III. Le même et l'identique (1969)

Je ne crois pas inutile de souligner un contraste que chacun reconnaît volontiers : les analystes s’entendent généralement sur la notion clinique de répétition, tandis que l’interprétation du phénomène soulève toujours la controverse, voire des affrontements passionnés. Les ambiguïtés, les contradictions mêmes que l’on découvre dans Au-delà du principe de plaisir, que Freud, au reste, ne dissimule nullement, ne sont sans doute pas étrangères à cette situation. On sait que seuls Ferenczi, Eitingon et Alexander accueillirent sans réserve les vues hautement spéculatives développées dans ce travail. Freud, de son côté, n’hésitait pas à écrire « ... que la troisième étape de la théorie des instincts ne peut prétendre à la même certitude que les deux premières1 ». Dans Inhibition, symptôme et angoisse, il maintient explicitement la valeur, dans le champ clinique, de l’ancienne dualité instinctuelle. Enfin, autour des années 20, quand se fit jour une énorme déception quant à la portée thérapeutique de l’analyse — fait que nous sous-estimons peut-être —, il fut interpellé directement par Wilhelm Reich ; à celui-ci qui lui demandait, très ému, si son intention était bien d’introduire l’instinct de mort en tant que théorie clinique, il répondit que « c’était seulement une hypothèse », et il lui conseilla donc de ne pas se tracasser à ce sujet, et de continuer son travail clinique2.

Dans ces quelques remarques préliminaires, je me trouve sans doute aller déjà à contre-courant des positions actuelles

1.    S. Freud, Essais de Psychanalyse, Payot, p. 75.

2.    W. Reich, Im Fonction de l’orgasme, L’Arche, 1952, p. 106-107.

les plus habituelles sur la compulsion de répétition. Entreprise délicate car, si j’ose dire, l’instinct de mort se porte bien. Toutefois, je le souligne nettement, mon propos n’est en aucune façon de reconnaître, ou de récuser la notion d’instinct de mort, ce qui est souvent acte de foi, mais de m’en débarrasser avant de commencer l’examen du fait clinique. En effet, la liaison convenue, et peut-être devenue conventionnelle entre compulsion de répétition et instinct de mort, surtout quand elle est opérée prématurément, est responsable à mon avis de bien des difficultés avec lesquelles on se trouve si souvent confronté. Pour corriger ce qu’on pourrait entendre ici, et pour mieux préciser la perspective que j’adopte, je dirai que je ne rejette pas l’existence de manifestations, de comportements situés en marge du principe de plaisir. Bien au contraire, je pense qu’il est des phénomènes où il ne saurait être question, même dans le cadre d’un compromis, de l’accomplissement d’un désir refoulé. A mon sens il y a lieu en vérité de distinguer d’une part des répétitions très classiquement régies par le principe de plaisir, telles celles de symptômes névrotiques où le refoulé resurgit, et d’autre part des répétitions d’un ordre certes différent, mais qu’il n’y a pas lieu de rapporter d’entrée de jeu à une caractéristique fondamentale de l’instinct, ou à l’activité d’un instinct de mort, et cela quand même elles auraient une incidence léthale.

La thèse que je veux exposer se fonde sur une constatation clinique que je décrirais volontiers comme une opposition entre le même et Videntique. Opposition artificielle seulement en apparence, car le dictionnaire déjà ménage une distinction entre l’un des sens de « même », lui conférant la valeur d’une identité approximative de l’ordre de la similitude ou de la ressemblance, tandis que « identique » a trait à des objets parfaitement semblables et constituerait même, dit le Robert, une sorte de superlatif du semblable. On ne saurait ainsi confondre cette situation, où l’on reprend constamment le même texte, le même récit, pour le récrire, avec celle où l’on se limiterait, tels Bouvard et Pécuchet, à le recopier indéfiniment. Dans le premier cas, la répétition implique toujours un changement, si infime soit-il. Le « retour éternel du même », que Freud évoque, n’est nullement la répétition indéfinie de l’identique. Dans la situation analytique, le changement que recèle la nouvelle version de ce qui a été antérieurement énoncé, fût-il limité à l’extrême, traduit toujours l’existence d’un travail important, l’interpellation du désir inlassable. Mais je reviendrai plus loin sur la profonde modification économique qui s’opère avec l’acte de répétition. J’en rappelle ici seulement un aspect : la mobilisation du contre-investissement, l’alliance objective conclue entre le refus préconscient et l’attraction exercée sur la représentation en cause par les prototypes inconscients. A cet égard, j’avancerai que cette attraction ne doit pas être conçue tout uniment comme expression de la compulsion de répétition*. La représentation ne regagne pas l’inconscient pour s’y agglutiner avec lesdits prototypes ; elle rejoint d’abord un lieu où l’énergie circule plus librement, pour retrouver un nouvel élan. On est alors en droit de parler d’une récupération énergétique. Par ailleurs ce mouvement rétrograde est le temps nécessaire à une redistribution des représentations qui utilise condensation et déplacement et implique la présence de plusieurs termes. Devant cette déformation des figures destinées à faire retour pour exprimer le jeu du désir, on est en droit de parler d’une véritable dramatisation, entièrement régie par le principe de plaisir. Dans notre praxis, au moins, il serait bien hasardeux de concevoir prématurément les choses d’une autre manière. Et cela, même dans les cas où tout l’observable ressortit apparemment à ces résistances qui font parler de réaction thérapeutique négative et que l’on met au compte non plus du Surmoi, mais de la compulsion de répétition. Maurice Bouvet, tout comme Glover, nous l’ont bien rappelé.

Les illustrations cliniques sont regrettées quand elles font défaut, critiquées et interprétées différemment lorsqu’elles figurent. Je me risquerai à en avancer une. Le cas est celui d’une jeune femme, en analyse depuis longtemps, qui développe une résistance opiniâtre, vraiment de ce type qu’on rapporte volontiers à la compulsion de répétition, et dont je me propose de décrire l’un des aspects. Constamment, ou plutôt répétitivement, la patiente se met à compter intérieurement : 1, 2, 3, etc. Parfois elle m’en avise, pas toujours, loin de là sans doute, et ce comportement de se reproduire indéfiniment. Pour être fidèle à ce qui s’est passé, marquer le rôle du contre-transfert dans ces situations, et la chance, le hasard qui préside à sa forme et à son intensité, je confierai qu’une séquence d’un poème d’Armen Lubin s’est mise à me tourner dans la tête, tout aussi répétitivement. Il y est question d’un être fabuleux qui compte. « Il compte, il compte, il recommence » — écrit le poète qui poursuit « tous les chagrins s’appellent absence, les chagrins porteurs de lances ». La répétition ne me semblait nullement pénible ; un jour, après que cette scène se fut bien souvent représentée, la patiente me dit : « J’ai compté jusqu’à huit, d’ordinaire, je compte jusqu’à dix. » Tel était ici le changement dont j’ai parlé. Je lui répondis aussitôt : « Il en manque deux, qui sont-ils ? » — « Le père et le fils », réplique-t-elle. Cette fois, il en manquait un, le Saint-Esprit, au sens populaire, ce que je lui fis immédiatement savoir. Or, cette jeune femme, pour la seconde fois au cours de son analyse, attendait un enfant. Grossesse à laquelle il n’était jamais fait clairement allusion. Dès lors, comme on le conçoit, le mouvement de la séance se précipite avec la singulière accélération propre à ces situations. Le fantasme sous-jacent se précise : elle est enceinte par l’opération du Saint-Esprit, c’est-à-dire, prosaïquement, sans contact physique. C’est donc bien de l’analyste qu’elle tiendrait son enfant et bientôt émerge la figure du père absent, mort prématurément pendant l’enfance de la patiente (« les chagrins porteurs de lances »). Je n’ai pas la possibilité de suivre ici les riches développements ultérieurs de cette séquence, mais je puis dire que ce fut un tournant décisif de l’analyse. N’eût-il pas été regrettable que le hasard fût venu seconder le sentiment bien compréhensible que c’est avec une manifestation de compulsion de répétition qu’on avait affaire ? Ainsi, je ne crois pas que l’on puisse toujours suivre Freud quand il déclare que la tendance des névrotiques à la répétition dans le transfert est indépendante du principe de plaisir33. Je crois que nous assistons là non pas à une réédition pure et indéfinie, mais en vérité à une nouvelle élaboration du même, susceptible en outre d’agréger à elle un pan de la réalité. De cela je pense qu’on peut trouver dans Au-delà du principe de plaisir, précisément, une autre illustration. Freud, pour introduire cette tendance qui s'affirme sans tenir compte du principe de plaisir, en se mettant au-dessus de lui, cite la Jérusalem délivrée x. Mais lorsque le héros Tancrède coupe en deux un arbre où s’était réfugiée l’âme de sa bien-aimée Clorinde, il ne répète pas à proprement parler le précédent. Il fait à la fois la même chose et quelque chose de tout autre que le meurtre qu’il avait perpétré en la tuant, sans la reconnaître, sous l’armure d’un chevalier ennemi. Changement des masques, mutation des substances, ce que le poète a voulu plus ou moins délibérément représenter, c’est une série de transformations allant d’une figure, celle du fait brut, à une autre figure, celle de sa représentation symbolique.

En manière de conclusion à ce premier chapitre, je rappelle donc que, dans l’ordre clinique, le domaine de ce qui serait situé en marge du principe de plaisir doit être, au départ, réduit autant que faire se peut, ou mieux encore décalé. Cela peut être conçu de différentes manières. Je pense en particulier à une parole de Maurice Bouvet : « Que ferions-nous, disait-il à peu près, si nous, analystes, ne croyions pas à la notion de progrès, donc de changement ? »

Il demeure toutefois, je l’ai dit tout à l’heure, qu’il existe bien un domaine à part, un ordre de la répétition situé au-delà ou plutôt en deçà du principe de plaisir. Je me propose de l’aborder indépendamment de toute référence initiale à l’instinct de mort et du seul point de vue de l’opposition du même et de l'identique. Pour ce faire il me faut rappeler brièvement les positions que j’ai eu l’occasion d’exposer lors du colloque sur Analyse terminée, analyse interminable, et lors des Congrès des Psychanalystes de langues romanes de 1965 et de 1967 sur Yacting out2.

J’ai distingué alors deux principales orientations de la personnalité en me fondant sur l’existence ou non d’une solide élaboration de la catégorie du passé. Par le terme de passé je n’entends pas la somme des événements vécus, mais leur ré-écriture intérieure — comme dans le roman familial — à partir d’un premier récit. J’utilise le terme de récit en raison de Phomologie de forme, de structure, entre cette histoire inté-

1.    S. Freud, ibid., p. 27.

2.    Rev. franç. Psychanal., XXXII, 1968, n° 2 et n° 5-6. Cf. Supra, p. 75.

rieure et une élaboration romanesque. Le premier récit, premier vrai passé de l’individu, est élaboré au moment de l’Œdipe. C’est-à-dire quand toutes les étapes antérieures sont ressaisies, reprises dans le cadre d’un désir dès lors constamment médiatisé et de la problématique de la castration. Tout se passant donc comme si les événements réels, une fois traversés, cédaient en importance au récit intérieur qui en est fait et refait. A partir de là, et tout au long de la plus grande partie de son existence, le sujet continue d’élaborer au jour le jour son passé, c’est-à-dire le précédent de vérité pour les temps à venir. Et il le fait en se fondant sur la description qu’il donne, à travers le style de ses activités, de sa situation dans le monde en tant qu’être de désir. Tel serait le destin nature] des organisations dites normales ou névrotiques : celles qui dans la situation analytique nouent et développent une véritable névrose de transfert dont l’évolution suit une trajectoire pour aboutir à un terme. Ailleurs, lorsque cette catégorie du passé n’a pas pu s’élaborer correctement, et qu’une sorte de chronologie a pris le pas sur un hier romanesque, on voit, dans les cas extrêmes, ces personnalités en archipel que j’ai précédemment décrites *. C’est là que l’on assiste soit à ces irruptions brutales de conglomérats affect-représentation, soit à la prédominance d’un régime de pensée opératoire, soit encore à une imbrication des deux. Ces situations sont de toute manière hors d’état d’entrer dans ce récit, ce roman que constitue la névrose de transfert. Il n’est plus question de transfert, mais de reports, l’analyse peut devenir interminable, émaillée d’acting directs, mécaniques, rédupli-catifs, car toujours identiques et donnant le sentiment d’une répétition de la répétition.

Je pense être maintenant en mesure de mieux définir la thèse que je défends ici. Je la résumerai schématiquement ainsi :

11 convient de distinguer nettement deux types de phénomènes parmi ceux que l’on rapporte classiquement à la compulsion de répétition. Les uns ressortissent à une reproduction du même et sont le fait des structures chez lesquelles la catégorie du passé s’est élaborée suffisamment. Les autres, qui ressortissent à une reproduction de l'identique, sont le fait de structures chez lesquelles cette élaboration est défaillante.

J’ai tantôt assez nettement distingué le même et l’identique pour passer rapidement sur les caractéristiques formelles de ces deux types de répétition. Je n’en dirai donc qu’un mot avant d’aborder leur examen métapsychologique. Il est certain que le retour répétitif de ce qui a été antérieurement énoncé nous engage naturellement à négliger, voire à ignorer les changements qu’il recèle. Mais, pour finir, on ne peut confondre cette répétition du même qui, dans sa variante cachée, engage en fait une remémoration, laquelle s’exprime dans des circonstances variées, dans un style parfois nuancé, avec la répétition de l’identique. Dans cette dernière la valeur de remémoration est nulle ; on peut y reconnaître une étrange identité du ton de la voix, des inflexions ; on y découvre des stéréotypes verbaux, des tics de langage, voire l’utilisation d’un style direct strictement reproductif et donnant le sentiment d’une disposition permanente chez le sujet à permuter topiquement sa place avec celle de l’objet. Au-delà des premières apparences, cette forme de répétition diffère foncièrement de celle à laquelle Verlaine fait allusion dans un poème. Car là il est question d’un rêve, précisément d’un rêve répétitif, où fait constamment retour une femme inconnue qu’il aime et dont il est aimé, mais qui n’est chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Soit maintenant, au risque de n’en présenter qu’un schéma, l’examen métapsychologique. Je commencerai par la répétition du même. Les forces qui y sont à l’œuvre apparaissent quelque peu nuancées dans leur intensité et surtout variables dans leur direction. Celles qui émanent de l’inconscient rencontrent, si j’ose dire, comme dans un dialogue, celles qui appartiennent au contre-investissement. Cet interjeu qui affecte l’allure d’une histoire développée est en outre entièrement situé dans la sphère psychique. Au sein de ce dynamisme complexe, le changement observable relève, plutôt que d’une simple addition, de l’élaboration d’un nouveau récit à partir de deux récits, tous trois pourtant presque semblables. L’exigence économique, assurément bien présente, ne paraît pas spectaculairement impérieuse et, surtout, la présence de contre-investissements confère à la répétition un rythme plus complexe, plus évolutif, comme au service d’abord d’une temporisation. L’aménagement de la tendance à la décharge joue un rôle clé dans la construction des répétitions qu’on pourrait voir d’abord sous l’angle d’une redistribution très discrète et très progressive des investissements. Quant à la succession des répétitions du même, avec les décharges qui leur sont inhérentes, elle dessine une trajectoire. Par là je veux signifier que nous n’avons pas affaire avec une série simple de mouvements d’aller et retour parfaits. Il se produit en effet un décalage très progressif à chaque répétition, celles-ci constituent les jalons de la trajectoire dont je parle. D’une répétition à l’autre la configuration économique est insensiblement modifiée, mais modifiée tout de même. L’ingrate conceptualisation métapsychologique n’est qu’une autre lecture de ce qui est cliniquement observable. Ainsi, si je me reporte au fragment clinique dont j’ai fait état tout à l’heure, on constate que les redistributions dynamiques et économiques peuvent être décelées dans le discours et le comportement de la patiente. Elle comptait, en faisait état immédiatement ou à retardement. Une formule telle que « je n’ai rien à dire » pouvait précéder de quelques secondes ou quelques minutes ; un geste de la main pouvait accompagner ou remplacer l’action de compter, et c’était pour signifier un « eh bien voilà » ou « je n’en veux pas ». Le ton de la voix, de prime abord parfaitement égal et semblable d’une répétition à l’autre, était en fait marqué de nuances très variées allant du défi à la résignation ; variées, mais si discrètes que c’est seulement après coup qu’elles devenaient sensibles, par exemple lorsqu’une variation plus importante venait à se produire, presque une différence. Il en était ainsi quand la patiente déclara : « J’ai compté jusqu’à huit, d’ordinaire je compte jusqu’à dix. » Situation qui, nous l’avons vu, exprimait une véritable élaboration romanesque, le récit d’un désir dont les figures successives qui s’appelaient et se recouvraient restaient cachées, bref un véritable travail dont son auteur, toute volition étant exclue chez lui, était cependant le champ. C’est pourquoi je n’hésiterai pas ici, pour évoquer le moteur de ce travail, à reprendre l’expression compulsion de symbolisation que propose Groddeck en définissant une force qui appartient bien en propre au sujet, mais dont celui-ci ne dispose pas, force qui est l’inconscient, je dirais dans l’inconscient *.

Soit maintenant la répétition de Videntique. Le contraste est frappant. Et pour commencer on note un effritement des distinctions topiques. En effet, la répétition, ici, s’insère dans le cadre d’un « transfert » bien différent de celui de la névrose de transfert qui est le domaine de la répétition du même. La répétition de l’identique peut aussi bien appartenir à un Ça dénudé qui ne peut se confondre avec l’inconscient psychique, qu’à une sorte de réalité sensible au sein de laquelle, toutefois, la frontière séparant l’intérieur de l’extérieur reste incertaine. Il peut en découler, par exemple, des répétitions que j’oserais dire imitatives, où telle caractéristique des activités perçues chez l’objet est englobée pour être ensuite fidèlement reproduite. C’est à l’effacement de la topique, que j’ai en vue ici, que me semble s’appliquer au mieux cette notation de Freud, dans Analyse terminée, analyse interminable où il parle de résistances qui ne peuvent plus être localisées, mais semblent dépendre de relations fondamentales dans l’appareil psychique. Les forces à l’œuvre dans cette répétition de l’identique se singularisent par leur orientation, persévérante, dans une même direction. On ne retrouve pas ce jeu que j’ai décrit à propos de la répétition du même avec la reprise momentanée d’une libre circulation des énergies dans les systèmes supérieurs, suivie bientôt d’une liaison avec des représentations inconscientes sur un mode qui constitue un récit. Dans la répétition de l’identique, le plus près de la sensorio-motricité paraît toujours visé. Le précédent s’exprime tel quel, sans fard, sans détour. Et s’il fallait tout de même faire référence à un phénomène de la nature du contre-investissement, il faudrait situer celui-ci pour ainsi dire en dehors du sujet, ou dans son organisme physique, lequel a toujours pour une part une situation ambiguë pour le moins d’extra-territorialité. Elle s’applique bien ici aussi, l’expression de Michel Fain où il est dit que « la pauvreté d’élaboration est compagnon de misère de l’automatisme de répétition ». Activités de représentation, de symbolisation appauvries, condensation, dépla-cernent et dramatisation rudimentaires, on conçoit que les énergies, en outre très imparfaitement liées, donnent le sentiment qu’elles pourraient déferler. La valeur de tendance à la décharge de la répétition est accentuée. La répétition en cause est pour ainsi dire celle d’une expérience de décharge, où l’économique domine absolument ; c’est une sorte de remise à zéro, souvent traduite par un épuisement. Le principe qui régit cette forme de répétition, c’est une évidence, est le principe d’inertie ou si l’on veut de nirvana. A ce propos je dois dire que je ne suis pas l’interprétation qui fait du principe de nirvana l’équivalent psychanalytique du principe de constance. Si l’on veut établir des équivalences ou des filiations, j’adopterais d’une part celle réunissant principe de constance et principe de plaisir, et d’autre part celle réunissant principe d’inertie et principe de nirvana. Dans cette perspective, la distinction est à nouveau claire entre cette répétition de l’identique et la répétition du même, où le jeu dans l’équilibre des investissements, les décharges limitées et différentielles traduisent l’effet du principe de constance, c’est-à-dire de plaisir. Ici il convient, je crois, d’introduire quelques remarques concernant l’usage du terme de viscosité de la libido. Passons sur la difficulté à admettre une qualité substantielle. Il demeure en tout cas que si, d’une part, on peut considérer que la répétition de l’identique témoigne de ce qui serait l’équivalent de fixations, maintenues en raison d’une viscosité particulière de la libido, on voit bien d’autre part que dans l’acte de répétition cette libido, en déferlant, fait montre d’une singulière fluidité. Par ailleurs il me paraît délicat, du point de vue de la logique, de rattacher d’une part la compulsion de répétition à une qualité définie (la viscosité) d’une énergie (la libido), et d’autre part de lier cette même compulsion de répétition à l’instinct de mort, sans doute alors à une autre énergie. L’aporie n’est sans doute pas aussi abrupte que j’ai l’air de le dire. J’en conviens. Mais cela m’incite à m’aventurer quelque peu à mon tour et à avancer que, dans la répétition de l’identique, on constaterait plutôt, parallèlement au changement du régime énergétique décrit, une sorte de mutation de la valeur qualitative de l’énergie (nous serions en quelque sorte dans une situation comparable à celle posée par la confrontation des définitions topique et fonctionnelle de l’inconscient). Mutation de la valeur qualitative de l’énergie : je fais là allusion à une altération plus ou moins importante, parfois extrême, des caractéristiques libidinales de l’énergie et non pas à la mise en œuvre d’une autre énergie. C’est ainsi que la tendance à la décharge par les voies les plus directes s’établit. Au reste, la question se pose même de savoir ce qu’il peut subsister d’énergies disponibles pour maintenir ou engager un investissement de telles représentations propres à s’agréger dans l’élaboration d’un désir. La critique de la notion de viscosité de la libido exigerait certes un examen autrement approfondi. Toutefois cette notion me semble plutôt concerner les fixations dont on peut rendre compte à partir du seul principe de plaisir. Dans la compulsion de répétition, celle qui se situerait au-delà du principe de plaisir, l’énergie, aux maigres caractéristiques libidinales, paraît en effet relativement inapte à rejoindre un complexe de représentation, à s’y tenir le temps suffisant pour que le processus prospectif de dramatisation puisse s’effectuer. L’énergie, là, ne fait que s’accumuler et se décharger. On parlerait plutôt d’excessive fluidité. Le modèle de Lorenz, cité par Hollande et Soulé x, fournit une assez bonne illustration de ce régime où le langage de l’économique paraît seul valable lorsque le retour de la charge au point zéro est devenu le mécanisme dominant. Ici on a bien à faire avec une exigence impérieuse du type du besoin, la répétition d’une expérience de décharge ; un besoin toujours identique dans son indifférenciation au besoin antérieur et court-circuitant la mémoire.

Il n’est pas possible de traiter de la compulsion de répétition sans aborder le problème de la mémoire qui est toujours lourdement engagé. Je me limiterai cependant à quelques remarques, d’autant qu’il faudrait déjà procéder à un examen approfondi du texte de Freud : Remémorer, répéter, élaborer, qui n’a pas sa place ici. Je dirai donc seulement que s’il est légitime d’opposer répétition à remémoration, il est au moins aussi important de s’interroger sur la valeur de remémoration que prend ou ne prend pas la répétition, s’agirait-il d’un comportement ou d’un acting. En d’autres termes, on est en droit de parler de remémoration quand le répété reprend une

1. Claude Hollande, Michel Soulé, « Pour introduire un colloque sur la compul-slon de répétition », Rev. frang. Psychanal., XXXIV, n° 3.

séquence du passé élaboré sous forme de récit. C’est le cas par exemple, je cite Freud, de ces événements de la première enfance survenus sans être compris, et qui furent compris et interprétés par la suite34. J’ajouterai : et qui furent l’objet de dramatisations successives dont les souvenirs écrans constituent autant de jalons. Ailleurs, quand cette référence organique au passé théâtral fait défaut, on ne peut effectivement pas parler de remémoration. C’est le cas de la répétition de l’identique pour laquelle Freud, à mon avis, nous a donné une sorte de modèle. C’est dans un texte de 1921, Rêve et télépathie, où il écrit : « Un rêve sans condensation, distorsion, dramatisation, et surtout sans réalisation d’un désir, ne mérite sûrement pas ce nom... Il est d'autres productions mentales au cours du sommeil auxquelles on doit refuser le droit d’être appelées rêves. Des expériences diurnes actuelles sont parfois simplement répétées en rêve... le rêve purement télépathique répond à une perception de quelque chose d’extérieur, vis-à-vis de quoi le psychisme demeure passif et réceptif35. »

Et comme je viens de citer une fois encore Freud, je vais reconnaître et assumer une nouvelle répétition en me référant de nouveau à lui pour jeter un regard global sur ce que j’ai décrit jusqu’ici. On aura peut-être remarqué que l’opposition que j’ai exposée entre le même et l’identique rejoint à bien des égards une opposition que Freud a définie et sur laquelle il n’est, lui, jamais revenu, à savoir : psychonévroses et névroses actuelles. Or, les névroses actuelles sont, de leur côté, étroitement liées à la névrose traumatique, laquelle constitue précisément l’un des points d’ancrage clinique de la dernière formulation de Freud sur la compulsion de répétition. Même carence des activités de représentation dans les deux cas, même prévalence du facteur quantitatif, représenté soit par de puissants stimuli extérieurs, soit par une excitation somatique. Ainsi traumatisme et facteurs actuels s’équivau-draient, avec de surcroît dans un cas comme dans l’autre un même danger de rupture du Reizschutz (pare-excitations). La compulsion de répétition, au sens plein du terme, serait donc l’apanage d’un type de personnalité exposé à développer des névroses actuelles ? Formulation sans doute trop tranchée, à laquelle on pourrait en outre opposer un argument clinique. A savoir qu’il est d’authentiques structures névrotiques chez lesquelles on constate parfois de véritables répétitions de l’identique, ou plutôt une tendance œuvrant dans ce sens. Mais à cela il est aisé de donner une réponse, et c’est Freud une fois de plus qui en fournit la matière quand, par exemple, dans VIntroduction à la psychanalyse, il pose l’existence d’un noyau de névrose actuelle au centre de la psychonévrose \ C’est toutefois W. Reich, à qui je me réfère maintenant, qui devait développer le plus largement cette thèse 2. Pour lui la stase libidinale, constante encore que variable, constitue un véritable facteur actuel. Elle interviendrait doublement. D’abord en induisant les fixations parentales à partir desquelles s’élabore la problématique incestueuse qui donnera à la psychonévrose son contenu. Ensuite en alimentant directement, par une autre voie, le noyau de névrose actuelle qui fournit à la psychonévrose l’essentiel de son énergie (schéma 1, de Reich). Il me paraît que le lien, si j’ose dire, qui réunit la névrose à son noyau actuel est susceptible dans certaines circonstances de se défaire plus ou moins. Et ce noyau de s’exprimer alors directement (schéma 2). N’a-t-on

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pas relevé le plus souvent l’existence de symptômes dits actuels à côté des symptômes névrotiques classiques dans presque toutes les névroses ? Cette dissociation, phénomène essentiellement énergétique, du noyau actuel et de la névrose serait une éventualité évolutive toujours possible, pouvant survenir

1.    S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Payot, p. 418.

2.    W. Reich, La Fonction de Vorgasme, L’Arche, 1952.

à tout moment, par exemple sous l’impact de facteurs trau-matiques. Mais ailleurs, il est des personnalités qui se sont constituées sur la base de cette dissociation qui constitue en quelque sorte leur caractéristique fondamentale.

En tout cas, on peut à partir de ce schéma rendre compte de certains faits cliniques. Je pense en particulier à ces analyses qui se déroulent sur un mode paradoxal. Elles semblent progresser normalement en ce qui concerne l’élaboration des complexes de représentations, cependant que, par ailleurs, elles paraissent maigres, comme vidées de substance. Le travail analytique touche la superstructure peu investie et l’on serait tenté de dire de tels patients qu’ils ne disposent pas d’une libido très riche, alors que parallèlement, profondément, une énergie considérable s’accumule et se décharge, souvent obscurément dans des répétitions de l’identique comportementales ou même organiques et tout à fait cachées.

La question se pose donc pour terminer de l’origine de ces orientations de personnalités qui sont dominées par la répétition de l’identique. Je m’accorderai le droit de formuler très schématiquement mon hypothèse, que je me réserve de développer en une autre occurrence. Je dirai que dans les cas où l’on peut légitimement évoquer l’incidence décisive de la compulsion de répétition, il n’y a pas lieu d’en appeler de prime abord à une qualité spéciale de la libido, la viscosité, pas plus qu’à l’intervention d’un instinct de mort. En fait, nous avons affaire avec un certain type d’organisation, plus précisément à quelque chose qui s’insère dans le cours du développement de l’individu. On peut concevoir que cela se constitue en deux temps au moins. Le second, nous l’avons vu, c’est l’affrontement de l’Œdipe et sa destruction, la constitution donc du premier vrai passé de l’individu. Le premier temps dont tous les autres dépendent bien entendu devrait être situé au moment de l’échec de la satisfaction hallucinatoire et avec l’instauration de la prévalence progressive du principe de réalité. On sait qu’avec l’apparition de ce dernier principe une activité particulière s’est détachée, indépendante de l’épreuve de la réalité et soumise au seul principe de plaisir : la fantasmatisation. Je postulerai donc l’intervention décisive en ce temps d’un facteur traumatique, probablement réel encore que de nature variable. Ce traumatisme, par l’intermédiaire d’un mécanisme précis — peut-être le rejet (Verwer-fungx) — dissocie le rapport nécessaire entre représentation du réel et fantasmatisation, tout en détruisant ou inhibant sévèrement cette dernière. Dès lors les bases dynamiques de la constitution du passé tel que je l’ai défini sont altérées. Aucun vrai roman familial par exemple ne sera à même de s’élaborer, la voie névrotique, celle de la répétition du même, est barrée, cependant que domine, toujours davantage, la réduplication de l’identique.