V. Notes sur l'évolution et la nature de l'ldéal du Moi (1973)

L’Idéal du Moi est l’un de ces thèmes, littéralement provocants qui, comme celui de l’inconscient, tendent par nature à des polémiques infinies. En effet, quand on s’engage dans un effort de conceptualisation, on se trouve situé dans un registre où s’affirme naturellement une tendance synthétisante et constructive, laquelle, à son tour, ne peut manquer d’affecter l’objet même qui est en question. Or, cette tendance se développe aux antipodes du génie propre au travail analytique. J’entends celui qui s’effectue dans la situation analytique. Le mouvement, là, est essentiellement réducteur, il ramène tout à l’élémentaire, sinon au grossier et nous avons affaire avec une mise en pièces radicale qui, et c’est heureux, élimine toute perspective normative et, pourquoi pas, moralisatrice.

Deux remarques pour situer mon propos :

1)    L’évolution de l’Idéal du Moi me semble être habituellement considérée comme s’effectuant de manière continue. Substitut du narcissisme perdu, l’Idéal du Moi serait secondairement projeté sur le père génital, auquel le sujet doit enfin s’identifier. Et l’Idéal du Moi « définitif » contiendrait régulièrement, en les dépassant, tous les Idéaux du Moi prégénitaux.

Pour ma part, je ne crois pas à une évolution régulière et continue de l’Idéal du Moi. Dans sa forme achevée, il est le fait d’une rupture évolutive et d’une destruction de ses aspects antérieurs.

2)    Du point de vue de sa fonction, l’Idéal du Moi est généralement envisagé dans une perspective optimiste. Il serait maturatif en permettant au Moi d’intégrer toutes les phases de son évolution et de réaliser projets et aspirations grâce aux identifications qu’il promeut.

Je prétendrais plutôt que, inéluctablement conflictualisé, l’Idéal du Moi est nécessairement rétrograde.

I. — En diverses circonstances, depuis 1965, j’ai été amené à préciser ma position quant au destin de la prégénitalité, tout au moins dans le domaine des névroses de transfert. J’avançais alors que tout le vécu prégénital est, en tant que tel, entièrement détruit lors de l’Œdipe classique, pour être récrit en termes de castration. L’antérieur, le précédent n’est pas simplement ressaisi et coiffé par les organisations en activité dans le présent — ce qui reviendrait à introduire un point de vue de type jacksonien qui concerne sans doute l’ordre neurophysiologique (encore que mis en question là aussi), mais qui me semble particulièrement discutable lorsque la prééminence du discours, du récit, s’est affirmée. Il s’agit là d’une rupture et d’une véritable mutation qui va définir, de manière nécessairement tendancieuse, le premier vrai passé de l’individu. Dès lors, nous n’aurons plus jamais affaire avec autre chose que des histoires racontées, racontées plusieurs fois et plusieurs fois déformées. Le caractère d’authenticité des premiers temps dépendait de leur aspect élémentaire lorsque, sans masque ou presque, la satisfaction aussi bien que l’objet susceptible de la procurer étaient naïvement et directement visés. Toute tricherie dans ces conditions était exclue, mais le risque était immense — on le retrouve dans certaines structures —, c’était la décharge totale de l’excitation et donc l’extinction. La survie n’est possible que grâce à un changement de registre, une falsification qui complique tout en médiatisant besoins et exigences. Bref, l’évolution de l’individu ne va pas vers une authenticité de plus en plus grande, mais au contraire vers la tricherie et le mensonge, dont il convient paradoxalement de faire l’éloge.

La personnalité, disons plutôt l’appareil psychique, s’édifie donc sur des décombres. Et il en va nécessairement de même pour l’Idéal du Moi : l’Idéal du Moi primitif, dont je veux bien croire qu’il est situé dans la trajectoire du narcissisme, doit — tout comme le vécu prégénital — être démoli lorsque l’Œdipe classique s’affirme. Il n’est désormais plus question qu’il puisse être retrouvé dans sa vérité ou son éventuelle nature première. Lui aussi devient mensonger ; le premier temps, narcissique, correspondait à un moment de vérité car il n’y avait pas alors d’alternative : l’implication narcissique (celle-là tout au moins) renvoyait à un « ce qui est », indiscutable et léthal. Le second temps modifie radicalement ce statut de l’Idéal du Moi, car le facteur narcissique a été happé par la problématique œdipienne. Devenu mouvant, l’Idéal du Moi doit s’écrire désormais au fur et à mesure du développement, en liaison avec les aléas nouveaux des mouvements pulsionnels. Il est à son tour devenu tendancieux, l’instrument tendancieux au service de plusieurs maîtres — en tout cas pas une instance. La discontinuité est donc un aspect caractéristique de l’évolution de l’Idéal du Moi, dont les aspects successifs, après la première falsification, la première complication, ne peuvent avoir rôle de soutien que dans la mesure où ils sont de plus en plus heureusement mensongers, ce qui leur confère, sur le plan économique, une certaine valeur fonctionnelle.

II. — J’en viens maintenant au second point qui a trait à la nature et l’évolution, donc aussi au rôle, de l’Idéal du Moi à partir du deuxième temps dont il vient d’être question. Contrairement au Surmoi, qui exige un ne pas faire, l’Idéal du Moi engagerait, on le sait, à un faire. D’où l’idée d’espoir et de projet qui lui est attachée. Dès lors, l’opposition du Surmoi à l’Idéal du Moi paraît évidente. On ne peut parler de Surmoi que lorsque est engagée la triade : souhait incestueux, culpabilité et interdit paternel assorti d’une menace. L’Idéal du Moi, qui porte à l’action, échapperait-il à l’absorption dans cette problématique ? Les choses ne sont pas simples, et ce n’est assurément pas par hasard que Freud, après avoir paru distinguer en 1914 l’Idéal du Moi d’une instance innommée, futur Surmoi, en vient ensuite à les confondre. J’incline à penser que la distinction n’est pas maintenue, sans doute en raison d’une particularité de l’évolution de l’Idéal du Moi. Idéal du Moi qui se trouve être intégralement ressaisi, comme l’a souligné Janine Chasseguet, dans la problématique œdipienne. Je dirais plutôt qu’il y est défait plus qu’il ne s’y dissout : instance et instrument ne sauraient être miscibles. Est-ce à dire que la relation originelle de l’Idéal du Moi avec le narcissisme est maintenue telle qu’elle était ? Non plus. La relation s’effectue maintenant avec le narcissisme de la mère.

Alors, qu’en est-il du rôle ou de la fonction de l’Idéal du Moi, de son aspect prospectif ? L’Idéal du Moi, brandi devant le Moi du sujet, avec la mère présente et alliée d’une série de projections de cet Idéal du Moi sur des modèles de plus en plus évolués ; tout cela pour assurer le meilleur développement, l’accession à une maturité, bref une promotion, c’est-à-dire destruction de l’Œdipe, choix de nouveaux objectifs plus réalistes, etc.

Eh bien « je n’y crois guère ». Ce serait bien beau ! Ce serait l’idéal ! A tel point qu’on peut se demander si la notion d’un Idéal du Moi « maturant » n’est pas une illusion, la création de l’analyste affecté par la marche régrédiente du travail analytique. Dans la cure, en effet, après l’effilochement des éventuelles amarres narcissiques de l’Idéal du Moi, on voit s’affirmer la nouvelle nature de celui-ci qui est d’essence maternelle — la mère des temps œdipiens.

Nunberg et E. Jacobson l’ont avancé — mais dans un autre contexte. Des racines narcissiques on pourrait dire que subsiste le désir d’être aimé — puisque le fait d’être aimé augmente l’estime de soi. Mais au moment où le verbe paternel interdit et menace, le faire renvoie inéluctablement à la mère œdipienne. Pour être aimé d’elle une voie privilégiée : accomplir pour elle un programme qu'elle n'a pas pu réaliser. Un programme pour l’accomplissement duquel elle a toujours besoin d’un représentant : à savoir pour la réalisation de ses ambitions phalliques. On n’en sort pas, et pour reprendre une expression bien connue il s’agit quasiment d’un roc, autre manière de poser la problématique : présence /absence de pénis. La mère, chaînon intermédiaire entre le narcissisme premier et la relation objectale, ne lâche pas sa proie. Dressée devant le sujet, elle lui impose ses ambitions phalliques. Et la réalisation de celles-ci devient pour le sujet le moyen d’exprimer, de vivre son souhait incestueux. Au service de deux maîtres, l'Idéal du Moi apparaît donc comme la résultante des aspirations phalliques de la mère, inexpugnables, et du fantasme incestueux de l'enfant.

Ici, nous n’avons pas affaire avec une version simple de l’éventuelle tentative de séduction du garçon par la mère, le garçon amené alors à croire qu’il pourrait être un partenaire sexuel satisfaisant avec, on le dit, pour conséquence l’inévitable constatation d’une incapacité morpho-physio-logique. Non, je ne le pense pas, car on oublierait alors qu’il s’agit toujours, pour l’enfant aussi, de réalité psychique où le fantasme est roi et tout-puissant. Ce qui écarte l’enfant de la mère en tant que partenaire sexuel, c’est (problématique classique du Surmoi mise à part) le fait qu’un autre rôle lui a été confié. Et nous serions confrontés avec un simple problème de déplacement, donc de masque. Dans l’analyse ce que l’on découvre, c’est une stratification de versions plus ou moins déformées de cette rencontre qui a nom Idéal du Moi et dont la grandeur et la valeur fonctionnelle tiennent précisément au degré de complication et de falsification dont les états premiers sont l’objet. Si l’on est destiné à élaborer constamment de nouveaux Idéaux du Moi, c’est parce que chacun d’eux se trouve être constamment en passe d’être démasqué en tant qu’avatar du souhait incestueux. La multiplicité renverrait donc à l’unique. Rien d’étonnant à ce que le dialogue entre le Moi et l’Idéal du Moi reste si secret.

L’Idéal du Moi regarde donc en arrière, et l’on est en droit de se demander si l’art n’est pas nécessairement « réactionnaire ». Le Surmoi, au reste, ne s’y trompe pas. La preuve en est spécialement fournie par les activités dites créatrices, toujours intensément conflictualisées, lorsque l’on voit le Surmoi punir le sujet en lui imposant des normes et une perfection impossibles à atteindre, car le projet incestueux de l’Idéal du Moi a été démasqué. Dramatisé, le Surmoi dirait : « Tu veux me tromper en cherchant à rejoindre la mère par la voie détournée que ton Idéal du Moi te propose, ton châtiment sera que cette voie — dont tu ne sais peut-être même pas ce qu’elle dissimule — sera tellement difllcultueuse que tu seras renvoyé à ton insuffisance. »

Et la situation apparaît comme spécialement inextricable si l’on pense que le père, l’objet d’identification, a déjà été chargé d’une même mission ! Celle, précisément, d’accomplir les ambitions phalliques de son épouse. L’identification avec le père, qui introduit dans le sujet les ennemis du plaisir, lui propose parallèlement un objectif entièrement contradictoire avec les limitations qu’il veut par ailleurs lui imposer.

Apparemment ligotée, c’est en fait la mère qui conduit le bal. Ainsi s’éclaire, en partie, le problème posé par les cas où l’Idéal du Moi paraît être d’essence paternelle. J’incline à penser qu’il n’y a là rien d’autre que l’effet d’une soumission homosexuelle, particulièrement retorse, puisque à travers elle c’est toujours le même objectif qui est visé : réaliser le programme phallique de la mère.

Considérer l’Idéal du Moi comme un instrument rétrograde et falsificateur, élaboré à partir du programme phallique de la mère ; l’équation : Idéal du Moi = programme phallique de la mère + avatar du souhait incestueux, serait-ce là une vue partielle et pourquoi pas partiale ? Il serait tentant de le dire, en ajoutant que l’Idéal du Moi que j’ai été amené à décrire est un faux Idéal du Moi, qui serait à opposer à un Idéal du Moi vrai. Peut-être, mais à mon sens la distinction, ici, du vrai et du faux, est pour le moins illusoire, car seul le faux existe, et il est à lui seul dynamique, sinon ce serait l’extinction. Par parenthèse je dirais qu’il en va de même dans un autre ordre d’idées lorsqu’on oppose un vrai et un faux self. Si tant est que la notion de self soit recevable, on ne saurait jamais rencontrer que de faux self, une stratification de faux self : car le masque avec la vie du verbe a dû se substituer à l’être.

Enfin, et c’est par cela que je terminerai, on pourrait encore m’objecter que l’Idéal du Moi dont il a été ici question ne concerne que des structures perverses. A cet égard je crains de devoir répondre à la manière du fameux emprunteur de chaudron.

Je crois, pour commencer, que le modèle que j’ai proposé implique, pour le sujet, un abord de l’Œdipe avec un contingent pulsionnel suffisant et un objectif qui ne me paraît pas découler essentiellement de ses pulsions partielles, bien au contraire. Si, dans la problématique, les pulsions partielles devaient avoir leur part, ce seraient celles de la mère.

Et puis, si, comme je le crois, la caractéristique même de la sexualité humaine est d’être perverse, il est heureux que, pour le pervers que chacun se trouve être, il y ait une alternative à l’impasse féconde d’où procède et où reconduit l’Idéal du Moi.