XXVII. En famille

Les Nambikwara se réveillent avec le jour, raniment le feu, se réchauffent tant bien que mal du froid de la nuit, puis se nourrissent légèrement des reliefs de la veille. Un peu plus tard, les hommes partent, en groupe ou séparément, pour une expédition de chasse. Les femmes restent au campement où elles vaquent aux soins de la cuisine. Le premier bain est pris quand le soleil commence à monter. Les femmes et les enfants se baignent souvent ensemble par jeu, et parfois un feu est allumé, devant lequel on s’accroupit pour se réconforter au sortir de l’eau, en exagérant plaisamment un grelottement naturel. D’autres baignades auront lieu pendant la journée. Les occupations quotidiennes varient peu. La préparation de la nourriture est celle qui prend le plus de temps et de soins : il faut râper et presser le manioc, faire sécher la pulpe et la cuire ; ou bien, écaler et bouillir les noix de cumaru qui ajoutent un parfum d’amande amère à la plupart des mets. Quand le besoin s’en fait sentir, les femmes et les enfants partent en expédition de cueillette ou de ramassage. Si les provisions sont suffisantes, les femmes filent, accroupies au sol ou à genoux : fesses soutenues par les talons. Ou bien, elles taillent, polissent et enfilent des perles en coquilles de noix ou en coquillage, des pendants d’oreilles ou d’autres ornements. Et si le travail les ennuie, elles s’épouillent l’une l’autre, flânent ou dorment.

Aux heures les plus chaudes, le campement est muet ; les habitants, silencieux ou endormis, jouissent de l’ombre précaire des abris. Le reste du temps, les tâches se déroulent au milieu des conversations. Presque toujours gais et rieurs, les indigènes lancent des plaisanteries, et parfois aussi des propos obscènes ou scatologiques salués par de grands éclats de rire. Le labeur est souvent interrompu par des visites ou des questions ; que deux chiens ou oiseaux familiers copulent, tout le monde s’arrête et contemple l’opération avec une attention fascinée ; puis le travail reprend après un échange de commentaires sur cet important événement.

Les enfants paressent pendant une grande partie du jour, les fillettes se livrant, par moments, aux mêmes besognes que leurs aînées, les garçonnets oisifs ou péchant au bord des cours d’eau. Les hommes restés au campement se consacrent à des travaux de vannerie, fabriquent des flèches et des instruments de musique, et rendent parfois de petits services domestiques. L’accord règne généralement au sein des ménages. Vers 3 ou 4 heures, les autres hommes reviennent de la chasse, le campement s’anime, les propos deviennent plus vifs, des groupes se forment, différents des agglomérations familiales. On se nourrit de galettes de manioc et de tout ce qui a été trouvé pendant la journée. Quand la nuit tombe, quelques femmes, journellement désignées, vont ramasser ou abattre dans la brousse voisine la provision de bois pour la nuit. On devine leur retour dans le crépuscule, trébuchant sous le faix qui tend le bandeau de portage. Pour se décharger, elles s’accroupissent et se penchent un peu en arrière, laissant poser leur hotte de bambou sur le sol afin de dégager le front du bandeau.

Dans un coin du campement, les branches sont amassées et chacun s’y fournit au fur et à mesure des besoins. Les groupes familiaux se reconstituent autour de leurs feux respectifs qui commencent à briller. La soirée se passe en conversations, ou bien en chants et danses. Parfois, ces distractions se prolongent très avant dans la nuit, mais en général, après quelques parties de caresses et de luttes amicales, les couples s’unissent plus étroitement, les mères serrent contre elle leur enfant endormi, tout devient silencieux, et la froide nuit n’est plus animée que par le craquement d’une bûche, le pas léger d’un pourvoyeur, les aboiements des chiens ou les pleurs d’un enfant.

Les Nambikwara ont peu d’enfants : comme je devais le noter par la suite, les couples sans enfants ne sont pas rares, un ou deux enfants paraît un chiffre normal, et il est exceptionnel d’en trouver plus de trois dans un ménage. Les relations sexuelles entre les parents sont interdites tant que le dernier-né n’est pas sevré, c’est-à-dire souvent jusqu’à sa troisième année. La mère tient son enfant à califourchon sur la cuisse, soutenu par une large bandoulière d’écorce ou de coton ; en plus de sa hotte, il lui serait impossible d’en porter un second. Les exigences de la vie nomade, la pauvreté du milieu imposent aux indigènes une grande prudence ; quand il le faut, les femmes n’hésitent pas à recourir à des moyens mécaniques ou à des plantes médicinales pour provoquer l’avortement.

Pourtant, les indigènes éprouvent pour leurs enfants et manifestent à leur égard une très vive affection, et ils sont payés de retour. Mais ces sentiments sont parfois masqués par la nervosité et l’instabilité dont ils témoignent aussi. Un petit garçon souffre d’indigestion ; il a mal à la tête, vomit, passe la moitié du temps à geindre et l’autre à dormir. Personne ne lui prête la moindre attention et on le laisse seul un jour entier. Quand vient le soir, sa mère s’approche de lui, l’épouille doucement pendant qu’il dort, fait signe aux autres de ne pas s’avancer et lui ménage entre ses bras une sorte de berceau.

Ou bien c’est une jeune mère qui joue avec son bébé en lui donnant de petites claques dans le dos ; le bébé se met à rire, et elle se prend tellement au jeu qu’elle frappe de plus en plus fort, jusqu’à le faire pleurer. Alors elle s’arrête et le console.

J’ai vu la petite orpheline, dont j’ai déjà parlé, littéralement piétinée pendant une danse ; dans l’excitation générale, elle était tombée sans que personne y prêtât attention.

Quand ils sont contrariés, les enfants frappent volontiers leur mère et celle-ci ne s’y oppose pas. Les enfants ne sont pas punis, et je n’ai jamais vu battre l’un d’eux, ni même esquisser le geste sauf par plaisanterie. Quelquefois, un enfant pleure parce qu’il s’est fait mal, s’est disputé ou a faim, ou parce qu’il ne veut pas se laisser épouiller. Mais ce dernier cas est rare : l’épouillage semble charmer le patient autant qu’il amuse l’auteur ; on le tient aussi pour une marque d’intérêt et d’affection. Quand il veut se faire épouiller, l’enfant – ou le mari – pose sa tête sur les genoux de la femme, en présentant successivement les deux côtés de la tête. L’opératrice procède en divisant la chevelure par raies ou en regardant les mèches par transparence. Le pou attrapé est aussitôt croqué. L’enfant qui pleure est consolé par un membre de sa famille ou par un enfant plus âgé.

Aussi le spectacle d’une mère avec son enfant est-il plein de gaieté et de fraîcheur. La mère tend un objet à l’enfant à travers la paille de l’abri et le retire au moment où il croit l’attraper : « Prends par-devant ! prends par-derrière ! » Ou bien elle saisit l’enfant et, avec de grands éclats de rire, fait mine de le précipiter à terre : amdam nom tebu, je vais te jeter ! nihui, répond le bébé d’une voix suraiguë : je ne veux pas !

Réciproquement, les enfants entourent leur mère d’une tendresse inquiète et exigeante ; ils veillent à ce qu’elle reçoive sa part des produits de la chasse. L’enfant a d’abord vécu près de sa mère. En voyage, elle le porte jusqu’à ce qu’il puisse marcher ; plus tard, il marche à ses côtés. Il reste avec elle au campement ou au village pendant que le père va chasser. Au bout de quelques années pourtant, il faut distinguer entre les sexes. Un père manifeste plus d’intérêt vis-à-vis de son fils que de sa fille, puisqu’il doit lui enseigner les techniques masculines ; et la même chose est vraie des rapports entre une mère et sa fille. Mais les relations du père avec ses enfants témoignent de la même tendresse et de la même sollicitude que j’ai déjà soulignées. Le père promène son enfant en le portant sur l’épaule ; il confectionne des armes à la mesure du petit bras.

C’est également le père qui raconte aux enfants les mythes traditionnels, en les transposant dans un style plus compréhensible pour les petits : « Tout le monde était mort ! Il n’y avait plus personne ! Plus d’homme ! Plus rien ! » Ainsi commence la version enfantine de la légende sud-américaine du déluge auquel remonte la destruction de la première humanité.

En cas de mariage polygame, des relations particulières existent entre les enfants du premier lit et leurs jeunes belles-mères. Celles-ci vivent avec eux dans une camaraderie qui s’étend à toutes les gamines du groupe. Si restreint que soit ce dernier, on peut tout de même y distinguer une société de fillettes et de jeunes femmes qui prennent des bains de rivière collectifs, vont par troupe dans les buissons pour satisfaire leurs besoins naturels, fument ensemble, plaisantent et se livrent à des jeux d’un goût douteux, tels que se cracher de grands jets de salive, à tour de rôle, à la figure. Ces relations sont étroites, appréciées, mais sans courtoisie, comme celles que peuvent avoir de jeunes garçons dans notre société. Elles impliquent rarement des services ou des attentions ; mais elles entraînent une conséquence assez curieuse : c’est que les fillettes deviennent plus rapidement indépendantes que les garçons. Elles suivent les jeunes femmes, participent à leur activité, tandis que les garçons abandonnés à eux-mêmes tentent timidement de former des bandes du même type, mais sans grand succès, et restent plus volontiers, au moins dans la première enfance, à côté de leur mère.

Les petits Nambikwara ignorent les jeux. Parfois ils confectionnent des objets de paille enroulée ou tressée, mais ils ne connaissent d’autre distraction que les luttes ou les tours qu’ils se font mutuellement, et mènent une existence calquée sur celle des adultes. Les fillettes apprennent à filer, traînent, rient et dorment ; les garçonnets commencent plus tard à tirer avec de petits arcs et à s’initier aux travaux masculins (à huit ou dix ans). Mais les uns et les autres prennent très rapidement conscience du problème fondamental et parfois tragique de la vie nambikwara, celui de la nourriture, et du rôle actif qu’on attend d’eux. Ils collaborent aux expéditions de cueillette et de ramassage avec beaucoup d’enthousiasme. En période de disette il n’est pas rare de les voir chercher leur nourriture autour du campement, s’exerçant à déterrer des racines, ou marchant dans l’herbe sur la pointe des pieds, un grand rameau effeuillé à la main, pour assommer des sauterelles. Les fillettes savent quelle part est dévolue aux femmes dans la vie économique de la tribu, et sont impatientes de s’en rendre dignes.

Ainsi, je rencontre une fillette qui promène tendrement un chiot dans le bandeau de portage que sa mère utilise pour sa petite sœur, et je remarque : « Tu caresses ton bébé-chien ? » Elle me répond gravement : « Quand je serai grande, j’assommerai les porcs sauvages, les singes ; tous je les assommerai quand il aboiera ! »

Elle fait d’ailleurs une faute de grammaire que le père souligne en riant : il aurait fallu dire tilondage, « quand je serai grande », au lieu du masculin ihondage qu’elle a employé. L’erreur est intéressante, parce qu’elle illustre un désir féminin d’élever les occupations économiques spéciales à ce sexe au niveau de celles qui sont le privilège des hommes. Comme le sens exact du terme employé par la fillette est « tuer en assommant avec une massue ou un bâton » (ici, le bâton à fouir), il semble quelle tente inconsciemment d’identifier la collecte et le ramassage féminins (limités à la capture des petits animaux) avec la chasse masculine servie par l’arc et les flèches.

Il faut faire un sort particulier aux relations entre ces enfants qui sont dans le rapport de cousinage prescrit pour s’appeler mutuellement « époux » et « épouse ». Parfois, ils se conduisent comme des conjoints véritables, quittant le soir le foyer familial et transportant des tisons dans un coin du campement où ils allument leur feu. Après quoi, ils s’installent et se livrent, dans la mesure de leurs moyens, aux mêmes épanchements que leurs aînés ; les adultes jettent sur la scène un regard amusé.

Je ne peux quitter les enfants sans dire un mot des animaux domestiques, qui vivent en relations très intimes avec eux et sont eux-mêmes traités comme des enfants ; ils participent aux repas, reçoivent les mêmes témoignages de tendresse ou d’intérêt – épouillage, jeux, conversation, caresses – que les humains. Les Nambikwara ont de nombreux animaux domestiques : des chiens d’abord, et des coqs et poules, qui descendent de ceux qu’a introduits dans leur région la commission Rondon ; des singes, des perroquets, des oiseaux de diverses espèces, et, à l’occasion, des porcs et chats sauvages ou des coatis. Seul le chien semble avoir acquis un rôle utilitaire auprès des femmes, pour la chasse au bâton ; les hommes ne s’en servent jamais pour la chasse à l’arc. Les autres animaux sont élevés dans un but d’agrément. On ne les mange pas, et on ne consomme pas les œufs des poules qui les pondent, d’ailleurs, dans la brousse. Mais on n’hésitera pas à dévorer un jeune oiseau, s’il meurt après une tentative d’acclimatation.

En voyage, et sauf les animaux capables de marcher, toute la ménagerie est embarquée avec les autres bagages. Les singes, cramponnés à la chevelure des femmes, les coiffent d’un gracieux casque vivant, prolongé par la queue enroulée autour du cou de la porteuse. Les perroquets, les poules perchent au sommet des hottes, d’autres animaux sont tenus dans les bras. Aucun ne reçoit une abondante nourriture ; mais, même les jours de disette, ils ont leur part. En échange, ils sont, pour le groupe, un motif de distraction et d’amusement.

Considérons maintenant les adultes. L’attitude nambikwara envers les choses de l’amour peut se résumer dans leur formule : tamindige mondage, traduite littéralement, sinon élégamment : « Faire l’amour, c’est bon. » J’ai déjà noté l’atmosphère érotique qui imprègne la vie quotidienne. Les affaires amoureuses retiennent au plus haut point l’intérêt et la curiosité indigènes ; on est avide de conversations sur ces sujets, et les remarques échangées au campement sont remplies d’allusions et de sous-entendus. Les rapports sexuels ont habituellement lieu la nuit, parfois près des feux du campement ; plus souvent, les partenaires s’éloignent à une centaine de mètres dans la brousse avoisinante. Ce départ est tout de suite remarqué, et porte l’assistance à la jubilation ; on échange des commentaires, on lance des plaisanteries, et même les jeunes enfants partagent une excitation dont ils connaissent fort bien la cause. Parfois un petit groupe d’hommes, de jeunes femmes et d’enfants se lancent à la poursuite du couple et guettent à travers les branchages les détails de l’action, chuchotant entre eux et étouffant leurs rires. Les protagonistes n’apprécient nullement ce manège dont il vaut mieux, cependant, qu’ils prennent leur parti, comme aussi supporter les taquineries et les moqueries qui salueront le retour au campement. Il arrive qu’un deuxième couple suive l’exemple du premier et recherche l’isolement de la brousse.

Pourtant, ces occasions sont rares, et les prohibitions qui les limitent n’expliquent cet état de choses que partiellement. Le véritable responsable semble être plutôt le tempérament indigène. Au cours des jeux amoureux auxquels les couples se livrent si volontiers et si publiquement, et qui sont souvent audacieux, je n’ai jamais noté un début d’érection. Le plaisir recherché paraît moins d’ordre physique que ludique et sentimental. C’est peut-être pour cette raison que les Nambikwara ont abandonné l’étui pénien dont l’usage est presque universel chez les populations du Brésil central. En effet, il est probable que cet accessoire a pour fonction, sinon de prévenir l’érection, au moins de mettre en évidence les dispositions paisibles du porteur. Des peuples qui vivent complètement nus n’ignorent pas ce que nous nommons pudeur : ils en reportent la limite. Chez les Indiens du Brésil comme en certaines régions de la Mélanésie, celle-ci paraît placée, non pas entre deux degrés d’exposition du corps, mais plutôt entre la tranquillité et l’agitation.

Toutefois, ces nuances pouvaient entraîner des malentendus entre les Indiens et nous, dont nous n’étions responsables ni les uns ni les autres. Ainsi, il était difficile de demeurer indifférent au spectacle offert par une ou deux jolies filles, vautrées dans le sable, nues comme des vers et se tortillant de même à mes pieds en ricanant. Quand j’allais à la rivière pour me baigner, j’étais souvent embarrassé par l’assaut que me donnaient une demi-douzaine de personnes – jeunes ou vieilles – uniquement préoccupées de m’arracher mon savon, dont elles raffolaient. Ces libertés s’étendaient à toutes les circonstances de la vie quotidienne ; il n’était pas rare que je dusse m’accommoder d’un hamac rougi par une indigène venue y faire la sieste après s’être peinte d’urucu ; et quand je travaillais assis par terre au milieu d’un cercle d’informateurs, je sentais parfois une main tirant un pan de ma chemise : c’était une femme qui trouvait plus simple de s’y moucher au lieu d’aller ramasser la petite branche pliée en deux à la façon d’une pince, qui sert normalement à cet usage.

Pour bien comprendre l’attitude des deux sexes l’un envers l’autre, il est indispensable d’avoir présent à l’esprit le caractère fondamental du couple chez les Nambikwara ; c’est l’unité économique et psychologique par excellence. Parmi ces bandes nomades, qui se font et défont sans cesse, le couple apparaît comme la réalité stable (au moins théoriquement) ; c’est lui seul, aussi, qui permet d’assurer la subsistance de ses membres. Les Nambikwara vivent sous une double économie : de chasseurs et jardiniers d’une part, de collecteurs et ramasseurs de l’autre. La première est assurée par l’homme, la seconde par la femme. Tandis que le groupe masculin part pour une journée entière à la chasse, armé d’arcs et de flèches, ou travaillant dans les jardins pendant la saison des pluies, les femmes, munies du bâton à fouir, errent avec les enfants à travers la savane, et ramassent, arrachent, assomment, capturent, saisissent tout ce qui, sur leur route, peut servir à l’alimentation : graines, fruits, baies, racines, tubercules, petits animaux de toutes sortes. À la fin de la journée, le couple se reconstitue autour du feu. Quand le manioc est mûr et tant qu’il en reste, l’homme rapporte un fardeau de racines que la femme râpe et presse pour en faire des galettes, et si la chasse a été fructueuse, on cuit rapidement les morceaux de gibier en les ensevelissant sous la cendre brûlante du feu familial. Mais pendant sept mois de l’année, le manioc est rare ; quant à la chasse, elle est soumise à la chance, dans ces sables stériles où un maigre gibier ne quitte guère l’ombre et les pâturages des sources, éloignées les unes des autres par des espaces considérables de brousse semi-désertique. Aussi, c’est à la collecte féminine que la famille devra de subsister.

Souvent j’ai partagé ces dînettes de poupée diaboliques qui, pendant la moitié de l’année, sont, pour les Nambikwara, le seul espoir de ne pas mourir de faim. Quand l’homme, silencieux et fatigué, rentre au campement et jette à ses côtés un arc et des flèches qui sont restés inutilisés, on extrait de la hotte de la femme un attendrissant assemblage : quelques fruits orangés du palmier buriti, deux grosses mygales venimeuses, de minuscules œufs de lézard et quelques-uns de ces animaux ; une chauve-souris, des petites noix de palmier bacaiuva ou uaguassu, une poignée de sauterelles. Les fruits à pulpe sont écrasés avec les mains dans une calebasse remplie d’eau, les noix brisées à coups de pierre, les animaux et larves enfouis pêle-mêle dans la cendre ; et l’on dévore gaiement ce repas, qui ne suffirait pas à calmer la faim d’un blanc, mais qui, ici, nourrit une famille.

Les Nambikwara n’ont qu’un mot pour dire joli et jeune, et un autre pour dire laid et vieux. Leurs jugements esthétiques sont donc essentiellement fondés sur des valeurs humaines, et surtout sexuelles. Mais l’intérêt qui se manifeste entre les sexes est d’une nature complexe. Les hommes jugent les femmes globalement, un peu différentes d’eux-mêmes ; ils les traitent, selon les cas, avec convoitise, admiration ou tendresse ; la confusion des termes signalée plus haut constitue en elle-même un hommage. Pourtant, et bien que la division sexuelle du travail attribue aux femmes un rôle capital (puisque la subsistance familiale repose dans une large mesure sur la collecte et le ramassage féminins), celui-ci représente un type inférieur d’activité ; la vie idéale est conçue sur le modèle de la production agricole ou de la chasse : avoir beaucoup de manioc, et de grosses pièces de gibier, est un rêve constamment caressé bien que rarement réalisé. Tandis que la provende aventureusement collectée est considérée comme la misère quotidienne – et l’est réellement. Dans le folklore nambikwara, l’expression « manger des sauterelles », récolte infantile et féminine, équivaut au français « manger de la vache enragée ». Parallèlement, la femme est regardée comme un bien tendre et précieux, mais de second ordre. Il est convenable, entre hommes, de parler des femmes avec une bienveillance apitoyée, de s’adresser à elles avec une indulgence un peu railleuse. Certains propos reviennent souvent dans la bouche des hommes : « Les enfants ne savent pas, moi je sais, les femmes ne savent pas », et l’on évoque le groupe des doçu, des femmes, leurs plaisanteries, leurs conversations, sur un ton de tendresse et de moquerie. Mais ce n’est là qu’une attitude sociale. Quand l’homme se retrouvera seul avec sa femme auprès du feu de campement, il écoutera ses plaintes, retiendra ses demandes, réclamera son concours pour cent besognes ; la hâblerie masculine disparaît devant la collaboration de deux partenaires conscients de la valeur essentielle qu’ils présentent l’un pour l’autre.

Cette ambiguïté de l’attitude masculine à l’égard des femmes a son exacte correspondance dans le comportement, lui aussi ambivalent, du groupe féminin. Les femmes se pensent comme collectivité, et le manifestent de plusieurs manières ; on a vu qu’elles ne parlent pas de la même façon que les hommes. Cela est surtout vrai des femmes jeunes, qui n’ont pas encore d’enfant, et des concubines. Les mères et les femmes âgées soulignent beaucoup moins ces différences, bien qu’on les retrouve aussi chez elles à l’occasion. En outre, les jeunes femmes-aiment la société des enfants et des adolescents, jouent et plaisantent avec eux ; et ce sont les femmes qui prennent soin des animaux de cette façon humaine propre à certains Indiens sud-américains. Tout cela contribue à créer autour des femmes, à l’intérieur du groupe, une atmosphère spéciale, à la fois puérile, joyeuse, maniérée et provocante, à laquelle les hommes s’associent quand ils rentrent de la chasse ou des jardins.

Mais une tout autre attitude se manifeste chez les femmes lorsqu’elles ont à faire face à l’une des formes d’activité qui leur sont spécialement dévolues. Elles accomplissent leurs tâches artisanales avec habileté et patience, dans le campement silencieux, rangées en cercle et se tournant le dos ; pendant les voyages, elles portent vaillamment la lourde hotte, qui contient les provisions et les richesses de toute la famille et le faisceau de flèches, pendant que l’époux marche en tête avec l’arc et une ou deux flèches, l’épieu de bois ou le bâton à fouir, guettant la fuite d’un animal ou la rencontre d’un arbre à fruits. On voit alors ces femmes, le front ceint du bandeau de portage, le dos recouvert par l’étroite hotte en forme de cloche renversée, marcher pendant des kilomètres de leur pas caractéristique : les cuisses serrées, les genoux joints, les chevilles écartées, les pieds en dedans, prenant appui sur le bord externe du pied et trémoussant les hanches ; courageuses, énergiques et gaies.

Ce contraste entre les attitudes psychologiques et les fonctions économiques est transposé sur le plan philosophique et religieux. Pour les Nambikwara, les rapports entre hommes et femmes renvoient aux deux pôles autour desquels s’organise leur existence : d’une part la vie sédentaire, agricole, fondée sur la double activité masculine de la construction des huttes et du jardinage, de l’autre, la période nomade, pendant laquelle la subsistance est principalement assurée par la collecte et le ramassage féminins ; l’une représentant la sécurité et l’euphorie alimentaire, l’autre l’aventure et la disette. À ces deux formes d’existence, l’estivale et l’hivernale, les Nambikwara réagissent de façons très différentes. Ils parlent de la première avec la mélancolie qui s’attache à l’acceptation consciente et résignée de la condition humaine, à la morne répétition d’actes identiques, tandis qu’ils décrivent l’autre avec excitation, et sur le ton exalté de la découverte :

Pourtant, leurs conceptions métaphysiques inversent ces rapports. Après la mort, les âmes des hommes s’incarnent dans les jaguars ; mais celles des femmes et des enfants sont emportées dans l’atmosphère où elles se dissipent à jamais. Cette distinction explique que les femmes soient bannies des cérémonies les plus sacrées, qui consistent, au début de la période agricole, dans la confection de flageolets de bambou « nourris » d’offrandes et joués par les hommes, suffisamment loin des abris pour que les femmes ne puissent les apercevoir.

Bien que la saison ne s’y prêtât pas, je désirais beaucoup entendre les flûtes et en acquérir quelques exemplaires. Cédant à mon insistance, un groupe d’hommes partit en expédition : les gros bambous poussent seulement dans la forêt lointaine. Trois ou quatre jours plus tard, je fus réveillé en pleine nuit ; les voyageurs avaient attendu que les femmes fussent endormies. Ils m’entraînèrent à une centaine de mètres où, dissimulés par les buissons, ils se mirent à fabriquer les flageolets, puis à en jouer. Quatre exécutants soufflaient à l’unisson ; mais comme les instruments ne sonnent pas exactement pareil, on avait l’impression d’une trouble harmonie. La mélodie était différente des chants nambikwara auxquels j’étais habitué et qui, par leur carrure et leurs intervalles, évoquaient nos rondes campagnardes ; différente aussi des appels stridents qu’on sonne sur des ocarinas nasaux à trois trous, faits de deux morceaux de calebasse unis avec de la cire. Tandis que les airs joués sur les flageolets, limités à quelques notes, se signalaient par un chromatisme et des variations de rythme qui me semblaient offrir une parenté saisissante avec certains passages du Sacre, surtout les modulations des bois dans la partie intitulée « Action rituelle des ancêtres ». Il n’aurait pas fallu qu’une femme s’aventurât parmi nous. L’indiscrète ou l’imprudente eût été assommée. Comme chez les Bororo, une véritable malédiction métaphysique plane sur l’élément féminin ; mais, à l’inverse des premières, les femmes nambikwara ne jouissent pas d’un statut juridique privilégié (bien qu’il semble, chez les Nambikwara aussi, que la filiation se transmette en ligne maternelle). Dans une société aussi peu organisée, ces tendances restent sous-entendues, et la synthèse s’opère plutôt à partir de conduites diffuses et nuancées.

Avec autant de tendresse que s’ils caressaient leurs épouses, les hommes évoquent le type de vie défini par l’abri temporaire et le panier permanent, où les moyens de subsistance les plus incongrus sont avidement extraits, ramassés, capturés chaque jour, où l’on vit exposé au vent, au froid et à la pluie, et qui ne laisse pas plus de trace que les âmes, dispersées par le vent et les orages, des femmes sur l’activité desquelles il repose essentiellement. Et ils conçoivent sous un tout autre aspect la vie sédentaire (dont le caractère spécifique et ancien est pourtant attesté par les espèces originales qu’ils cultivent), mais à laquelle l’immuable enchaînement des opérations agricoles confère la même perpétuité que les âmes masculines réincarnées, la durable maison d’été, et le terrain de culture qui recommencera à vivre et à produire « quand la mort de son précédent exploitant aura été oubliée… ».

Faut-il interpréter de la même façon l’extraordinaire instabilité dont témoignent les Nambikwara, qui passent rapidement de la cordialité à l’hostilité ? Les rares observateurs qui les ont approchés en ont été déconcertés. La bande d’Utiarity était celle qui, cinq ans auparavant, avait assassiné les missionnaires. Mes informateurs masculins décrivaient cette attaque avec complaisance et se disputaient la gloire d’avoir porté les meilleurs coups. En vérité, je ne pouvais leur en vouloir. J’ai connu beaucoup de missionnaires et j’ai apprécié la valeur humaine et scientifique de plusieurs. Mais les missions protestantes américaines qui cherchaient à pénétrer dans le Mato Grosso central autour de 1930 appartenaient à une espèce particulière : leurs membres provenaient de familles paysannes du Nebraska ou des Dakota, où les adolescents étaient élevés dans une croyance littérale à l’Enfer et aux chaudrons d’huile bouillante. Certains se faisaient missionnaires comme on contracte une assurance. Ainsi tranquillisés sur leur salut, ils pensaient n’avoir rien d’autre à faire pour le mériter ; dans l’exercice de leur profession, ils témoignaient d’une dureté et d’une inhumanité révoltantes.

Comment l’incident responsable du massacre avait-il pu se produire ? Je m’en rendis compte moi-même à l’occasion d’une maladresse qui faillit me coûter cher. Les Nambikwara ont des connaissances toxicologiques. Ils fabriquent du curare pour leurs flèches à partir d’une infusion de la pellicule rouge revêtant la racine de certains strychnos, qu’ils font évaporer au feu jusqu’à ce que le mélange ait acquis une consistance pâteuse ; et ils emploient d’autres poisons végétaux que chacun transporte avec soi sous forme de poudres enfermées dans des tubes de plume ou de bambou, entourés de fils de coton ou d’écorce.

Ces poisons servent aux vengeances commerciales ou amoureuses ; j’y reviendrai.

Outre ces poisons de caractère scientifique, que les indigènes préparent ouvertement sans aucune de ces précautions et complications magiques qui accompagnent, plus au nord, la fabrication du curare, les Nambikwara en ont d’autres dont la nature est mystérieuse. Dans des tubes identiques à ceux contenant les poisons vrais, ils recueillent des particules de résine exsudée par un arbre du genre bombax, au tronc renflé dans sa partie moyenne ; ils croient qu’en projetant une particule sur un adversaire, ils provoqueront une condition physique semblable à celle de l’arbre : la victime enflera et mourra. Qu’il s’agisse de poisons véritables ou de substances magiques, les Nambikwara les désignent tous du même terme : nandé. Ce mot dépasse donc la signification étroite que nous attachons à celui de poison. Il connote toute espèce d’actions menaçantes ainsi que les produits ou objets susceptibles de servir à de telles actions.

Ces explications étaient nécessaires pour comprendre ce qui suit. J’avais emporté dans mes bagages quelques-uns de ces grands ballons multicolores en papier de soie qu’on emplit d’air chaud en suspendant à leur base une petite torche, et qu’on lance par centaines, au Brésil, à l’occasion de la fête de la Saint-Jean ; l’idée malencontreuse me vint un soir d’en offrir le spectacle aux indigènes. Un premier ballon qui prit feu au sol suscita une vive hilarité, comme si le public avait eu la moindre notion de ce qui aurait dû se produire. Au contraire, le second réussit trop bien : il s’éleva rapidement, monta si haut que sa flamme se confondit avec les étoiles, erra longtemps au-dessus de nous et disparut. Mais la gaieté du début avait fait place à d’autres sentiments ; les hommes regardaient avec attention et hostilité, et les femmes, tête enfouie entre les bras et blotties l’une contre l’autre, étaient terrifiées. Le mot de nandé revenait avec insistance. Le lendemain matin, une délégation d’hommes se rendit auprès de moi, exigeant d’inspecter la provision de ballons afin de voir « s’il ne s’y trouvait pas du nandé ». Cet examen fut fait de façon minutieuse ; par ailleurs, grâce à l’esprit remarquablement positif (malgré ce qui vient d’être dit) des Nambikwara, une démonstration du pouvoir ascensionnel de l’air chaud à l’aide de petits fragments de papier lâchés au-dessus d’un feu, fut, sinon comprise, en tout cas acceptée. Comme à l’habitude quand il s’agit d’excuser un incident, on mit tout sur le dos des femmes « qui ne comprennent rien », « ont eu peur », et redoutaient mille calamités.

Je ne me faisais pas d’illusion : les choses auraient pu fort mal se terminer. Pourtant, cet incident, et d’autres que je conterai par la suite, n’ont rien enlevé à l’amitié que seule pouvait inspirer une intimité prolongée avec les Nambikwara. Aussi ai-je été bouleversé en lisant récemment, dans une publication d’un collègue étranger, la relation de sa rencontre avec la même bande indigène dont, dix ans avant qu’il ne la visitât, j’avais partagé l’existence à Utiarity. Quand il s’y rendit en 1949, deux missions étaient installées : les jésuites dont j’ai parlé, et des missionnaires américains protestants. La bande indigène ne comptait plus que dix-huit membres, au sujet desquels notre auteur s’exprime comme suit :

« De tous les Indiens que j’ai vus au Mato Grosso, cette bande rassemblait les plus misérables. Sur les huit hommes, un était syphilitique, un autre avait un flanc infecté, un autre une blessure au pied, un autre encore était couvert du haut en bas d’une maladie de peau squameuse, et il y avait aussi un sourd-muet. Pourtant, les femmes et les enfants paraissaient en bonne santé. Comme ils n’utilisent pas le hamac et dorment à même le sol, ils sont toujours couverts de terre. Quand les nuits sont froides, ils dispersent le feu et dorment dans les cendres chaudes… (Ils) portent des vêtements seulement quand les missionnaires leur en donnent et exigent qu’ils les mettent. Leur dégoût du bain ne permet pas seulement la formation d’un enduit de poussière et de cendre sur leur peau et leur chevelure ; ils sont aussi couverts de parcelles pourries de viande et de poisson qui ajoutent leur odeur à celle de la sueur aigre, rendant leur voisinage repoussant. Us semblent infectés par des parasites intestinaux car ils ont l’estomac distendu et ne cessent pas d’avoir des vents. À plusieurs reprises, travaillant avec des indigènes entassés dans une pièce étroite, j’étais obligé de m’interrompre pour aérer.

« Les Nambikwara… sont hargneux et impolis jusqu’à la grossièreté. Quand je rendais visite à Julio à son campement, il arrivait souvent que je le trouve couché près du feu ; mais en me voyant approcher il me tournait le dos en déclarant qu’il ne désirait pas me parler. Les missionnaires m’ont raconté qu’un Nambikwara demandera plusieurs fois qu’on lui donne un objet, mais qu’en cas de refus il essayera de s’en emparer. Pour empêcher les Indiens d’entrer, ils rabattaient parfois le paravent de feuillage utilisé comme porte, mais si un Nambikwara voulait pénétrer, il défonçait cette cloison pour s’ouvrir un passage…

« Il n’est pas nécessaire de rester longtemps chez les Nambikwara pour prendre conscience de leurs sentiments profonds de haine, de méfiance et de désespoir qui suscitent chez l’observateur un état de dépression dont la sympathie n’est pas complètement exclue6. »

Pour moi, qui les ai connus à une époque où les maladies introduites par l’homme blanc les avaient déjà décimés, mais où – depuis les tentatives toujours humaines de Rondon – nul n’avait entrepris de les soumettre, je voudrais oublier cette description navrante et ne rien conserver dans la mémoire, que ce tableau repris de mes carnets de notes où je le griffonnai une nuit à la lueur de ma lampe de poche :

« Dans la savane obscure, les feux de campement brillent. Autour du foyer, seule protection contre le froid qui descend, derrière le frêle paravent de palmes et de branchages hâtivement planté dans le sol du côté d’où on redoute le vent ou la pluie ; auprès des hottes emplies des pauvres objets qui constituent toute une richesse terrestre ; couchés à même la terre qui s’étend alentour, hantée par d’autres bandes également hostiles et craintives, les époux, étroitement enlacés, se perçoivent comme étant l’un pour l’autre le soutien, le réconfort, l’unique secours contre les difficultés quotidiennes et la mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, envahit l’âme nambikwara. Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les Indiens, se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s’étreignent comme dans la nostalgie d’une unité perdue ; les caresses ne s’interrompent pas au passage de l’étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine. »