Préface

Dans une étude récente, M. Jean Pouillon a écrit une phrase qu’il ne m’en voudra pas, j’espère, de citer en tête du présent ouvrage, car elle répond admirablement à tout ce que j’ai souhaité accomplir dans l’ordre scientifique, en doutant souvent d’y être parvenu : « Lévi-Strauss n’est certes ni le premier, ni le seul à souligner le caractère structurel des phénomènes sociaux, mais son originalité est de le prendre au sérieux et d’en tirer imperturbablement toutes les conséquences (i). »

Je me sentirais comblé si ce livre pouvait amener d’autres lecteurs à partager ce jugement.

On y trouvera réunis dix-sept des quelque cent textes écrits depuis bientôt trente ans. Certains se sont perdus ; d’autres peuvent avantageusement rester dans l’oubli. Parmi ceux qui m’ont paru moins indignes de subsister, j’ai fait un choix, écartant les travaux dont le caractère est purement ethnographique et descriptif et d’autres, à portée théorique, mais dont la substance s’est trotivée incorporée à mon livre Tristes Tropiques. Deux textes sont publiés ici pour la première fois (chap. v et xvi) et joints à quinze autres, qui me semblent propres à éclairer la méthode structurale en anthropologie.

Pour former ce recueil, je me suis heurté à une difficulté sur laquelle je dois appeler l’attention du lecteur. Plusieurs de mes articles ont été écrits directement en anglais, il fallait donc les traduire. Or, au cours du travail, j’ai été frappé par la différence de ton et de composition entre les textes conçus dans l’une ou l’autre langue. Il en résulte une hétérogénéité qui.

(i) Jean Pouillon, L’œuvre de Ciaude Lévi-Strauss, Les Temps Mo-iernes, 12e année, n° 126, juillet 1956, p. 158.

je le crains, compromet l’équilibre et l’unité de l’ouvrage.

Cette différence s’explique sans doute, en partie, par des causes sociologiques : on ne pense et on n’expose pas de la même façon, quand on s’adresse à un public français ou anglo-saxon. Mais il y a aussi des raisons personnelles. Quelle que soit mon habitude de la langue anglaise, dans laquelle j’ai enseigné pendant plusieurs années, je l’utilise de façon incorrecte et dans un registre limité. Je pense en anglais ce que j’écris dans cette langue, mais, sans m’en rendre toujours compte, je dis ce pie je peux avec les moyens linguistiques dont je dispose, non : e que je veux. D’où le sentiment d’étrangeté que j’éprouve en présence de mes propres textes, quand j’essaye de les transcrire en français. Comme il y a toutes chances pour que ceite insatisfaction soit partagée par le lecteur, il était nécessaire que j’en fournisse la raison.

J’ai essayé de remédier à la difficulté en adoptant une traduction très libre, résumant certains passages et développant d’autres. Des articles français ont été aussi légèrement remaniés. Enfin, j’ai ajouté çà et là des notes, pour répondre à des critiques, corriger des erreurs, ou tenir compte de faits nouveaux.

Paris, le 1er novembre 1957.