XV. Foules

Qu’il s’agisse des villes momifiées de l’Ancien Monde ou des cités fœtales du Nouveau, c’est à la vie urbaine que nous sommes habitués à associer nos valeurs les plus hautes sur le plan matériel et spirituel. Les grandes villes de l’Inde sont une zone ; mais ce dont nous avons honte comme d’une tare, ce que nous considérons comme une lèpre, constitue ici le fait urbain réduit à son expression dernière : l’agglomération d’individus dont la raison d’être est de s’agglomérer par millions, quelles que puissent être les conditions réelles. Ordure, désordre, promiscuité, frôlements ; ruines, cabanes, boue, immondices ; humeurs, fiente, urine, pus, sécrétions, suintements : tout ce contre quoi la vie urbaine nous paraît être la défense organisée, tout ce que nous haïssons, tout ce dont nous nous garantissons à si haut prix, tous ces sous-produits de la cohabitation, ici ne deviennent jamais sa limite. Ils forment plutôt le milieu naturel dont la ville a besoin pour prospérer. À chaque individu, la rue, sente ou venelle, fournit un chez-soi où il s’assied, dort, ramasse sa nourriture à même une gluante ordure. Loin de le repousser, elle acquiert une sorte de statut domestique du seul fait d’avoir été exsudée, excrétée, piétinée et maniée par tant d’hommes.

Chaque fois que je sors de mon hôtel à Calcutta, investi par les vaches et dont les fenêtres servent de perchoir aux charognards, je deviens le centre d’un ballet que je trouverais comique s’il n’inspirait à ce point la pitié. On peut y distinguer plusieurs entrées, chacune assurée par un grand rôle :

– le cireur de chaussures, qui se jette à mes pieds ; le petit garçon nasillard qui se précipite : one anna, papa, one anna !

– l’infirme presque nu pour qu’on puisse mieux détailler ses moignons ;

– le proxénète : British girls, very nice… ; le marchand de clarinettes ;

– le porteur de New-Market, qui supplie de tout acheter, non point qu’il y soit directement intéressé, mais parce que les annas gagnées à me suivre lui permettront de manger. Il détaille le catalogue avec la même concupiscence que si tous ces biens lui étaient destinés : Suit-cases ? Shirts ? Hose ?…

Et enfin, toute la troupe des petits sujets : racoleurs de rickshaws, de gharries, de taxis. Il y a autant de taxis qu’on veut à trois mètres, le long du trottoir. Mais qui sait ? Je puis être un si grand personnage que je ne daignerai pas les apercevoir… Sans compter la cohorte des marchands, boutiquiers, camelots à qui votre passage annonce le Paradis : vous allez peut-être leur acheter quelque chose.

Que celui qui voudrait en rire ou s’irriter prenne garde, comme devant un sacrilège. Ces gestes grotesques, ces démarches grimaçantes, il serait vain de les censurer, criminel de les railler, au lieu d’y voir les symptômes cliniques d’une agonie. Une seule hantise, la faim, inspire ces conduites de désespoir ; la même qui chasse les foules des campagnes, faisant en quelques années passer Calcutta de deux à cinq millions d’habitants ; entasse les fuyards dans le cul-de-sac des gares où on les aperçoit du train, la nuit, endormis sur les quais et enroulés dans la cotonnade blanche qui forme aujourd’hui leur vêtement et sera demain leur suaire ; et confère son intensité tragique au regard du mendiant qui croise le vôtre, à travers les barreaux métalliques du compartiment de première classe placés là – comme le soldat armé accroupi sur le marchepied – pour vous protéger contre cette revendication muette d’un seul, qui pourrait se changer en une hurlante émeute si la compassion du voyageur, plus forte que la prudence, entretenait ces condamnés dans l’espérance d’une aumône.

L’Européen qui vit dans l’Amérique tropicale se pose des problèmes. Il observe des relations originales entre l’homme et le milieu géographique ; et les modalités mêmes de la vie humaine lui offrent sans cesse des sujets de réflexion. Mais les relations de personne à personne n’affectent pas une forme nouvelle ; elles sont du même ordre que celles qui l’ont toujours entouré. Dans l’Asie méridionale, au contraire, il lui semble être en deçà ou au-delà de ce que l’homme est en droit d’exiger du monde, et de l’homme.

La vie quotidienne paraît être une répudiation permanente de la notion de relations humaines. On vous offre tout, on s’engage à tout, on proclame toutes les compétences alors qu’on ne sait rien. Ainsi, on vous oblige d’emblée à nier chez autrui la qualité humaine qui réside dans la bonne foi, le sens du contrat et la capacité de s’obliger. Des rickshaw boys proposent de vous conduire n’importe où, bien qu’ils soient plus ignorants de l’itinéraire que vous-même. Comment donc ne pas s’emporter et – quelque scrupule que l’on ait à monter dans leur pousse et à se faire traîner par eux – ne pas les traiter en bêtes, puisqu’ils vous contraignent à les considérer tels par cette déraison qui est la leur ?

La mendicité générale trouble plus profondément encore. On n’ose plus croiser un regard franchement, par pure satisfaction de prendre contact avec un autre homme, car le moindre arrêt sera interprété comme une faiblesse, une prise donnée à l’imploration de quelqu’un. Le ton du mendiant qui appelle : « sa-HlB ! » est étonnamment semblable à celui que nous employons pour gour-mander un enfant : « vo-YONS ! » amplifiant la voix et baissant le ton sur la dernière syllabe, comme s’ils disaient : « Mais c’est évident, cela crève les yeux, ne suis-je pas là, à mendier devant toi, ayant de ce seul fait, sur toi, une créance ? À quoi penses-tu donc ? Où as-tu la tête ? » L’acceptation d’une situation de fait est si totale qu’elle parvient à dissoudre l’élément de supplication. Il n’y a plus que la constatation d’un état objectif, d’un rapport naturel de lui à moi, dont l’aumône devrait découler avec la même nécessité que celle unissant, dans le monde physique, les causes et les effets.

Là aussi, on est contraint par le partenaire à lui dénier l’humanité qu’on voudrait tant lui reconnaître. Toutes les situations initiales qui définissent les rapports entre des personnes sont faussées, les règles du jeu social truquées, il n’y a pas moyen de commencer. Car, voudrait-on même traiter ces malheureux comme des égaux, ils protesteraient contre l’injustice : ils ne se veulent pas égaux ; ils supplient, ils conjurent que vous les écrasiez de votre superbe, puisque c’est de la dilatation de l’écart qui vous sépare qu’ils attendent une bribe (que l’anglais dit juste : bribery) d’autant plus substantielle que le rapport entre nous sera distendu ; plus ils me placeront haut, plus ils espéreront que ce rien qu’ils me demandent deviendra quelque chose. Ils ne revendiquent pas un droit à la vie ; le seul fait de survivre leur paraît une aumône imméritée, à peine excusée par l’hommage rendu aux puissants.

Ils ne songent donc pas à se poser en égaux. Mais, même d’êtres humains, on ne peut supporter cette pression incessante, cette ingéniosité toujours en alerte pour vous tromper, pour vous « avoir », pour obtenir quelque chose de vous par ruse, mensonge ou vol. Et pourtant, comment se durcir ? Car – et c’est ici qu’on n’en sort plus – tous ces procédés sont des modalités diverses de la prière. Et c’est parce que l’attitude fondamentale à votre égard est celle de la prière, même quand on vous vole, que la situation est si parfaitement, si totalement insupportable et que je ne puis, quelque honte que j’en éprouve, résister à confondre les réfugiés – que j’entends toute la journée, des fenêtres de mon palace, geindre et pleurer à la porte du Premier ministre au lieu de nous chasser de nos chambres qui logeraient plusieurs familles — avec ces corbeaux noirs à camail gris qui croassent sans trêve dans les arbres de Karachi.

Cette altération des rapports humains paraît d’abord incompréhensible à un esprit européen. Nous concevons les oppositions entre les classes sous forme de lutte ou de tension, comme si la situation initiale – ou idéale – correspondait à la solution de ces antagonismes. Mais ici, le terme de tension n’a pas de sens. Rien n’est tendu, il y a belle lurette que tout ce qui pouvait être tendu s’est cassé. La rupture est au commencement, et cette absence d’un « bon temps », à quoi on puisse se référer pour en retrouver les vestiges ou pour souhaiter son retour, laisse en proie à une seule conviction : tous ces gens qu’on croise dans la rue sont en train de se perdre. Pour les retenir un moment sur la pente, suffirait-il même de se dépouiller ?

Et si l’on veut penser en termes de tension, le tableau auquel on arrive n’est guère moins sombre. Car alors, il faudra dire que tout est si tendu qu’il n’y a plus d’équilibre possible : dans les termes du système et à moins qu’on ne commence par la détruire, la situation est devenue irréversible. D’emblée, on se trouve en déséquilibre vis-à-vis de suppliants qu’il faut repousser, non parce qu’on les méprise mais parce qu’ils vous avilissent de leur vénération, vous souhaitant plus majestueux, plus puissants encore, dans la conviction extravagante que chaque infime amélioration de leur sort ne peut provenir que de celle cent fois multipliée du vôtre. Comme s’éclairent les sources de la cruauté dite asiatique ! Ces bûchers, ces exécutions et ces supplices, ces armes chirurgicales conçues pour infliger d’inguérissables blessures, ne résultent-ils pas d’un jeu atroce, enjolivement de ces rapports abjects où les humbles vous font chose en se voulant chose et réciproquement ? L’écart entre l’excès de luxe et l’excès de misère fait éclater la dimension humaine. Seule reste une société où ceux qui ne sont capables de rien survivent en espérant tout (quel rêve bien oriental que les génies des Mille et Une Nuits !), et où ceux qui exigent tout n’offrent rien.

Dans de telles conditions, il n’est pas surprenant que des relations humaines incommensurables à celles dont nous nous complaisons à imaginer (trop souvent de façon illusoire) qu’elles définissent la civilisation occidentale, nous apparaissent alternativement inhumaines et subhumaines, comme celles que nous observons au niveau de l’activité enfantine. Sous certains aspects au moins, ce peuple tragique nous semble enfantin : à commencer par la gentillesse de ses regards et de ses sourires. Il y a aussi l’indifférence à la tenue et au lieu, frappante chez tous ces gens assis, couchés dans n’importe quelle position ; le goût du colifichet et de l’oripeau ; les conduites naïves et complaisantes d’hommes qui se promènent en se tenant par la main, urinent accroupis en public, et tètent la fumée sucrée de leur chilam ; le prestige magique des attestations et des certificats, et cette croyance commune que tout est possible, se traduisant chez les cochers (et plus généralement de la part de tous ceux qu’on emploie) par des prétentions démesurées vite satisfaites au quart ou au dixième. « De quoi ont-ils à se plaindre ? » fit demander un jour par son interprète le gouverneur du Bengale oriental aux indigènes des collines de Chitta-gong, rongés par la maladie, la sous-alimentation, la pauvreté, et malicieusement persécutés par les musulmans. Ils réfléchirent longuement, et répondirent : « Du froid… ».

Tout Européen dans l’Inde se voit – qu’il le veuille ou non – entouré d’un nombre respectable de serviteurs hommes-à-tout-faire que l’on nomme bearers. Est-ce le système des castes, une inégalité sociale traditionnelle ou les exigences des colonisateurs qui expliquent leur soif de servir ? Je ne sais, mais l’obséquiosité qu’ils déploient réussit vite à rendre l’atmosphère irrespirable. Ils s’étendraient par terre pour vous épargner un pas sur le plancher, vous proposent dix bains par jour : quand on se mouche, quand on mange un fruit, quand on se tache le doigt… À chaque instant ils rôdent, implorent un ordre. II y a quelque chose d’érotique dans cette angoisse de soumission. Et si votre conduite ne répond pas à leur attente, si vous n’agissez pas en toutes circonstances à la façon de leurs anciens maîtres britanniques, leur univers s’écroule : pas de pudding ? Bain après le dîner au lieu d’avant ? Il n’y a donc plus de bon Dieu… Le désarroi se peint sur leur visage ; je fais précipitamment machine en arrière, je renonce à mes habitudes ou aux occasions les plus rares. Je mangerai une poire dure comme une pierre, un custard glaireux, puisque je dois payer du sacrifice d’un ananas le sauvetage moral d’un être humain.

J’ai été pendant quelques jours logé au Circuit House de Chittagong : palais de bois en style de chalet suisse où j’occupais une chambre de neuf mètres sur cinq et six mètres de hauteur. On n’y comptait pas moins de douze commutateurs : plafonnier, vasques murales, éclairage indirect, salle de bains, dressing-room, miroir, ventilateurs, etc. Ce pays n’était-il pas celui des feux de Bengale ? Par cette débauche électrique, quelque maharadjah s’était réservé la délectation d’un feu d’artifice intime et quotidien.

Un jour, dans la ville basse, j’arrêtai la voiture mise à ma disposition par le chef de district devant une boutique de bonne apparence où je voulus entrer : Royal Hair Dresser, High class cutting, etc. Le chauffeur me regarde horrifié : How can you sit there ! Que deviendrait en effet son propre prestige auprès des siens si le Master se dégradait, et le dégradait du même coup, en s’asseyant auprès de ceux de sa race ?… Découragé, je lui laisse le soin d’organiser lui-même le rituel de la coupe de cheveux pour un être d’essence supérieure. Résultat : une heure d’attente dans la voiture jusqu’à ce que le coiffeur ait terminé avec ses clients et rassemblé son matériel ; retour ensemble au Circuit House dans notre Chevrolet. À peine arrivés dans ma chambre aux douze commutateurs, le bearer fait couler un bain pour que je puisse, sitôt la coupe terminée, me laver de la souillure de ces mains serves qui ont frôlé mes cheveux.

De telles attitudes sont enracinées dans un pays dont la culture traditionnelle inspire à chacun de se faire roi par rapport à quelqu’un d’autre, pour peu qu’il parvienne à se découvrir ou à se créer un inférieur. Comme il souhaiterait que je le traite, le bearer traitera l’homme de peine appartenant aux scheduled castes, c’est-à-dire les plus basses, « inscrites », disait l’administration anglaise, comme ayant droit à sa protection puisque la coutume leur refusait presque la qualité humaine ; et sont-ce bien des hommes, en effet, ces balayeurs et enleveurs de tinettes obligés par cette double fonction à rester accroupis toute la journée soit que, sur le perron des chambres, ils collectent dans leurs mains la poussière à l’aide d’une balayette sans manche, soit que, par-derrière, ils sollicitent, à coups de poing martelant le bas des portes, l’occupant du cabinet de toilette d’en terminer vite avec ce monstrueux ustensile que les Anglais appellent « commode », comme si, toujours contractés et courant comme des crabes à travers la cour, eux aussi trouvaient, en ravissant au maître sa substance, le moyen d’affirmer une prérogative et d’acquérir un statut.

Il faudra bien autre chose que l’indépendance et le temps pour effacer ce pli de servitude. Je m’en rendais compte une nuit à Calcutta, sortant du Start Theater où j’étais allé assister à la représentation d’une pièce bengali, inspirée d’un sujet mythologique et appelée Urboshi. Un peu perdu dans ce quartier périphérique d’une ville où j’étais arrivé la veille, je me trouvai devancé, pour arrêter l’unique taxi qui passait, par une famille locale de bonne bourgeoisie. Mais le chauffeur ne l’entendait pas ainsi : au cours d’une conversation animée qui s’engagea entre lui et ses clients, et où le mot Sahib revenait avec insistance, il parut souligner leur inconvenance de se mettre en concurrence avec un blanc. Avec une mauvaise humeur discrète, la famille partit à pied dans la nuit et le taxi me ramena ; peut-être le chauffeur escomptait-il un pourboire plus substantiel ; mais autant que mon bengali sommaire me permît de le comprendre, c’était bien autre chose sur quoi portait la discussion : un ordre traditionnel, qui devait être respecté.

J’en fus d’autant plus déconcerté que cette soirée m’avait donné l’illusion de surmonter quelques barrières. Dans cette vaste salle délabrée qui tenait du hangar autant que du théâtre, j’avais beau être seul étranger, j’étais tout de même mêlé à la société locale. Ces boutiquiers, commerçants, employés, fonctionnaires, parfaitement dignes et accompagnés souvent de leurs femmes dont la charmante gravité semblait témoigner qu’elles avaient peu l’habitude de sortir, manifestaient à mon égard une indifférence qui avait quelque chose de bienfaisant après l’expérience de la journée ; si négative que fût leur attitude, et peut-être même pour cette raison, elle instaurait entre nous une discrète fraternité.

La pièce, dont je ne comprenais que des bribes, formait un mélange de Broadway, de Châtelet et de Belle Hélène. Il y avait des scènes comiques et ancillaires, des scènes d’amour pathétiques, l’Himalaya, un amant déçu qui y vivait en ermite et un dieu porteur de trident et au regard foudroyant qui le protégeait contre un général à grosses moustaches ; enfin une troupe de chorus girls dont la moitié ressemblaient à des filles de garnison, et l’autre à de précieuses idoles tibétaines. À l’entracte, on servait du thé et de la limonade dans des gobelets en poterie abandonnés après usage – comme cela se faisait il y a quatre mille ans à Harappa où l’on peut toujours ramasser les tessons – pendant que des haut-parleurs diffusaient une musique canaille et pleine de verve, intermédiaire entre des airs chinois et des paso doble.

En contemplant les évolutions du jeune premier dont le léger costume dégageait les frisures, le double menton et les formes grassouillettes, je me rappelais une phrase lue quelques jours auparavant dans la page littéraire d’un journal local, et que je transcris ici sans la traduire pour ne pas laisser échapper la saveur indescriptible de l’an-glo-indien :… and the young girls who sigh as they gaze into the vast blueness of the sky, of what are they thinking ? Of fat, prosperous suitors… Cette référence aux « gras prétendants » m’avait étonné, mais, considérant le héros avantageux qui faisait onduler sur scène les replis de son estomac et évoquant les mendiants affamés que j’allais retrouver à la porte, je percevais mieux cette valeur poétique de la réplétion pour une société qui vit dans une intimité si lancinante avec la disette. Les Anglais ont compris, d’ailleurs, que le plus sûr moyen de poser ici aux surhommes était de convaincre les indigènes qu’il leur fallait une quantité de nourriture très supérieure à celle qui suffit à un homme ordinaire.

Voyageant dans les collines de Chittagong, sur la frontière birmane, avec le frère d’un rajah local devenu fonctionnaire, je me suis vite étonné de la sollicitude avec laquelle il me faisait gaver par ses serviteurs : à l’aube le palancha, c’est-à-dire le « thé au lit » (si tant est que le terme pût s’appliquer aux élastiques planchers de bambous tressés sur quoi nous dormions dans les huttes indigènes) ; deux heures plus tard, un solide breakfast ; le repas de midi ; un thé copieux à 5 heures ; enfin le dîner. Tout cela dans des hameaux dont la population se nourrissait, deux fois par jour seulement, de riz et de courges bouillies, assaisonnés par les plus riches d’un peu de sauce de poisson fermentée. Très vite je n’y tins plus, aussi bien pour des raisons physiologiques que morales. Mon compagnon, aristocrate bouddhiste élevé dans un collège anglo-indien, et fier d’une généalogie remontant à quarante-six générations (il se référait à son très modeste bungalow en disant « mon palais » puisqu’il avait appris à l’école qu’on appelait ainsi la demeure des princes) se montrait stupéfait et vaguement choqué de ma tempérance : Dont you take five times a day ? Non, je ne « prenais » pas cinq fois par jour, surtout au milieu de gens mourant de faim. De la bouche de cet homme qui n’avait jamais vu de blanc autre qu’anglais, les questions fusaient : que mangeait-on en France ? Quelle était la composition des repas ? L’intervalle les séparant ? Je m’efforçai de le renseigner comme un indigène consciencieux répondant à l’enquête d’un ethnographe, et à chacune de mes paroles, je mesurais le bouleversement qui s’opérait dans son esprit. Toute sa conception du monde changeait : après tout, un blanc pouvait être seulement un homme.

Pourtant il faut si peu de choses, ici, pour créer l’humanité ! Voici un artisan installé tout seul sur un trottoir où il a disposé quelques bouts de métal et ses outils. Il s’occupe à une besogne infime d’où il tire sa subsistance et celle des siens. Quelle subsistance ? Dans les cuisines en plein vent, des parcelles de viande agglomérées autour de baguettes grillent sur des braises ; des laitages réduisent dans des bassins coniques ; des rouelles de feuilles disposées en spirale servent à envelopper la chique de bétel ; les grains d’or du gram rôtissent dans le sable chaud. Un enfant promène dans une cuvette quelques pois chiches dont un homme achète l’équivalent d’une cuiller à soupe ; il s’accroupit aussitôt pour manger, dans la même posture indifférente aux passants qu’il prendra un instant après pour uriner. Dans des guinguettes en planches, les oisifs passent des heures à boire un thé coupé de lait.

On a besoin de peu pour exister : peu d’espace, peu de nourriture, peu de joie, peu d’ustensiles ou d’outils ; c’est la vie dans un mouchoir de poche. En revanche, il semble y avoir beaucoup d’âme. On le sent à l’animation de la rue, à l’intensité des regards, à la virulence de la moindre discussion ; à la courtoisie des sourires qui marquent le passage de l’étranger, accompagnés souvent, en pays musulman, d’un « salaam » la main portée au front. Comment interpréter autrement l’aisance avec laquelle ces gens prennent place dans le cosmos ? Voilà bien la civilisation du tapis de prière qui représente le monde, ou du carré dessiné sur le sol qui définit un lieu de culte. Ils sont là, en pleine rue, chacun dans l’univers de son petit étalage et vaquant placidement à son industrie au milieu des mouches, des passants et du vacarme : barbiers, scribes, coiffeurs, artisans. Pour pouvoir résister, il faut un lien très fort, très personnel avec le surnaturel, et c’est là que réside peut-être un des secrets de l’Islam et des autres cultes de cette région du monde, que chacun se sente constamment en présence de son Dieu.

Je me souviens d’une promenade à Clifton Beach, près de Karachi au bord de l’océan Indien. Au bout d’un kilomètre de dunes et de marais, on débouche sur une longue plage de sable sombre, aujourd’hui déserte mais où, les jours de fête, la foule se rend dans des voitures traînées par des chameaux plus endimanchés que leurs maîtres. L’océan était d’un blanc verdâtre. Le soleil se couchait ; la lumière semblait venir du sable et de la mer, par-dessous un ciel en contre-jour. Un vieillard enturbanné s’était improvisé une petite mosquée individuelle avec deux chaises de fer empruntées à une guinguette voisine où rôtissaient les kebab. Tout seul sur la plage, il priait.