Chapitre VIII. Les organisations dualistes existent-elles ? (i)

Le savant que nous fêtons a partagé son attention entre l’Amérique et l’Indonésie. Peut-être ce rapprochement a-t-il favorisé l’audace et la fécondité des vues théoriques du professeur J. P. B. de Josselin de Jong ; car la voie qu’il a ainsi tracée me semble riche de promesses pour la théorie ethnologique. Celle-ci souffre d’une difficulté à établir et circonscrire sa base comparative : ou bien les données qu’on se propose de comparer sont si voisines, par la géographie et l’histoire, qu’on n’est jamais sûr d’avoir affaire à plusieurs phénomènes, et non à un seul, superficiellement diversifié ; ou bien elles sont trop hétérogènes et la confrontation devient illégitime, du fait qu’elle s’exerce sur des choses qui ne sont pas comparables entre elles.

L’Amérique et l’Indonésie offrent le moyen d’échapper à ce dilemme ; l’ethnologue qui se penche sur les croyances et les institutions de ces régions du monde se sent pénétré de la conviction intuitive que les faits y sont de même nature. Certains ont voulu chercher un substrat commun, pour rendre compte de cette parenté ; je n’ai pas à discuter ici leurs hypothèses, troublantes mais risquées. Du point de vue où je me place, il pourrait aussi bien s’agir d’une similitude structurale, entre des sociétés qui auraient effectué des choix voisins dans la série des possibles institutionnels, dont la

(i) Publié sous ce titre, Bijdragen tôt de taal-, land – en Volkenkunde, Deel 112, 2e Aflevering, 1956, pp. 99-128 (volume d’hommages au Prof. J. P. B. de Josselin de Jong).

gamme n’est sans doute pas illimitée. Que l’analogie s’explique par une communauté d’origine, ou qu’elle résulte d’une ressemblance accidentelle des principes structuraux qui régissent, ici et là, l’organisation so ciale et les croyances religieuses, le fait de l’affinité demeure. Et je pense qu’il n’est pas de meilleur moyen d’honorer le professeur J. P. B. de Josselin de Jong que de suivre la suggestion impliquée par son œuvre, en montrant comment une analyse comparative de certaines formes institutionnelles peut éclairer un problème fondamental de la vie des sociétés. On connaît, en effet, l’extraordinaire dispersion de l’organisation ^généralement connue sous le nom de système dualiste. C’est à elle que je me propose de consacrer ici quelques réflexions, en m’aidant d’exemples américains et indonésiens.

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6. – Plan du village winnebago selon les informateurs de la moitié d’en haut (d’après P. Radin).

Mon point de départ sera fourni par une remarque de Paul Radin, dans sa monographie classique consacrée à une tribu des grands lacs américains, les Winnebago (1).

On sait que les Winnebago étaient jadis divisés en deux moitiés, respectivement appelées wangeregi ou « ceux d’en haut » et manegi ou « ceux qui sont sur la terre » (nous dirons désormais, pour plus de commodité, « ceux d’en bas »). Ces moitiés était exogamiques et elles définissaient aussi des droits et devoirs réciproques, chacune devant célébrer les funérailles d’un membre de la moitié opposée.

Quand il examine l’influence de la division en moitiés sur la structure du village, Radin note un curieux désaccord entre 73 les personnes âgées qui lui servent d’informateurs. En majorité, elles décrivent un village de plan circulaire, où les deux moitiés sont séparées par un diamètre théorique N.-O. – S.-E.

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selon les informateurs de la moitié d’en bas (Id.).

(fig. 6). Pourtant, plusieurs contestent énergiquement cette distribution du village et en reproduisent une autre, où les huttes des chefs de moitiés sont au centre, et non plus à la périphérie (fig. 7). Selon notre auteur, il semble enfin que la première disposition ait été toujours décrite par des informateurs de la moitié d’en haut, et la seconde, par des informateurs de la moitié d’en bas (loc. cit., p. 188).

Ainsi donc, pour certains indigènes, le village avait une forme circulaire et les huttes étaient distribuées sur toute l’étendue du cercle divisé en deux moitiés. Pour les autres, il y a bien toujours bi-partition d’un village rond, mais avec deux différences capitales : non pas diamètre déterminant deux demi-cercles, mais cercle plus petit inscrit dans un plus grand ; et au lieu d’une division propre au village aggloméré, le cercle inscrit oppose l’ensemble des huttes au terrain défriché, lequel s’oppose, à son tour, à la forêt qui encercle le tout.

Radin n’insiste pas sur ce désaccord ; il se borne à regretter l’insuffisance de ses informations qui ne permettent pas de trancher en faveur de l’une ou l’autre disposition. Je voudrais montrer ici qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une alternative : les formes décrites ne concernent pas obligatoirement deux dispositions différentes. Elles peuvent aussi correspondre à deux manières de décrire une organisation trop complexe pour la formaliser au moyen d’un modèle unique, si bien que, selon leur position dans la structure sociale, les membres de chaque moitié auraient tendance à la conceptualiser tantôt d’une façon et tantôt d’une autre. Car, même dans un type de structure sociale symétrique (au moins en apparence) comme l’organisation dualiste, la relation entre les moitiés n’est jamais statique, ni aussi réciproque qu’on pourrait avoir tendance à se la représenter.

Le désaccord des informateurs winnebago offre ceci de remarquable que les deux formes décrites correspondent à des arrangements réels. Nous connaissons des villages qui sont effectivement distribués (ou qui conçoivent leur distribution idéale) selon l’un ou l’autre modèle. Pour simplifier l’exposé, j’appellerai désormais la disposition de la figure 6 : structure diamétrale, et structure concentrique celle correspondant à la figure 7.

Les exemples de structure diamétrale ne manquent pas. On les trouve d’abord en Amérique du Nord où, en plus des Winnebago, presque tous les Sioux dressaient leurs campements de cette façon. Pour l’Amérique du Sud, les travaux de Curt Nimuendaju ont établi sa fréquence chez les Gé, auxquels il faut sans doute joindre, pour des raisons géographiques, culturelles et linguistiques, les Bororo du Mato Grosso central, étudiés par les PP. Colbacchini et Albisetti et par l’auteur du présent article. Peut-être même existait-elle à Tiahuanaco et au Cuzco. Diverses régions de la Mélanésie en offrent aussi l’illustration.

Quant à la structure concentrique, le plan du village de Omarakana aux îles Trobriand, publié par Malinowski, en fournit un exemple particulièrement saisissant. Arrêtons-nous y un instant (fig. 8) ; jamais, certes, n’aura-t-on mieux l’occasion de déplorer l’indifférence de cet auteur pour les problèmes de morphologie. Malinowski évoque trop rapidement une structure hautement significative et dont l’analyse plus poussée se fût révélée riche en enseignements. Le village de Omarakana est disposé en deux anneaux concentriques. Au centre, la place, « scene of the public and festive life » (loc. cit., p. 10) autour de laquelle sont disposés les greniers à ignames, de caractère sacré et investis de toutes sortes de tabous. Une allée circulaire entoure les greniers, avec les huttes des couples mariés construites en bordure. C’est, dit Malinowski, la partie profane du village. Mais l’opposition

n’est pas seulement entre central et périphérique ; sacré et profane. Elle se prolonge sur d’autres plans : dans les greniers du cercle intérieur, la nourriture crue est préservée ; il est interdit d’y faire la cuisine : « The main distinction bet-ween the two rings is the taboo on cooking » (loc. cit., p. 71) pour la raison que « cooking is inimical to yams ; » aux abords des maisons de famille du cercle extérieur seulement, la nourriture peut être cuite et consommée. Les greniers sont

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Fig. 8. – Plan du village de Omarakana {d’après B. Malinowski).

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mieux construits et plus ornés que les maisons d’habitation.,| Seuls les célibataires peuvent s’établir dans le cercle intérieur, i tandis que les couples mariés doivent loger à la périphérie ; 1 remarque, soit dit en passant, qui évoque tout de suite un | point obscur noté par Radin à propos des Winnebago : « It was customary for a young couple to set up their home at ^ some distance from their village (1) » d’autant plus troublant ï d’ailleurs, qu’à Omarakana, seul le chef peut établir sa rési-i dence dans le cercle intérieur et que les informateurs winne-j bago, tenants de la structure concentrique, décrivent un 74

village réduit pratiquement aux huttes des principaux chefs : où donc habitaient les autres ? Enfin, les deux anneaux concentriques de Omarakana sont opposés quant au sexe : « Without over-labouring the point, the central place might be called the male portion of the village and the Street that of the women (i). » Or Malinowski souligne à plusieurs reprises que les greniers et maisons de célibataires peuvent être traités comme une appartenance, ou une extension, de la place sacrée, tandis que les huttes familiales entretiennent une relation similaire avec l’allée circulaire.

Nous avons donc, aux Trobriand, un système complexe d’oppositions entre sacré et profane, cru et cuit, célibat et mariage, mâle et femelle, central et périphérique. Le rôle respectivement dévolu à la nourriture crue et à la nourriture cuite dans les présents de mariage – eux-mêmes distingués en mâle et femelle à travers tout le Pacifique – confirmerait, s’il en était besoin, l’importance sociale et la diffusion géographique des conceptions sous-jacentes.

Sans entreprendre une aussi vaste comparaison, nous nous bornerons à noter les analogies de la structure du village tro-briandais avec certains phénomènes indonésiens. L’opposition entre central et périphérique, ou interne et externe, rappelle immédiatement à la mémoire l’organisation des Baduj de la partie occidentale de Java en Baduj internes – considérés comme supérieurs et sacrés – et Baduj externes – eux-mêmes inférieurs et profanes (2). Peut-être faut-il, comme l’a suggéré M. J. M. van der Kroef (3), rapprocher cette opposition de celle entre « donneurs » et « preneurs » de femmes, dans les systèmes de mariage asymétriques de l’Asie du sud-est, où les premiers sont supérieurs aux seconds sous le double rapport du prestige social et de la puissance magique, ce qui nous entraînerait plus loin encore peut-être, jusqu’à la distinction chinoise des deux parentèles en t’ang et ftiao. Le traitement des Baduj comme fournissant un cas 75

de transition entre système ternaire et système binaire pourrait aussi nous renvoyer à Omarakana, où nous avons simultanément une distinction entre deux cercles du village recoupés en trois secteurs, respectivement attribués au clan matrilinéaire du chef ; aux épouses du chef (c’est-à-dire les représentants des clans alliés) ; enfin aux gens du commun, eux-mêmes subdivisés en propriétaires secondaires du village et étrangers non-propriétaires. Quoi qu’il en soit, on ne saurait oublier que la structure dualiste des Baduj ne fonctionne pas actuellement sur le plan du village, mais définit les relations entre des territoires comprenant chacun de nombreux villages, ce qui est propre à inspirer une grande réserve. Néanmoins, M. P. E. de Josselin de Jong a pu légitimement généraliser, sur un autre plan, les observations relatives aux Baduj. Il remarque que l’opposition qui leur est propre en évoque d’autres, à Java et à Sumatra : celle entre « parents de l’enchère » et « parents de la surenchère » (celle-ci, si « chinoise ») ; il la rapproche de celle entre agglomération et écarts, c’est-à-dire entre kampung, « built-up village area » et bu kit, « outlying hill-district » chez les Minangkabau (1) : structure concentrique par conséquent, mais qui est le thème, sur la place du village, d’un conflit simulé entre les représentants des deux groupes : « marins » d’un côté, « soldats » de l’autre, disposés pour l’occasion selon une structure diamétrale (est et ouest, respectivement). Le même auteur pose indirectement la question du rapport entre les deux types de structure, quand il note : « It would be of even more interest to know whether the contrast of kampung and bukit coincided with that of Koto-Piliang and Bodi-Tjaniago » (loc. cit., pp. 80-81), autrement dit la division ancienne, postulée par lui, des Minangkabau en deux moitiés.

Du point de vue où nous nous plaçons dans ce chapitre, la distinction est plus importante encore ; il est clair que l’opposition entre village central et périphérie correspond approximativement à la structure mélanésienne décrite plus haut ; mais l’analogie avec la structure concentrique du village winnebago est saisissante, puisque les informateurs introdui – 76

sent spontanément dans leur description des caractères écologiques qui leur servent, comme en Indonésie, à conceptualiser L’opposition : ici, entre l’anneau périphérique tcioxiiccira, terrain défriché, (auquel s’oppose le village construit, et qui s’oppose lui-même à la forêt qui englobe le tout (voir fig. y). On notera donc, avec un intérêt tout spécial, que M. P. E. de Josselin de Jong retrouve le même type de structure chez les Negri-Sembilan de la péninsule malaise, où règne l’opposition entre la Côte (supérieur) et l’Intérieur (inférieur), redoublée par une opposition, très générale sur le continent et dans les îles, entre, d’une part les rizières et palmeraies (c’est-à-dire les cultures) et de l’autre, les montagnes et vallées (autrement dit, les terres vierges et incultes) (i). L’ensemble indochinois connaît d’ailleurs des divisions du même type.

***

Tous les auteurs hollandais se sont attachés à souligner les étranges contrastes que mettent en évidence ces types si complexes d’organisation sociale, pour l’étude desquels l’Indonésie offre sans doute un champ privilégié. Essayons, après eux, de les schématiser. Nous avons d’abord des formes de dualisme où l’on s’est plu parfois à deviner les vestiges d’une ancienne organisation en moitiés. Il est inutile d’entrer dans ce débat : le point important, pour nous, est que ce dualisme soit lui-même double : tantôt conçu, semble-t-il, comme résultant d’une dichotomie symétrique et équilibrée entre des groupes sociaux, des aspects du monde physique et des attributs moraux ou métaphysiques : c’est-à-dire – en généralisant un peu la notion proposée plus haut – une structure de type diamétral ; tantôt au contraire, conçu dans une perspective concentrique, avec cette différence, alors, que les deux termes de l’opposition sont nécessairement inégaux, sous le rapport du prestige social ou religieux, ou de tous les deux à la fois.

Bien entendu, il ne nous échappe pas que les éléments d’une structure diamétrale peuvent être aussi inégaux. C’est même, sans doute, le cas le plus fréquent puisque nous trouvons

(i) Loc. cit., pp. 139, 165, 167.

pour les dénommer des expressions telles que : supérieur et inférieur, aîné et cadet, noble et plébéien, fort et faible, etc. Mais pour les structures diamétrales, cette inégalité n’existe pas toujours et, de toutes façons, elle ne découle pas de leur nature, qui est imprégnée de réciprocité. Comme je l’ai noté jadis (1) elle constitue une sorte de mystère, dont l’interprétation est un des buts de la présente étude.

Comment des moitiés tenues à des obligations réciproques et exerçant des droits symétriques, peuvent-elles être en même temps hiérarchisées ? Dans le cas des structures concentriques, l’inégalité va de soi puisque les deux éléments sont, si l’on peut dire, ordonnés par rapport à un même terme de référence : le centre, dont un des cercles est proche puisqu’il le contient, tandis que l’autre en est écarté. De ce premier point de vue, trois problèmes se posent donc : nature des structures diamétrales ; nature des structures concentriques ; et raison pour laquelle la plupart des premières présentent un caractère d’asymétrie en contradiction apparente avec leur nature et qui les place, par conséquent, comme à moitié chemin entre les rares formes diamétrales absolument symétriques, et les structures concentriques qui, elles, sont toujours asymétriques.

En second lieu – et quel que soit l’aspect, diamétral ou concentrique, qu’elles revêtent – les structures dualistes indonésiennes semblent coexister avec des structures formées d’un nombre impair d’éléments : 3 le plus souvent, mais aussi 5, 7, et 9. Quelles relations unissent ces types, en apparence irréductibles ? Le problème se pose surtout à propos des règles du mariage, car il y a incompatibilité entre le mariage bilatéral, qui accompagne normalement les systèmes à moitiés exogamiques, et le mariage unilatéral dont, depuis les travaux de van Wouden, on n’a pas cessé de vérifier la fréquence en Indonésie. En effet, la distinction entre les deux cousines croisées, fille de la sœur du père et fille du frère de la mère, implique au minimum trois groupes distincts, et elle est radicalement impossible avec deux. Pourtant, il semble y avoir eu à Amboine des moitiés conjuguées avec 77

un système d’échanges asymétriques ; à Java, Bali et ailleurs, on trouve des vestiges d’oppositions de type dualiste associées à d’autres, mettant en jeu 5, 7 ou 9 catégories. Or, s’il est impossible de ramener les secondes aux premières conçues en termes de structure diamétrale, le problème comporte une solution théorique à la condition de penser le dualisme sous une forme concentrique, puisque le terme supplémentaire se trouve alors affecté au centre, tandis que les autres sont symétriquement disposés à la périphérie. Comme l’a bien vu le professeur J. P. B. de Josselin de Jong, tout système impair peut être ramené à un système pair en le traitant sous forme d’« une opposition du centre avec les côtés adjacents. » Il y a donc un lien, au moins formel, entre le premier groupe de problèmes et le second.

***

Dans les paragraphes qui précèdent, j’ai posé, sur un exemple nord-américain, le problème de la typologie des structures dualistes et de la dialectique qui les unit ; cette première phase de la discussion a été, si j’ose dire, nourrie d’exemples mélanésiens et indonésiens. Abordant la seconde phase, je voudrais montrer que le problème peut être au moins rapproché de sa solution, par la considération d’un nouvel exemple, emprunté cette fois à une population sud-américaine : les Bororo.

Rappelons rapidement la structure du village bororo (fig. 9). Au centre, la maison des hommes, demeure des célibataires, lieu de réunion des hommes mariés et strictement interdite aux femmes. Tout autour, une vaste friche circulaire ; au milieu, la place de danse, adjacente à la maison des hommes. C’est une aire de terre battue, libre de végétation, circonscrite par des piquets. À travers la broussaille qui couvre le reste, des petits sentiers conduisent aux huttes familiales du pourtour, distribuées en cercle à la limite de la forêt. Ces huttes sont habitées par des couples mariés et leurs enfants. La filiation est matrilinéaire, la résidence matri-locale. L’opposition entre centre et périphérie est donc aussi celle des hommes (propriétaires de la maison collective) et des femmes, propriétaires des huttes familiales du pourtour.

Nous sommes en présence d’une structure concentrique,

pleinement consciente à la pensée indigène, où le rapport entre le centre et la périphérie exprime deux oppositions, celle entre mâle et femelle, comme on vient de le voir, et une autre entre sacré et profane : l’ensemble central, formé par la maison des hommes et la place de danse, sert de théâtre à la vie cérémonielle tandis que la périphérie est réservée aux activités domestiques des femmes, exclues par nature des mystères de la re

ligion (ainsi, la fabrication et la manipulation des rhombes qui ont lieu dans la maison des hommes et sont, sous peine de mort, interdites aux regards féminins).

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Fig. 9. – Plan d’un village bororo (1d’après P. C. Albisetti)

Pourtant, cette structure concentrique coexiste avec plusieurs autres, de type diamétral. Le village bororo est d’abord divisé en deux moitiés, par un axe est-ouest qui ré-

partit les huit clans en

deux groupes de quatre, ostensiblement exogamiques. Cet axe est recoupé par un autre, qui lui est perpendiculaire dans la direction nord-sud, et qui redistribue les huit clans en deux autres groupes de quatre, dits respectivement « du haut » et « du bas », ou – quand le village est en bordure de rivière – « de l’amont » et « de l’aval. »

Cette disposition complexe s’impose, non seulement aux villages permanents, mais aux campements improvisés pour la nuit : dans ce dernier cas, les femmes et les enfants s’installent en cercle à la périphérie dans l’ordre de placement des clans, tandis que les jeunes hommes débroussaillent au centre un terrain tenant lieu de maison des hommes et de place de danse (1). 78

De leur côté, les indigènes du rio Vermelho m’ont expliqué, en 1936, qu’à l’époque où les villages étaient plus densément peuplés qu’aujourd’hui, les huttes étaient disposées de la même manière, mais sur plusieurs cercles concentriques au lieu d’un seul.

Au moment où j’écris ces lignes, je prends connaissance des découvertes archéologiques de Poverty Point, en Louisiane, dans la basse vallée du Mississippi (1). On me permettra d’ouvrir une parenthèse à ce sujet, car cette ville hopewel-lienne, qui date du début du premier millénaire avant notre ère, offre une curieuse ressemblance avec le village bororo tel qu’il pouvait exister dans le passé. Le plan est octogonal (qu’on songe aux 8 clans bororo) et les habitations disposées sur 6 rangs, si bien que l’ensemble affectait la forme de 6 octogones concentriques. Deux axes perpendiculaires, l’un orienté E.-O., l’autre N.-S., coupaient le village, leurs extrémités étant marquées par des tumuli en forme d’oiseau (2) dont deux ont été retrouvés, au nord et à l’ouest respectivement, les deux autres ayant été sans doute détruits par l’érosion quand la rivière Arkansas a déplacé son lit. Si l’on note que des vestiges d’incinération ont été repérés au voisinage d’un des tumuli (celui de l’ouest), on ne manquera pas d’évoquer à cette occasion les deux « villages des morts » bororo, situés respectivement aux extrémités est et ouest de l’axe des moitiés.

Nous sommes donc en présence d’un type de structure qui remonte en Amérique à une haute antiquité, dont des analogues se sont retrouvés, dans un passé plus récent, en Bolivie et au Pérou, et plus près de nous encore, dans la structure sociale des Sioux de l’Amérique du Nord et dans celle des Gé ou apparentés, en Amérique du Sud. Ce sont là autant de titres à notre attention. 79

***

Enfin, le village bororo recèle une troisième forme de dualisme, celle-là implicite, qui est restée jusqu’à présent inaperçue et dont l’exposé réclame que nous envisagions d’abord un autre aspect de la structure sociale.

Nous avons déjà distingué dans le village une structure concentrique et deux structures diamétrales. Ces diverses manifestations de dualisme font aussi place à une structure triadique : en effet, chacun des 8 clans est divisé en 3 classes que j’appellerai : supérieure, moyenne et inférieure (s, m, i, dans le schéma ci-dessous). Me fondant sur des observations du P. Albisetti (1), j’ai montré dans un autre travail (2) que la règle selon laquelle un supérieur d’une moitié épouse obligatoirement un supérieur de l’autre, un moyen, un moyen et un inférieur, un inférieur, convertissait la société bororo, d’un système apparent d’exogamie dualiste, en un système réel d’endogamie triadique, puisque nous sommes en présence de trois sous-sociétés, formées chacune d’individus sans relation de parenté avec les membres des deux autres : les supérieurs, les moyens et les inférieurs. Enfin, dans le même travail, une comparaison rapide de la société bororo avec celle des Gé centraux et orientaux : Apinayé, Sherenté, Timbira, permettait de postuler pour l’ensemble une organisation sociale du même type.

Si l’exogamie bororo offre le caractère d’épiphénomène, il y aura moins lieu de s’étonner que, selon les Salésiens, une exception à la règle de l’exogamie des moitiés joue en faveur de deux paires de clans de l’une d’elles, qui auraient le privilège de se marier entre eux. Mais du même coup, il devient possible de dégager une troisième forme de dualisme. Soit 1, 2, 3, 4 les clans d’une moitié, et 5, 6, 7, 8 ceux de l’autre, pris dans leur ordre de disposition spatiale sur le cercle du village. La règle d’exogamie est suspendue au profit de 1 et 2 d’une part, de 3 et 4 de l’autre. Nous devons donc distinguer 80

8 relations de voisinage, telles que 4 impliquent le mariage et 4 l’excluent, et cette nouvelle formulation dualiste de la loi d’exogamie exprime la réalité aussi bien que la division apparente en moitiés :

Alliance possible (+) oit exclue (—)

+

+

+

Paires de clans en relation de voisinage

1.2

2.3

3.4

4.5

5.6

6.7

7.8

8,1

soit, au total, 4 + et 4 —.

Cela posé, on notera que la structure du village bororo offre deux anomalies remarquables. La première a trait à la disposition des s, m, i, dans les deux moitiés pseudo-exogamiques. Cette disposition est régulière au sein de chaque moitié seulement, où nous avons (selon les Salésiens) une succession de huttes à raison de 3 par clan dans l’ordre : s, m, i ; s, m, i ;, etc. Mais l’ordre de succession des s, m, i, dans une moitié est inversé par rapport à l’ordre de succession dans l’autre : autrement dit, la symétrie des classes par rapport aux moitiés est en miroir, les deux demi-cercles se joignant par deux s à un bout et par deux i à l’autre. En négligeant la courbure du village on a donc :

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schéma où les chiffres de i à 8 se rapportent aux clans, les lettres s, m, i, aux classes composant chaque clan, l’horizontale est-ouest à l’axe des moitiés pseudo-exogamiques et la verticale nord-sud à celui des moitiés du haut et du bas.

Il semble résulter de cette disposition remarquable que les indigènes ne pensent pas leur village, en dépit de sa forme circulaire, comme un seul objet analysable en deux parties, mais plutôt comme deux objets distincts et accolés.

Passons maintenant à la seconde anomalie. Dans chaque moitié : i à 4 et 5 à 8, deux clans occupent une situation privilégiée en ce sens qu’ils représentent, sur le plan social, les deux grands héros culturels divinisés du panthéon bororo : Bakororo et Ituboré, gardiens de l’ouest et de l’est. Dans le schéma ci-dessus, les clans i et 7 personnifient Bakororo, les clans 4 et 6, Ituboré. Pour 1 et 4, situés respectivement à l’ouest et à l’est, pas de problème ; mais pourquoi 7, et non pas 8 ? et pourquoi 6, et non pas 5 ? La première réponse qui vient à l’esprit est que les clans, délégués à ces fonctions, doivent être aussi en contiguïté avec l’un des deux axes, est-ouest et nord-sud : 1 et 4 sont contigus à l’axe est-ouest, placés aux deux bouts et du même côté ; tandis que 6 et 7 sont contigus à l’axe nord-sud, placés au même bout mais des deux côtés. Puisque 1 et 7 sont ouest et 4 et 6 est (par définition), il n’y a pas d’autre moyen de satisfaire à la condition de contiguïté.

Mais on nous permettra de remarquer – avec toute la prudence qui s’impose à un traitement aussi théorique d’un problème empirique – qu’une seule hypothèse rend compte de ces deux anomalies. Il suffirait d’admettre que, comme les Winnebago, les Bororo pensent simultanément leur structure sociale en perspective diamétrale et en perspective concentrique. Si une moitié, ou toutes les deux, se concevaient, régulièrement ou occasionnellement, comme étant l’une centrale et l’autre périphérique, alors l’opération mentale nécessaire pour passer d’une telle disposition idéale à la disposition concrète du village impliquerait : i° l’ouverture du cercle intérieur par le sud et son déplacement vers le nord ; 2° l’ouverture du cercle extérieur par le nord et son déplacement vers le sud (fig. 10). En inversant les directions, chaque moitié pourrait se penser elle-même, et penser l’autre, comme

centrale on périphérique à volonté ; liberté nullement indifférente, puisque la moitié Cera est actuellement supérieure à la moitié Tugaré, tandis que les mythes évoquent une situation inverse. Par ailleurs, il ne serait peut-être pas exact de dire que les Cera sont plus sacrés que les Tugaré ; mais chaque moitié paraît au moins entretenir des relations privilégiées avec un certain type de sacré qu’on pourrait appeler,

Image25

Fig. io. – Passage d’une structure concentrique à une structure diatnétrale.

en simplifiant, religieux pour les Cera et magique pour les Tugaré…

***

Récapitulons les traits principaux de la société bororo. Nous en avons dégagé trois qui consistent : i° dans plusieurs formes de dualisme de type diamétral (a) axe pseudo-exogamique est-ouest ; b) axe apparemment non-fonctionnel nord-sud ; c) dichotomie exogamique des relations de contiguïté entre clans) ; 2° dans plusieurs formes de dualisme de type concentrique (oppositions entre : mâle-femelle ; célibat-mariage ; sacré-profane ; enfin les structures diamétrales peuvent être pensées sous forme concentrique et inversement, phénomène seulement inféré ici, mais dont on vérifiera plus loin la réalisation expérimentale chez les Timbira orientaux) ; 30 dans une structure triadique, qui opère une redistribution de tous les clans en trois classes endogames (chacune divisée en deux moitiés exogamiques, soit au total six classes, de même qu’on trouvera, aussi chez les Timbira, six classes masculines).

Que nous soyons en présence d’une complexité inhérente aux organisations dualistes, comme on l’a montré plus haut au moyen d’exemples empruntés à l’Amérique du Nord, à l’Indonésie et à la Mélanésie, ressort bien d’une remarque supplémentaire. Chez les Bororo, le centre sacré du village se compose de trois parties : la maison des hommes, dont une moitié relève des Cera et l’autre des Tugaré, puisqu’elle est recoupée par l’axe est-ouest (ce qu’attestent les noms respectifs des deux portes opposées) ; et le bororo ou place de danse, sur le flanc est de la maison des hommes, où l’unité du village se reconstitue. Or c’est là, presque mot pour mot, la description du temple balinais avec ses deux cours intérieures et sa cour extérieure symbolisant, les deux premières une dichotomie générale de l’univers et la troisième, la médiation entre ces termes antagonistes (1).

***

L’organisation sociale des Timbira orientaux comprend les formations suivantes : 1) deux moitiés exogamiques et matrilinéaires, dites respectivement de l’est et de l’ouest, sans préséance au profit de l’une d’elles. Pourtant, les règles du mariage vont au-delà d’une simple exogamie de moitiés, puisque tous les cousins du premier degré sont conjoints prohibés ; 2) des classes patronymiques au nombre de 2 pour les femmes et de 3x2 = 6 pour les hommes. Le port d’un nom quelconque entraîne, pour les deux sexes, une réparti – 81 tion en deux groupes respectivement appelés : kamakra, « ceux de la place (centrale) du village » et atukmakra, « ceux de l’extérieur ; » 3) pour les hommes, les classes patronymiques ont une fonction supplémentaire, qui consiste dans leur distribution en 6 groupes « de la place, » lesquels sont associés 3 par 3 en deux moitiés dites Est et Ouest, non-exogamiques et différentes par leur composition de celles mentionnées sous i° ; 4) enfin, 4 classes d’âge, qui se succèdent de 10 en 10 ans, formant 4 sections réparties par paires de classes consécutives, dans un autre système de moitiés (le quatrième) différentes des précédentes et aussi nommées Est et Ouest.

Cette organisation complexe appelle quelques observations. Il existe deux règles de filiation : matrilinéaire pour les moitiés exogamiques, au moins en principe puisque la règle subsidiaire (qui prohibe le mariage entre cousins au premier degré) peut être interprétée, du point de vue de l’analyse formelle (car rien ne garantit que tel soit effectivement le cas), comme le résultat du recoupement de la filiation matrilinéaire explicite par une filiation patrilinéaire implicite, soit un double système de moitiés.

La seconde règle de filiation joue pour les classes patronymiques. Les noms se transmettent de sœur de père à fille de frère pour les femmes, et de frère de mère à fils de sœur, pour les hommes.

Des quatre systèmes de moitiés qui ont été énumérés, trois sont du type diamétral (est et ouest) et un, du type concentrique (place centrale, et : extérieur). Ce dernier sert de modèle à une dichotomie plus générale :

kamakra atukmakra

Est

soleil

jour

Ouest

lune

nuit

saison sèche

feu

terre

rouge

saison des pluies bois de chauffage

eau

noir

D’un point de vue fonctionnel, le système 3) joue un rôle dans les cérémonies d’initiation seulement. Le système 1) règle l’exogamie entendue au sens large ; les systèmes 2) et 4) définissent deux équipes sportives et de travail qui opèrent respectivement, la première pendant la saison des pluies, la seconde pendant la saison sèche.

Pour que l’exposé soit complet, il faudrait ajouter un dernier groupe de moitiés masculines, qui ont une fonction purement cérémonielle et limitée à certains festivals.

Image26

Fig. 11. – Plan d’un village timbira [d’après C. Nimuendaju).

Bien que les lacunes de l’ouvrage de Nimuendaju (dont toutes les indications qui précèdent ont été tirées) (1) interdisent une formalisation complète du système, il est clair que nous retrouvons, dans ce labyrinthe d’institutions, les traits essentiels sur lesquels cette étude veut appeler l’attention, à savoir : en premier lieu, la juxtaposition de structures diamétrales et d’une structure concentrique, avec même une tentative de traduction d’un type dans l’autre. En effet, l’Est est à la fois Est et Centre ; l’Ouest, à la fois Ouest et Pourtour. D’autre part, s’il est vrai que la répartition entre centre et pourtour vaut aussi bien pour les femmes que w pour les hommes, seuls ces derniers sont habilités à former les six groupes de la place. En analogie frappante avec la Mélanésie, les foyers de ces groupes de la place ne peuvent servir à cuire la nourriture, 82

tandis que les cuisines doivent être installées derrière (dans certaines cérémonies, devant) les huttes du pourtour, qui sont incontestablement féminines (i) (fig. n).

Notre auteur indique même que, pendant la saison sèche, l’activité cérémonielle se déroule sur le « boulevard » (c’est-à-dire l’allée circulaire qui borde la façade des huttes du pourtour) tandis qu’elle est strictement cantonnée à la place centrale pendant la saison des pluies (2).

En second lieu, toutes ces formes binaires sont combinées avec des formes ternaires, et cela, de deux façons différentes. Les moitiés remplissent une trinité de fonctions, le système 1) réglant les mariages, les systèmes 2) et 4) les travaux et divertissements collectifs, selon le rythme des saisons :

alliances

matrimoniales

travaux collectifs =

saison

sèche

saison des pluies

D’autre part, la triade réapparaît dans le nombre des groupes masculins « de la place » qui sont 6, soit 3 de l’Est et 3 de l’Ouest.

Nous arrivons alors au cœur du problème : quel rapport y a-t-il entre ces trois types de représentations : dualisme diamétral ; dualisme concentrique ; triade ? Et comment se fait-il que ce qu’on nomme généralement « organisation dualiste » se présente, dans un grand nombre de cas (et peut-être même dans tous) comme un mélange inextricable des trois formules ? I Il convient, semble-t-il, de diviser le problème : rapport entre dualisme et triadisme ; rapport entre les deux formes de dualisme proprement dit.

Il n’est pas dans mes intentions de traiter ici la première question, qui nous entraînerait fort loin. Il me suffira d’indiquer dans quelle direction on devra chercher la solution. 83

Le principe fondamental de mon livre les Structures élémentaires de la parenté (1) consistait en une distinction entre deux types de réciprocité auxquels j’avais donné le nom d’échange restreint et d’échange généralisé, le premier possible seulement entre des groupes de raison 2, le second compatible avec n’importe quel nombre de groupes. Cette distinction m’apparaît aujourd’hui naïve, parce que trop proche encore des classifications indigènes. D’un point de vue logique, il est plus raisonnable, et plus économique à la fois, de traiter l’échange restreint comme un cas particulier de l’échange généralisé. Si les observations présentées dans cette étude sont confirmées par d’autres exemples, nous devrons peut-être arriver à la conclusion que même ce cas particulier n’est jamais complètement réalisé dans l’expérience, sinon sous forme de rationalisation imparfaite de systèmes qui restent irréductibles à un dualisme, sous les espèces duquel ils essayent vainement de se représenter.

Si l’on nous concède ce point, même à titre d’hypothèse de travail, il résultera que le triadisme et le dualisme sont indissociables, parce que le second n’est jamais conçu comme tel, mais seulement sous forme de limite du premier. Nous pourrons alors aborder l’autre aspect du problème, qui concerne la coexistence de deux formes de dualisme, diamétral et concentrique. La réponse vient aussitôt : le dualisme concentrique est lui-même un médiateur entre le dualisme diamétral et le triadisme, et c’est par son intermédiaire que le passage d’une forme à l’autre se fait.

Essayons de formuler la représentation géométrique la plus simple qu’on puisse concevoir du dualisme diamétral, tel qu’il se trouve empiriquement réalisé dans des structures villageoises comme celles que nous avons illustrées. Il suffira de figurer un plan de village sur une droite. Le dualisme dia-métrai sera représenté par deux segments de droite placés 1 dans le prolongement l’un de l’autre et possédant une com-^ mune extrémité.

Mais quand nous voulons opérer de même avec le dualisme concentrique, tout change : s’il reste possible d’étaler le cercle périphérique sur une droite (continue cette fois, et non plus

(1) Paris, 1949.

formée de deux segments), le centre sera extérieur à cette droite, sous forme d’un point. Au lieu de deux segments de droite, nous aurons donc une droite et un point ; et comme les éléments significatifs de cette droite sont les deux origines, la représentation pourra être analysée en trois pôles (fig. 12).

Image27

Fig. 12. – Représentation sur une droite d’une structure diamétrale (à gauche) et d’une structure concentrique (à droite).

Il y a donc une profonde différence entre le dualisme diamétral et le dualisme concentrique : le premier est statique, c’est un dualisme qui ne peut pas se dépasser lui-même ; ses transformations n’engendrent rien d’autre qu’un dualisme semblable à celui dont on était parti. Mais le dualisme concentrique est dynamique ; il porte en lui un triadisme implicite ; ou, pour parler plus exactement, tout effort pour passer de la triade asymétrique à la dyade symétrique suppose le dualisme concentrique qui est dyadique comme l’un, mais asymétrique comme l’autre.

La nature ternaire du dualisme concentrique ressort aussi d’une autre remarque : c’est un système qui ne se suffit pas à lui-même et qui doit toujours se référer au milieu environnant. L’opposition entre terrain déblayé (cercle central) et terrain vague (cercle périphérique) appelle un troisième terme, brousse ou forêt – c’est-à-dire terrain vierge – qui circonscrit l’ensemble binaire, mais aussi le prolonge, puisque le terrain déblayé est au terrain vague comme celui-ci est au terrain vierge. Dans un système diamétral, au contraire, le terrain vierge représente un élément non-pertinent ; les moitiés se définissent l’une par opposition à l’autre et l’apparente symétrie de leur structure crée l’illusion d’un système clos.

À l’appui de cette démonstration, que certains jugeront sans doute excessivement théorique, on peut apporter plusieurs séries d’observations.

En premier lieu, les choses se passent chez les Bororo comme si, par rapport à l’axe nord-sud, les deux moitiés employaient chacune inconsciemment un type de projection différent. Les deux clans Cera, représentant les dieux de l’Ouest et de l’Est, sont effectivement situés à l’ouest et à l’est du village. Mais si les Tugaré pensaient, eux, en termes de structure concentrique, la projection du cercle du village sur une droite, opérée à partir de l’axe nord-sud, engendrerait une droite parallèle à l’axe est-ouest, dont les deux origines correspondraient par conséquent à l’emplacement des clans 7 et 6, respective-i ment gardiens de l’ouest et de l’est (points a et b de la figure 12, à droite).

En deuxième lieu, la représentation d’un système concen-t trique sous forme d’une opposition entre un foint et une adroite (1), illustre admirablement une singularité du dualisme (concentrique et diamétral) qui se répète dans un très grand nombre de-cas, je veux dire la nature hétérogène de certains, symboles servant à traduire l’antithèse des moitiés. Sans | doute ces symboles peuvent-ils être homogènes : ainsi l’oppo-Jsition entre été et hiver, terre et eau, terre et ciel, haut et [bas, gauche et droite, rouge et noir (ou d’autres couleurs), noble et plébéien, fort et faible, aîné et cadet, etc. Mais 'parfois, on observe une symbolisation différente, où l’opposition se fait entre termes logiquement hétérogènes : stabilité (et changement, état (ou acte) et procès, être et devenir, syn-j chrome et diachronie, simple et ambigu, univoque et équi-Ivoque ; toutes formes d’oppositions qu’on peut, semble-t-il, [subsumer sous une seule qui est celle du continu et du discontinu.

Un exemple trop simple (car il l’est au point de ne pas • jrépondre à la définition précédente), servira de première t approximation : celui des Winnebago déjà cités, où un 1 dualisme diamétral apparent « du haut » et « du bas » | recouvre mal un système à trois pôles, le haut pouvant être

5 I

M (i) On m’a objecté que les structures de type « concentrique » sont repré-

6 entables par deux droites, non par une droite et un point. J’ai cru pouvoir.dopter d’emblée la seconde représentation qui est une simplification de a première, puisque j’ai déjà montré que la disposition en cercles concen-piques est la réalisation empirique d’une opposition plus profonde entre j entre et pourtour. Même en s’en tenant à la forme complexe, d’ailleurs, le

jf aractère binaire ou ternaire de chaque système apparaîtrait aussitôt.

représenté par un pôle : le ciel, tandis que le bas en exige deux : la terre et l’eau.

ciel

eau

terre

Souvent aussi, l’opposition entre les moitiés exprime une dialectique plus subtile. Ainsi, chez les Winnebago eux-mêmes, les rôles dévolus aux deux moitiés : guerre et police, pour ceux du bas ; paix et médiation, pour ceux du haut. C’est-à-dire qu’à l’intention constante qui définit les seconds correspond, pour les premiers, une fonction ambivalente, en un sens de protection, mais en un autre de contrainte (1). Ailleurs, les deux moitiés se partagent, l’une la création du monde, l’autre sa conservation, qui ne sont pas des opérations du même type puisque l’une se situe dans un moment de la durée tandis que l’autre lui est co-extensive. L’opposition, que nous avons notée en Mélanésie et en Amérique du Sud, ’ entre nourriture cuite et nourriture crue (comme, d’ailleurs, celle qui lui est toujours parallèle, entre mariage et célibat) implique une asymétrie du même type entre état et procès, stabilité et changement, identité et transformation. On voit donc que les antithèses qui servent à exprimer le dualisme relèvent de deux catégories différentes : les unes vraiment, les autres faussement symétriques ; ces dernières ne sont pas autre chose que des triades, déguisées en dyades grâce au subterfuge logique qui consiste à traiter comme deux termes homologues un ensemble formé réellement d’un pôle et d’un axe, qui ne sont pas des objets de même nature. 84

***

Il nous reste à parcourir la dernière étape de la démonstration. Dès qu’on se résout à traiter en systèmes ternaires ces formes d’organisation sociale habituellement décrites comme binaires, leurs anomalies s’évanouissent et il devient possible de les ramener toutes à un même type de formalisation. Des divers exemples discutés dans ce chapitre, on en retiendra seulement trois ; en effet, nos informations sur les règles de mariage des Timbira, et sur la façon dont elles s’intégrent dans une structure sociale particulièrement difficile, sont trop fragmentaires et équivoques pour permettre de les formaliser. Le cas des Winnebago et celui des Bororo sont plus clairs ; nous y joindrons un modèle indonésien. Encore faut-il préciser que souvent, les structures sociales indonésiennes ont été restituées plutôt qu’observées, en raison de l’état de décomposition où elles se trouvaient quand leur étude est devenue possible. L’association d’un système de mariage asymétrique (de type préférentiel, avec la fille du frère de la mère) et d’une organisation dualiste, semble avoir été très répandue en Indonésie ; nous la représenterons ici sous la forme d’un modèle simplifié comprenant 2 moitiés et 3 classes matrimoniales, étant entendu que le chiffre 3 ne correspond pas nécessairement à une donnée empirique, mais tient lieu d’un chiffre quelconque, pourvu que ce chiffre ne soit pas égal à 2 : dans ce cas, en effet, le mariage deviendrait symétrique et l’on sortirait des conditions de l’hypothèse.

Cela étant admis, nos trois modèles : winnebago, indonésien et bororo sont formalisables dans les trois diagrammes ci-dessous, qui sont de même famille et dont chacun illustre toutes les propriétés du système correspondant. Les trois diagrammes ont une structure identique, à savoir : 1) un groupe de trois petits cercles ; 2) un triscèle ; 3) un grand cercle ; mais la fonction de ces trois éléments n’est pas la même pour chacun. Examinons-les donc successivement.

Le village winnebago comprend 12 clans répartis en 3 groupes, à raison de 2 groupes de 4 (respectivement « terre » et « eau ») pour la moitié d’en bas et d’un groupe de 4 (« ciel ») pour la moitié d’en haut. Le triscèle représente les possibilités de mariage en fonction de la règle d’exogamie des moitiés. Le grand cercle, qui coïncide avec le périmètre du village, englobe le tout pour en faire une unité résidentielle (fig. 13).

Le modèle indonésien est plus complexe. Nous n’avons plus affaire à des clans groupés, mais à des classes matrimoniales

WINNEBAGO

Ciel

Image28

Fig. 13. – Schéma de la structure sociale winnebago.

non-résidentielles, c’est-à-dire dont les membres peuvent être dispersés dans plusieurs villages. La règle de mariage asymétrique entre ces classes est du type : un homme A épouse une femme B ; un homme B une femme C ; un homme C une femme A, ce qui implique : i° une dichotomie des sexes à l’intérieur de chaque classe (le frère et la sœur ayant un destin matrimonial différent) ; cette fonction dichotomique est signalée dans le diagramme par le triscèle, qui répartit chaque classe en deux groupes : hommes d’un côté, femmes de l’autre ; 2° dans un tel système, la résidence n’est pas significative et le grand cercle reçoit donc une autre fonction, qui est de traduire les possibilités du mariage entre

INDONESIE

Classe A

Image29

Fig. 14. – Schéma d’une structure sociale de type indonésien.

hommes d’une classe et femmes d’une autre, comme on peut aisément s’en assurer par une simple inspection du diagramme (fig. 14).

Arrêtons-nous un instant sur ce point. Notre formalisation du modèle indonésien met en évidence une propriété remarquable du mariage asymétrique. Dès que ses conditions sont réalisées – c’est-à-dire avec un minimum de trois classes – le principe d’une dichotomie dualiste apparaît, fondée sur l’opposition entre mâle et femelle. Que cette opposition, inhérente au système, ait fourni à l’Indonésie le modèle à partir duquel elle a construit ses organisations dualistes, ressort, selon nous, du fait que les moitiés indonésiennes sont toujours conçues comme étant respectivement mâle et femelle. La pensée indonésienne ne semble pas avoir été gênée par le fait que, dans leur réalisation empirique, les moitiés peuvent être pourtant mâle ou femelle et comprendre une quantité approximativement égale de membres masculins et féminins. Mais dans une société de même type (mariage asymétrique associé à une organisation dualiste), je veux dire les Miwok de la Californie, les indigènes se sont heurtés au problème et ont éprouvé une difficulté certaine à le résoudre.

Comme les moitiés indonésiennes, celles des Miwok expriment une bipartition générale des choses et des êtres. Les moitiés sont dites respectivement kikua (de l’eau) et tunuka (de la terre) ; bien que tous les animaux, plantes, aspects physiographiques et phénomènes météorologiques ou astronomiques soient répartis entre les deux moitiés, les principes mâle et femelle font exception à cette dichotomie universelle, comme si la dialectique indigène n’avait pu surmonter la constatation objective qu’il y a des hommes et des femmes dans chaque moitié. Mais, fait significatif, cette situation n’est pas considérée comme allant de soi ; il faut un mythe passablement tortueux pour l’expliquer : « Coyote-girl and her husband told each other they would hâve four children, two girls and two boys… Coyote named one of the male children Tunuka and one of the female children Kikua. The other male child he named Kikua and the other female Tunuka. Coyote thus made the moieties and gave people their first names (i). » Le couple originel ne suffit pas ; par un véritable tour de prestidigitation mythique, il faut postuler à l’origine quatre classes (c’est-à-dire une division implicite de chaque moitié en mâle et femelle) pour éviter que les moitiés n’expriment, entre autres choses, une dichotomie sexuelle comme l’Indonésie l’a admis, mais en contradiction avec la situation empirique.

(i) E. W. Gifford, Miwok Moieties, Univ. of Calif. Publ. in Amer. Archaeol. and Ethnol., vol. 12, n° 4, pp. 143-144.

Passons maintenant au troisième diagramme (fig. 15), où l’on a formalisé la structure sociale bororo sur le même modèle que les deux autres. Les petits cercles ne correspondent pas à des groupes de clans (comme c’était le cas chez les Winne-bago) ni à des classes (comme en Indonésie) mais à des

BORORO

Groupe d’en Haut

Image30

Fig. 15. – Schéma de la structure sociale bororo.

groupes de classes ; et, à l’inverse des deux cas précités, ces unités sont endogames. On se souvient, en effet, que les moitiés pseudo-exogamiques des Bororo comprennent chacune 4 clans divisés en 3 classes. On a regroupé dans le diagramme tous les supérieurs, tous les moyens, tous les inférieurs. La division exogamique devient donc intérieure à chaque groupe de classes, selon le principe : les supérieurs d’une moitié épousent les supérieurs de l’autre, les moyens épousent les moyens et ainsi de suite. Le triscèle reçoit alors pour fonction d’exprimer les impossibilités du mariage propres à chaque classe.

Quelle est, ici, la fonction du grand cercle ? Sa relation aux trois petits cercles (les groupes de classes) et au triscèle (impossibilités du mariage) ne laisse subsister aucun doute : il correspond à l’axe non-exogamique nord-sud qui, dans tout village bororo, répartit les clans, perpendiculairement à l’axe des moitiés pseudo-exogamiques, en deux groupes appelés respectivement : d’en haut et d’en bas ; ou : de l’amont et de l’aval. J’ai souvent remarqué que le rôle de cette seconde division est obscur (1). Et à bon droit : car si la présente analyse est exacte, la conclusion – au premier abord surprenante – s’en dégagera, que l’axe nord-sud n’a aucune fonction, sinon de permettre à la société bororo d’exister. Considérons le diagramme : les trois petits cercles représentent des groupes endogames, des sous-sociétés qui se perpétuent côte à côte, sans que s’établisse jamais entre leurs membres aucune relation de parenté. Le triscèle ne correspond à aucun principe unificateur puisque, traduisant les impossibilités du mariage, il exprime lui aussi une valeur négative du système. Le seul élément unifiant disponible est donc fourni par l’axe nord-sud, et encore sous réserve : car s’il possède une signification résidentielle, celle-ci reste pourtant ambiguë ; elle a rapport au village, mais avec sa scission en deux régions distinctes pour résultat.

Cette hypothèse devra certainement être mise à l’épreuve sur le terrain. Mais ce n’est pas la première fois que la recherche nous met en présence de formes institutionnelles qu’on pourrait appeler de type zéro (2). Ces institutions n’auraient aucune propriété intrinsèque, sinon d’introduire les conditions préalables à l’existence du système social dont elles relèvent, auquel leur présence – en elle-même dépourvue de signification – permet de se poser comme totalité. La sociologie rencontrerait ainsi un problème essentiel, qui lui est commun avec la linguistique, mais dont elle ne semble pas 85 avoir pris conscience sur son propre terrain. Ce problème consiste dans l’existence d’institutions dépourvues de sens, sinon d’en donner un à la société qui les possède.

Sans nous étendre davantage sur ce sujet qui dépasse les cadres de la présente étude, nous reviendrons à nos trois systèmes, dont les propriétés peuvent être résumées sous forme de cinq oppositions binaires.

Nous avons affaire à des classes ou à des clans ; ces éléments sont donnés en groupe (groupes de clans, groupes de classes) ou isolés (classes) ; les règles d’alliance sont exprimées de façon positive ou négative ; les sexes sont distingués (en mariage asymétrique) ou confondus (en mariage symétrique, où frère et sœur ont le même destin matrimonial) ; enfin, la résidence est un aspect significatif ou non-significatif, selon le système considéré. On aboutit ainsi au tableau suivant, où le signe + est arbitrairement affecté au premier terme de chaque opposition, le signe – au second :

 

Winnebago

Indonésie

Bororo

classe /clan

+

+ '

groupe/unité

+

+

alliance prescrite/ alliance interdite

+

+

sexes distingués/ ' sexes confondus

+

résidence significative/ résidence non-significative

+

+

L’opposition n° 3 (alliance) est ambivalente en Indonésie à cause du caractère asymétrique du mariage : pour deux classes quelconques, la règle de mariage entre hommes de x et femmes de y est symétrique et inverse de celle entre hommes de y et femmes de L’opposition n° 5 (résidence) est ambivalente chez les Bororo, pour la raison indiquée plus haut : l’axe nord-sud implique la résidence commune, tout en la dissociant par rapport à lui.

Un examen des diagrammes suffit à montrer que le modèle adopté intègre les caractères binaire et ternaire des structures sociales considérées. On notera aussi qu’il semble exister un rapport entre l’aspect diamétral ou concentrique des oppositions binaires, selon la nature des symboles auxquels elles sont affectées. En Indonésie, l’aspect diamétral traduit une opposition : mâle / femelle, et l’aspect concentrique se trouve ainsi consacré à l’opposition complémentaire entre : haut et bas (laquelle fournit une triade : haut / milieu /bas). Inversement, chez les Bororo (et sans doute aussi chez les Winne-bago), une triade : haut / milieu / bas, ou : ciel / eau / terre, renvoie à l’aspect concentrique la mission d’exprimer l’opposition : mâle / femelle. Il serait intéressant de rechercher, à l’aide d’autres exemples, si cette corrélation se vérifie, c’est-à-dire si l’affectation du dualisme concentrique à l’opposition entre haut et bas entraîne toujours l’affectation du dualisme diamétral à l’opposition entre mâle et femelle, et inversement.

Il est déjà clair, par tout ce qui précède, que l’opposition la plus générale (celle entre structure binaire et structure ternaire) reçoit des applications symétriques et inverses en Amérique du Sud et en Indonésie. Dans le cas indonésien, nous avons un système de moitiés associé à l’échange généralisé, soit une forme asymétrique d’exogamie. La structure ternaire définit donc les groupes d’alliés, la structure binaire, les deux sens de circulation des hommes et des femmes respectivement. Autrement dit, la première se réfère aux classes, et la seconde aux relations entre ces classes. En Amérique du Sud au contraire (et, semble-t-il, chez tous les Gé), la structure binaire est utilisée pour définir les groupes, la structure ternaire, les deux sens de circulation, non plus des hommes et des femmes, mais les sens permis ou interdit indistinctement aux deux sexes (puisque l’échange est restreint, selon une forme symétrique d’endogamie). Donc c’est ici la structure binaire qui se réfère aux classes, et la structure ternaire aux relations.

Un dernier mot pour conclure. Je me suis efforcé de montrer dans cet article que l’étude des organisations dites dualistes révélait tant d’anomalies et de contradictions, par rapport à la théorie en vigueur, que l’on aurait intérêt à renoncer à cette dernière et à traiter les formes apparentes de dualisme comme des distorsions superficielles de structures dont la nature réelle est autre, et beaucoup plus compliquée. Pourtant ces anomalies n’avaient nullement échappé à l’attention des inventeurs de la théorie dualiste, je veux dire Rivers et son école. Elles ne les gênaient pas, parce qu’ils se représentaient les organisations dualistes (sur la base même de ces anomalies) comme autant de produits historiques de l’union entre deux populations différentes par la race, par la culture ou simplement par la puissance. Dans une telle conception, les structures sociales considérées pouvaient être à la fois dualistes et asymétriques ; et même, elles le devaient.

Marcel Mauss, puis Radcliffe-Brown et Malinowski, ont révolutionné la pensée ethnologique en substituant à cette interprétation historique une autre, de nature psycho-sociologique, fondée sur la notion de réciprocité (1). Mais dans la mesure où ces maîtres ont fait école, les phénomènes d’asymétrie furent rejetés au second plan, parce qu’ils s’intégraient mal dans la nouvelle perspective. L’inégalité des moitiés fut progressivement traitée comme une irrégularité du système. Et, ce qui est beaucoup plus grave, les anomalies flagrantes relevées par la suite furent complètement négligées. Comme il est souvent arrivé dans l’histoire de la science, une propriété essentielle de l’objet s’est d’abord manifestée à l’attention des chercheurs sous la forme d’un cas particulier ; puis, on a eu peur de compromettre le résultat obtenu en le soumettant à une épreuve plus rigoureuse.

La théorie de la réciprocité n’est pas en cause. Elle reste aujourd’hui, pour la pensée ethnologique, établie sur une 86 base aussi ferme que la théorie de la gravitation l’est en astronomie. Mais la comparaison comporte une leçon : en Rivers, l’ethnologie a trouvé son Galilée ; et Mauss fut son Newton. Souhaitons seulement que, dans un monde plus insensible que ces espaces infinis dont le silence effrayait Pascal, les rares organisations dites dualistes encore en activité puissent attendre leur Einstein, avant que pour elles – moins abritées que les planètes – ne sonne l’heure prochaine de la désintégration.