Chapitre XIV. Le serpent au corps rempli de poissons (i)

Dans une publication récente consacrée aux traditions orales des Toba et des Pilagâ (2), Alfred Métraux relève certains parallèles entre les grands thèmes mythologiques qu’on peut encore recueillir dans le Chaco contemporain et ceux des régions andines, attestés par les auteurs anciens. Ainsi, les Toba, Vilela, Mataco connaissent le mythe de la « longue nuit, » déjà recueilli dans la province de Huarochiri par Avila ; et les Chiriguano racontent l’histoire de la révolte des ustensiles contre leurs maîtres, qu’on retrouve, par ailleurs, dans le Popol-Vuh et chez Montesinos. L’auteur à qui nous empruntons ces observations ajoute que ce dernier épisode « est aussi figuré sur un vase chimu. »

Un autre mythe recueilli par Métraux éclaire, de façon particulièrement frappante, un motif singulier dont nous connaissons au moins deux illustrations précolombiennes et dont une étude un peu attentive des collections péruviennes des principaux musées permettrait, sans doute, de rencontrer d’autres exemples. Il s’agit de la légende du serpent Lik, « grand comme une table, » et qu’un indigène secourable, d’abord effrayé par son apparence, porte jusqu’à la rivière d’où l’animal s’était imprudemment éloigné : « Le serpent 121

demanda : Ne veux-tu pas me porter ? – Comment pourrais-je ? tu es si lourd ! – Non, je suis léger. – Mais tu es si grand ! répliqua l’homme. – Oui, je suis grand, mais léger. – Mais tu es plein de poissons. (C’est vrai, Lik est rempli de poissons. Les poissons sont sous sa queue, et quand il se déplace, il les transporte avec lui). Le serpent poursuivit : Si tu me portes, je te donnerai tous les poissons qui sont au-dedans de moi. » Plus tard, l’homme raconte son aventure et décrit l’animal fabuleux : « Il est rempli de poissons, qui sont dans sa queue (1). »

Dans l’excellent commentaire qui suit ce conte, Métraux ajoute : « J’ai obtenu les informations suivantes sur le mythique Lik. Lik est un animal surnaturel, un énorme serpent qui porte des poissons à l’intérieur de sa queue. Des personnes spécialement favorisées du sort peuvent rencontrer Lik échoué sur la terre ferme, en hiver, quand l’eau quitte la plupart des lagunes et des canadas. Lik les prie de le ramener à une lagune remplie d’eau. Ceux que la vue du serpent ne suffit pas à épouvanter répondent généralement qu’il est trop lourd pour qu’on le porte, mais, chaque fois, et grâce à sa magie, Lik se rend léger. Quand il nage à nouveau en eau profonde, il promet à ceux qui l’ont aidé de leur donner autant de poissons qu’ils désirent, chaque fois qu’ils en demandent, mais à une condition : ne jamais révéler comment le poisson a été obtenu (2)… »

Il est tentant d’évoquer ce mythe à propos des deux vases illustrés ici. Le premier (fig. 22), est un vase de Nazca à fond arrondi ; le corps, grossièrement cylindrique, marque un étranglement progressif jusqu’à l’ouverture, dont le diamètre mesure 9 centimètres. La hauteur totale est de 17 centimètres. Le décor utilise cinq couleurs, sur engobe blanc : noir, aubergine, ocre foncé, ocre clair, et gris beige. Il représente un animal fabuleux à corps humain, et dont la tête, garnie de tentacules et prolongée par une mâchoire à dents redoutables, se continue, vers l’arrière, par un appendice caudal d’abord droit, puis incurvé, et terminé à l’extrémité postérieure par une seconde tête, plus petite. 122

Cette queue sinueuse est hérissée d’épines, entre lesquelles circulent des poissons ; et toute la partie serpentine, représentée comme en coupe, est également remplie de poissons. Le monstre est occupé à dévorer un homme, dont il tient le corps tordu entre ses dents, tandis qu’un membre protubérant, en forme de bras et de main, s’apprête à transpercer la victime d’une lance. Deux petits poissons contemplent le drame, et paraissent attendre leur part du festin.

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Fig. 22. – Relevé du décor d’un vase de Nazca.

Toute la scène illustre, dirait-on, un épisode recueilli par Métraux de ses informateurs : « Quelquefois, Lik avale les gens. S’ils ont encore leur couteau sur eux quand ils arrivent jà l’intérieur du serpent, ils peuvent lui ouvrir le cœur et se tailler une sortie ; en même temps, ils s’emparent de tous les [poissons qui sont dans sa queue (1). » Dans le document Iancien, toutefois, c’est plutôt le serpent qui semble avoir ■ l’avantage des armes.

j Le second vase (fig. 23), dont nous empruntons l’illustra-jtion à Bâssler, provient de Pacasmayo. On y retrouve le même monstre, mi-serpent, mi-humain, et dont le corps jncurvé est également rempli de poissons. Une bande ornée |le vagues stylisées suggère que l’animal est dans une rivière, i la surface de laquelle navigue un homme dans une barque. ÎDans ce cas encore, le document archéologique apporte une 123

glose, étonnamment fidèle, du récit contemporain : « L’oncle de Kidos'k me dit avoir, une fois, vu réellement Lik. Un jour qu’il pêchait en barque, il entendit soudain un grand bruit, qu’il reconnut être produit par Lik. Il fit aussitôt force de rames vers la rive (1). »

Ces correspondances, préservées dans des régions éloignées,

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et à plusieurs siècles de distance, font désirer la contre – épreuve et qu’on puisse comparer, avec les pièces reproduites ici, l’illustration de leurs légendes par les indigènes contemporains. La chose ne semble pas impossible, puisque Métraux indique qu’un artiste toba lui fit un dessin de Lik, avec son corps rempli de poissons.

Mais surtout, il paraît certain que, dans ces régions de l’Amérique du Sud où hautes et basses cultures ont entretenu des contacts Fig. 23. – Vase de Pacasmayo réguliers ou intermit-

(1d’après Bassler). tents pendant une pé

riode prolongée, l’ethnographe et l’archéologue peuvent se prêter concours pour élucider des problèmes communs. Le « serpent au corps rempli de poissons » n’est qu’un thème, parmi les centaines dont la céramique péruvienne, au nord et au sud, a multiplié, presque à l’infini, l’illustration. Comment douter que la clef de l’interprétation de tant de motifs encore hermétiques ne se trouve, à notre disposition et immédiatement accessible, dans des mythes et des contes toujours vivants ? 124

On aurait tort de négliger ces méthodes, où le présent permet d’accéder au passé. Elles sont seules susceptibles de nous guider dans un labyrinthe de monstres et de dieux, quand, à défaut d’écriture, le document plastique est incapable de se dépasser lui-même. En rétablissant les liens entre des régions lointaines, des périodes de l’histoire différentes, et des cultures inégalement développées, elles attestent, éclairent – et, peut-être, expliqueront un jour – ce vaste état de syncrétisme auquel, pour son malheur, l’américaniste semble toujours condamné à se heurter, dans sa recherche des antécédents historiques de tel ou tel phénomène particulier (1).

(1) Dans un article intitulé : La Deidad primitiva de los Nasca, publié en 1932 dans la Revista del Museo nacional, t. II, n° 2, Yacovleff a déjà abordé le même problème et formule l’hypothèse que l’animal représenté serait un terrible chasseur des mers, poisson long de quatre à neuf mètres, l’Orca gladiator. Si la suggestion est exacte, il faudrait voir dans la légende Pilagâ recueillie par Métraux, l’écho, chez des populations terriennes, d’un thème maritime. De toutes façons, la relation entre le document moderne et les pièces archéologiques resterait saisissante. (Se reporter notamment à la fig. 9, h, m, p. 132 de l’article de Yacovleff.)

On ne perdra pas de vue, pourtant, que le même mythe, avec son leitmotiv caractéristique : « Tu es lourd – non, je suis léger ! » se retrouve jusqu’en Amérique du Nord, notamment chez les Sioux, mais que le monstre aquatique n’est pas, chez ces chasseurs, une Mère des Poissons, mais une Mère des Bisons. De façon fort curieuse, la Mère des Poissons réapparaît chez les Iroquois (qui ne sont pourtant pas des pêcheurs), avec une précision supplémentaire : « Ma crinière est lourde de poissons, » qui ne peut manquer de rappeler à la mémoire les fresques maya de Bonampak où des personnages portent une coiffure (ou une chevelure) chargée de poissons, et certains mythes, surtout du sud-est des États-Unis, où le héros multiplie les poissons en lavant sa chevelure dans la rivière.