XXXIII. Le village aux grillons

Vers la fin de l’après-midi, nous arrivions au village. Il était établi dans une clairière artificielle surplombant l’étroite vallée d’un torrent que je devais identifier plus tard avec l’Igarapé do Leitâo, affluent de la rive droite du Machado, où il se jette à quelques kilomètres en aval du confluent du Muqui.

Le village consistait en quatre maisons approximativement carrées et placées sur la même ligne, parallèlement au cours du torrent. Deux maisons – les plus grandes – servaient à l’habitation, comme on pouvait le voir aux hamacs de cordelettes en coton nouées, suspendus entre les poteaux ; les deux autres (dont une intercalée entre les deux premières) n’avaient pas été occupées depuis longtemps, et offraient l’aspect de hangars ou d’abris. Un examen superficiel aurait pu faire croire ces maisons du même type que les habitations brésiliennes de la région. En réalité, leur conception était différente, car le plan des poteaux supportant la haute toiture de palme à double pente était inscrit à l’intérieur de celui de la toiture et plus petit que lui, de sorte que le bâtiment affectait la forme d’un champignon carré. Toutefois, cette structure n’était pas apparente, en raison de la présence de faux murs, élevés à l’aplomb du toit sans le rejoindre. Ces palissades – car c’en étaient – consistaient en troncs de palmiers refendus et plantés les uns à côté des autres (et liés entre eux), la face convexe au-dehors. Dans le cas de la maison principale – celle placée entre les deux hangars — les troncs étaient échancrés pour ménager des meurtrières pentagonales, et la paroi extérieure était couverte de peintures sommairement exécutées en rouge et noir avec de l’urucu et une résine. Ces peintures représentaient dans l’ordre, d’après le commentaire indigène, un personnage, des femmes, un aigle-harpie, des enfants, un objet en forme de meurtrière, un crapaud, un chien, un grand quadrupède non identifié, deux bandes de traits en zigzag, deux poissons, deux quadrupèdes, un jaguar, enfin un motif symétrique composé de carrés, de croissants et d’arceaux.

Ces maisons ne ressemblaient en rien aux habitations indigènes des tribus voisines. Il est probable pourtant qu’elles reproduisent une forme traditionnelle.

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Quand Rondon découvrit les Tupi-Kawahib, leurs maisons étaient déjà carrées ou rectangulaires avec un toit à double pente.

De plus, la structure en champignon ne correspond à aucune technique néobrésilienne. Ces maisons à haute

Fig. 37. – Détail des peintures sur une paroi de hutte.

toiture sont d’ailleurs attestées par divers documents archéologiques relevant de plusieurs civilisations précolombiennes.

Autre originalité des Tupi-Kawahib : comme leurs cousins Parintintin, ils ne cultivent ni ne consomment le tabac. En nous voyant déballer notre provision de tabac en corde, le chef du village s’écriait avec sarcasme : ianeapit, « ce sont des excréments !… ». Les rapports de la Commission Rondon indiquent même qu’à l’époque des premiers contacts les indigènes se montraient si irrités de la présence des fumeurs qu’ils leur arrachaient cigares et cigarettes. Pourtant, à la différence des Parintintin, les Tupi-Kawahib possèdent un terme pour le tabac : tabak, c’est-à-dire le même que le nôtre, dérivé des anciens parlers indigènes des Antilles et vraisemblablement d’origine carib. Un relais éventuel peut être trouvé dans les dialectes du Guaporé qui possèdent le même terme, soit qu’ils l’aient emprunté à l’espagnol (le portugais dit : fumo), soit que les cultures du Guaporé représentent la pointe la plus avancée en direction sud-ouest d’une vieille

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Fig. 38. – Autre détail des mêmes peintures.

civilisation antillo-guyanaise (comme tant d’indices le suggèrent), qui aurait aussi laissé les traces de son passage dans la basse vallée du Xingu. Il faut ajouter que les Nambikwara sont des fumeurs de cigarette invétérés tandis que les autres voisins des Tupi-Kawahib : Kepkiri-wat et Mundé, prisent le tabac au moyen de tubes insufflateurs. Ainsi, la présence, au cœur du Brésil, d’un groupe de tribus sans tabac pose une énigme, surtout si on considère que les anciens Tupi faisaient grand usage de ce produit.

À défaut de pétun, nous allions être accueillis dans le village par ce que les voyageurs du XVIe siècle appelaient un cahouin – kahui, disent les Tupi-Kawahib – c’est-à-dire une beuverie de chicha de ce maïs dont les indigènes cultivaient plusieurs variétés dans les brûlis ouverts à la lisière du village. Les anciens auteurs ont décrit les marmites aussi hautes que des hommes où se préparait le liquide, et le rôle dévolu aux vierges de la tribu qui y crachaient une abondante salive pour provoquer la fermentation. Les marmites des Tupi-Kawahib étaient-elles trop petites ou le village manquait-il d’autres vierges ? On amena les trois petites filles, et on les fit expectorer dans la décoction de grains pilés. Comme l’exquise boisson, à la fois nourrissante et rafraîchissante, fut consommée le soir même, la fermentation n’était guère avancée.

La visite des jardins permit de noter – autour de la grande cage de bois précédemment occupée par l’aigle et encore jonchée d’ossements – des arachides, des haricots, divers piments, des petites ignames, des patates douces, du manioc et du maïs. Les indigènes complétaient ces ressources par la collecte des produits sauvages. Ils exploitent ainsi une graminée de la forêt dont ils attachent plusieurs tiges par le sommet, de façon que les graines tombées s’accumulent en petits tas. Ces graines sont chauffées sur une platine de poterie jusqu’à ce qu’elles éclatent à la façon du pop corn dont elles rappellent le goût.

Pendant que le cahouin traversait son cycle compliqué de mélanges et d’ébullitions, brassé par les femmes au moyen de louches en demi-calebasses, je profitais des dernières heures du jour pour examiner les Indiens.

À part le fourreau de coton, les femmes portaient des bandelettes, étroitement serrées autour des poignets et des chevilles, et des colliers de dents de tapir ou de plaquettes d’os de cervidé. Leur visage était tatoué au suc bleu-noir du gertipa : sur les joues, une épaisse ligne oblique, allant du lobe de l’oreille jusqu’à la commissure des lèvres marquée de quatre petits traits verticaux et, sur le menton, quatre lignes horizontales superposées, chacune agrémentée par-dessous d’une frange de stries. Les cheveux, généralement courts, étaient fréquemment peignés avec un démêloir ou un instrument plus fin, fait de bâtonnets de bois assemblés avec du fil de coton.

Les hommes avaient pour seul vêtement l’étui pénien conique auquel il a été fait allusion plus haut. Justement, un indigène était en train d’en confectionner un. Les deux côtés d’une feuille fraîche de pacova furent arrachés de la nervure centrale et débarrassés du rebord extérieur coriace, puis pliés en deux dans le sens de la longueur. En imbriquant les deux pièces (d’environ sept centimètres sur trente centimètres) l’une dans l’autre, de façon que les pliures se joignent à angle droit, on obtient une sorte d’équerre faite de deux épaisseurs de feuille pour les côtés, et de quatre au sommet où les deux bandes s’entrecroisent ; cette partie est alors rabattue sur elle-même selon sa diagonale et les deux bras coupés et jetés, si bien que l’ouvrier n’a plus entre les mains qu’un petit triangle isocèle formé de huit épaisseurs ; celui-ci est arrondi autour du pouce, d’avant en arrière, les sommets de deux angles inférieurs sont sectionnés et les bords latéraux cousus à l’aide d’une aiguille de bois et de fil végétal. L’objet est prêt ; il n’y a plus qu’à le mettre en place, en étirant le prépuce à travers l’ouverture pour que 1’étui ne risque pas de tomber et que la tension de la peau maintienne le membre relevé. Tous les hommes portent cet accessoire et, si l’un d’eux a perdu le sien, il s’empresse de serrer l’extrémité étirée de son prépuce sous la cordelette qui lui ceint les reins.

Les habitations étaient presque vides. On y remarquait les hamacs en ficelle de coton ; quelques marmites de terre et une bassine pour faire sécher au feu la pulpe de maïs et de manioc ; des récipients en calebasse ; des mortiers et des pilons de bois ; des râpes à manioc en bois incrusté d’épines ; des tamis de vannerie ; des burins en dent de rongeur ; des fuseaux, quelques arcs longs d’environ 1,70 m. Les flèches appartenaient à plusieurs types : soit à pointe de bambou – lancéolée pour la chasse, ou découpée en dents de scie pour la guerre – soit à pointes multiples, pour la pêche. Enfin, on notait quelques instruments de musique : flûtes de Pan à treize tuyaux et flageolets à quatre trous.

À la nuit, le chef nous apporta en grande cérémonie le cahouin et un ragoût de haricots géants et de piments, qui emportait la bouche ; plat réconfortant après six mois passés au milieu des Nambikwara qui ignorent le sel et les piments, et dont le délicat palais exige même que les mets soient aspergés d’eau pour les refroidir avant consommation. Une petite calebasse contenait le sel indigène, eau brunâtre si amère que le chef, qui se contentait de nous regarder manger, tint à le goûter en notre présence pour nous rassurer, tant on aurait pu croire à quelque poison. Ce condiment se prépare avec la cendre de bois du toari branco. Malgré la modestie du repas, la dignité avec laquelle il fut offert me rappelait que les anciens chefs tupi devaient tenir table ouverte, selon l’expression d’un voyageur.

Détail plus saisissant encore, après une nuit passée dans un des hangars, je constatai que ma ceinture de cuir avait été rongée par les grillons. Jamais je n’avais subi les méfaits de ces insectes restés inaperçus dans toutes les tribus dont j’avais partagé l’existence : Kaingang, Cadu-veo, Bororo, Paressi, Nambikwara, Mundé. Et c’était chez les Tupi que j’étais destiné à vivre une mésaventure qu’avaient déjà connue Yves d’Evreux et Jean de Léry, quatre cents ans avant moi : « Et à fin aussi que, tout d’un fil, je descrive ces bestioles… n’étant pas plus grosses que nos grillets, mesmes sortans ainsi la nuict par troupes auprès du feu, si elles trouvent quelque chose elles ne faudront point le ronger. Mais principalement outre ce qu’elles se jettoyent de telle façon sur les collets et souliers de maroquins, que mangeans tout le dessus, ceux qui en avoyent, les trouvoyent le matin à leur lever tous blancs et effleurez… ». Comme les grillons (à la différence des termites et d’autres insectes destructeurs) se contentent de ronger la pellicule superficielle du cuir, c’est en effet « toute blanche et effleurée » que je retrouvai ma ceinture, témoin d’une association étrange et exclusive, plusieurs fois séculaire, entre une espèce d’insectes et un groupement humain.

Sitôt le soleil levé, un de nos hommes partit en forêt pour abattre quelques palombes qui voletaient à la lisière. Peu de temps après, on entendit un coup de feu auquel nul ne prêta attention, mais bientôt un indigène accourut, livide et dans un état d’excitation intense : il essaya de nous expliquer quelque chose ; Abaitara n’était pas à portée pour servir d’interprète. Du côté de la forêt, cependant, on percevait de grands cris qui se rapprochaient, et bientôt l’homme traversa en courant les cultures, tenant dans la main gauche son avant-bras droit d’où pendait une extrémité en lambeaux : il s’était appuyé sur son fusil, et le coup était parti. Luis et moi délibérâmes sur ce qu’il fallait faire. Trois doigts étaient presque sectionnés, et la paume paraissait fracassée, il semblait que l’amputation s’imposât. Pourtant, nous n’avions pas le courage de l’entreprendre, et de laisser ainsi infirme ce compagnon que nous avions recruté avec son frère dans un petit village des environs de Cuiaba, dont nous nous sentions particulièrement responsables à cause de sa jeunesse, et auquel nous avaient attachés sa loyauté et sa finesse paysannes. Pour lui, dont le métier était de s’occuper de bêtes de somme et réclamait une grande habileté manuelle pour l’arrimage des charges sur le dos des mulets et des bœufs, l’amputation eût été une catastrophe. Non sans crainte, nous décidâmes de remettre approximativement les doigts en place, de faire un pansement avec les moyens dont nous disposions, et de prendre le chemin du retour ; aussitôt arrivés au campement, Luis conduirait le blessé à Urupa où se trouvait notre médecin, et si les indigènes voulaient bien se prêter à ce projet, je resterais avec eux, campé au bord de la rivière, en attendant que la galiote revint me chercher quinze jours plus tard (il fallait trois jours pour descendre la rivière et une semaine environ pour la remonter). Terrifiés par un accident dont ils paraissaient craindre qu’il ne modifiât nos dispositions amicales, les Indiens acceptèrent tout ce qu’on leur proposa ; et, les devançant pendant qu’ils recommençaient leurs préparatifs, nous retournâmes en forêt.

Le voyage s’effectua dans une atmosphère de cauchemar et peu de souvenirs en ont subsisté. Le blessé délira tout le long du chemin, marchant à si vive allure que nous ne parvenions pas à le suivre ; il avait pris la tête, en avant même du guide, sans éprouver la moindre hésitation sur un itinéraire qui semblait s’être refermé derrière nous. On parvint à le faire dormir la nuit à force de somnifères. Heureusement, il n’avait aucune accoutumance aux médicaments et ceux-ci produisaient leur plein effet. Quand nous atteignîmes le campement, dans l’après-midi du lendemain, on constata que sa main était pleine de vers, cause d’insupportables douleurs. Mais quand, trois jours plus tard, il fut confié au médecin, la plaie était sauvée de la gangrène, les vers ayant consommé au fur et à mesure les chairs putréfiées. L’amputation devenait inutile et une longue série de menues interventions chirurgicales, qui durèrent près d’un mois et où Vellard mit à profit son habileté de vivisecteur et d’entomologiste, rendit à Emydio une main acceptable. Arrivant au Madeira en décembre, je l’expédiai encore convalescent à Cuiaba par avion, pour ménager ses forces. Retournant dans ces parages au mois de janvier pour y rencontrer le gros de ma troupe, je visitai ses parents et les trouvai pleins de reproche à mon endroit ; non certes pour les souffrances de leur fils, qui étaient considérées comme un incident banal de la vie du sertâo, mais pour avoir eu la barbarie de l’exposer au milieu des airs, situation diabolique à laquelle ils ne concevaient pas qu’on pût soumettre un chrétien.