; elles ne signifient pas des forêts, des prairies, des vallées et des paysages ; elles ne traduisent pas les démarches et les travaux d’individus qui s’ignorent les uns les autres, chacun enfermé dans l’horizon étroit de sa famille et de son métier. Tout cela vit d’une existence unique et globale. Ce qui m’entoure de toutes parts et m’écrase, ce n’est point la diversité inépuisable des choses et des êtres, mais une seule et formidable entité : le Nouveau Monde.